vendredi 13 novembre 2009

Tamura Shoten : une librairie de livres anciens à Tokyo.



Tamura Shoten : une librairie de livres anciens à Tokyo.


Tamura Shoten

Tamura Shoten (traduire : « La librairie Tamura ») est une respectable centenaire fondée par Monsieur Tamura en 1904 au cœur de Kanda-Jimbocho, le quartier des libraires de Tokyo. Un peu avant la seconde guerre mondiale, Monsieur Okudaira (4ème génération) prend la succession de Monsieur Tamura. La librairie est alors spécialisée dans les livres japonais (wa-hon) et chinois (kanseki). Survient la guerre, Monsieur Okudaira, prononcer « Oquedaïla », est enrôlé dans l’armée impériale et décède dans des combats au large des Philippines. Monsieur Okudaira, 5ème génération, lui succède. C’est d’ailleurs toujours lui le président actuel de la société. Après la guerre, les wa-hon et kanseki n’ont plus vraiment la côte. Monsieur Okudaira, ayant étudié le français et l’allemand à l’université, décide alors de se lancer dans un commerce nouveau pour l’époque à Tokyo : les livres brochés en français en allemand. Les principaux clients étant des professeurs d’université, la librairie se spécialise logiquement dans la littérature et la philologie. Voilà maintenant 37 ans que Monsieur Okudaira, 6ème du nom, a pris le relais de son père en tant que directeur et il est écrit que son frère ou son fils aîné prendra un jour la relève.

Monsieur Okudaira dans sa librairie

La librairie occupe de nos jours deux étages. Le rez-de-chaussée est réservé aux livres japonais tandis que l’on accède aux livres étrangers au premier étage par un étroit escalier encadré d’œuvres complètes soigneusement ficelées de : Céline, Proust, Anatole France, Camus, Malraux, etc.

L’escalier qui mène à l’étage

Une fois la porte passée, Monsieur Okudaira vous accueille derrière des murailles de livres avec le sourire. Même si modestement il vous affirmera le contraire, il parle couramment français et anglais.

Un coup d’œil à l’intérieur

Monsieur Okudaira s'approvisionne bien entendu en France, mais également en Allemagne et en Angleterre. Il visite régulièrement les libraires à Londres, à Paris et en Province, et participe aux diverses ventes aux enchères qui peuvent se tenir en Europe. L’éventail de ce qu’il propose va du livre de poche aux unica. La littérature et la linguistique sont toujours sa spécialité, à laquelle sont venus s’ajouter les livres de peintre, les reliures de prix du vingtième siècle et la gastronomie. Sont ainsi passés par la librairie, le manuscrit des Sœurs Vatard de Huysmans et l’exemplaire numéro 1 sur papier Japon des Mamelles de Tirésias d’Appolinaire édité par Sic en 1918 et relié par Paul Bonet.



Les sœurs Vatard, manuscrit de Huysmans.


Ses premières visites chez ses confrères français dans les années 70 sont un choc culturel. Avant toute chose, je précise qu’au Japon, la relation commerciale avec le client est d’une courtoisie et d’une qualité exceptionnelle. Or, en France, Monsieur Okudaira tombe des nues. Il trouve ainsi très étonnant que les librairies soient fermées pendant plusieurs heures au déjeuner. Par ailleurs, à ses yeux, les libraires faisaient preuve de très peu de velléités commerciales: l’accueil était à la limite de la politesse, ils refusaient souvent d’expédier les livres achetés et quand par bonheur ils acceptaient, l’emballage était de piètre qualité voire inexistant. Au fil des ans, les mœurs ont évolué, Monsieur Okudaira s’est habitué et celui-ci entretient désormais de bonnes relations avec plusieurs de ses confrères français. Il est d’ailleurs toujours disponible pour nouer de nouveaux contacts.

Tout comme il y a cinquante ans, les clients de Tamura shoten sont majoritairement des universitaires et les départements de français des universités, les professions libérales viennent en deuxième position. Selon Monsieur Okudaira, les classes aisées issues de l’industrie et du tertiaire sont davantage attirées par les signes extérieurs de richesse conventionnels de notre société de consommation : joaillerie, voitures haut de gamme, équipement de golf, etc. Il me semble que la même remarque serait sans doute valable en France. Monsieur Okudaira me fait par ailleurs remarquer qu’une pièce telle que le salon n’existe pas dans la maison traditionnelle japonaise. De même, on invite assez rarement chez soi les personnes extérieures à la famille. Une bibliothèque ne constituera donc pas un signe extérieur de statut social, comme cela peut encore parfois être le cas en France.

Les bibliophiles japonais, en ce qui concerne le livre occidental, semblent être principalement attirés par :

- les ouvrages comportant de belles planches, tels que les livres illustrés par un artiste reconnu (Léger, Chagall, Rouault, Chahine) ou bien les livres d’histoire naturelle,
- les reliures de prix, telles que celles de Paul Bonet, Marius Michel, Marcel Martin ou bien encore Charles Meunier,
- les éditions originales des grands classiques de la littérature (Rimbaud, Baudelaire, Balzac, Mallarmé, etc.).

D’après Monsieur Okudaira, les bibliomanes de l’archipel, plutôt que de se fier à leur instinct ou leurs penchants naturels, ont tendance à orienter leurs choix selon les recommandations d’une autorité reconnue. Le libraire explique que cette attitude est liée à la structure verticale de la société japonaise. Plutôt que d’exprimer son individualité et ainsi risquer de rompre l’équilibre de l’édifice social, il est traditionnellement préférable de s’en remettre aux instructions venues du sommet de la pyramide. De même, en matière de littérature, les demandes de ses clients varient en fonction des thèmes de recherche abordés par les départements de français des universités.

Quand je lui demandai d’évoquer une anecdote, Monsieur Okudaira se souvint de la générosité d’un de ses clients fortuné, membre éminent d’une phalange yakuza à l’époque de la bulle économique au Japon, à la fin des années 80. Il se trouve que ce monsieur était un grand collectionneur d’ouvrages illustrés par Doré ou Grandville. Or, un beau jour, celui-ci eut besoin de se rendre en Angleterre afin de dupliquer les clefs d’une de ses Rolls-Royce (un problème auquel j’avoue ne jamais avoir été confronté). Sous prétexte d’aller ensemble visiter quelques libraires à Paris, Londres et New-York, il invita donc Monsieur Okudaira à l’escorter dans un tour du monde, en première classe s’il vous plaît, faisant escale entre autres à Hawaï et Hong-Kong. Il semblerait que ce fut à plusieurs titres un périple mémorable. Ce qui montre au passage que les bibliophiles nippons peuvent également faire preuve d’excentricité.

Monsieur Okudaira fonde ses relations commerciales sur la confiance et par conséquent utilise très peu e-bay. Par ailleurs, la situation du livre ancien occidental n’est pas des plus brillantes ces derniers temps au Japon. Beaucoup de clients atteignent l’âge de la retraite et ont tendance à vouloir revendre les livres acquis au cours de ces dernières décennies. La conjoncture économique globale étant également anémiée, les prix subissent ainsi une pression à la baisse. A l’avenir, Monsieur Okudaira pense donc à s’orienter davantage vers le marché français. Un catalogue est justement en préparation. Monsieur Okudaira présente ici deux ouvrages à la vente :

Charles BAUDELAIRE, Les fleurs du mal. Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1857. broché , dos un peu frotté, nouvelles pages de garde, intérieur très frais, bel exemplaire, étui en demi-maroquin. E.O. Le troisième des quatre états de l'édition originale, contenant les 6 pièces condamnées. De la Collection de Bradley Martin avec son ex-libris.

Edition originale des Fleurs du mal

Jules RENARD, Histoires naturelles. (Paris), H.Floury, 1899. Edition ornée de vingt-deux lithographies originales de H.de Toulouse-Lautrec. 318x225mm, plein maroquin aubergine, doublure plein maroquin, tranches dorées, chemise et étui, bel ex.(Huser). (Ray382;Garvey 304;Delteil 297-319; The Turn of A Century, Houghton Library 59)
Avec une lettre autographe signée de Toulouse-Lautrec adressée à Léon Deschamps en 2 pages (une feuille). Voir les photos ci-dessous :

Reliure plein maroquin


Page de titre


L.A.S. de Toulouse-Lautrec


A bon entendeur, yoroshiku onegaishimasu !

Denis, correspondant permanent du BM à Tokyo.

PS : Pour plus d’informations ou pour recevoir le prochain catalogue, vous pouvez contacter Monsieur Okudaira par e-mail : info@tamurashoten.com
PPS : Une toute petite partie du stock de la librairie est visible sur le site internet suivant : http://blog.goo.ne.jp/tamurashoten


En prime, quelques images glanées dans le quartier de Jimbocho.







8 commentaires:

Bertrand a dit…

Un grand merci à M. Okudaira pour la confiance qu'il nous témoigne en acceptant de se livrer ainsi sur le Bibliomane moderne.

Un grand merci à Denis de nous permettre, grâce au texte de son billet et à ses photographies, de mieux connaître cette belle librairie du pays du soleil levant.

En espérant que Monsieur Okudaira prend plaisir à lire le Bibliomane moderne,

A très bientôt,

Bertrand

Bertrand a dit…

Si d'autres lecteurs du blog habitent dans un recoin du monde où se niche une belle librairie ancienne, typique, en Inde, au Mexique ou bien en Norvège, ou ailleurs, et que vous y avez vos habitudes, alors n'hésitez pas à m'envoyer un petit reportage photos avec un billet de votre cru,
pour le plus plaisir de tous ici je pense.

B.

Bergamote a dit…

Merci pour cet article aussi inattendu qu'intéressant.

Quant au plein maroquin aubergine... beau à couper le souffle.

Pierre a dit…

Magnifique reportage !

Merci, Denis, de nous avoir présenté cette librairie ancienne qui semble posséder quelques trésors.

Je suis intéressé par le catalogue.

Cela va vous paraitre ridicule mais j'aimerais que vous présentiez de ma part à ce libraire mes sentiments les plus sincères.

Pierre

Textor a dit…

Génial, ce reportage !!
Cette librairie du Pays du Soleil Levant fait penser à la Shakespeare Company de la rue de la Bucherie, vous ne trouvez pas ?

Quand je me ballade dans un pays étranger, je rentre toujours dans une librairie ancienne - si j'en trouve une - on y est moins dépaysé.

Merci Denis pour ce beau billet

T

Raphael Riljk a dit…

Très beau voyage que vous nous avez offert là, Denis. La demande de catalogue est partie.

Bergamote a dit…

Je me demandais : à quoi servent les centaines de "post-it" jaunes ?

Denis a dit…

Bonjour,

Merci à tous pour vos chaleureux commentaires.
Pierre, je transmets vos salutations au libraire. Bergamote, les étiquettes jaunes mentionnent le nom de l'auteur, le nombre de volumes ainsi que le prix. Cela évite aux clients d'ouvrir les livres je pense.
Textor, c'est vrai que cette librairie, tout comme comme la Shakespeare&Co. à Paris, permet aux expatriés de se ressourcer de temps en temps.

Bon dimanche,

Denis.

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