vendredi 26 juin 2020

Le Catalogue de le Collection Gauloise de l'éditeur parisien E. DENANS (1908). E. DENANS, un éditeur de livres érotiques et gaulois qui conserve son mystère ...

Cliquez sur l'image ci-dessus pour télécharger le catalogue intégral au format PDF (4,5 mo)


Mais qui était donc l'éditeur parisien E. Denans ? Son adresse est au 20 rue Saulnier à Paris (IXe arrondissement - non loin du Square Montholon). Cette adresse est au centre d'un immeuble haussmannien assez cossu et qui a gardé son lustre. La façade présente une petite porte, à droite, avec une petite voussure sculptée très chic. A côté de la porte une ouverte large et rectangulaire laisse penser qu'il y  avait là, dans un temps ancien, une vitrine de libraire. Sans doute celle de l'éditeur libraire E. Denans ? Nous avons trouvé le petit catalogue que nous vous offrons relié à la fin d'un volume intitulé "Flagellantes et flagellées". Ce volume de format 18,5 x 11,7 cm environ est l'oeuvre des Docteurs Jaf et Raphaël Saldo. Il est sous-titré : La flagellation, vice féminin. Il est illustré de hors-textes en couleurs (photogravures au trait tirées en bleu en réalité) de Gaston Noury. L'adresse de l'éditeur se trouve au bas de la page de titre comme suit : Paris // E. DENANS, EDITEUR // 1908. La page de titre de notre exemplaire a la particularité d'avoir, sur l'adresse du libraire, une autre étiquette collée par dessus (imprimée en bleu) et ainsi libellée : PIERRE // 66, Boulevard Magenta. Cette nouvelle étiquette indique clairement que l'éditeur E. Denans a cédé le stock de cet ouvrage audit Pierre. Intéressons-nous donc au catalogue. Placé à la fin du volume, il est composé de 16 pages, la première page servant de titre au catalogue et précisant qu'il s'agit du Catalogue (Collection Gauloise) de E. DENANS, Editeur, 20, rue Saulnier, Paris. Il s'agit d'un catalogue présentant plusieurs collections d'ouvrages et plusieurs ouvrages publiés séparément, à prix marqués, avec pour la plupart un long commentaire ou résumé des qualités de l'ouvrage proposé. Il en est ainsi de L'Ecole de la Séduction et l'Art de Plaire par les Docteurs JAF et Raphaël SALDO (4 fr. 50), ou encore Le Musée Secret de Naples, La Physiologie Secrète de l'homme et de la femme, toujours les mêmes docteurs ... On y trouve évidemment la mention de l'ouvrage dans lequel se trouve ce catalogue, à savoir comme nous l'avons indiqué plus haut : Flagellantes et flagellées (4 fr.). Sont décrits encore un Tableau de l'Amour conjugal par Nicolas Venette (4 fr.), des ouvrages de sciences spéciales (le Kama Sutra, le Prem Sagar ou l'Océan d'Amour, Et Ktab ou les Lois secrètes de l'amour, le Jardin de pureté, la Théologie amoureuse, etc. On y trouve encore la Bibliothèque Populaire des Connaissances Médicales du célébrissime et inénarrable Docteur Caufeynon (la Syphilis, la Blennorragie, la masturbation, la menstruation, les perversions sexuelles, l'hystérie, la virginité, la folie érotique, l'amour lesbien, etc.). Viennent ensuite les volumes du Docteur Garnier (impuissance sexuelles, anomalies sexuelles, les maladies sexuelles, etc.). Les grands classiques tels que La Physiologie du Vice, L'amour secret, la Sécurité des Sexes du Docteur Bouglé (4 fr.), mais aussi L'Orgie Parisienne par l'humoriste Victor Leca (3 fr. 50), Médecins pour dames seules, La Vie en dentelle, Les soeurs Vachette, Les Amours défendues (par Victor Joze et J. Compoint), etc. La Ceinture de Chasteté du Docteur Caufeynon est longuement décrite ainsi que les autres titres phare de cet auteur (Histoire de l'homme, Histoire de la femme, Toute la magie noire dévoilée, Les messes noires, le culte de Satan Dieu. L'Acte bref (l'éjaculation précoce) du Docteur Brennus (espérons qu'il avait son bouclier) proposé à 5 fr. est longuement décrit. Viennent enfin une liste d'ouvrages faisant partie de la Collection de Monologues grivois et comiques (16 volumes en tout). Ces petits monologues grivois, petits livrets bon marché, étaient vendus 60 centimes seulement ou la collection complète des 16 pour 8 fr. 50 franco de port. La dernière page du catalogue donne une liste d'ouvrage plus spécialement consacrés à la flagellation (éditions parisiennes). Il est précisé, imprimé en fin de catalogue : Tous nos envois sont faits très discrètement sous enveloppe sans aucune indication, contre mandats, bons de poste, ou autres valeurs payables à vues. Les timbres étrangers et coloniaux sont refusés.

En résumé un intéressant petit catalogue que nous avons voulu sauver de l'oubli en vous en proposant une version numérisée disponible au format PDF (cliquez sur l'image en début d'article).

Cela ne nous dit pas qui était l'éditeur E. DENANS que nous n'avons encore jamais croisé, ou nous n'y avions pas prêté attention. Quid de sa carrière d'éditeur de livre "gaulois" ? A-t-il si rapidement cessé sont activité que son histoire s'est perdue ? En tous cas, nous avons eu bien du mal à trouver quelques mentions de son nom dans les archives numériques. En clair nous n'avons rien trouvé sur lui. Il semble s'être volatilisé de l'histoire du livre érotique début de siècle ! (1908). Nous sommes donc intéressé (et peut-être vous aussi) si vous avez des informations à son sujet. Sa personne ? Son activité d'éditeur ?

Bonne journée à tous
Bertrand Bibliomane moderne


Page de titre de l'ouvrage dans lequel se trouve le catalogue des livres proposés
par l'éditeur E. Denans, 20 rue Saulnier, Paris.

jeudi 25 juin 2020

Un livre condamné publié en 1891 : Les Mémoires d'une procureuse anglaise.


Dans le journal Le Temps du 30 juin 1892 on trouve cet entrefilet. Et j'ai le livre sous les yeux. Toujours émouvant. C'est pour cela que je fait ce métier (pardon ... que je poursuis ma passion avec bonheur). Ce petit livre condamné, probablement détruit en grand nombre, est visiblement fort rare aujourd'hui. Mon exemplaire est resté broché, sous couverture de papier rose (refaite), les 6 gravures annoncées ne s'y trouvent pas (ont-elles jamais existé ?). Par ailleurs ce volume sorti apparemment des presses de l'imprimeur Leborgne est fort mal imprimé (d'un tirage inégal et rempli de fautes d'orthographe et typographiques). Par contre il est imprimé sur un beau papier vergé de type Arches. Bref, une curiosité pour les bibliophiles curieux de curiosa rares. Si vous avez déjà croisé ce livre, sur vos rayonnages ou dans un catalogue de librairie, n'hésitez pas à me le faire savoir à contact@lamourquibouquine.com Cela m'intéresse. A suivre. B.



Dutel, dans sa Bibliographie des ouvrages érotiques publiés clandestinement en français entre 1880 et 1920, sous le numéro 545 (la page de titre est reproduite), ne semble pas avoir eu connaissance de cette condamnation dès juin 1892. Voici la notice donnée par Dutel pour cet ouvrage :


Afin de compléter la notice, voici ce qu'en dit Pia, Les Livres de l'Enfer (nouvelle édition) :


samedi 13 juin 2020

Courrier des lecteurs : Identifier un ex libris armoirié.



Voici un ex libris que l'un de nos lecteurs cherche à identifier.

Si vous avez une idée. Contactez nous sur contact@lamourquibouquine.com

Nous transmettrons votre réponse

B.

vendredi 15 mai 2020

Le Tableau de la Croix de Jean Colin par Benoît. V 3.0

Pour faire suite au récent article de Jean-Paul Fontaine sur Jean Colin (1623-1701) en général et le Tableau de la Croix en particulier, voici un petit article sur ce fameux ouvrage.
Novateur à son époque, cet ouvrage connut de nombreuses éditions et fut aussi copié jusqu'à nos jours (voir par exemple Le petit Tarcisius). Si Jean Colin n'est pas le seul graveur de cet ouvrage, nous le mettons ici en avant en raison d'une différence notable que vous verrez un peu plus loin.

Il ne nous semble pas qu'il y ait eu d'étude approfondie sur le sujet. Cette absente d'étude est d'ailleurs assez étonnante quand on sait que dès l'origine cet ouvrage fut considéré comme très précieux (comme le prouvent les reliures d'époque), qu'il reste considéré comme précieux, même s'il a probablement un peu perdu de sa superbe dans les collections.
Notons que Jeanne Duportal parle de cet ouvrage mais uniquement d'après un exemplaire de 1653. Voir Étude sur les livres à figures édités en France de 1601 à 1660 (Paris, Champion, 1914), pages 244-245.

Le but de cet article est donc de donner une première étude, très certainement incomplète, mais qui pourra donner des pistes pour une étude encore plus précise et plus scientifique.


Tout est parti d'un exemplaire, très particulier, que j'ai eu le plaisir d'étudier dans le cadre d'une vente aux enchères publique en préparation. Je détaillerai cet exemplaire par la suite, après avoir tenté une description précise d'un exemplaire classique et une revue des exemplaires que j'aurais pu identifier : BnF (Gallica), ventes aux enchères publiques, libraires, ventes internet diverses.

Gravure Le Prestre s'approche de l'autel


Partons de l'exemplaire de la BnF, visible sur Gallica, pour donner cette première collation détaillée, qui est similaire à l'exemplaire conservé à la bibliothèque municipale de Lyon (bibliothèque jésuite des Fontaines), disponible sur google books :
  • F1 R° : titre-frontispice, daté 1651, gravure signée dans la planche J Collin fe.
  • F1 V° / F2 R° : blanc
  • F2 V° : Dédicace au marquis de Chateauneuf
  • F3 R° : Portrait du dédicataire signé dans la planche G D Geyn scul.
  • F3 V° : blanc
  • F4 R° : les litanies, signé dans la planche J Collin fe.
  • F4 V° à F39 R° : scènes de la messe sur les versos et textes pour suivre la messe, entre deux saints, sur les rectos, face aux scènes, chaque double page portant le même numéro de 1 à 35.
  • F39 V° / F40 R° : litanies des Saints, numérotés 36 et 37.
  • F40 V° : hymne, numéroté 38.
  • F41 R° : oraisons particulières, numéroté 39.
  • F41 V° : portrait de Jésus.
  • F42 R° : litanies du Saint Nom de Jésus.
  • F42 V° : portrait de la Vierge.
  • F43 R° : litanies de la Bienheureuse Vierge Marie.
  • F43 V° : blanc.
  • F44 R° à F47 V° : psaumes.
  • F48 R°V° : oraison.
  • F49 R° : privilège du 9 juin 1651 et achevé d'imprimer du 20 septembre 1652.
  • F49 V° : blanc.
Soit 49 feuillets, donc 98 pages dont 93 gravées et 5 blanches.

C'est ici qu'intervient un important détail : l'existence de deux éditions distinctes. En effet, on remarquera que dès le F5 V° il y a une différence importante : "Le Prestre s'approche de l'Autel" devient "Le Pape s'approche de l'autel" (Pape qui n'apparaît que sur la première gravure). Les autres gravures des scènes sont aussi modifiées, avec plus de petits détails, notamment dans les ornements du prêtre, et les visages qui sont refaits.

Gravure Le Pape s'approche de l'autel


Selon moi, la version avec le prêtre est clairement la première pour les raisons suivantes :
  • La version avec le Pape, plus esthétique encore que la précédente, est forcément postérieure. On n'allait pas faire une édition "moins" belle après la première.
  • Il y a clairement une des deux éditions qui reprend les gravures de l'autre, elles sont identiques dans l'ensemble. La version plus détaillée est donc postérieure. On remarquera ainsi, par exemple, que le pape recouvre entièrement le prêtre originel.
  • Le servant de messe près du pape : il tient dans cette version un livre ET la croix, ce qui ne convient pas pour trois raisons :
    • tenir ces deux objets en même temps est plus que compliqué (on a besoin des deux mains pour bien tenir la croix)
    • la main qui tient la croix est dans une position bizarre.
    • un servant de messe ne tient jamais deux choses en même temps.
  • le nombre de feuillets plus importants.
  • l'espace entre "Pape" et "s'approche" est trop grand, montrant une modification. 
Et ainsi, les exemplaires au pape ont la collation suivante (nous remercions ici Jean-Pierre Fouques, Librairie des Carrés, qui nous a fourni le détail), en gras les différences avec l'autre collation : 

  • F1 R° : titre-frontispice, daté 1651, gravure signée dans la planche J Collin fe.
  • F1 V° / F2 R° : blanc
  • F2 V° : Dédicace au marquis de Chateauneuf
  • F3 R° : Portrait du dédicataire signé dans la planche G D Geyn scul.
  • F3 V° : Avis au lecteur
  • F4 R° : les litanies, signé dans la planche J Collin fe.
  • F4 V° à F39 R° : scènes de la messe sur les versos et textes pour suivre la messe, entre deux saints, sur les rectos, face aux scènes.
  • F39 V° / F40 R° : litanies des Saints
  • F40 V° : hymne
  • F41 R° : oraisons particulières.
  • F41 V° : portrait de Jésus.
  • F42 R° : litanies du Saint Nom de Jésus.
  • F42 V° : portrait de la Vierge.
  • F43 R° : litanies de la Bienheureuse Vierge Marie.
  • F43 V° : Histoire de David.
  • F44 R° à F47 V° : psaumes.
  • F48 R° à F51 V° : le dimanche à vespres & commémorations communes de la croix.
  • F52 R°V° : oraisons.
  • F53 R° : privilège du 9 juin 1651 et achevé d'imprimer du 20 septembre 1652.
  • F53 V° : blanc.
Textor, fidèle lecteur du blog, nous a transmis la collation de son exemplaire suite à la lecture de ce billet. Son exemplaire, s'il nous semble lacunaire de deux feuillets (que nous indiquons entre parenthèses), comporte aussi des spécificités. Voici donc la collation dont les différences avec l'exemplaire de la Librairie des Carrés sont en gras :

  • F1 R° : titre-frontispice, daté 1651, gravure signée dans la planche J Collin fe.
  • F1 V° / F2 R° : blanc
  • F2 V° : Dédicace au marquis de Chateauneuf
  • F3 R° : Portrait du dédicataire signé dans la planche G D Geyn scul.
  • F3 V° : Avis au lecteur
  • F4 R° : les litanies, signé dans la planche J Collin fe.
  • F4 V° à F37 V° : scènes de la messe sur les versos et textes pour suivre la messe, entre deux saints, sur les rectos, face aux scènes.
  • [F37 V° à F39 R° : fin des scènes]
  • [F39 V° : début des litanies des Saints]
  • F40 R° : litanies des Saints
  • F40 V° : hymne
  • F41 R° : oraisons particulières.
  • F41 V° : portrait de Jésus.
  • F42 R° : litanies du Saint Nom de Jésus.
  • F42 V° : portrait de la Vierge.
  • F43 R° : litanies de la Bienheureuse Vierge Marie.
  • F43 V° : Histoire de David.
  • F44 R° à F47 V° : psaumes.
  • F48 R° à F52 R° : le dimanche à vespres & commémorations communes de la croix
  • F52 V° à F53 R° : oraisons.
  • F53 V° : privilège du 9 juin 1651 et achevé d'imprimer du 20 septembre 1652 modifié en 1653.
On remarque une différence : la partie des vêpres passe de 8 à 9 pages, décalant ainsi la suite, et le privilège se trouve ainsi sur un verso.


Reste donc un point : lorsque le privilège est présent : il y est toujours gravé 20 septembre 1652 comme date d'achevé d'imprimer. Sur certains exemplaires, la date a été modifiée à l'encre en 1653. Nous avons vu indifféremment 1652 et 1653 pour les exemplaires avec le prêtre et avec le pape, même si la version du pape est plutôt vue à l'année 1653.
Nous avons vu 1653 sur 4 exemplaires pour le moment. Tous avaient le privilège sur un verso. 3 étaient une version au Pape, 1 au Prestre.


1652 modifié à l'encre en 1653 - Exemplaire Textor Textoris


Venons-en maintenant à la liste des exemplaires identifiés. Cette liste ne se veut en aucun cas exhaustive. Elle ne reprend que des exemplaires avec un minimum d'informations, nous avons laissé de côté les exemplaires mal décrits, trop incomplets (en raison de l'état), etc. Nous remercions ici Textor qui nous a généreusement partagé ses notes.
  1. BnF
  2. BM Lyon
  3. Giraudeau : exemplaire qui passera en vente publique le 8 juillet 2020 : première émission de l'ouvrage (voir la description après cette liste).
  4. Sotheby's, 25 juin 2015, n°40 : semble similaire aux précédents (titre, dédicace, portrait, 90 gravures soit 93 en tout).
  5. Librairie des Carrés : exemplaire avec le pape, achevé d'imprimer 1652, décrit ci-dessus
  6. Vente Giraud-Badin, 1er juin 2011, n°134 : mention de 90 planches gravées.
  7. Librairie Le Feu Follet, 1er exemplaire : exemplaire avec le pape, 1653, 53 feuillets gravés.
  8. Librairie Le Feu Follet, 2e exemplaire : exemplaire avec le prêtre, 1652, 47 feuillets avec 3 feuillets manquants à la fin.
  9. Libriairie Thomasset : exemplaire avec le prêtre, 1652, 47 feuillets (?) avec 3 feuillets manquants à la fin.
  10. Librairie Christophe Lepage, exemplaire vendu récemment sur ebay (photos encore en ligne ici) : exemplaire avec le pape, 1653, 53 feuillets.
  11. Textor, bibliophile.
  12. Librairie Veyssière (en 2007) : 53 feuillets, vraisemblablement un exemplaire avec le pape étant donné la description.
  13. Librairie Flühmann (Suisse, en 2007) : exemplaire de première émission ? similaire à l'exemplaire Giraudeau ? 
  14. Librairie 503 (en 2008) : exemplaire de première émission ou incomplet ? Il avait une reliure XIXe et curieusement n'avait pas l'histoire de David mais avait les vêpres. Pourtant il est très claire que ce sont les vêpres qui arrivent à la fin chronologiquement.
Notons un autre point : des exemplaires de 1652 avec le prêtre et 47 feuillets... Il y aurait donc une précédente émission, probablement sans les psaumes ? Cette émission n'étant elle-même pas la première... En effet, l'exemplaire que nous avons en mains, relié à l'époque, sans manque de page, a la collation  suivante (en gras les différences avec l'exemplaire de la BnF) :

  • F1 R° : titre-frontispice, daté 1651, gravure SANS LA SIGNATURE dans la planche J Collin fe.
  • F1 V° / F2 R° : blanc
  • F2 V° : Dédicace au marquis de Chateauneuf
  • F3 R° : Portrait du dédicataire signé dans la planche G D Geyn scul.
  • F3 V° : blanc
  • F4 R° : les litanies, signé dans la planche J Collin fe.
  • F4 V° à F39 R° : scènes de la messe sur les versos et textes pour suivre la messe, entre deux saints, sur les rectos, face aux scènes.
  • F39 V° / F40 R° : litanies des Saints
  • F40 V° : hymne
  • F41 R° : oraisons particulières.
  • F41 V° : blanc
  • F42 R° : litanies du Saint Nom de Jésus.
  • F42 V° : blanc.
  • F43 R° : litanies de la Bienheureuse Vierge Marie.
  • F43 V° : blanc.
Soit 43 feuillets seulement soit 86 pages dont 80 gravées.

Frontispice - exemplaire Giraudeau

Frontispice - exemplaire BnF


détail de l'endroit où devrait se trouver la signature - exemplaire Giraudeau

Signature - exemplaire BnF


Cet exemplaire diffère de celui de la BnF par l'absence des choses suivantes :
  • le portrait de Jésus et celui de la Vierge devant faire face à leurs litanies respectives
  • les psaumes, oraisons et privilège après ces litanies.
Exemplaire Giraudeau - Double page avec page blanche et litanies la Vierge

Vierge qui devrait être sur la page blanche (BnF)


Nous considérons donc cet exemplaire comme la toute première émission de l'ouvrage. Nous n'avons identifié aucun autre exemplaire avec aussi peu de feuillets sans avoir été dépecé par le temps. Et donc au final, 3 émissions différentes avec le prêtre, 1 avec le pape (je mets de côté le point du privilège modifié qui pourrait aussi être étudié plus en détail).

En conclusion sur les deux versions et les différents tirages, voici la liste supposée des différentes possibilités remarquées, avec quelques spécificités de chacune :

  • 1ère version, 1er tirage : sans signature Colin au titre, sans privilège, sans psaume (1651/1652)
  • 1ère version, 2e tirage : tirage de la BnF, sans les vêpres (1652)
  • 1ère version, 3e tirage : tirage avec vêpres (9p), achevé d'imprimé modifié (1653)
  • 2e version, 1er tirage : tirage avec vêpres (8p) (1652)
  • 2e version, 2e tirage : tirage avec vêpres (9p) (1653)
Il est aussi fort possible qu'il y ait un tirage de la première version, avec les vêpres sur 8 pages... Mais nous n'en avons pas identifié d'exemplaire.
On peut aussi constater que le premier stock, celui de la version au prêtre, a été vendu sur la durée, en même temps que la version au pape.


Reste un autre point intéressant : les reliures. La très grande majorité des exemplaires qui nous sont parvenus ont de magnifiques reliures plein maroquin, souvent très décorées. La aussi, il convient de signaler des similitudes entre plusieurs exemplaires :


Exemplaire Sotheby's (vente du 25 juin 2015, n°40)


Exemplaire Hôtel des ventes Giraudeau (vente à venir, 8 juillet 2020)

 
Exemplaire BnF





Exemplaire librairie Lee Malden (Brattleboro, USA)



Exemplaire librairie Michael Isaacs (Edinburgh, Royaume-Uni)


On remarque que ces exemplaires ont plusieurs fers identiques, des dos très proches (avec un fer qui semble identique) mais ils ont aussi la même roulette à l'extérieur des plats. Roulette qui alterne deux motifs. Si on regarde la partie centrale du motif intérieur, on note qu'une fois sur deux, c'est un motif plein, une fois sur deux c'est une ligne en pointillé. Et parfois, il y a deux motifs plein à côté.
Sur les cinq exemplaires ci-dessus, quatre nous permettent de voir la séquence complète "2 plein - 1 pointillé - 1 plein - 1 pointillé - 1 plein - 1 pointillé - 1 plein - 1 pointillé - 1 plein - 1 pointillé - 2 plein".
Soit 13 motifs successifs. La roulette faisant donc 11 motifs, les 2 derniers étant le début du tour suivant.

Les images ci-dessous devraient éclairer un peu mieux cette explication barbare. 

Motif "plein"

Motif "pointillé"


Roulette exemplaire Sotheby's

Roulette exemplaire Giraudeau

Roulette exemplaire BnF

Roulette exemplaire Isaacs



Qui est le relieur ? Nous ne le savons pas. Le libraire Veyssière, dans sa fiche en 2007 précise que certaines reliures "ont pu être attribuées à Antoine Ruette". Rien ne nous a permis de l'affirmer ici. Citons donc la description Sotheby's :
Celui-ci, décoré aux petits fers, présente un décor filigrané de gerbes dans un encadrement lobé qui évoque à la fois les compositions de Florimond Badier et les assemblages de petits fers de Le Gascon (voir l'encadrement aux petits carrés). L'exécution seule, moins parfaite, trahit ici le doreur.
N'hésitez pas à indiquer au propriétaire du blog d'autres exemplaires similaires ou reliures similaires, ou encore tout détail qui aurait pu m'échapper !

Benoît

vendredi 17 avril 2020

A propos de deux tirages des LETTRES INÉDITES DE RESTIF DE LABRETONNE pour faire suite à la colleciton de ses Oeuvres. Imprimé à Nantes chez Vincent FOREST et Emile GRIMAUD, 1883.



Exemplaire J (pour Jaune)                          Exemplaire M (pour Marron)


Petit point de bibliographie pratique par l'exemple. Nous avons sous les yeux deux exemplaires de la plaquette, imprimée à Nantes en 1883 par Vincent Forest et Emile Grimaud, intitulée LETTRES INEDITES de RESTIF DE LABRETONNE pour servir de suite à la collection de ses Oeuvres.

Cette plaquette de format in-12 (18,7 x 11,5 cm) se compose d'une couverture imprimée (voir ci-dessus - premier plat imprimé seulement) et de 64 pages chiffrées 1 à 64, outre une page de titre dans un encadrement identique par sa composition à la couverture et une page de table non chiffrée à la fin. Un portrait de Rétif de La Bretonne se trouve placé en frontispice. Au bas du dernier feuillé (table) on lit : Nantes. - Imp.(rimerie) Vincent Forest et Emile Grimaud, place du Commerce, 4.

Cette mince plaquette contient XV lettres inédites adressées aux époux Fontaine entre 1797 et 1798. Comme le précise Pierre Testud dans son Rétif de la Bretonne et la création littéraire (1979) cette édition est très fautive en plusieurs endroits. Pierre Testud a pu vérifier sur les originaux en 1966. Les originaux (13 sur 15) étaient alors détenus par un collectionneur qui venait d'en vendre deux pour le prix de 5.500 francs (1961). Pierre Testud indique que ces lettres sont pleines de dignité et expriment une profonde détresse de la part de Rétif de la Bretonne. Pierre Testud précise que l'exemplaire de la Bibliothèque nationale est en piteux état. Et pour cause ! Si nous devons nous référer à nos deux exemplaires. Voici ce que nous pouvons en dire.

Nos deux exemplaires dont la première de couverture imprimée est reproduite ci-dessus diffèrent notablement, non par la composition typographique qui est strictement identique dans les deux cas, mais par 1. le papier de couverture 2. le papier du corps du volume. Nous les avons nommés exemplaire J et exemplaire M selon que la couverture imprimée est sur papier Jaune ou bien sur papier Marron. L'exemplaire M est imprimé sur papier vélin teinté d'assez bonne qualité, solide et dans notre exemplaire, sans rousseurs. L'exemplaire J est quant à lui imprimé sur très mauvais papier, devenu marron, cassant et avec parfois quelques rousseurs. La différence de papier utilisé pour l'impression est tout à fait évidente. Que conclure ? Nous ne savons pas le détail du tirage de cette plaquette qui, semble-t-il, ne se trouve pas si facilement. Sans doute un petit tirage par ces imprimeurs nantais. Y-a-t-il eu deux papiers utilisés ou plus ? Ont-ils fait les font de magasin pour trouver du papier comme cela semblerait probable ? Rien de luxueux en tous cas dans cette publication. Dans les deux cas, exemplaires M. et J. il a été ajouté un portrait de Rétif de la Bretonne qui reproduit celui dessiné par Binet (voir ci-dessous). Dans les deux types d'exemplaire ce portrait est imprimé sur bon papier vélin épais.

Si vous avez en mains l'un ou l'autre type d'exemplaires de cette plaquette, n'hésitez pas à m'envoyer vos commentaires ou remarques sur mon email contact@lamourquibouquine.com

Bon weekend et bon confinement (suite),
Amitiés, Bertrand Bibliomane moderne



Exemplaire M (bon papier)





Exemplaire J (mauvais papier)



lundi 13 avril 2020

LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE par Jules Ladimir. Extrait des Français peints par eux-mêmes (Paris, Léon Curmer, 1842, tome second).

Gravure sur bois aquarellée et gommée à l'époque

LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE.

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vant Guttemberg, la reproduction des œuvres littéraires se faisait, de temps immémorial, par des copistes à la main. A Rome, ces copistes étaient partagés en deux classes: ceux qui transcrivaient les livres et que l’on appelait librarii; ceux qui, au moyen d’un système d’abréviations, recueillaient les discours, les plaidoyers, en prenant des notes: ils avaient le nom de notarii. Pendant le moyen âge, il y eut des artistes qui savaient enjoliver les manuscrits d’ornements rouges, verts, bleus, rehaussés d’or; qui non-seulement encadraient ainsi le texte avec une patience infinie, mais coloriaient encore des missels, représentant ainsi les merveilleuses histoires de la Bible; grands peintres dont le nom même est encore ignoré. On pense bien que des livres, fruits d’un labeur aussi opiniâtre, devaient être fort rares et fort chers. Aussi voyons-nous plusieurs de nos rois léguer à leur fils, comme un brillant héritage, leur bibliothèque, composée de huit à dix volumes. Enfermés ainsi que des chrysalides dans leur cellule sanctifiée par le jeûne et la prière, les copistes, ces patients et modestes travailleurs, ne révélaient leur existence que par l’œuvre d’or qui sortait de leurs mains amaigries pour passer dans les petites mains roses et potelées des gentes damoiselles et des majestueuses châtelaines. La découverte de l’imprimerie, en tuant ces humbles héros de la foi, fit éclore à leur place une race toute différente de mœurs et de caractère: c’est d’elle que nous allons nous occuper.
Il y a des ignorants qui confondent le compositeur avec l’imprimeur. Gardez-vous-en bien ! Cela est erroné et peu charitable. L’imprimeur proprement dit, le pressier, est un être brut, grossier, un ours, ainsi que le nomment les compositeurs. Entre les 266deux espèces, la démarcation est vive et tranchée, quoiqu’elles habitent ensemble cette sorte de ruche ou de polypier qui porte le nom d’imprimerie. La blouse et le bonnet de papier ont souvent ensemble maille à partir; et pourtant ils ne peuvent exister l’un sans l’autre: le compositeur est la cause, l’imprimeur est l’effet. La blouse professe un mépris injurieux pour ce collaborateur obligé qu’elle foule sous ses pieds, car les imprimeurs, avec leurs lourdes presses, sont relégués à l’étage inférieur. Mais le bonnet de papier, dont les gains sont souvent plus forts et plus réguliers que ceux de son antagoniste, s’en venge en lui infligeant l’épithète de singe, soit à cause des gestes drolatiques que fait en besognant le compositeur, soit parce que son occupation consiste à reproduire l’œuvre d’autrui.
Ainsi que la ville de Romulus, la cité des typographes est une hôtellerie, un caravansérail, un lieu plein d’exilés, un asile. Là se réfugient les vocations avortées, les destinations manquées, les positions renversées, les espérances déçues, tout ce qui a perdu pied dans la marche, tout ce que le torrent des choses a jeté au dehors. Vous y rencontrerez des séminaristes défroqués, d’anciens professeurs, des marchands ruinés, des employés que la griffe de fer des révolutions a enlevés de leur fauteuil de cuir, des étudiants pauvres à qui les loisirs et la liberté dont on jouit dans cette profession permettent de suivre les cours, tout en gagnant de quoi suffire à leurs premiers besoins. Le plus petit nombre se recrute de fils de compositeurs ou d’imprimeurs. Ceux-là sont moins doctes, moins spirituels que les autres, mais en revanche plus habiles sous le rapport matériel, parce qu’ils ont la main faite par un long apprentissage. Dans cette classe si mélangée, si bigarrée, composée d’une multitude de pièces qui se touchent par un point et diffèrent par mille autres; dans ce pandémonium, cette Babel, ce Capharnaüm, il y a peu d’individus qui ne soient capables de faire quelque chose de mieux, et qui ne gardent une dent contre la société. Avant d’aller au delà, faisons bien remarquer que nous ne nous occupons que des généralités. Il est certains de ces messieurs auxquels notre esquisse ne ressemblerait pas plus que bien des portraits ne ressemblent à leurs modèles; mais ce sont des exceptions: Exceptio firmat regulam.
Suivez-moi. Nous voici dans une salle assez vaste, coupée longitudinalement par plusieurs rangs de tables en dos d’âne. Sur ces tables, de chaque côté, sont auprès l’une de l’autre des boîtes en bois que l’on nomme des casses, lesquelles casses sont divisées en un certain nombre de compartiments appelés cassetins. Chacun desdits cassetins renferme un des caractères de l’alphabet, ou un signe de ponctuation. Devant chaque casse, debout, se trouve une des blouses précédemment mentionnées, laquelle saisit adroitement un à un les caractères, et les pose délicatement dans un instrument en fer, dit composteur, de manière à en former des mots, puis des lignes, puis des pages, puis des feuilles. Nécessairement, lorsqu’on se trouve vis-à-vis l’un de l’autre toute une sainte journée, à moins d’être Anglais ou affecté de laryngite, il est impossible de ne pas desserrer les lèvres. Aussi, en mettant le pied dans la salle ou galerie, avons-nous entendu un bourdonnement, un dissonnant assemblage de voix dans tous les tons, depuis le fausset aigu des apprentis jusqu’à la basse-taille des doyens, qui grommellent sans cesse comme de vieux bisons en ruminant leur ouvrage. Donnons-nous 267la mine d’un auteur, et prenons un air sans façon, car ces messieurs n’aiment pas les étrangers qui viennent, avec un lorgnon enchâssé dans l’arcade sourcilière, les regarder travailler, comme on regarde les singes ou les ours monter à l’arbre et faire leurs exercices. Souvent ils se donnent le mot pour se livrer alors aux contorsions les plus bizarres, de sorte que le visiteur se croit traîtreusement amené dans une salle de maniaques ou d’épileptiques. Mais, grâce à notre visage bon enfant, on ne pense pas à nous. Nous ne sommes pas ici à la composition des journaux, où la nature du travail commande la célérité et le silence. Écoutons. Les intelligences, frottées incessamment l’une par l’autre, dégagent un feu roulant de saillies, de bons mots, de pointes, de sarcasmes, de calembours, de coq-à-l’âne à désespérer Odry. A l’atelier, on ne respecte rien, ni les hommes de lettres, ni les hommes d’état, ni les artistes, ni le talent, ni la richesse, ni même la sottise. Renvoyée d’un bout de la galerie à l’autre, l’épigramme rebondit, redouble de verve et de sel. Vires acquirit eundo. Les ridicules sont découverts avec une sagacité merveilleuse, mis à nu et fouettés sans miséricorde. C’est une première vengeance contre la société. Cela ne sert à rien, mais cela soulage. Parfois les compositeurs tournent contre leurs propres confrères cette rage de l’ironie, cette monomanie homicide de la satire. A-t-on surpris dans la galerie quelque figure frappée à un certain coin, quelque angle facial trop aigu, un crâne sur lequel la sottise en relief eût épouvanté Gall; une physionomie condamnée à l’avance par Lavater, un de ces tristes hères dont l’extérieur effacé, craintif, porte l’empreinte d’une création manquée, et qui occupent parmi les hommes la même place que l’unau et l’aï chez les animaux ? Malheur ! il sera comme un piton qui fait crever la nue et descendre la foudre. Sur lui les cataractes sont ouvertes; elles l’engloutiront, à moins que, comme cela arrive, il ne préfère abandonner la place et l’atelier; ou bien encore qu’il emploie sa force physique pour faire respecter sa faiblesse intellectuelle. Dans ce cas, on se met en quête d’un autre bouc émissaire, d’une nouvelle victime qu’on ne tarde pas à trouver et à immoler comme la première. Si le compositeur n’est pas en train de jaser, il rêve. Sa plus grande jouissance est de câler, c’est-à-dire de ne rien faire: Nunc libris, nunc somno. Il y a en lui beaucoup de l’organisation du chat pour la volupté, la gourmandise et surtout la paresse. Vous le verrez les deux coudes appuyés sur la casse, tenant à la main dans son composteur une ligne inachevée. Les yeux à demi fermés, la prunelle engourdie dans une molle torpeur, il suit les nuages qui défilent en haut dans le bleu, et sur leurs masses mouvantes son imagination bâtit un château plus prestigieux, plus féerique que celui d’Aladin. Là sont des divans somptueux, des bains parfumés, des chibouques, des oukas, des narguilés que lui allume un petit esclave noir. Là se trouvent des femmes telles qu’on en voit dans les illustrations de Shakspeare et de Byron, des houris demi-nues qui le servent, le sybarite ! qui lui versent du vin de Schiraz dans des coupes couronnées de roses. A cette dernière et brillante transformation de son idée, le rêveur n’y tient plus, il fait un mouvement comme pour prendre la coupe, et dans ce mouvement, sa composition, retenue par une simple ficelle, tombe avec bruit et se met en pâte, c’est-à-dire que toutes les lettres sont éparpillées, mêlées, amalgamées, répandues dans une confusion horrible. Adieu le travail de la matinée ! il faut recommencer sur de nouveaux frais, et auparavant rétablir le pâté. On appelle cela une danse de caractères. Lorsqu’on est las de railler, de mystifier le malheureux, on vient à son aide, et l’accident se répare bien vite. Ces innocentes distractions sont cause que l’on oublie, en composant, des mots, des lignes, même des phrases. Ces omissions portent le nom de bourdons. Lesdits bourdons exigent un grand travail pour être replacés, lorsque la feuille est imposée, ou serrée avec des coins de bois dans un cadre de fer. Lorsque le correcteur apporte l’épreuve, on se précipite pour voir celui qui a des bourdons, et on l’assourdit d’un bruit continuel imitant les cloches: din, din, baoum ! din, din, baoum ! D’autres fois on fait descendre un camarade sous prétexte qu’il est demandé dehors. A son retour il est accueilli par une roulance générale, ce qui signifie que chaque ouvrier frappe en mesure de son composteur sur sa casse, à peu près comme les représentants d’une petite partie de la nation frappent leurs pupitres de leurs couteaux à papier, quand certains orateurs du centre jugent à propos de donner un échantillon de leur éloquence. Il faut que le confrère mystifié essuie la fusillade avant de retourner à sa place. Par une étrange contradiction, cet homme contre lequel on vient d’épuiser le carquois de la raillerie, cet homme a-t-il besoin du moindre service, il n’a qu’à choisir: tout est à lui, on se dispute pour l’obliger. Presque partout le compositeur a, comme on dit, le cœur sur la main. Arrive-t-il à un confrère de faire une longue maladie ? Lui a-t-on, pendant son absence, emprunté son mobilier ? Est-ce un étranger qui débarque sans ressources, ou qui, faute d’ouvrage, veut retourner chez lui, ou bien un enfant pâle qui s’étiole et meurt de nostalgie pour avoir entendu la chanson de Béranger ? Aussitôt une circulaire court les imprimeries, une liste de souscription se forme, s’allonge, se remplit, se gonfle, et se résout en une somme assez ronde qui tombe inopinément dans la main du pauvre diable. Cela se fait avec beaucoup de délicatesse, souvent même la charité porte les typographes à venir au secours d’individus qui ne sont pas de leur profession.
Avec les auteurs, le compositeur est presque sur le pied de l’égalité. Il les voit face à face. Par lui, ils descendent de leurs piédestaux et se montrent avec leurs faiblesses. Le masque tombe, l’homme reste... et souvent le génie disparaît. Les dieux perdent leur auréole quand on est trop près de l’autel. Bien des secrets d’étude, de cabinet, de politique même, sont dévoilés au compositeur. Il se prend à rire en voyant le bon public accueillir sérieusement telle nouvelle de journal à la fabrication de laquelle il a pris part. Il a vu la filière, les creusets, les laminoirs par où passe la pensée de M. de Balzac, avant de revêtir cette forme éblouissante que chacun admire et envie. Il sait à quoi s’en tenir sur l’allégation du plus fécond de nos romanciers, lequel, dans la préface d’un de ses beaux ouvrages, prétend ne boire jamais que de l’eau. Il possède le nombre précis des collaborateurs secrets de bien d’autres. Devant lui tombent les voiles de l’anonyme et du pseudonyme. Ces mémoires attribués à de grands personnages défunts, c’est un auteur industriel qui les a inventés. Ces anecdotes du temps de l’empire n’ont jamais eu de fondement que dans une imagination féconde. Ce roman signé d’un nom de femme sort de la plume courtoise d’un homme de lettres. Que de petitesses, que de choses honteuses on 269découvre avec tristesse chez ceux qui prétendent guider la nation, et qui ne font, la plupart du temps, que la fourvoyer dans une vie mauvaise ! Le compositeur connaît d’avance toutes les nouvelles. Il a lu hier le manuscrit de ce superbe discours que tel orateur vient d’improviser à la tribune. Aussi, fier de ses connaissances, s’établit-il juge souverain, arbitre suprême du bon et du mauvais en matière de littérature. A propos des écrivains et des artistes, il affecte un ton cavalier et supprime le substantif poli. Il dira: Chateaubriand, Balzac, Sand, Ingres, Delacroix, Scheffer; la Mars, la George, la Dorval. Notre homme a pris une teinture de omni re scibili. Il a travaillé pour M. Thénard, et s’est fait à moitié chimiste. Cuvier l’a rendu naturaliste; Biot, physicien; Poisson, mathématicien; Arago, astronome; Dalloz, jurisconsulte; M. Viennet, diplomate. Victor Hugo et Alexandre Dumas se sont frottés contre lui: le voilà poëte et dramaturge. Lorsqu’un auteur agit bien avec le compositeur, lorsqu’il se met à son niveau, lorsque sa copie, c’est-à-dire son manuscrit, est lisible, l’ouvrage sera soigné, le texte ne sera pas déparé par des contre-sens, des lettres retournées, des fautes de français, des mots tantôt trop écartés tantôt trop rapprochés l’un de l’autre. Le compositeur fera même disparaître des erreurs qu’il est capable d’apercevoir et de corriger. Mais si vous affectez de la morgue à son égard, si vous le traitez du haut de votre grandeur, si votre copie n’est pas mieux écrite que celle de M. Alphonse Karr (qui semble se servir de son terreneuvien en guise de secrétaire), si votre manuscrit est couvert de ratures, surchargé d’ajoutés, le compositeur se dégoûte et prend à tâche de mal faire. Quelquefois involontairement, souvent à dessein, il vous fera dire des choses ridicules. Rapporte-t-on que pendant un discours brillant de M. Viennet, l’émotion de M. Fulchiron était visible, le compositeur se trompe, et on lit risible. Un journal parle-t-il des services que tel honorable peu honoré rend au gouvernement, il mettra vend. Si M. Charles Dupin, après une grande dépense d’attendrissement, s’inscrit pour deux francs dans une souscription en faveur des ouvriers sans travail, souscription dont, par parenthèse, jamais aucun ouvrier ne voit un centime, l’artiste rancunier composera deux sous. Lors de la déplorable affaire d’Armand Carrel, une feuille disait: La balle traversa le péritoine. Un compositeur ignorant met le père Antoine. Le soir, grande rumeur au café. Ce diable de père Antoine montait toutes les imaginations. Beaucoup soutenaient qu’il y avait erreur: «Le père Antoine ! s’écria un important, je le connais; c’est un de mes amis, un excellent homme; très-certainement il se trouvait là.» La discussion s’échauffa, et peu s’en fallut qu’un nouveau duel ne vînt s’ajouter à l’horreur du premier.
Les inattentions du compositeur n’amènent pas toujours des résultats aussi désagréables. C’est à une faute typographique que l’on doit le plus beau vers de Malherbe. Dans son ode sur la mort de Rosette Duperrier, le poëte avait mis : Et Rosette a vécu ce que vivent les roses, etc. Il oublia de barrer les t, le compositeur les prit pour des l et écrivit Roselle. A la réception de l’épreuve, au passage en question, un éclair subit traversa la tête de Malherbe. Il fit de Roselle deux mots séparés, remplaça l’r capitale par un r bas de casse, et l’on mit en deux admirables vers : Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin.
Il y a une grande irrégularité dans la distribution des compositeurs sur le sol de Paris. Du côté de la rive droite de la Seine se font tous les journaux et les forts ouvrages. Les imprimeries sont nombreuses et les compositeurs florissants. Les journalistes (non les rédacteurs, mais les compositeurs d’un journal), dont le gain est fixe et assez considérable, prennent vis-à-vis de leurs confrères de la rive gauche, tristes labeuriers dont l’existence est précaire et le dîner problématique, cet air d’insolente compassion avec lequel le chêne parlait au roseau. Généralement, comme profession libérale, la typographie est tombée tout à fait. Le temps est loin où des chefs-d’œuvre immaculés sortaient des presses des Aldes, des Estiennes, des Elzevirs ! on ne voit plus les maîtres imprimeurs, armés d’une loupe, vérifier lettre à lettre la correction des épreuves. Comme toutes les autres branches de l’art, comme la littérature même, aujourd’hui la typographie est un métier, et rien de plus.
Le compositeur est pour le progrès en tout et partout. Il a été de chacune des religions nouvelles qui ont essayé de reconquérir notre foi lasse de tout, même de sa pauvre sœur l’Espérance. On l’a vu successivement saint-simonien, fouriériste, châteliste, etc. Un certain nombre se traîne pourtant encore dans l’ornière usée de l’école voltairienne, et s’attaque, en don Quichottes, à des choses qui n’existent plus. Pour la science, le typographe est de force à vous démontrer avec un grand renfort d’arguments que l’obscurité provient principalement de l’absence de la lumière. En politique, il marche avec l’extrême gauche et la dépasse trop souvent. M. de Cormenin, M. Mauguin, M. de Lamennais, voilà ses apôtres. Lui qui assiste et coopère à la fabrication des journaux de toute couleur, lui qui a observé des manœuvres de corruption, qui a vu des transfuges et des renégats de tout parti, il doit apprécier un peu la moralité des gens du pouvoir. Il sait ce que valent ces personnages tarés, ces hommes chiffres, ces valets titrés, ces incorruptibles consciences dont quelque part il existe un tableau synoptique avec les prix courants en regard. Un tel spectacle l’irrite, et nous avons dit que déjà il croyait avoir à se plaindre de la société. Sa tête se monte. Comme il est de nature très-expansif, très-liant, très-porté à se réunir à des camarades, il se trouve faire partie des sociétés plus ou moins bachiques, plus ou moins lyriques ostensiblement, et secrètement plus ou moins révolutionnaires. Fêté d’abord en qualité d’aimable visiteur, il ne tarde pas à devenir membre influent. Là les opinions fermentent d’autant plus qu’elles sont plus comprimées. Les chants et le vin chargé de litharge montent au cerveau; l’orgueil que donne au compositeur sa demi-érudition, sa supériorité intellectuelle, la fascination d’une 271autorité quelconque dont on l’éblouit, achèvent de lui renverser les idées, et malheureusement on le retrouve parfois jouant à l’émeute devant les boutiques fermées, donnant un spectacle aux oisifs, occasionnant d’interminables corvées au malheureux tourlourou, seule véritable victime; tandis que l’arbitraire se frotte les mains et se met à table en pensant à tout ce que cela va lui rapporter.
Lorsqu’ils ont secoué la poussière de l’atelier, certains compositeurs s’habillent assez bien; il y en a même qui affichent des prétentions à la fashion. Mais vous les reconnaîtrez sûrement à la liberté de leurs manières, de leur démarche, de leur langage. Quelque soignée que soit la mise du compositeur, il y a toujours un petit bout d’oreille qui passe, quelque chose qui cloche, qui jure, qui grimace, qui rompt l’harmonie, qui écorche le regard, qui fait deviner l’ouvrier sous les habits du lion: par exemple, un mauvais chapeau sur une chevelure bien frisée, un jabot et une cravate sale, des bottes luisantes au bout d’un pantalon crotté, un lorgnon et pas de gants, un luxe enfin qui vous rappelle malgré vous celui de Robert Macaire. Il néglige quelquefois de se laver les mains: alors des mots entiers qui s’y trouvent imprimés le trahissent. Sa conversation se débarrasse difficilement de certaines expressions suspectes, ayant une mauvaise odeur d’argot. Son allure retient toujours un peu de ce dandinement, de ce frétillement, de ce jeu des hanches qui caractérisent l’espèce de pyrrhique appelé cancan. Observez les passants dans une rue: ceux-ci ont les yeux à terre, ils songent au passé; ces autres regardent devant eux, ils s’occupent du présent; quelques-uns ont la prunelle tournée en haut, ils rêvent de l’avenir. Le compositeur est parmi ces derniers. Son pied ne se détache pas franchement de la terre: ses mouvements de locomotion s’exécutent en zigzag. Il décrit des méandres plus compliqués que ceux de M. Léon Gozlan. Il semble ne pas connaître cet axiome, que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. Dans sa route il s’arrête aussi souvent qu’un omnibus, ou que le cabriolet d’un éligible qui va solliciter des votes. Vous le surprendrez à causer avec des amis, vous le verrez flâner devant les choses d’art, devant Susse et Giroux, à l’étalage d’Aubert et des marchands de gravures du boulevard. Un de ses plus doux plaisirs est de parcourir les quais en examinant la science et la littérature qui se hérissent, en forme de bouquins, sur les parapets. Le grand nombre quitte rarement la blouse, et le bonnet ou la toque, toujours d’une forme peu usitée. Joignez à cela des cheveux longs, ébouriffés, une barbe moyen âge, de formidables moustaches, une pipe de terre bien culottée, et vous aurez le véritable costume du typographe.
Le vice qu’on reproche le plus au compositeur, c’est sa soif toujours ardente et presque inextinguible. Un calculateur patient a trouvé que la main d’un compositeur, en portant les lettres de sa casse à son composteur, faisait, pendant une année, un chemin équivalant à je ne sais combien de fois le tour du monde. Là-dessus de mauvais plaisants ont posé ce problème. Combien de fois la main du compositeur, en portant la coupe (mot que l’on emploie dans les goguettes pour désigner un verre rayé) à ses lèvres, fait-elle dans une année le tour du monde ? Au nom de mon client, je dédaigne de répondre à de si plates insinuations. Certes, je n’essaierai pas de le 272disculper entièrement du défaut précité. Je ne serais pas cru si je disais qu’il fait partie de quelque société de tempérance et de sobriété. Je sais qu’il est de ceux qui disent:—Deux mauvais dîners tiennent bien dans le même ventre. Assez jeûne qui mal dîne, et—Vin maudit vaut mieux qu’eau bénite. Néanmoins, je réclame pour lui l’indulgence. Ce défaut est une conséquence de son caractère expansif, de son cœur débordant d’affection. L’avez-vous vu seul à une table d’estaminet ou devant un comptoir de marchand de vin ? S’il quitte fréquemment son ouvrage, c’est pour régaler un ami; s’il passe des journées entières entre les cartes et la bouteille, c’est pour ne pas se séparer des amis; s’il met toute son attention à diriger une queue de billard, c’est pour enfoncer un ami. Vous l’accusez de rechercher avec avidité toutes les occasions possibles de dérangement ? Mais s’il consulte l’almanach, c’est pour trouver le jour de la fête d’un ami, afin de la lui souhaiter. N’est-il pas naturel que celui-ci fasse preuve alors de savoir-vivre ? Chaque fois qu’il achète quelque chose de nouveau, une blouse neuve: «C’est bien sec, disent en chœur les amis, il faut arroser cela !» Résiste-t-on à de telles paroles ? Il a institué dans l’année une multitude de jours de chômage, c’est vrai. La Saint-Jean d’hiver, la Saint-Jean d’été, la Saint-Jean-Porte-Latine, le moment qui commence les veillées, celui qui les voit finir, sont autant d’époques où il est indispensable de prendre la barbe, c’est-à-dire de s’enivrer... c’est vrai, et je m’en tiens à ce que j’ai dit, c’est pour le plaisir d’être en société. Mais, nous répétera-t-on encore, il fait des libations jusque sur la tombe de ses amis ! Un convoi auquel il assiste ne se termine pas sans une débauche ! Quel scandale !... Aimez-vous donc mieux qu’il allonge une mine hypocrite ? Et puis, est-il bien prouvé que le jour où l’homme meurt ne soit pas son jour le plus heureux ? D’ailleurs les anciens ne célébraient-il pas le trépas de ceux qui leur étaient chers par des festins et des divertissements ? Brillat-Savarin a dit depuis longtemps: «Les animaux se repaissent; l’homme mange; l’homme d’esprit seul sait manger.» On pourrait dire que, parmi les ouvriers, le compositeur seul sait boire. L’imprimeur s’administre solidairement des doses effrayantes d’un liquide frelaté; mais la quantité pour lui, c’est tout. Le compositeur se connaît en crûs; autant que ses finances le lui permettent, ce sont les qualités supérieures qu’il choisit. D’ailleurs, lui qui a éprouvé tant de mécomptes, il faut bien qu’il noie ses réflexions, qu’il tue sous des sensations grossières certains souvenirs douloureux, qu’il cherche à étouffer des facultés vivaces et créatrices dont il lui est à tout jamais interdit de tirer emploi. Le cabaret, mais c’est son athénée, son théâtre, son salon. S’il le fréquente, c’est que les jouissances plus nobles lui sont prohibées, et que, à défaut d’autres poésies, il accepte celle de l’ivresse !
Une autre accusation, dont cette fois je crains que tout mon zèle ne soit impuissant à sauver mon client, c’est celle d’être parfois en retard pour payer ses dettes. Malheureusement cette imputation est motivée. Le compositeur ne compte pas toujours; ce n’est pas un homme à ranger sa vie en tiroirs, à étiqueter ses actions, à tenir de son temps un journal minutieux comme un étudiant de Leipsick ou de Goëttingue. Son bon cœur, son besoin d’amitié, l’emportent; et quand vient le jour de la banque, c’est-à-dire le jour où il reçoit le salaire de la quinzaine, il se trouve qu’il le doit dépasse l’avoir, que la recette est plus qu’absorbée par la dépense. Cela se conçoit, si l’on réfléchit que le compositeur est aux pièces, qu’il n’est rétribué qu’en proportion de sa tâche, et que son gain dépend de son assiduité. Ordinairement, lorsqu’il a des dettes, il travaille quelque temps avec ardeur et sans se déranger; c’est ce qu’il appelle être dans son dur. Mais, par guignon, il arrive souvent que, narguant sa bonne intention, l’ouvrage manque tout à coup. Le samedi de banque donc, à la porte de l’imprimerie sont embusqués des individus prêts à se jeter sur le passage de l’imprévoyant débiteur. C’est le tailleur, le chapelier, le bottier, le gargotier. Ils sont désignés sous la dénomination pittoresque de loups. Alors on entend crier de toutes parts: gare aux loups ! Une fois son argent reçu, le compositeur paie les dettes qui lui semblent les plus essentielles: c’est le marchand de vin et le gargotier où il pourra retrouver de l’œil, c’est-à-dire du crédit. Il ne lui reste que quelques pièces de monnaie, et il les consacre exclusivement à faire la noce. Il n’est pas thésauriseur, lui, la monnaie ne s’oxide pas dans sa poche; le chemin du mont-de-piété lui est plus familier que celui de la rue de la Vrillière. Le tailleur et les autres fournisseurs d’habillements deviennent presque toujours ses victimes. Les sommes qu’on leur doit sont trop fortes, il n’y a pas moyen de solder tout. Alors, plutôt que de donner un faible à-compte, ne vaut-il pas mieux faire le dimanche une petite partie qui aide à dissiper l’ennui de la semaine ?
Hâtons-nous de le rappeler, ce que nous venons de dire n’est pas d’application absolue. Beaucoup de typographes ne fréquentent ni les tripots, ni les marchands de vin, et paient exactement leur tailleur. Ils se rappellent que jadis leurs devanciers portaient l’épée, ils ont à cœur de ne pas déroger. Nous en connaissons qui suivent assidûment les cours publics, prennent des notes, et, dans leurs moments de loisir, s’adonnent à la littérature. Quelques-uns font de la musique et excellent sur divers instruments. Il en est qui sont poëtes et poëtes de talent. Quid tibi cum lyra ? Le Gilbert du dix-neuvième siècle, Hégésippe Moreau, mort récemment à la Charité, était un compositeur. Pauvre enfant qui n’avait pas de mère à chérir, et que la société abandonna. Malheureux ! qui n’eut de sympathie que pour le malheur ! Poëte qui n’a chanté que le peuple.
C’est ici le lieu de parler de la plus vive, de la plus caractéristique, de la plus persistante passion du compositeur. Une chose existe qui fait le sujet de ses rêves du jour et de ses songes de la nuit; qui flotte incessamment devant sa pensée comme un monde de lumières et de parfums; qui, chaque fois qu’il l’aperçoit, fait vibrer ses nerfs et battre ses artères. Cette chose tient plus de place dans sa vie que l’amour, que la politique, que la bouteille même: c’est le but de ses projets, le point de mire de ses espérances. Devinez-vous ? Non. Vous avez vu derrière nos théâtres une petite porte mystérieuse, par laquelle entrent les acteurs, les figurants, les machinistes, les auteurs et les personnes privilégiées. Vous y voilà. Il est incroyable combien cette petite porte fait pousser de soupirs au typographe. Il jette un œil d’envie sur tous ceux à qui elle livre passage. Parfois son regard foudroyant tombe sur la portière qui lui fait l’effet du dragon des Hespérides. Que de tentatives n’a-t-il pas commises pour 274franchir ce seuil redoutable ? Combien de fois n’a-t-il pas monté sur des théâtres de société ! Qui comptera ses débuts et ses chutes chez les frères Seveste, à Montmartre et à Montparnasse ! Que de courses il a faites pour porter des pièces à M. Harel, à M. Dormeuil, à M. Cormon, à M. Poirson, pièces qu’il s’étonne toujours de voir revenir avec un refus plus ou moins direct ! Un jeune homme avait fait remettre un manuscrit à Voltaire en lui demandant ses avis. Le grand écrivain effaça seulement la dernière lettre du mot Fin et renvoya l’ouvrage ainsi modifié à son auteur. Messieurs les directeurs, plus concis encore, négligent de donner un motif, et souvent pour cause. Alors, dans son désespoir, le féroce dramaturge s’est rabattu sur le théâtre forain du Luxembourg; il a fait frissonner aux sanglantes péripéties de son drame l’élite des moutards du voisinage; il a fait couler les larmes des jolies brocheuses, des sensibles blanchisseuses. Il connaît les secrets de coulisse, la vie privée et scandaleuse des actrices et des acteurs, tout le monde étrange et bigarré d’outre-toile. Les émotions de la scène, il les achèterait au prix de son sang. Romain, il eût crié plus haut que tous les autres: panem et circenses ! En attendant, il se mêle parfois à ces autres romains, qui manifestent pour l’art un enthousiasme peu désintéressé. Gall et Spurzheim ont-ils créé une bosse pour la manie du théâtre ? Je l’ignore; mais si la phrénologie est une vérité, cette bosse doit toujours se trouver chez le compositeur. Il a ordinairement pour ami un acteur qu’il tutoie devant le monde. Rarement les billets de faveur lui manquent, et, lorsqu’il est parvenu à avoir ses entrées, son bonheur est au comble. Dans ce cas il s’attache à une figurante ou à une actrice qui partage avec lui sa gloire, ses 800 francs d’appointements, et son amour.
Nous venons de prononcer un mot qui nous appelle sur un terrain délicat et scabreux. Comment le compositeur traverse-t-il le désert de la vie ? En d’autres termes, quelles sont ses relations avec le beau sexe ? Pour l’amour, le compositeur est le rival de l’étudiant. Il partage avec lui les faveurs de cette adorable grisette qu’on trompe toujours et qui pardonne toujours. Mais il y a cette différence que l’étudiant est un despote orgueilleux et brutal, tandis que le compositeur est un amant tendre et dévoué. Quoiqu’il s’astreigne rarement aux formalités d’un mariage en règle, il est prodigue de sentiment et sait être fidèle. On en a vu conserver la même passion des mois entiers! Le dimanche, vous le trouverez sous les voluptueux ombrages de la Chaumière ou dans les autres guinguettes de la barrière. Mais ce sont ces derniers endroits que le compositeur affectionne. Là les frais sont modiques et ne dépassent pas ses moyens. Là il se dilate, il trône, il est chez lui. Il écrase de son luxe, de son élégance, de sa prodigalité les ouvriers endimanchés. L’indifférence, la cruauté fondent à l’éclat de sa toilette comme la neige devant le soleil. Heures bénies, heures exaltées et fiévreuses où l’on oublie tout, travaux, chagrins, esclavage, misère ! où l’on vit en une minute des jours, des mois, des années, tout ensemble et tout à la fois ! On se croit riche et on l’est, car on n’a rien à envier aux riches. Des lustres ? En voici. De belles femmes ? Regardez. Dans vos salons aristocratiques en trouverez-vous facilement d’aussi suaves, d’aussi naturellement jolies ? De la musique ? Écoutez. Cet orchestre n’est-il pas joyeux comme celui de Musard, et cette 275fanfare du piston ne semble-t-elle pas un incessant appel d’amour, un signal de délire et de transport ?
Il est une variété de compositeurs dont les mœurs sont tout à fait différentes: immobiles comme des termes devant leurs casses, ils éloignent jusqu’à l’ombre de la dissipation; ils vivent de peu; et leur ardeur pour la besogne leur a fait donner le nom d’ogres par leurs confrères, qui les méprisent. Ils font en sorte d’obtenir des places avantageuses, telles que celles de metteurs en page, hommes de conscience, correcteurs, protes, etc. Au bout d’un certain temps, si à leurs épargnes ils peuvent ajouter quelque petit héritage, ils achètent un brevet, deviennent maîtres imprimeurs, et prennent un ton arrogant vis-à-vis de leurs anciens camarades. Ceux qui n’ont pas de quoi acheter un brevet, organisent un atelier de composition et se couvrent du nom d’un imprimeur breveté. On les appelle imprimeurs-marrons. Ils font le plus grand tort à la profession, parce que, pour attirer à eux les éditeurs et les ouvrages, ils travaillent à bien meilleur compte, et en conséquence sont obligés de réduire les salaires, spéculant ainsi, par une espèce de pacte de famine, sur la misère de l’ouvrier, qu’ils mettent dans l’alternative de manquer de besogne ou de travailler à vil prix. C’est de leurs officines que sortent, à la honte générale, ces éditions où les fautes pullulent et grouillent comme une vermine, ces textes hideux et mutilés qui dégoûtent le lecteur, et qui mécontentent l’œil même de leur père.
La variété ci-dessus ne compte qu’une très-petite fraction d’individus; les autres compositeurs se fourvoient dans des voies diverses. La typographie est l’antichambre de la littérature. A force de reproduire les ouvrages d’autrui, quelques-uns s’avisent d’en composer eux-mêmes de semblables et d’enjamber la barrière qui les sépare des auteurs. C’est en copiant de la musique que Jean-Jacques devint musicien; c’est en transcrivant des pièces de théâtre que M. Alexandre Dumas s’est fait dramaturge, et s’est mis dans le cas de ne plus exercer son premier métier qu’en faveur des princes et des princesses. Si beaucoup de compositeurs font des articles pour de petits journaux qui ne les paient pas, si d’autres ne parviennent à débuter ou à se faire jouer qu’à Bobino et au théâtre Lazary, s’ils encombrent de leur suffisante et prétentieuse médiocrité les avenues inférieures de la littérature, quelques-uns, véritables hommes de talent, parviennent au travers de mille obstacles à conquérir une réputation méritée. Sans remonter aux époques antérieures qui nous offriraient des exemples honorables, un grand nombre de nos illustrations artistiques et littéraires appartiennent aux compositeurs. C’est de leur sein qu’est sorti le roi de la chanson, le divin Béranger. Le compositeur use sa vie à espérer; il est toujours à la veille d’échanger sa poétique misère contre une position éclatante; cependant ses habits l’abandonnent à la longue comme des amis infidèles, et ses bottes finissent par se crever. Ceux qui n’ont pas l’esprit ou la chance d’arriver à quelque chose perdent leur fol espoir, s’encroûtent, se pétrifient, roulent d’imprimerie en imprimerie, et vivent misérables, jusqu’à ce qu’ils entrent tout courbés sous la porte hospitalière de Bicêtre, asile des vieillards indigents.
Le rideau vient de tomber, notre héros a quitté la scène. Il s’est bravement montré dans les divers rôles du drame ou plutôt de la comédie qu’il joue en ce monde. 276On l’a vu sous toutes les faces: tantôt blaguant à son atelier, frondant les choses et les hommes du jour, tantôt nageant dans la joie et le vin; d’autres fois triste, morose, poursuivi par des loups sous la forme de créanciers. Ces alternatives sont fréquentes à cause de l’instabilité du travail. Pour donner un bon coup d’épaule à la composition, il ne faudrait rien moins qu’un incendie des principales bibliothèques de Paris, mais loin de là ! Non content du tort que font à cette profession le clichage et le polytipage, on invente encore de détestables machines qui vont reproduire sans caractères et sans compositeurs les ouvrages des quinzième et seizième siècles, les éditions Wendelines, Manutiennes, Elzeviriennes, etc. Le compositeur regarde avec terreur la librairie qui agonise... La littérature menace de s’absorber dans le journalisme qui envahit tout pour tout étouffer. Déjà les nouvelles remplacent les romans; le drame lui-même a quitté ses larges proportions pour se réduire en un acte. Notre génération pressée de jouir fatigue la terre de l’intelligence et s’inquiète peu de ce qu’elle laissera après elle. Plus d’in-folio, plus de longs ouvrages, plus d’éditions monumentales: des analyses, des résumés, des éditions-diamants. On concentre dans un flacon imperceptible le parfum de mille roses; on réduit des livres d’amandes amères en deux ou trois gouttes d’acide hydrocyanique. Il n’est pas d’entreprises qu’on n’ait tentées pour rogner les profits déjà si exigus des compositeurs. D’ingénieux industriels n’ont-ils pas essayé de faire faire la composition par de jeunes enfants et par des femmes, réduisant ainsi le travail typographique à une opération purement manuelle et mécanique.
Enfant d’une race malheureuse et sacrifiée, poëte de la borne, tribun du carrefour, obscur dispensateur de la lumière, esclave de la pensée des autres, va, montre encore sur le pavé de nos rues ta blouse emblématique ! Étale ta misère comme un reproche à la face du siècle ! Aplatis-toi  sur les œuvres parfumées ou nauséabondes de tes pachas littéraires ! Allons, fils de Guttemberg, lève la tête et prends courage. Voici, voici le règne des capacités et de l’intelligence ! Euge ! macte animo ! L’or va descendre dans ton creuset ! La roue qui tourne sans cesse va te prendre et t’enlever ! Demain on va ouvrir une issue à ton eau qui se putréfie ! Demain tu marcheras libre et fier. En attendant, continue à lever des lettres, à manipuler la pensée des autres en comprimant la tienne, à boire du vin blanc, à faire des dettes, à danser aux barrières, et tâche de goûter au sein de ta philosophique incurie le repos et la tranquillité que je te souhaite !
Jules Ladimir.
(texte et illustrations libres de droit)

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