vendredi 20 novembre 2009

Le rêve américain d'Etienne Cabet ou quand l'utopie politique rencontre le bibliophile.




Un matin vous vous réveillez avec des désirs d'ailleurs, des envies d'autres choses, des tristesses sur le monde qui vous entoure, vous ne savez plus très bien où vous en êtes, vous êtes citoyen d'un monde qui ne vous convient pas, et pourtant vous devez poursuivre votre route. Certains continuent, malgré tout, d'autres changent de voie, s'essayent à de nouvelles conceptions de la société des hommes. Vous êtes bibliophile, Etienne Cabet était un théoricien politique, et pourtant, les deux ne sont pas incompatibles. L'humanité est soluble dans l'utopie ! Cabet l'a prouvé, ne serait-ce qu'un instant.


Etienne Cabet nait à Dijon en 1788 (encore un illustre dijonnois...), simple fils d'un maître tonnelier, il fait des études de droit, enseigne, devient avocat, plaide, il se politise. Prenant parti pour le retour de Bonaparte dans un premier temps pendant les cent jours (1815), il doit fuir Dijon et se retrouve à Paris. Il ne cesse ensuite de s'élever violemment contre la restauration des Bourbons sur le trône de France. Il fait partie d'une société secrète d'entraide dénommée La charbonnerie, proche par sa conception et ses buts de la Franc-Maçonnerie. Il participe, dans ce contexte, aux journées révolutionnaires de juillet 1830. Après les Trois GLorieuses (27, 28 et 29 juillet 1830), il devient pour peu de temps secrétaire du ministre de la Justice, puis est nommé procureur général à Bastial.Dans cette dernière fonction, il se distingue en défendant de nombreux accusés politiques et en professant des idées estimées trop démocratiques par le pouvoir, ce qui lui vaut d’être bientôt révoqué. Élu député de la Côte-d'Or en 1831, il attaque avec violence le gouvernement de Louis-Philippe dans un journal ultra-démocratique fondé en septembre 1833, Le Populaire. Interdite deux ans plus tard, la publication reparaît en mars 1841, encore plus virulente que la première version. Condamné en 1834 à deux ans de prison pour délit de presse, il préfère se réfugier en Angleterre où il fréquente notamment Martin Nadaud, le maçon de la Creuse en passe de devenir député (1815-1898). Grâce à l’apport de ce dernier et de réformistes anglais, dont Robert Owen, le philanthrope communisant (1771-1858), il poursuit sa formation politique. Lors de ce séjour forcé, il découvre également les conditions déplorables dans lesquelles travaillent les ouvriers dans les usines, dont Engels dénonce les excès dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, en 1845. De retour en France cinq ans plus tard, Étienne Cabet reprend son combat par la parole et l’écrit. Sous le titre de Voyage en Icarie, il publie en 1842 le plan d'une utopie communiste, la cité idéale d'Icarie. Élaboré en Angleterre et d’abord publié sous un pseudonyme en 1840, le livre connaît un succès immédiat en France et est plusieurs fois réédité. Dans sa préface, Cabet le présente comme « un véritable traité de morale, de philosophie, d'économie sociale et politique », qu'il invite ses lecteurs à « relire souvent et étudier ».

Inspiré à la fois par l'Utopia de Thomas More et son amitié avec le réformateur gallois Robert Owen, Cabet décrit Icarie à travers le récit imaginaire d'un jeune aristocrate anglais visitant une île mystérieuse. Voyages et aventures du Lord Wiliam Carisdall en Icarie est d'abord publié en 1840 en Angleterre anonymement, Cabet craignant d'être arrêté par les autorités françaises. Cette peur se révélant infondée, l'ouvrage est ensuite réédité en France à partir de 1842 sous le titre Voyage en Icarie, cette fois-ci portant le nom de l'auteur. Le succès du livre, qui deviendra une lecture courante parmi les milieux populaires, entraînera quatre autres éditions en huit ans. Le héros-explorateur de Cabet découvre sur l'île Icaria une république établie après qu'un « bon Icar » a renversé un dictateur. Le nouveau régime repose sur des principes égalitaires, où l'argent, la propriété privée, les cours de justice, les polices secrètes et la délinquance n'existent pas. Les ateliers et l'agriculture sont mécanisés et reposent sur les dernières applications scientifiques. Nourriture et vêtements sont fournis gratuitement aux citoyens, chacun « recevant selon ses besoins ». L'éducation est universelle et gratuite pour les deux sexes, et une bibliothèque communautaire rassemble des ouvrages soigneusement choisis. Il n'existe pas de religion d'État, mais les Icariens sont des chrétiens, Cabet considérant les premiers chrétiens comme la première société idéale.

Du rêve à la réalité, Cabet met en pratique son projet de société idéale.

Le 10 octobre 1847, environ 150 personnes réunies dans les locaux du journal Le Populaire votent l’« Acte de Constitution d’Icarie », élisent comme président Étienne Cabet et établissent un « Bureau de l’immigration icarienne » dans ces locaux. En décembre, Charles Sully est envoyé comme éclaireur pour préparer le terrain situé sur les rives de la Red River, dans les environs de la ville de Cross Timber, au Texas. Le 3 février 1848, 69 colons dirigés par Gouhenart, un peintre et marchande de tableaux, en l’absence de Cabet qui purge une peine de prison, embarquent au port du Havre.

Ils n’arrivent sur leur terrain qu’en juin 1848 après une longue et pénible marche car la Red River n’est pas praticable jusqu’à Cross Timber. Là, ils tentent d’organiser leur communauté mais sont vite découragés par le climat : plusieurs colons y meurent à cause de la fièvre paludique. Ils décident donc de se rendre à La Nouvelle Orléans où, après avoir rencontré d’autres colons icariens embarqués le 15 octobre, le 2 et le 12 novembre à Bordeaux qui sont dans une situation identique à la leur, ils votent la dissolution de la communauté icarienne.

Cabet, dès son arrivée à La Nouvelle Orléans le 19 janvier 1849, tente de reprendre les choses en main ; il convoque une assemblée générale grâce à laquelle il arrive à convaincre 280 hommes, 74 femmes et 64 enfants sur un total de 485 colons à poursuivre l’aventure icarienne. Le premier mai 1849, les colons arrivent dans l’Illinois dans la localité de Nauvoo, fondée en 1840 par les Mormons qu’ils abandonnèrent par la suite. Le climat est agréable et les terres sont fertiles. Pendant l’assemblée générale du 21 février 1850, les colons votent la constitution définitive de la communauté icarienne. Celle-ci prospère et les colons, français comme américains, affluent jusqu’en décembre 1855.

En octobre 1856, une crise interne due à l’insurrection de plusieurs colons qui jugent Cabet trop autoritaire et le système qu’il a mis en place trop liberticide, se résout par son départ, accompagné de 75 hommes, 47 femmes et 50 enfants, pour Saint-Louis, dans le Missouri. C’est là, peu après leur installation, que Cabet meurt d’une attaque cérébrale. Mercadier, qui est élu président afin de lui succéder, décide de quitter Saint-Louis en mai 1858 pour installer la communauté à Cheltenham. La communauté se poursuit jusqu’en 1863, quand les colons doivent prononcer sa dissolution, ruinés par les conséquences de la Guerre de Sécession.

J.-B. Gérard, qui avait succédé à Cabet dans la ville de Nauvoo, décide en 1857, alors à la tête de 240 colons, d’installer la communauté à Corning, dans l’Iowa, près de Nodaway. Certains décident alors de retourner en France, d’autre de rester à Nauvoo en abandonnant la communauté, et d’autres encore suivent Gérard. En 1863, la communauté icarienne de Corning n’est plus composée que de soixante personnes, mais sa prospérité et sa bonne productivité attirent de nombreux nouveaux et anciens colons.

En 1876, un nouveau conflit interne éclate : le parti des Jeunes Icariens, progressistes et révolutionnaires, accuse ce qu’il appelle la « Vieille Icarie » d’être trop conservatrice et routinière. En 1878, c’est la cour d'appel du comté qui règlera cette affaire en prononçant la dissolution de la communauté.

En 1881, intrigué par des récits relatant la popularité des idées socialistes à San Francisco, Armand Dehay part pour la Californie avec sa famille pour vivre temporairement avec son frère Théodore. Encouragé par Émile Bée, un chef de file du Parti travailliste socialiste, à tenter une nouvelle expérience icarienne dans la région, Dehay écrit à Paul et Pierre Leroux pour les inciter à le rejoindre. Après une exploration de la vallée de Napa, ils décident de relocaliser la jeune Icarie dans le comté voisin de Sonoma, près de Cloverdale.

Utilisant leur propriété d'Iowa comme garantie, ils achètent à crédit un ranch de 885 acres (358 ha) sur la Russian River au printemps pour 15 000 dollars, et baptisent leur nouvelle communauté Speranza, une référence au frontispice du journal défunt de Jules Leroux, L'Espérance. 100 acres (40 ha) de blé, 45 acres (18 ha) de vigne et 5 acres (2 ha) de pêchers sont plantés et une scierie est construite afin de rembourser le prêt, le reste des terres étant dédié au pâturage. Bien qu'ayant réduit leur dette à 6 000 dollars en 1883, les Icariens de Speranza sont bien loin de l'objectif idéal de l'autosuffisance, déjà remis en question par Péron dans l'Iowa.

À la fin de cette année-là, la communauté adopte une charte décrivant les principes gouvernant la colonie. Son fonctionnement diffère sensiblement des Icaries précédentes, s'inspirant des idées de Charles Fourier et Saint-Simon.

La communauté Icaria Speranza sera dissoute le 3 août 1886 par la cour de justice du comté. (source Wikipedia, article Etienne Cabet et Icarie).

Fin du rêve américain selon Etienne Cabet.

Je vous présente ci-dessus la page de titre de la "cinquième édition" de cet ouvrage aujourd'hui recherché des amateurs d'utopies politiques. Sans doute, jamais dans l'histoire du livre, un titre n'a si bien et si complètement résumé tout ce que contient un ouvrage. Je vous laisse étudier ce que la page de titre annonce.

Beau programme n'est-ce pas ? Plus d'un parti politique du XXIe siècle aimerait avoir le dixième de cette inspiration philanthropique !

La première édition de cet ouvrage a paru en 1839 (sous la date de 1840). Elle a pour titre complet : Voyage et Aventures de Lord William Carisdall en Icarie. Traduits de l'anglais de Francis Adams par Th. Dufruit. Elle est publié à Paris chez Hyppolite Souverain en 2 volumes in-8. Elle est rare et recherchée. Cette première édition, tirée à petit nombre, n'a pas été mise dans le commerce et était distribuée par Cabet à ses amis. Le titre définitif de "Voyage en Icarie" apparait pour la première fois en 1842.

Si vous ne connaissiez pas encore cet ouvrage, je vous laisse le découvrir ICI, et comme j'ai pu le lire : " (...) Pour le bien connaitre, il ne suffit pas de lire ; il faut le relire, le relire souvent et l'étudier"

Bonne journée,
Bertrand

jeudi 19 novembre 2009

La faute est aux dieux qui me firent si folle.




« La faute est aux dieux qui me firent si folle. » c’est ce qu’on peut lire en exergue du titre des deux petits volumes que j'essayais de vous faire découvrir hier. Quelle insolence ! Quelle impiété ! Quel athéisme professé d’entrée !

« Félicia ou mes fredaines. » tel était le titre de l’ouvrage dont je présentais hier les deux frontispices bien énigmatiques. C’était donc le chevalier Andréa de Nerciat qu’il fallait retrouver parmi tous ces polygraphes érotomanes et sensualistes de la fin du XVIIIe siècle. Je ne reviendrai pas sur cet auteur dont on trouve de bonnes biographies sur la toile.


Quant à son roman libertin « Félicia », c’est ici dans une édition ancienne donnée « A Amsterdam », non datée, en 2 volumes petits in-12, imprimée en vils caractères et sur vil papier, que je vous le présente.

D’après Jean-Pierre Dutel et sa Bibliographie des ouvrages érotiques publiés clandestinement en français entre 1650 et 1880 (chez l’auteur, Paris, 2009), c’est à une édition publiée en 1795 que nous avons sous les yeux (Dutel, A-397). Dutel n’annonce rien d’autre que les deux frontispices gravés comme illustration (ils ne sont pas signés).

C’est la première fois que j’ai en mains ce roman libertin dans une édition du XVIIIe siècle. Dutel en dénombre pas moins de quatorze éditions jusqu’en 1800. C’est dire le succès de ce genre d’ouvrages parmi la gent masculine (et féminine ?) lettrée de l’Europe d’alors.

Les deux frontispices sont d’ailleurs bien sages et ne transcrivent qu’assez imparfaitement tout le libertinage qui se trouve mêlé entre ces lignes de belle prose. Nerciat était un fin écrivain, son style est agréable et les scènes érotiques qu’il évoque ne sont jamais grossières ni vulgaires. Je vous laisse le découvrir si ce n’est déjà fait. La première édition de ce roman « interdit » (ultérieurement mis à l’index et condamné à être détruit) aurait été publiée vers 1775 (Amsterdam, sans date, 2 vol.).

Malheureusement, l’exemplaire que j’ai en mains n’est pas des plus frais. Bien que complet de tous les feuillets, des frontispices et de ses reliures d’époque, l’ensemble est pour le moins défraîchi et sans grand intérêt bibliophilique pour le bibliopégimane ou le puriste qui ne chercheraient que des exemplaires parfaits.

Je m’engage donc devant vous à trouver prochainement un exemplaire digne de ce nom, frais, si possible en maroquin d’époque, avec envoi autographe de Nerciat (et ils sont plus que rares…), aux armes ce serait mieux encore. Voilà bien un engagement de bibliophile sérieux !

Je vous livre en prime quelques belles double-pages de cet exemplaire pour que vous puissiez juger par vous-même de la médiocre qualité de l’impression. Je ne sais d’ailleurs pas de quelles presses sortent ces deux volumes ? Si quelqu’un a une idée ?




Je ne peux terminer ces quelques lignes sans vous dire que Nerciat était né à Dijon, tout comme Piron. Deux beaux gaillards parmi d'autres qui laissèrent plus que des traces dans la littérature galante de leur temps. Le bourguignon n’a pas de réputation surfaite en la matière, la bibliophilie nous le rappelle tous les jours.

PS : N’oubliez pas le Beaujolais nouveau qui vient d’arriver (je viens justement d’en voir passer une bouteille devant la fenêtre…) ça conserve tant que la modération s’allie au plaisir de la dégustation.

Bonne soirée,
Bertrand

mercredi 18 novembre 2009

Enquête polissonnière ou les frontispices détachés du contexte.


Une petite devinette bibliophile.

Saurez-vous deviner à quel ouvrage appartiennent ces deux gravures qui se trouvent placées chacune en frontispice et servent, pour l'édition concernée, d'unique illustration ?


Cliquez sur les images pour les agrandir.



A vos méninges.

La réponse est ICI.

Bonne journée,
Bertrand

mardi 17 novembre 2009

Arabesques.


Les fidèles lecteurs du Bibliomane Moderne, ou à tout le moins les plus attentifs d’entre eux, auront remarqué que les articles signés du Textor sont majoritairement inspirés par les ouvrages du XVIe siècle. Ce tropisme n’a pas d’explication connue et nécessiterait certainement d’entamer une longue analyse psychanalytique que je vous épargnerai ici !

Le XVIe siècle est certes un moment passionnant de l’Histoire au cours duquel les humanistes ont redécouvert les valeurs de l’Antiquité, où l’Occident s’est ouvert sur d’autres cultures avec la découverte du Nouveau Monde d’un coté et les contacts avec le Moyen Orient de l’autre, où l’identité culturelle et les langues vernaculaires ont émergées, où la réflexion sur les religions a conduit aux débats que l’on sait, mais est-ce suffisant ? Il existe des tas d’autres bonnes raisons de s’intéresser aux siècles suivants.

J’esquisse une autre tentative de réponse : l’arabesque.

Arabesques d’une lettrine (Jean Damascène, Paris, H.Estienne,1512)

L’arabesque, encore appelée entrelacs ou mauresque, est un ornement de peinture, sculpture ou de gravure répétant des symétries stylisées qui évoquent des formes de plantes, plus rarement d'animaux.

C’est grâce aux rapports commerciaux entre le Moyen-Orient et Venise que s'introduit dans l'art occidental, le terme d'arabesque. Il suggère clairement l’origine musulmane du motif dont on trouve les premières traces dès 1308-1311 dans les tableaux de Duccio à Sienne. Mais il faudra attendre le XVe siècle pour que le genre se diffuse dans les tableaux des peintres vénitiens Cima da Conegliano (1460-1465), Vittore Carpaccio (1525-1526) et Palma le Vieux. À partir de cette époque, on rencontre les arabesques dans les illustrations de livres ou frappées sur les reliures. Ces éléments de décor caractérisent le style de beaucoup d’ouvrages du XVIe siècle.

La prochaine vente ALDE, présentée récemment par Bertrand, montre quelques beaux exemples de reliures à la cire où l’arabesque triomphe.

J’illustrerai ce thème par des exemples plus modestes.



Arabesques sur un vélin doré (P.Bembo, Venise, G Scotto 1552)




Arabesques sur une tranche dorée (P.Bembo, Venise, G Scotto 1552)


Utilisées dans les plats des reliures des livres décorés à la feuille d’or appelé alla damaschina (selon la façon de Damas) en Italie, les mauresques seront reprises en France dans les livres reliés pour le roi Louis XII (vers 1510). Le premier livre entièrement consacré aux mauresques est l’ouvrage du florentin Francesco Pellegrino, assistant du Rosso, c’est un in-8, de 69 feuillets dont 60 gravés de patrons de « broderie », conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal (1530).

Ensuite, d'une façon originale en Europe, l’arabesque sera utilisées dans l'ornementation des illustrations des livres édités à Lyon et à Paris : les encadrements d’arabesques par B. Salomon sont célèbres (G. Paradin, Memoriae nostrae, 1548, La Métamorphose d’Ovide figurée, par Jean de Tournes, 1557- que j’ai manqué lors d’une des ventes Berès !)

En ce concerne le livre d’emblèmes intitulé le Pegme de N. Cousteau, 1555, Baudrier nous dit que les encadrements des gravures sont de Pierre Eskirsch (ou P. Vase), mais il ne précise pas pour l’encadrement du titre, dont les entrelacs sont bien caractéristiques des productions lyonnaises du temps et s’apparentent aux encadrement de l’Ovide de de Tournes .


Arabesques sur une page de titre (P. Cousteau, Lyon, M. Bonhomme, 1555)


Puis, au XVIIIe siècle une confusion s'installe avec les grotesques (pourtant différentes par leur usage de figures humaines et animales, voire chimériques) et en détournera l'usage du mot arabesque ; ainsi dans les catalogues de vente, les dessins de grotesques des élèves de Raphaël sont décrits comme arabesques.

Les bandeaux des Mémoires de Martin du Bellay sont déjà des arabesques chimériques.


Arabesques d’un bandeau (M. du Bellay, Paris, à l’olivier de Pierre Huillier, 1569)


Arabesques d’un cul de lampe (M. du Bellay, Paris, à l’olivier de Pierre Huillier, 1569)


Bonne Journée
Textor

Des Chiffres et des Lettres.


Voici un chiffre couronné non identifié que je trouve sur la page de garde d'un volume relié en maroquin dans la première moitié du XVIIIe siècle.



Il est noté à la plume au verso de la page de garde qui porte ce cachet : "acheté relié le 18 de février 1817." Je pense que le cachet date de cette période (pour marquer son achat) ??

Si vous avez des idées...

Bonne journée,
Bertrand

lundi 16 novembre 2009

Nouveau mini-sondage : A combien estimez-vous le nombre de bibliophiles sérieux dans le monde actuellement ?




Le Textor lit la presse...
et nous la fait partager.



La question est assez simple : a combien estimez-vous le nombre de bibliophiles sérieux dans le monde actuellement ? La réponse moins simple qu'il n'y parait.

Le Salon international du livre ancien et de l'estampe réunissait au Grand Palais, à Paris, en 2007, draine 18.000 visiteurs, en 2008, 23.000 visiteurs, qui ont afflué sur 3 jours. L'année 2009 n'a pas encore dévoilé ses chiffres de fréquentation ou alors je n'en n'ai pas encore eu connaissance (si quelqu'un sait...). Il s'agit sans conteste de la plus grande manifestation (pacifique) consacrée aux livres anciens et rares, dans le monde, même si d'autres salons ont lieu dans d'autres villes prestigieuses. Le Grand Palais, a, semble-t-il permis de faire sortir le bibliophile (ou le curieux) du bois. En effet, avant d'être présenté dans cet écrin merveilleux, le salon de la bibliophilie dit de la Mutualité, n'attirait pas plus de 10.000 visiteurs en 2006. Combien de visiteurs pour Champerret cette année ? Combien de visiteurs pour le salon de St-Germain-en-Laye ? Autant de chiffres que je ne possède pas. Combien d'acheteurs ? Combien de curieux dans ces salons prestigieux ? Combien d'acheteurs aujourd'hui cachés derrière leurs écrans d'ordinateur ? Combien de clients captifs des salles des ventes ? Combien de fidèles exclusifs des libraires anciennes ?

Au delà de ces chiffres, j'avais eu, il y a de cela pas mal de temps, une intéressante discussion avec un ancien ami (ce qui ne signifie pas qu'il était vieux), au sujet du nombre de bibliophiles répartis de par le vaste monde : A combien peut-on estimer le nombre de bibliophiles sérieux actuellement all over the world ?

Je précise tout de suite, pour décomplexer les plus ridés, que j'entends par bibliophile sérieux, celui ou celle qui a la passion des vieux livres, rare et moins rares, beaux et moins beaux, mais qui prend plaisir à les rechercher ardemment. C'est assez simple comme définition et cela permet d'avoir la même considération pour celui ou celle qui chine des beaux livres anciens ou modernes à quelques euros que pour celui ou celle qui les paye au poids de l'or, finalement, à chacun ses méthodes, en l'occurence, ce sont les résultats qui comptent. Ceci dit, j'avoue personnellement faire un distinguo entre l'acheteur occasionnel de vieux livres et celui ou celle dont c'est devenu une habitude (disons qu'acheter ne serai-ce que deux livres anciens par an devient une habitude - en acheter deux dans une vie ne fait pas de vous un bibliophile), une passion, (vous souffrez, je souffre, nous souffront, ils souffrent, Amen), une nécessité (comme dirait Denis... jetez vos club de Golf... et on en rediscutera...) Toutes ces définitions étant bien sûr sujet à caution mais comme ce sont mes idées que j'exprime courageusement et que je les partage...

Donc, combien ? Moins de 10.000 ? 10.000 ? 50.000 ? 100.000 ? 1.000.000 ? Plus d'un million ? Même si ces chiffres peuvent paraître difficiles à appréhender, il sera intéressant de voir l'idée que vous vous faites de cette question, votre ressenti sur la chose.

A vos claviers donc (sondage en colonne de gauche du Bibliomane moderne pour 36 jours)...

et n'oubliez pas...

Si le pouvoir était dans le bulletin de vote cela ferait longtemps qu'il serait interdit de voter... donc, aucune hésitation ! Vous ne risquez absolument rien à le faire.

Bonne journée,
Bertrand

Vous visitez régulièrement le Bibliomane moderne ?


Doit-on appliquer les schémas électoraux aux sondages présentés sur le Bibliomane moderne ?

Si tel était le cas, et en suivant le taux de participation au dernières élections européennes (à peine plus de 40%), ce serait environ 200 lecteurs fidèles que devrait compter le Bibliomane moderne de par le monde. Mais les extrapolations chiffrées... laissons plutôt parler les chiffres réellement constatés.

A la question : Vous suivez régulièrement le Bibliomane moderne, vous êtes bibliophile ? libraire ? les deux ? ni l'un ni l'autre ? Il a été répondu par 91 personnes (le chiffre de la participation aux votes sur le Bibliomane moderne est en hausse puisque lors du dernier vote "Quel est votre siècle préféré ?" la participation n'avait été que de 75 votants (+20%).

Vous êtes 59 à avoir déclaré que vous étiez bibliophile (64% environ)

Vous êtes 2 à avoir déclaré que vous étiez libraire (2%)

Vous êtes 12 à avoir déclaré que vous étiez à la fois bibliophile et libraire (13%)

Vous êtes 18 à avoir déclaré que vous n'étiez ni l'un, ni l'autre (19%)

Pour moi, la première grande surprise de ce petit sondage est de constater que 18 personnes (au moins), qui suivent régulièrement le Bibliomane moderne (c'était bien l'intitulé de la question), et donc qui ne sont pas des passagers clandestins venus là par hasard, ne sont ni bibliophiles, ni libraires ? Que et qui sont-ils ? Que cherchent-ils ? Que trouvent-ils ? On aimerait bien avoir leur sentiment sur la question.

On constate donc qu'une grande majorité des visiteurs fidèles sont des bibliophiles purs et durs dont une partie non négligeable exerce en parallèle l'activité de libraire, ce qui fait bien plaisir. Cela rassure sur le métier, son avenir, j'en suis très heureux (73 votants en cumulé soit environ 80% des réponses).

Encore une fois merci à toutes et à tous de votre participation,
à très bientôt pour un nouveau "petit sondage".

A tout de suite pour le billet du jour signé par Le Textor.

Bonne journée,
Bertrand

dimanche 15 novembre 2009

Simon, t'as pas eu mon mail ?




Improbable rencontre... quoi que... [NDLR].


Bonsoir à toutes et à tous,

Je croyais qu'il n'y avait que moi d'assez dingue pour entreprendre la ressaisie complète d'un bouquin, et c'est avec un certain soulagement que j'ai appris l'autre jour qu'il n'en était rien. Maintenant, j'ignore comment s'y prend Bertrand mais en ce qui me concerne, comme le but de la manœuvre est de pouvoir profiter autant que possible de l'aspect gouteux d'un original que je ne posséderai jamais, je fais ça dans InDesign, avec une police aussi proche que possible de l'authentique et bien munie de s initiaux qui font zozoter et de ligatures variées. Du coup, j'obtiens des pages remplies à l'identique, jusqu'aux coupures de mots (même s'il faut ruser un peu avec le logiciel pour obtenir jusqu'à parfois cinq lignes successives avec coupures…).

Bref, j'ai commencé à m'attaquer au Livre premier des Essais de Montaigne, avec comme référence l'édition S. (S. pour Simon, il faut le savoir) Millanges à Bourdeaux, 1580, téléchargée sur Gallica 2. Mais cet exemplaire ne comporte pas les pages 1 et 2. Je me suis donc procuré lesdits Essais en… Poche, et j'ai constaté d'infimes variations entre le texte de l'exemplaire de la BnF et celui édité par GF Flammarion, qui se réfère pourtant à la même édition de 1580.

Usant de mon droit de béotien à poser des questions stupides, je me suis donc enquis de cette bizarrerie auprès de Bertrand. Et il m'a appris qu'on comptait en fait plusieurs états de cette édition. Ah, que j'ai aimé cette réponse! Parce que voyez-vous, sans être moi-même imprimeur, je sais ce que c'est que de devoir expliquer à un client que pour faire l'indispensable modification de dernière minute dont il vient de s'apercevoir qu'il a absolument besoin, il ne suffit pas de modifier le Cromalin…

Et je les imagine si bien, tous les deux. Michel, l'estomac noué de fierté et de trouille à l'idée que ce qu'il a écrit, et dont il affecte, sans succès, de faire si peu de cas, va finalement être imprimé. Penché sur la presse, maculant sa fraise d'encre, il vérifie chaque feuille. Et à un Simon qui s'arrache les cheveux, il n'hésite pas à dire :

« Eh non, non. Poinct ne peus laisser passer cela!»

Aujourd'hui, ça nous donnerait :

«Simon! T'as pas eu mon mail?

Mais enfin, Michel, est-ce que tu t'imagines que je vais tout chambouler alors que je viens de finir le calage, juste parce que tu t'avises au dernier moment de vouloir remplacer fier par orgueilleux? Ça chasse pas pareil, figure-toi. C'est deux pages que tu me fous en l'air!

– Mais, Simon, c'est terriblement important!

– Bon, ok, je vais voir ce que je peux faire. Toi, alors…»


Il y a bien de la magie et du merveilleux à ce qu'un livre ait traversé quelques siècles pour arriver jusqu'à nous. Et il a bien des façons de nous émouvoir. Une des moindres n'est sans doute pas que tous ceux qui l'ont aimé avant nous, pour quelque raison que ce soit, nous sont finalement si proches. Si proches…

Bonne soirée,
Pascal M.

samedi 14 novembre 2009

Une très belle vente de livres à Paris : la bibliothèque Pierre Foullon (du Vicomte Couppel du Lude) - Alde, Paris - Lundi 23 novembre 2009





Voici une vente qui fera date dans les annales de la bibliophilie au XXIe siècle ; en tous les cas, vue la qualité et le nombre des ouvrages proposés, elle ne passera pas inaperçue. Messieurs (Mesdames ?), il va vous falloir persévérance et moult monnaie si vous voulez rentrer dans votre Home avec quelques belles pièces issues de cette riche bibliothèque. Voici ce qui est écrit en préambule du catalogue :


"La superbe bibliothèque décrite dans ce catalogue est mise en vente publique par la volonté de son propriétaire Jacques Couppel du Lude, décédé en décembre de l’année dernière. Cet homme de grande culture l’avait héritée de son parrain Pierre Foullon, industriel, qui avait consacré toute son énergie à sa passion de bibliophile entre les années 1920 et 1965. Ses acquisitions se concentrèrent chez les grands libraires de la rive droite, Rahir, Bérès, Blaizot, Lardanchet et dans les ventes publiques organisées par Louis Giraud-Badin et ses successeurs. Bien que non-collectionneur, Jacques du Lude, fin lettré, musicien (Prix du Conservatoire de Musique de Paris) et amateur de grand goût, avait compris d’instinct le trésor qui lui était transmis. Sa vie durant, il en apprécia tous les charmes et en assura la conservation jalouse : bien peu sont les privilégiés qui eurent accès aux trésors de l’avenue Foch qu’il exposait dans les bibliothèques du grand salon, à l’abri de la lumière qui se brisait inexorablement sur les persiennes toujours closes. Toujours fidèle à ses amitiés et à ses relations anciennes, c’est tout naturellement qu’il avait souhaité que Dominique Courvoisier, propriétaire de la Librairie Giraud-Badin, en assure la dispersion après sa mort, offrant ainsi aux amateurs de beaux livres l’opportunité de posséder les merveilles pour lesquelles il avait eu tant de respect et d’amour.
Wilfrid de Virieu
Président de Berger-Levrault"


Ah ! Que quelque fois on aimerait se faire héritier pour un jour seulement ! Evidemment ce préambule ne dit sans doute pas tout, mais il éclaire un peu ce que sera cette vente haut en couleurs. En effet, maroquins de toutes espèces, reliures décorées à la cire du XVIe siècle, chef d'œuvre des plus grands relieurs du XVIe au XXe siècle, on y trouve de tout ! Hélas, pas à tous les prix, mais c'est justice. Gageons que Messieurs les grands libraires de la rive droite sauront récupérer ce qui est bien souvent venu d'eux ! Gageons aussi que de nouveaux libraires, gentils bibliomanes aux dents acérées et aux portefeuilles bien remplis, sauront dérober au nez et à la barbe des barbons du métier quelques biblio-morceaux financièro-bibliophilo-rentables.


O ! Divine comédie ! Pourquoi ne m'as-tu fait Dieu parmi les Dieux !
Je ne suis qu'un moucheron sans espoir dans ce bal insensé qui s'entendra jusqu'aux cieux !
Zeus, Mercure, Pluton, prêtez-moi l'or et l'argent, je vous rendrai célèbre !
Hadès, Poseïdon, Belzébuth, donnez-moi la force et le sang, je vous rendrai célèbre !
O ! Divine comédie ! Éloignes-moi un instant de ce miroir terrible,
Qui ne fait que refléter mon impuissance horrible.

Allez ! Partons ! Mais revenons ensuite sur le champ de bataille pour compter les morts,
A défaut de ne pouvoir rester debout, fier, vivant au milieu des vainqueurs recouverts d'or.


(Poème biblio-démagogique anonyme du XXIe siècle débutant).


Bon, je vous laisse, une sorte de Grippe B (pour Bibliophilie) me donne mille courbatures et mille tracas que je n'arrive plus à bien contrôler. Je finis en vous laissant, au cas où, les diverses informations nécessaires sur cette vente terrible, au cas où vous décideriez de faire partie des vainqueurs !

Vente du Lundi 23 novembre 2009 14h30
Hôtel du Louvre - Salon Rohan - Place André Malraux - 75001 Paris
Vente Bibliothèque du Vicomte Couppel du Lude
Ventes aux enchères de Livres, B.D., Autographes
Alde - Paris

Commissaire-Priseur
Jérôme Delcamp

Expert :
Monsieur Dominique Courvoisier
Librairie Giraud-Badin
22, rue Guynemer - 75006 Paris
Tél. : 01 45 48 30 58
Facs : 01 45 48 44 00

Exposition à la Librairie Giraud-Badin.
du samedi 14 au samedi 21 novembre de 9 h à 13 h et de 14 h à 18 h.

Exposition publique à l'Hôtel du Louvre
le dimanche 22 novembre de 11 h à 18 h et le lundi 23 novembre de 11 h à 12 h

Pour tout renseignement, veuillez contacter la maison de vente au 01 45 49 09 24.

Le catalogue est disponible ici en PDF (début de la vente) ou ICI (tous les numéros).

Ce billet est illustré de quelques reliures issues de cette vente, prises au hasard dans le catalogue. Je tiens d'ailleurs à préciser que j'ai aucun intérêt dans cette vente (et c'est bien dommage !) et qu'il s'agit donc là d'une présentation tout à fait libre.

Bonne vente Pierre Foullon ! Il faut toujours rendre à César ce qui est à César. Et en matière de César... je suis assez bien placé pour en parler.

Bonne journée,
Bertrand

vendredi 13 novembre 2009

Tamura Shoten : une librairie de livres anciens à Tokyo.



Tamura Shoten : une librairie de livres anciens à Tokyo.


Tamura Shoten

Tamura Shoten (traduire : « La librairie Tamura ») est une respectable centenaire fondée par Monsieur Tamura en 1904 au cœur de Kanda-Jimbocho, le quartier des libraires de Tokyo. Un peu avant la seconde guerre mondiale, Monsieur Okudaira (4ème génération) prend la succession de Monsieur Tamura. La librairie est alors spécialisée dans les livres japonais (wa-hon) et chinois (kanseki). Survient la guerre, Monsieur Okudaira, prononcer « Oquedaïla », est enrôlé dans l’armée impériale et décède dans des combats au large des Philippines. Monsieur Okudaira, 5ème génération, lui succède. C’est d’ailleurs toujours lui le président actuel de la société. Après la guerre, les wa-hon et kanseki n’ont plus vraiment la côte. Monsieur Okudaira, ayant étudié le français et l’allemand à l’université, décide alors de se lancer dans un commerce nouveau pour l’époque à Tokyo : les livres brochés en français en allemand. Les principaux clients étant des professeurs d’université, la librairie se spécialise logiquement dans la littérature et la philologie. Voilà maintenant 37 ans que Monsieur Okudaira, 6ème du nom, a pris le relais de son père en tant que directeur et il est écrit que son frère ou son fils aîné prendra un jour la relève.

Monsieur Okudaira dans sa librairie

La librairie occupe de nos jours deux étages. Le rez-de-chaussée est réservé aux livres japonais tandis que l’on accède aux livres étrangers au premier étage par un étroit escalier encadré d’œuvres complètes soigneusement ficelées de : Céline, Proust, Anatole France, Camus, Malraux, etc.

L’escalier qui mène à l’étage

Une fois la porte passée, Monsieur Okudaira vous accueille derrière des murailles de livres avec le sourire. Même si modestement il vous affirmera le contraire, il parle couramment français et anglais.

Un coup d’œil à l’intérieur

Monsieur Okudaira s'approvisionne bien entendu en France, mais également en Allemagne et en Angleterre. Il visite régulièrement les libraires à Londres, à Paris et en Province, et participe aux diverses ventes aux enchères qui peuvent se tenir en Europe. L’éventail de ce qu’il propose va du livre de poche aux unica. La littérature et la linguistique sont toujours sa spécialité, à laquelle sont venus s’ajouter les livres de peintre, les reliures de prix du vingtième siècle et la gastronomie. Sont ainsi passés par la librairie, le manuscrit des Sœurs Vatard de Huysmans et l’exemplaire numéro 1 sur papier Japon des Mamelles de Tirésias d’Appolinaire édité par Sic en 1918 et relié par Paul Bonet.



Les sœurs Vatard, manuscrit de Huysmans.


Ses premières visites chez ses confrères français dans les années 70 sont un choc culturel. Avant toute chose, je précise qu’au Japon, la relation commerciale avec le client est d’une courtoisie et d’une qualité exceptionnelle. Or, en France, Monsieur Okudaira tombe des nues. Il trouve ainsi très étonnant que les librairies soient fermées pendant plusieurs heures au déjeuner. Par ailleurs, à ses yeux, les libraires faisaient preuve de très peu de velléités commerciales: l’accueil était à la limite de la politesse, ils refusaient souvent d’expédier les livres achetés et quand par bonheur ils acceptaient, l’emballage était de piètre qualité voire inexistant. Au fil des ans, les mœurs ont évolué, Monsieur Okudaira s’est habitué et celui-ci entretient désormais de bonnes relations avec plusieurs de ses confrères français. Il est d’ailleurs toujours disponible pour nouer de nouveaux contacts.

Tout comme il y a cinquante ans, les clients de Tamura shoten sont majoritairement des universitaires et les départements de français des universités, les professions libérales viennent en deuxième position. Selon Monsieur Okudaira, les classes aisées issues de l’industrie et du tertiaire sont davantage attirées par les signes extérieurs de richesse conventionnels de notre société de consommation : joaillerie, voitures haut de gamme, équipement de golf, etc. Il me semble que la même remarque serait sans doute valable en France. Monsieur Okudaira me fait par ailleurs remarquer qu’une pièce telle que le salon n’existe pas dans la maison traditionnelle japonaise. De même, on invite assez rarement chez soi les personnes extérieures à la famille. Une bibliothèque ne constituera donc pas un signe extérieur de statut social, comme cela peut encore parfois être le cas en France.

Les bibliophiles japonais, en ce qui concerne le livre occidental, semblent être principalement attirés par :

- les ouvrages comportant de belles planches, tels que les livres illustrés par un artiste reconnu (Léger, Chagall, Rouault, Chahine) ou bien les livres d’histoire naturelle,
- les reliures de prix, telles que celles de Paul Bonet, Marius Michel, Marcel Martin ou bien encore Charles Meunier,
- les éditions originales des grands classiques de la littérature (Rimbaud, Baudelaire, Balzac, Mallarmé, etc.).

D’après Monsieur Okudaira, les bibliomanes de l’archipel, plutôt que de se fier à leur instinct ou leurs penchants naturels, ont tendance à orienter leurs choix selon les recommandations d’une autorité reconnue. Le libraire explique que cette attitude est liée à la structure verticale de la société japonaise. Plutôt que d’exprimer son individualité et ainsi risquer de rompre l’équilibre de l’édifice social, il est traditionnellement préférable de s’en remettre aux instructions venues du sommet de la pyramide. De même, en matière de littérature, les demandes de ses clients varient en fonction des thèmes de recherche abordés par les départements de français des universités.

Quand je lui demandai d’évoquer une anecdote, Monsieur Okudaira se souvint de la générosité d’un de ses clients fortuné, membre éminent d’une phalange yakuza à l’époque de la bulle économique au Japon, à la fin des années 80. Il se trouve que ce monsieur était un grand collectionneur d’ouvrages illustrés par Doré ou Grandville. Or, un beau jour, celui-ci eut besoin de se rendre en Angleterre afin de dupliquer les clefs d’une de ses Rolls-Royce (un problème auquel j’avoue ne jamais avoir été confronté). Sous prétexte d’aller ensemble visiter quelques libraires à Paris, Londres et New-York, il invita donc Monsieur Okudaira à l’escorter dans un tour du monde, en première classe s’il vous plaît, faisant escale entre autres à Hawaï et Hong-Kong. Il semblerait que ce fut à plusieurs titres un périple mémorable. Ce qui montre au passage que les bibliophiles nippons peuvent également faire preuve d’excentricité.

Monsieur Okudaira fonde ses relations commerciales sur la confiance et par conséquent utilise très peu e-bay. Par ailleurs, la situation du livre ancien occidental n’est pas des plus brillantes ces derniers temps au Japon. Beaucoup de clients atteignent l’âge de la retraite et ont tendance à vouloir revendre les livres acquis au cours de ces dernières décennies. La conjoncture économique globale étant également anémiée, les prix subissent ainsi une pression à la baisse. A l’avenir, Monsieur Okudaira pense donc à s’orienter davantage vers le marché français. Un catalogue est justement en préparation. Monsieur Okudaira présente ici deux ouvrages à la vente :

Charles BAUDELAIRE, Les fleurs du mal. Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1857. broché , dos un peu frotté, nouvelles pages de garde, intérieur très frais, bel exemplaire, étui en demi-maroquin. E.O. Le troisième des quatre états de l'édition originale, contenant les 6 pièces condamnées. De la Collection de Bradley Martin avec son ex-libris.

Edition originale des Fleurs du mal

Jules RENARD, Histoires naturelles. (Paris), H.Floury, 1899. Edition ornée de vingt-deux lithographies originales de H.de Toulouse-Lautrec. 318x225mm, plein maroquin aubergine, doublure plein maroquin, tranches dorées, chemise et étui, bel ex.(Huser). (Ray382;Garvey 304;Delteil 297-319; The Turn of A Century, Houghton Library 59)
Avec une lettre autographe signée de Toulouse-Lautrec adressée à Léon Deschamps en 2 pages (une feuille). Voir les photos ci-dessous :

Reliure plein maroquin


Page de titre


L.A.S. de Toulouse-Lautrec


A bon entendeur, yoroshiku onegaishimasu !

Denis, correspondant permanent du BM à Tokyo.

PS : Pour plus d’informations ou pour recevoir le prochain catalogue, vous pouvez contacter Monsieur Okudaira par e-mail : info@tamurashoten.com
PPS : Une toute petite partie du stock de la librairie est visible sur le site internet suivant : http://blog.goo.ne.jp/tamurashoten


En prime, quelques images glanées dans le quartier de Jimbocho.







jeudi 12 novembre 2009

Reliure de la fin du XIXe siècle : une affaire de goût !



Voici une reliure qui ne passe pas inaperçue ! Réalisée par un relieur "haut en couleurs" vers 1885 qui n'a pourtant pas osé laisser son nom pour l'immortalité, cette reliure à la bradel est composée d'un dos de soie teintée multicolore et de plats recouverts d'un papier fleuri imprimé en couleurs. Les pièces de titre en cuir rouge (basane) ne sont pas du meilleur goût. Que penser de cette alliance criarde pour bibliophile enjoué. En effet, elle recouvre une édition de bibliophile de l'Elite des contes du Sieur d'Ouville, réimprimée sur l'édition de Rouen 1680, avec une préface et des notes par G. Brunet, Paris, Librairie des bibliophiles, 1883 (2 vol. gr. in-8, tirage de tête sur grand papier, un des trente exemplaires sur papier de Chine).

A vous de juger !

Cette merveille d'esthétique a appartenu successivement, mais dans un ordre que je ne sais pas déterminer pour le moment, aux deux bibliophiles exlibrisés suivants :



Bonne journée,
Bertrand

mercredi 11 novembre 2009

Un peu de lecture... Un livre à clef inconnu ou presque... Une énigme difficile ?




Chers amis,

permettez-moi tout d'abord de rendre hommage à mes deux arrière-grand-père morts pour la France au cours de la première guerre mondiale. Celui qui vous écrit chaque jour a une bonne part de son sang qui est l'héritage, pas si lointain, d'un isérois né dans la pauvreté monté Paris pour faire coche d'eau et finalement fauché en 1917 à Montmédy, l'autre, militaire de carrière, ayant traversé tous les conflits de l'Afrique du nord sans encombre, terribles guerres absurdes, avec un état de service long comme le bras, revenu en France en 1918 pour y mourir le 17 octobre 1918, achevé par un éclat d'obus à la cuisse, gisant dans la plaine de Chauny. Triste sort réservé aux héros anonymes ! Un nom épelé une fois l'an face à un monument terne, devant un parterre presque vide. Souvenons-nous ! Cette aparté étant fait, passons à des choses plus réjouissantes.

Je vous propose ce soir trois choses comme l'annonçait le titre du billet : un peu de lecture... un livre à clef inconnu ou presque... une énigme difficile ?

Je travaille actuellement à la saisie intégrale du texte d'un ouvrage publié en 1665, rare, si rare que les bibliographes ne l'évoquent pratiquement pas, si rare que seule la bibliothèque de Grenoble semble en posséder un exemplaire, si mystérieux que je n'arrive pas encore à savoir ce qu'il contient vraiment de vérités, de mensonges, d'inventions et de révélations.

J'ai décidé de vous faire profiter de mes travaux en cours tout en conservant une certaine part de mystère, et ce, afin de ne pas vous influencer outre mesure dans vos potentielles déductions.

Je ne vous donnerai donc pas le titre de l'ouvrage (bien que les plus malins d'entre vous le trouveront aisément s'ils parcourent les archives du Bibliomane moderne - en ce cas merci de rester discret pour les autres...).

Je vous livre ci-dessous la table des nouvelles "historiques" que ce petit livre contient. Il s'agit bien évidemment d'un livre à clef, mais pour lequel visiblement, ni M. Drujon, ni les autres spécialistes du genre, n'ont planché (sauf erreur de ma part bien entendu... ce qui est tout à fait... fort possible...). Ensuite je vous livre l'avis au lecteur "Amy lecteur.", très instructif et qui ne voile qu'à moitié les intentions de l'auteur quant à la véracité des faits qu'il raconte. Enfin, je vous livre la première nouvelle, entièrement saisie à ce jour et qui vous permettra de mieux appréhender l'auteur, son style, l'époque, les personnages, l'histoire et pourquoi pas : une vérité voilée. Je vous laisse vous débrouiller avec tout ceci. Evidemment, si nous sommes lus par des dix-septièmistes confirmés, ils seront sans doute les premiers à apporter des éléments intéressants, et on s'en félicite. Mais à mon avis... pas si facile !


TABLE

DES

HISTOIRES

CONTENVES

en ce livre.


D’Eraste et de la Duchesse de Silesie, nommée Filoxene. Page 1

De Filizel et d’Ildegrade, 37

D’Eraste et d’Ildegrade, 56

De Cleomedon, Rosinde et Eliane, 87

De Dorinde et de Dorclas, 110

Dantenor et de Lydie, 138

De Lindemar et de Stéphanie, 142

De Licidan et de Gracinde, 225

Du Duc de Lucie et de la belle Argie, 236

De Florizel et de Stéphanie, 249

AMY

LECTEUR.


[lettrine I] Je crois qu’il est à propos de vous avertir que ce livre n’est pas une suite des aventures d’Eraste seul, mais plusieurs Histoires différentes auxquelles il a eu la plus grande part. L’on s’est imaginé que le Lecteur s’y délasserait plus agréablement par la diversité des sujets qui le composent, que s’il se trouvait engagé de le lire tout de suite, pour n’y rencontrer qu’à la fin le même plaisir qu’il y trouvera à la conclusion de chaque Aventure. Vous le recevrez, s’il vous plait, comme un Roman, comme une Histoire, enfin comme une narration vraie ou fausse, pourvu que vous en soyez satisfait. C’est la seule intention que j’ai dans la lecture que vous en ferez ; puisque si vous en êtes content, comme je n’en fais aucun doute, j’en ai d’autres qui ne cèderont en rien à celles-ci, et que je vous donnerai avec d’autant plus d’empressement, que je serai assuré de l’accueil favorable que vous leur ferez. Je vous demande seulement que vous ne le censuriez pas sans y avoir fait auparavant une petite reflexion, et sans avoir considéré qu’il est assurément considérable par plus d’une raison, que vous devinerez, si bon vous semble, ou du moins si vous pouvez. Adieu.


ERASTE,

NOVVELLE.

[Filet mince]

D’Eraste, et de la Duchesse de Silesie.


[Lettrine A] Avant que je die rien de ce qui se passa chez cette incomparable Duchesse, il est à propos que je parle d’elle, puisqu’elle y avait tant de part. Filoxene n’était pas de ces beautés où l’on ne trouve rien à redire, toutes les parties de son visage n’eussent peut-être pas trouvé leur compte en détail : mais à les considérer ensemble, elles formaient un composé fort agréable ; ce qu’elle accompagnait d’un esprit doux et complaisant, qui sont des charmes bien puissants pour captiver les gens, lors qu’ils y songent le moins. Sa taille n’était pas des plus grande, mais bien proportionnée ; et pour tout dire, en un mot, elle était de la maison de Silesie, qui a toujours été pourvue de tout ce qui rend parfaitement aimable. Toutes les Dames de la Cour de Perse donnaient des repas, et ensuite elles étaient régalées de violons, où tout le monde venait en foule. La Duchesse de Silesie étant un jour chez Miragarde avec la femme de Ballan, Rotinde, Lizée, Ildegrade, Armise, Corisande, et plusieurs autres, dont quelques unes proposèrent l’assemblée chez eux ; mais dès que la Duchesse eut parlé, toutes d’une voix la prirent au mot, et arrêtèrent que ce serait le lendemain ; ce qu’elle accorda avec d’autant plus de joie, qu’elle se plait infiniment à ces sortes de divertissements, et que si l’on la croyait, l’on serait tous les jours chez elle. Armise voyant la partie faite, prit congé de Miragarde, et promit à Filoxene de se rendre le lendemain chez elle ; puis après toute la Compagnie se retira chacune de son côté. Eraste ne fut pas longtemps à savoir ce qu’elles avaient conclu entre-elles, Corisande souhaitait trop se mettre fort avant dans ses bonnes grâces, pour manquer cette occasion : Elle alla droit chez Perfide, où elle ne manqua pas de le rencontrer, et de lui dire adroitement ce qui se venait de passer ; ce qu’Eraste reçut assez froidement, ne sentant pas encore pour elle les mêmes sentiments qu’il a eu depuis. Elle ne se rebuta point, et crut qu’il n’avait pas compris ce qu’elle lui voulait dire ; mais elle fut bien étonnée, quand après lui avoir répété encore la même chose à l’oreille, il s’ôta d’auprès d’elle, et insensiblement sortit de la chambre. Comme il est assez ordinaire de se flatter de son propre intérêt, et que l’on a peine à se persuader des choses que l’on appréhende, Corisande ne pouvait pas s’imaginer qu’il eut rien entendu : Mais Eraste l’avait fort bien oui, et ne voulut pas en faire semblant ; car aussitôt qu’elle lui eut appris, il fit dessein d’y aller en masque, et d’y mener Stephanie : Ce fut ce qui l’obligea à ne vouloir pas que l’on crût qu’il su cette partie. Dès qu’il fut dehors de chez Perfide, il alla chez Stephanie, et lui conta comme il avait fait le sourd à Corisande, lui faisant valoir autant qu’il peut le mauvais traitement qu’il lui avait fait. Il la pria de se masquer, afin de voir plus agréablement tout ce qui se passerait chez la Duchesse de Silesie : il n’eut pas besoin de beaucoup d’éloquence pour la persuader, quelque résolution qu’elle eut faite de ne point sortir. Il alla souper chez Perfide, et revint la trouver tout aussitôt. Afin que la chose fut plus secrète, il ne voulut pas que personne y allât que lui. Stephanie et Theophile, a qui il donna Licine à mener, pour ne le pas laisser inutile. Il ne voulut pas que la Mascarade fut non seulement pompeuse, mais même propre, puisqu’ils prirent tous les plus méchants habits qu’ils purent trouver. Eraste prit une robe de Palais, et en fit mettre une à Stéphanie, et Theophile mit un habit de Vieillard, et Licine un ajustement de Villageoise. Cette troupe ainsi accommodée se mit en chemin pour aller chez la Duchesse, où ils croyaient que personne ne les reconnaitrait ; mais il est assez difficile que le secret que peu de gens ont en partage, vienne si à propos dans les esprits de ceux qui sont témoins de ce que l’on veut cacher, outre qu’il est extrêmement malaisé qu’une personne de la qualité d’Eraste, se puisse empêcher d’être connu. A l’abord qu’ils arrivent, l’on douta quelque temps de la vérité, les voyant vêtus comme ils étaient, mais à la fin Eraste en dansant, laissa voir par le devant de sa robe des marques, qui assurèrent tout le monde de ce que l’on ne croyait que légèrement ; Cloridan eut beau l’avertir de la refermer, il ne le pût faire si promptement que Filoxene, qui avait le plus d’empressement à le reconnaitre, ne le vit assez pour n’en plus douter. Elle lui fit les honneurs de chez elle avec tant de grâces, accompagnant ses civilités d’une certaine bienséance, qui arrêtent quelque temps Eraste à la considérer, et même un peu trop attentivement pour le repos de Stephanie, qui jalouse au dernier point, ou feignant de l’être, s’en aperçût tout aussitôt. Toutefois elle ne fit pas semblant de rien, et voulut être plus assurée de la vérité. Eraste alla prendre Filoxene pour danser, et dans ce moment elle lui parut si charmante, qu’il ne peut pas se rendre maître de ses premiers mouvements, qui étaient fort en faveur de la Duchesse. Après qu’il eut dansé, il la considéra toujours avec beaucoup d’attention, et la trouvant plus agréable, plus il la regardait, il se laissa tellement aller à sa passion naissante, qu’il ne songea plus à Stephanie, qui fut demeurée comme un Avocat de peu de réputation, si Cloridan, qui était bien aise de mettre sa cause entre ses mains, ne l’eut entretenue. Comme elle l’avait de tout temps bien plus véritablement aimé qu’Eraste, qu’elle ne considérait que par intérêt, elle trouva dans sa conversation de quoi se consoler agréablement du procédé de ce Prince. Pendant qu’il devenait amoureux de Filoxene, qui n’épargnait rien pour lui plaire, en quoi elle aurait merveilleusement bien réussi, si les premières affections, lorsqu’elles sont un peu fortes, ne se r’allumaient aisément, outre que Stéphanie était assurément bien plus belle que la Duchessse ; mais à la vérité elle n’avait pas l’esprit si brillant, ni de petites manières enjouées comme elle. Tant qu’ils furent dans l’assemblée, s’il n’oublia rien de ce qui le pouvait mettre bien avec l’une ; aussi n’oublia-t-il rien de tout ce qui le pouvait brouiller avec l’autre. Stephanie lui fit de sensibles reproches de ce qu’il ne l’avait amenée là que pour être présente à son inconstance, afin qu’elle n’en pu plus douter ; qu’il n’était pas besoin qu’il ajouta cette dernière marque de sa légèreté pour la persuader, puisqu’il savait bien qu’elle lui avait toujours dit, qu’elle le connaissait pour l’homme du monde le plus changeant. Elle continua toujours jusques au carosse, sans lui donner le moindre loisir du monde de se justifier. A la fin comme il ne vit plus le nouvel objet de sa flamme, il se trouva plus fort, et l’ancienne tendresse qu’il avait eue pour elle faisant son effet, il eut quelques repentir de ce qui s’était passé : il lui dit cent choses pour la désabuser, mais elle qui avait r’allumé ses feux pour Cloridan, trouva de nouvelles glaces pour Eraste ; si bien qu’il ne put rien gagner sur son esprit du reste de la soirée. Ce ne fut pas sans inquiétude qu’il s’apperçut de la colère où il était , il passa la nuit avec tout le chagrin possible, et dès le matin il m’envoya quérir pour lui porter un billet, ce que je fis avec ma fidélité ordinaire ; mais comme Stephanie ne se fiait pas moins à moi qu’Eraste, elle ne l’eut pas sitôt ouvert, qu’elle passa en un moment les yeux par-dessus, et me le donna pour le lire, ce que je ne fis qu’après en avoir fait quelque difficulté. Mais à la fin vaincu par sa persuasion ; elle me le fit prendre, en me disant : Vous savez assez ce qui se passe entre Eraste et moi, et je vous crois de plus assez de mes amis pour que vous puissiez voir ce qu’il m’écrit sur la chose du monde dont il aura le plus de peine à se justifier auprès de moi. Elle me raconta tout ce qu’il s’était passé le jour d’auparavant, et m’exagéra sa manière au dernier point. Cependant je me mis à le lire, et trouvai ce qui suit écrit de la propre main d’Eraste. Hé quoi ! mes chères amours, pouvez-vous bien me trahir comme vous faites, et savoir jusqu’à quel point je vous aime. Ne devez-vous pas être persuadée que ma passion est trop forte pour qu’elle diminue. Depuis hier je n’ai point dormi, et si vous ne redonnez mon repos je n’en aurai jamais. Je vous en conjure dès à présent, et ne vous quitterai pas tantôt, que vous ne m’ayez assurée que vous croyez ce que je vous dis. Adieu, mes chères amours, je meurs d’impatience de vous voir moins en colère, puisque c’est sans sujet. Je fis ce que je pus pour lui persuader ce qu’Eraste m’avait ordonné de faire, mais si j’y eu au commencement un peu de peine ; toutefois elle me dit qu’elle verrait bien s’il l’aimait effectivement, et que par sa façon d’agir elle connaitrait ce qu’elle en devrait croire à l’avenir. Enfin je la quittai dans la disposition de n’être pas fort longtemps à se r’accommoder. Je portai ces nouvelles à Eraste, qui m’attendait avec la plus grande impatience du monde. Son attente inquiète fut un peu adoucie par ce que je lui appris, et il m’ordonna de retourner lui dire qu’il irait la voir immédiatement après le diner, à quoi j’obéis promptement ; et dès qu’il eut dîné il s’y en alla, où je le lairai, pour vous dire que cette aventure fut utile à toutes ces deux Dames. Stephanie eut un collier de perles, et le Duc de Silesie le gouvernement qu’il a possédé jusqu’à la mort. Eraste étant chez Stephanie, il fit tant qu’il la désabusa ; mais je crois qu’elle en fit plus pour le collier, que pour ce qu’il lui dit. Quoi ! mon cœur, lui disait-il, vous voulez donc me faire mourir, puisque vous m’aimez assez faiblement pour me croire inconstant sur les plus faibles apparences du monde. Il est vrai que j’ai été longtemps auprès de Filoxene, mais j’étais bien aise de la traiter le mieux que je pourrais, puisqu’elle m’avait reconnu, et que c’était la moindre chose que je pouvais faire pour tous les empressements qu’elle eut, et pour le régal que vous savez qu’elle nous fit ; vous devez être assurée que tant que je vivrai, je n’aurai jamais d’amour que pour vous ; et se mettant à ses genoux, il lui dit qu’il n’en partirait pas qu’elle ne l’eut assuré qu’elle était persuadée de son amitié, et que désormais elle ne le traiterait pas avec tant de cruauté : Et pour l’y obliger davantage, il lui donna un collier de perles qu’il avait acheté depuis peu de la Duchesse d’Etrurie vingt mille écus. Stephanie ne peut résister à des persuasions si pressantes, et le releva avec tant de majesté et de beauté tout ensemble, que dans ce moment il l’aima plus que jamais. Elle lui donna des marques de son côté de ce que peut faire d’obligeant une Maîtresse pour ce qu’elle aime le plus. Ils furent quelques jours dans la meilleure intelligence du monde. Mais le changement est trop naturel pour qu’il ne se rencontre pas également par tout. Eraste aimait effectivement Stephanie, mais soit qu’il commença un peu de s’en lasser, ou que ses façons de faire le rebutassent (car elle le traitait quelquefois avec des mépris incroyables.) Il s’apperçut bien que la Duchesse de Silesie était plus avant dans son cœur qu’il ne s’était imaginé. Dès qu’il la voyait, il sentait une certaine émotion que l’on n’a point quand on est indifférent ; et malgré lui ses pas le menaient toujours où elle était. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour s’en empêcher : il se représentait à tous moments les rares qualités de Stephanie, et tout ce qui le devait obliger de l’aimer. Il réussissait même pendant un instant, dans la résolution qu’il faisait de lui être fidèle ; mais dès qu’il voyait le nouveau sujet de sa flamme, un certain charme secret reversait toutes les propositions qu’il s’était faites au contraire. Son cœur commençait à pencher insensiblement du côté de Filoxene. Il trouvait tout ce qu’elle faisait toujours admirablement bien, et tout ce que faisait Stephanie ne lui paraissait plus si charmant. Cela le mettait dans de furieuses inquiétudes ; mais à la fin il se résolut d’amuser l’une, et d’aimer l’autre ; et pour cet effet il commença par le gouvernement qu’il donna au Duc de Silesie. Stephanie ne manqua pas d’en entrer en de merveilleuses jalousies ; mais Eraste jouait si bien son personnage, qu’elle crût encore longtemps avoir le dessus. Il ne laissait pas néanmoins de voir presque tous les jours Filoxene en particulier, et s’empoisonna si fort, qu’il ne trouvait de plaisir ni de remède à son mal, que lors qu’il était auprès d’elle, en peu de temps elle eut sujet d’être satisfaite de sa libéralité. Il ne lui laissa pas la liberté de rien souhaiter, il prévenait les ennuis qu’elle pouvait avoir ; et la moindre apparence de désirer quelque chose lui tenait lieu de demande. Cependant si Stephanie était abusée, elle trompait aussi de son côté ; Son cher Cloridan était mieux avec elle que jamais, ils se consolaient avec usure du chagrin, qu’apparemment ils devaient avoir. Elle tomba malade, Eraste prit ce temps-là pour voir plus librement la Duchesse. Il faisait forces parties où elle se trouvait éternellement ; leurs affaires allaient admirablement bien, quand la vieille Menalippe, poussée d’un sentiment obligeant pour Corisande, voulut se mêler dans les divertissements du Roi, et tâcher de les mettre bien ensemble, elle avait beaucoup d’esprit, et peut-être trop ; mais elle était laide, vieille et sèche, qui ne sont pas autrement des qualités de mise parmi des gens qui ne respirent que l’amour. Eraste fit une assemblée où il nomma les hommes et les femmes qui devaient danser : Menalippe fit tout ce qu’elle put pour en être, mais elle n’en vint pas à bout. Il n’y avait que ceux qui étaient nommés qui entraient. Elle ne laissa pas de s’y introduire adroitement, elle était vêtue d’une robe de velours vert ; d’abord qu’Eraste la vit, le dépit et le chagrin lui prirent, car il ne l’aimait pas. Il vint à elle, et lui dit à la fin ; Madame vous avez employé le vert et le sec pour venir en un lieu où il n’y a que de la jeunesse. Elle ne laissa pas de pousser sa pointe, et si tant qu’elle fit remarquer à loisir Corisande à Eraste, qui étant préoccupé de Filoxene, la vit sans reflexion. Menalippe enragée de se voir traitée de la sorte, résolut de nuire tout autant qu’il lui serait possible à la Duchesse de Silesie, et dès l’heure même alla trouver Stephanie, en qui elle trouva beaucoup de disposition à détruire la nouvelle autorité que la Duchesse avait sur l’esprit d’Eraste. Elle n’oublia rien de tout ce qui la pouvait maintenir dans cette pensée ; et pour cet effet ils résolurent qu’ils feraient en sorte que quelqu’un put se mettre bien dans l’esprit de Filoxene, et par ce moyen donner de la jalousie à son Amant, et en même temps toutes deux, chacunes de leur côté, le tenir de près, l’une par mille reproches, et l’autre en lui mettant Corisande à la tête, si elle pouvait en venir à bout. Leurs desseins étant pris ainsi, ils choisirent Lucile, beau, bien fait, et plein d’esprit, qui s’attacha auprès d’elle ; mais véritablement il y trouva beaucoup de vertu, et beaucoup de préoccupation pour Eraste : Néanmoins à l’amour près, il fut si bien dans son esprit, qu’il donna de l’ombrage à son rival, qui pour s’en défaire lui donna d’assez beaux emplois, qui l’obligèrent à s’éloigner de la Cour. De sorte que voilà le premier dessein de la conjuration rendue inutile pour celles qui l’avaient projetée, mais pour Lucille il s’en est fort bien trouvé. A l’égard de Crisande, Menalippe n’y réussit pas mieux, et leurs projets furent en peu de temps conçus et rendus inutiles. Aussi bien Eraste qui se lassait aussitôt, quand on lui résistait trop fortement, commença à se rebuter de ne rien gagner sur l’esprit de la Duchesse de Silesie, qui avait trop de vertu et trop d’esprit pour ne pas tirer tout ce qu’elle pourrait, sans rien donner qui put la mettre en état d’être sensible à l’amour intéressé d’Eraste. Petit à petit les empressements ne furent plus si grands, les émotions diminuèrent, et il se retrouva toujours à ses premières amours, c'est-à-dire auprès de Stephanie, qui prit plus de soin qu’à son ordinaire à se rendre complaisante, quelque peine qu’elle eut à se contraindre, et à déguiser ses sentiments, qui étaient plutôt portés pour son utilité, que pour la personne d’Eraste qu’elle n’a jamais véritablement aimé." (fin de la première nouvelle).


Merci aux courageux qui ont lu jusqu'au bout.

Bonne soirée,
Bertrand

mardi 10 novembre 2009

Esthétique par le livre : Romantisme et lettres gothiques.


Que peut souhaiter de mieux un bibliophile amateur d'incunables que de les découvrir dans leur première reliure en veau estampé à froid sur ais de bois ?

Que peut souhaiter de mieux un bibliophile amateur de livres imprimés sous le règne de Louis XIV que de les découvrir dans leur première reliure en maroquin doublé ?

Que peut souhaiter de mieux un bibliophile amateur de livres imprimés pendant le XVIIIe siècle que de les découvrir dans leur première reliure en maroquin décoré aux petits fers dorés ou parée de mosaïques florales ?

Que peut souhaiter de mieux un bibliophile amateur de livres romantiques du XIXe siècle que de les découvrir dans leur première reliure orné de fers rocailles et lettres gothiques qui font tout le charme de cette période ?

Pour s'arrêter un instant sur cette dernière période, il est intéressant de constater que le titrage au dos des volumes, un temps, a privilégié le Gothique. Sorte d'écriture qui va si bien au romantisme, parfois malaisée à lire, mais souvent très esthétique lorsque les lettres ainsi poussées or s'harmonisent pour former un tout proche de la perfection.

Mon chemin vient de croiser un exemplaire que l'on pourrait pratiquement dire parfait de La peau de chagrin de Balzac (Paris, Delloye et Lecou, 1838, gr. in-8, 101 illustrations par Gavarni, Baron, Janet Lange, etc.). Exemplaire cas d'école pourrait-on dire tant il représente tout de son temps : reliure, typographie, illustration.


C'est au titrage de la reliure que je m'attacherai ici. BALZAC titré en lettres capitales au trois-quart haut, "La Peau de Chagrin" titré en lettres gothiques juste au dessous, le tout placé dans un cartouche composé du jeu habile et harmonieux d'une douzaine de fers rocailles formant encadrement. Avec filets gras et maigres dorés en tête et en queue du dos. Harmonie parfaite ! Je ne me lasse pas de regarder cette merveille de simplicité ! Les mors-peau sont marqués d'un large fer à froid, les plats sont recouverts d'un papier chagriné vert sombre. Le cuir utilisé pour la reliure est vraisemblablement un chagrin à gros grain, voire un maroquin mais ce n'est pas certain. Curieusement les doublures des plats et les gardes volantes sont faites d'un simple papier gris-beige. Les tranches du volumes ne sont pas dorées mais simplement mouchetées de noir. Les tranchefiles sont des tranchefiles hautes faites d'un simple tissu rayé rose et blanc, du plus bel effet. L'ensemble est en parfait état de conservation, ce qui fait évidemment tout le charme de ce genre de volume. L'intérieur, magistralement imprimé par Béthune et Plon, à Paris, 36, rue de Vaugirard, est d'un blanc immaculé. La typographie parfaite, alliée à une fine illustration sur acier incrustée à bon escient dans le texte, est vraiment un petit chef d'œuvre de beauté. Point de ces rousseurs habituelles qui déshonorent les ouvrages de cette période où la qualité laisse souvent à désirer.

Mais restons sur ce titrage et extasions-nous !

Lire La peau de chagrin (qui est noire dans le roman de Balzac...) dans de telles conditions confine à l'extase, oui ! Je le dis ! Le bibliophile lit ! Et il lit beaucoup ! Mais pas n'importe quoi, n'importe comment, ni n'importe où !

Je vous laisse, il faut que je relise quelques passages... pour le plaisir !

Bonne journée,
Bertrand

lundi 9 novembre 2009

Restif de La Bretonne ou les Considérations du Spectateur Nocturne contre les contrefacteurs (1788)



Figure de Binet sur double-page, placée en tête de la quatorzième partie des Nuits,1788.
Estampe d'une exquise beauté,
ce qui ajoute encore de l'intérêt aux ouvrages de Restif de La Bretonne.



Qui n’a encore jamais lu Restif de La Bretonne dans le texte imprimé de l’époque n’a encore rien lu de merveilleux et d’étrange, de séduisant et de stupéfiant. Lire Restif de La Bretonne dans une de ses multiples impressions, c’est s’ouvrir sur un autre monde, une façon d’écrire ses livres en les composants directement depuis la casse du typographe excentrique qu’il était. Lire Restif de La Bretonne dans les impressions de son cru, c’est le sentir tout entier vibrer pour son métier de Litterateur-gens-de-lettres comme aime à le dire lui-même. Inventions dans la composition, liaisons inhabituelles des mots entre eux, abréviations, multiples renvois en bas de page, digressions inopportunes, coupures au beau milieu d’une page, réclame pour ses derniers ouvrages, etc. Restif de La Bretonne c’est tout ça et tout le reste.

Une des nombreuses digressions sur son travail d'imprimeur et d'homme de lettres.
Se trouve à la fin de la quatorzième partie des Nuits, 1788. Avant le texte reproduit ci-dessous.


Les NUITS de Paris ou le SPECTATEUR NOCTURNE (1788-1794, 14 parties et un volume additionnel publié en 1790 sous le titre de "La semaine nocturne") est sans doute LE seul livre dont je veux avoir en permanence un volume sous la main. D’ailleurs je dois avouer à mon plus grand désespoir que je n’en possède à ce jour que quelques volumes disparates aux reliures dépareillées. Mais ce n’est pas grave ! Restif de La Bretonne est ailleurs.

Le 22 décembre 1786, « à sept heures du soir », Restif entreprend la rédaction des Nuits de Paris, qui témoigne, selon les spécialistes, de son emploi de « mouche » au service de la police royale ; en effet, le texte fourmille d’indications de ses liens avec la police qu’il semble en mesure d’appeler à tout moment ; il se promène armé d'un bâton, de pistolets et vêtu d'un manteau bleu, uniforme des policiers ; il menace ceux qu’il interpelle d’en appeler à l’autorité, se rend sans cesse au corps de garde, etc.

Il y a des pans entiers des habitudes et des attitudes de Restif de La Bretonne que je trouve détestables au possible, et d’autres qui en font un compagnon de route agréable voire très divertissant. C'est sans doute son excentricité typographique et stylistique qui me plait le plus. Mais je ne vais pas vous faire une histoire de Restif de La Bretonne, d’autres l'ont déjà fait de manière admirable (voir en fin d’articles quelques pistes de lectures sur le personnage qu’était Restif de La Bretonne).

Début du texte "contre les contrefacteurs" reproduit ci-dessous.
Observez bien les excentricités typographiques et stylistiques de l'auteur !



Ce soir je voulais simplement vous faire part d’une petite découverte que j’ai faite, et qui se trouve tout à la fin de la quatorzième partie des NUITS (1788). C’est un violent réquisitoire envers messieurs les contrefacteurs. Je vous laisse apprécier(*).

« Il existe, depuis quelque-temps, dans la Littérature, et dans la Littérature seule, un abus, un vol, un brigandage, une violation de la propriété la plus-importante et la plus-sacrée : c’est la contrefaçon. Il est peu d’Auteurs qui puissent en supporter les funestes effets, et elle fait un tort irréparable à Ceux-même qu’elle ne ruine pas : C’est contre cette infamie, ce sacrilège, que j’élève ici la voix ! Je les dénonce aux Magistrats et au Public, qui, malgré lui, et sans le savoir, en est le fauteur. Je vais établir IV grands points, les discuter et les prouver : La Contrefaçon est un Vol ; un Attentat à la propriété la plus sacrée, une Infamie, un Sacrilège. I, C’est un Vol, sous toutes les acceptions possibles. Un Homme compose un Ouvrage quelconque. Il vend le manuscrit, ou le fait imprimer : S’il vend le manuscrit à un Libraire, Celui-ci le paye, et fait-imprimer, à des risques plus-grands, que pour les avances de toute autre espèce de commerce. Son édition parait. Il a payé l’Auteur ; il va payer l’impression, le papier ; il s’épuise, parce qu’il compte sur une prompte rentrée de fonds : Mais à-peine la vente est-elle commencée, qu’un Voleur, un Brigand, qui n’a payé ni le manuscrit, ni les changements indispensables qu’est forcé de faire tout Auteur qui aime son ouvrage, ni le surplus pour un manuscrit souvent difficultueux, ni plusieurs autres fauxfrais, jette sa contrefaçon, moins dispendieuse de-moitié, entre le Public et le Libraire légitime, qu’il ruine absolument, ou que tout-aumoins il guérit à jamais de l’envie d’acheter des manuscrits…. Si l’Auteur fait imprimer lui-même, c’est pis encore. Il a payé un-peu plus-cher que le Libraire ; il a payé-comptant, et il est ruiné par son propre génie ! Le travail des autres Hommes les substante, le sien lui enlève sa subsistance acquise. II, La contrefaçon est UN ATTENTAT A LA PROPRIETE LA PLUS-SACREE : Un Auteur a quelquefois passé sa vie à faire un Livre, utile au Public seul ; car fut-ce un Roman, tout ouvrage d’un Honnête-homme est utile ; PAMELA, CLARISSE, GRANDISSON, CLEVELAND, LA NOUVELLE HELOISE, GILBLAS, TOM-JOHN, LES LETTRES-DE-SANCERRE, LE PAYSAN-PARVENU, MARIANNE, LE PAYSAN-PERVERTI, LES FRANCAISES, LES PARISIENNES, et surtout ces NUITS, qui m’ont coûté tant de veilles ! sont des Ouvrages utiles : L’Auteur ne s’est pas contenté de composer cette dernière production, qu’il publie aujourd’hui, il l’a imprimée, en s’imposant des privations ; il a risqué le produit de 20-ans de travaux ; et au-moment où il est dépouillé de tout son avoir, par plus de 25-mille-livres d’avances, un infame Brigand est peutêtre sur-le-point de profiter du peu d’intelligence dans le commerce d’un Homme-de-lettres très-occupé, pour s’emparer de son Ouvrage, qu’il a la facilité de faire-imprimer très-promptement, au moyen du ligne-pour-ligne et du page-pour-page, pour le donner, avec gain, à prix plus bas, et le priver ainsi nonseulement du produit de son travail, mais de la rentrée de ses avances. Hé-quoi ! l’humanité ne parlerait-pas au cœur des Honnêtes-gens, pour un Père-de-famille déjà vieillard, et n’exciterait-pas la plus vive indignation, contre un Voleur qui lui ravit sa subsistance et celle de ses enfants ! Est-il une violation de la propriété plus criante ? Est-il une propriété plus sacrée, que celle à laquelle j’ai-donné mon invention, mon temps, ma santé, ma fortune ?.... – Mais (diront les Gens-du-monde) pourquoi l’auteur imprime-t-il ? – Hé ! Messieurs, le voici : Il y a deux ans, je fis paraître un Ouvrage, qui m’avait couté 34-mille-livres : Je le vendis à un Libraire honnête, la Dame DUCHESNE : Le Livre était cher ; la vente allait, mais lentement. Cependant l’instant du profit approchait, lorsqu’un Brigand étranger adresse à un Brigand de Paris une mauvaise contrefaçon, que Celui-ci annonce aux Marchands-de-nouveautés et toute la Province, comme un Ouvrage de son fonds. La Circulaire de cette annonce existe encore entre les mains de la Dame Duchesne. Quand il s’est-agi d’imprimer ces NUITS, je l’ai fait-savoir à mon Libraire. – GARANTISSEZ-NOUS DES CONTREFACONS- ! (m’a-t-on répondu). J’ai donc imprimé malgré moi. N’ai-je pas droit de m’écrier, A L’ATTENTAT ? N’ai-je pas droit de réclamer contre le plus odieux des larcins ? et de menacer le Malhonnête-homme qui me réduira bientôt aux plus cruelles extrémités ? III, La contrefaçon est une INFAMIE. Je viens de le prouver. Le Public ne connait pas assez la Librairie, pour être juste dans cette matière, où il est lui-même partie : Nos Brigands de Littérature donnent à moitié-prix quelquefois : Je le crois bien ! Un Voleur aussi donne à Vil-prix ce qu’il a dérobé, et c’est encore tout gain. En vendant 1200 des NUITS, je ne suis pas hors de frais, à cause des pertes inévitables, des présents, et le reste : Hé ! combien d’Ouvrages qui ont été, dont il ne s’est vendu qu’un mille d’abord ! C’est pour 20.000 Lecteurs, surtout depuis l’établissement des Cabinets-littéraires…. IV, La contrefaçon est un SACRILEGE : Il en existe une raison plus-forte que toutes celles que je viens d’exposer, quoiqu’elles le soient infiniment : La réclamation contre les contrefacteurs, de la part des Gens-de-lettres et de leurs Libraires légitimes (malheureusement trop-peu-ménagés par les pseudolittérateurs), aufond, ne regarde que les Gens-de-lettres et leurs Libraires ; leur intérêt, la justice à leur égard toucheront peu certaines personnes : Mais le public est intéressé à ce qu’on sévisse contre tout Contrefacteur, quelqu’il soit, que l’Ouvrage ait privilège ou non, parceque le crime de la contrefaçon s’oppose directement aux progrès de la Littérature, à l’intérêt de l’Etat, et à la gloire nationale : il est essentiel qu’aucun Imprimeur ne puisse mettre sous presse l’Ouvrage d’un Ecrivain encore existant, sans une autorisation expresse : vu que toute édition furtive perpétue ses fautes, en lui enlevant la faculté précieuse de se corriger…. Je ne puis commander à mon indignation ! Hé quoi ? Un Brigand, assassin du Génie, l’empêchera de prendre toute son étendue ? Il privera le Public des améliorations ? Il enlèvera impudemment à la Nation la gloire qui rejaillit sur elle d’un bel Ouvrage, rendu plusbel encore par un nouveau degré de correction ! Ainsi le Contrefacteur étouffe souvent un Chefd’œuvre, auquel il aurait fallut, pour devenir tel, trois, quatre, cinq éditions attentivement revues par l’Auteur ! C’est un sacrilège, un crime de lèse-Patrie ! »

Restif de La Bretonne, Fini d’imprimer le 9 novembre 1788.


Avertissement final, menace envers les contrefacteurs.
Restif de La Bretonne ose tout !
Imprimeur-typographe éditeur de ses textes,
il est le seul maître à bord, ce qui en fait bien souvent un chien fou difficile à suivre.



(*) l’orthographe et la ponctuation, ainsi que l’écriture excentrique de quelques mots volontairement accolés par l’auteur, ont été ici presque toujours respectés pour vous montrer toute l’étendue du bizarre-personnage "Restif de La Bretonne" : compositeur-typographe-imprimeur de la plupart de ses ouvrages.

Quelques pistes de lectures concernant Restif de La Bretonne et son œuvre :

- La société Restif de La Bretonne (un des sites de référence).
- Restif de La Bretonne et l'Yonne (Biographie).
- Quelques éditions précieuses de Restif de La Bretonne.

Bonne soirée,
Bertrand

dimanche 8 novembre 2009

Le Textor interroge les Sages du Bibliomane moderne : ex libris et provenance.


Je fais appel aux sages du Bibliomane moderne pour une recherche concernant un ex libris et des armes.


La première recherche concerne des armes sur les plats d'un in folio à la Duseuil reliure recouvrant les satyres de Aule Perse, année 1551. Je joins le dernier feuillet, dont les mentions manuscrites peuvent peut-être aider.


Autre sujet, et autre in folio, l'Hyginus, un livre d'astronomie que je présenterais peut-être un jour dans un article sur les sphères, mais qui pour l'heure m'intéresse pour son grand ex-libris muet. Les exlibriomaniaques pourront-ils nous en dire plus ? Je joins aussi la page de titre car il y a un cachet de bibliothèque qui a peut-être un rapport avec le précédent.



Merci d'avance à toutes et à tous,
Le Textor

Elégies d’Automne, les poèmes Latins de Joachim du Bellay.


En attendant l’incontournable salon du livre ancien de Redon, 23e du nom, l’évènement bibliomaniaque du Grand Ouest, le mois de novembre est l’occasion de faire les derniers vide-greniers et de glaner quelques opuscules sous les feuilles mortes, pour compléter ses rayons. Ma dernière trouvaille ? Un petit ouvrage recouvert d’un curieux vélin, intitulé l’Andini Poematum Libri Quatuor(1), d’un certain Bellaii, injustement oublié (pas le poète, mais l’ouvrage qui ne fut jamais réimprimé).

Premier recueil poétique en langue latine publié par Joachim du Bellay, les Poemata paraissent en 1558 à Paris, chez Frédéric Morel. La plupart des pièces qui constituent ce recueil ont été rédigées entre 1553 et 1557, lors du séjour romain de du Bellay. Ces quatre années furent importantes pour l’œuvre du poète puisqu’il en tira une double source d’inspiration, la description des antiquités de Rome, et l’éloignement de sa patrie, que l’on retrouve déclinées dans les poésies françaises (Les Antiquitez de Rome, les Regretz et les Divers Jeux rustiques) toutes publiées en 1558, chez le même éditeur.





Les Poemata comprennent 162 pièces inédites divisées en quatre parties : Elegiae, Epigrammata, Amores et Tumuli.

Trahison ! Me direz-vous. Comment l’auteur de « Défense et illustration de la langue françoise » a–t-il pu se déjuger au point de produire des vers latins, alors qu’il avait critiqué neuf ans plus tôt ces poètes néo-latins, pâles imitateurs de Cicéron ? Scandale !

Ce paradoxe n’est qu’apparent. La Défense opposait déjà l’imitation servile et improductive des anciens à l’imitation inspirée et créatrice des poètes de l’antiquité. Son séjour a Rome lui ayant permis de côtoyer des poètes néo-latins italiens, tels Janus Vitali ou Lelio Capilupi qui furent ses amis, c’est tout naturellement et par osmose que le recueil des Poemata est rédigé en latin, né de la pratique de formes poétiques latines que le poète n’avait jusqu’alors pas expérimentées, qui entraine en retour la production d’une poésie dont la richesse et la variété n’ont pas d’équivalent dans les recueils en langue française de la même période.

Le choix de la langue est inséparable de l’écriture de l’exil (Comme pour Milan Kundera). Dans l’élégie I, du Bellay justifie ce retour au latin, comme il le fera aussi dans le poème X des Regretz :

Ce n'est le fleuve tusque au superbe rivage,
Ce n'est l'air des Latins, ni le mont Palatin,
Qui ores, mon Ronsard, me fait parler latin,
Changeant à l'étranger mon naturel langage.

C'est l'ennui de me voir trois ans et davantage,
Ainsi qu'un Prométhée, cloué sur l'Aventin,
Où l'espoir misérable et mon cruel destin,
Non le joug amoureux, me détient en servage.



La raison de ce choix doit donc être recherchée dans la situation de du Bellay, exilé loin de sa patrie et pas heureux comme Ulysse.

Mais il y a une autre raison : l’expression latine lui permet de trouver des accents ovidiens. Comme lui, Ovide a passé la première partie de sa vie à célébrer l’amour (L’Art d ‘Aimer, etc.) avant d’être exilé de Rome par Auguste. De l’exil naît la série de poèmes élégiaques recueillie dans Tristesse, écrite en sarmate, langue de l’exil.

Plusieurs élégies des Poemata sont des références appuyées à Ovide, comme le poème Patria Desiderium (le Regret de la Patrie) Felix, qui mores multorum vidit, et urbes, sedibus et potuit consenuisse suis.

La forme élégiaque latine est adaptée à l’expression de sentiments paradoxaux. Nous savons que l’élégie permet de signifier un déséquilibre puisqu’elle est composées de distiques formés d’un hexamètre dactylique (à 6 pieds) et d’un pentamètre ( à 5 pieds) alternant des passages sombres, marqués par le mal du pays et de passages célébrants la terre d’accueil italienne…. Entre désir et regret.


Le recueil contient bien d’autres poèmes qui sont des plus variés. On trouve, dans une épigramme à son ami Gordes (f. 24), l’évocation de son âge et de sa vieillesse anticipée : 35 ans, qui ne serait pas historiquement exact mais donnée pour la rime. Dans deux autres épigrammes, du Bellay implore Ronsard d’écrire des poèmes épiques plutôt que de la poésie d’amour. Ce qui n’empêche pas du Bellay de donner dans la section suivante de brûlants poèmes amoureux, inspirés, dit-on, par une jeune femme romaine prénommée Faustina (Qui fut peut-être une courtisane).




Voilà, c’est tout pour aujourd’hui, à bientôt !
Textor

(1) Poemata - . In-4 de 62 f. – 16 cahiers signés A-P4, Q2 ; caractères italiques, marque de Morel au titre. Vélin ancien à recouvrement orné de fers et roulettes dorés passant par le dos lisse. Reliure moderne exécutée dans un parchemin hollandais du XVIIe siècle, orné d’un large fleuron central et d’écoinçons dorés, placé à l’horizontale. Index aureliensis, n° 156.404 – Tchemerzine, III, 51c – Dumoulin, n° 18 – Cioranesco, 8343 – J.-P. Barbier, III, n° 16

samedi 7 novembre 2009

Une belle page d'ex libris !


Voici une belle page d'ex libris ! Trois ex libris ont été successivement collés dans cet exemplaire d'un classique de la littérature gaillarde italienne du XIVe siècle (réédition Liseux de 1879 - Tirage de tête à 25 ex. sur papier de Chine).


Si le premier ex libris, celui de la librairie Auguste Blaizot, Paris, indique que l'exemplaire est passé par leurs murs, si le troisième ex libris or poussé sur cuir bleu (bibliothèque Georges Wendling), indique un séjour plus ou moins prolongé dans cette prestigieuse bibliothèque de bibliophile habitué aux plus belles éditions et aux plus belles reliures, que dire de l'ex libris au centre des plats qui arbore la devise "cum libris semper et ubique jucunda societas" et un chiffre aux trois lettres A, C et C entrelacées ? Sur les six volumes que compte la série, seule cet ex libris est collé dans tous les volumes, ce qui semblerait indiquer (et par son emplacement aussi, au centre du contreplat), qu'il s'agit ici du premier propriétaire de l'ouvrage, peut-être celui-là même qui a commandité la belle reliure signée en maroquin de David (réalisée vers 1880).

Le diable me prendrait si je voulais à mon tour coller mon ex libris au premier volume, à côté de ces célébrités bibliophiles ! Il n'y a plus assez de place ! Damned !! je vais devoir m'en séparer rapidement faute de pouvoir imprimer ma marque !

Si un bibliophile exlibrisophile bien documenté peu nous en dire plus sur cet ex libris (fin XIXe s.) à la devise latine, grand merci à lui !

Peut-on envisager de retracer le parcours de ces petits volumes sur un peu plus d'un siècle ? C'est ce que je vais m'attacher à faire... Quelques kilogrammes de catalogues Blaizot à labourer, retrouver les catalogues de la vente Georges Wendling, retrouver ce mystérieux "cum libris semper et ubique jucunda societas"

Bon samedi,
Bertrand

vendredi 6 novembre 2009

Encore des histoires de bibliothèques tournantes !


C'est l'ami Yves, fidèle lecteur du Bibliomane moderne, qui ce soir vous offre un billet au contenu tout en images, et quelles images ! Merci pour la qualité de ces reproductions fidèles qui nous permettent de comprendre à quel point, vers 1880, les bibliophiles avaient déjà de sérieux problèmes de rangement pour leurs livres... Voici une série de jolis modèles de bibliothèques tournantes de la marque Terquem déjà citée.


Cliquez sur les images pour les agrandir.












Bonne soirée,
Bertrand

jeudi 5 novembre 2009

Petite recherche entre amis. Ex libris E. Dollfus ?


Qui saura me dire à qui appartenait cet ex libris ?

A celui ou celle qui me répondra E. Dollfus je dirai merci tout de même... mais ce que je cherche à savoir, c'est qui pouvait bien être cet E. Dollfus dont l'ex libris (87 x 68 mm) est imprimé en héliogravure en sépia, dans le genre des illustrations des Artaud. Ce qui me laisse penser que cet ex libris est très probablement des années 1930-1940 ?


Au plaisir de vous lire,
Bertrand

Joseph Gamba, petit histoire par l’image d’un marchand libraire italien dans les premières années du XIXe siècle.




Voici comment, simplement à partir d’une petite étiquette imprimée et collée au contreplat d’un vieux livre du XVIIe siècle, on peut en savoir un peu plus sur un marchand libraire italien de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle.

Il s’appelle Joseph Gamba. Autant dire tout de suite que je ne sais rien de lui ou presque, de son lieu et de sa date de naissance, de sa mort. On peut simplement dire qu’il exerça un commerce de librairie, semble-t-il florissant entre la France et l’Italie, depuis Livourne pendant un temps, et également depuis Turin, sans savoir quelle ville il occupa en premier. Il fut associé à de nombreuses éditions dans les années 1800 à 1830 environ. Il n’était pas imprimeur, seulement marchand libraire.

Joseph Gamba édite ou diffuse pour d'autres les ouvrages suivants (entre autres) :

- Recueil de 163 des principaux plans des ports et rades de la Méditerranée dans lequel on a ajouté 40 planches de Jean Joseph Allezard sur des ports de la partie orientale de la Méditerranée. Frontispice gravé par Aliprandi, en couleur représentant des pavillons maritimes, 163 pp. de plans gravés (dont une carte dépliante d'Odessa à la fin) et 2 pp. d'index. Livorno, Joseph Gamba, 1817, in-4. J’en trouve une autre édition avec la même adresse mais à la date de 1833.

- Des rapports physiques et du moral de l’homme par Cabanis, seconde édition, An XIII (1805), de l’imprimerie de Crapelet à Paris et chez Crapart, et se trouve à Livourne chez Joseph Gamba.

- A collection of several stories moral tales, and reflections taken from the best English authors for the use of those who learn the English tongue. Leghorn, printed for Joseph Gamba, bookseller 1816.

- Traité théorique et pratique sur la culture des grains suivi de l’art de faire le pain etc., par Parmentier, Paris Delalain, de l’imprimerie de Marchant, et se trouve à Livourne chez Joseph Gamba. An X – 1802.

J’ai trouvé trace d’un « second catalogue » de plusieurs livres qui se trouvent chez le libraire Joseph Gamba [Torino : dalla Stamperia di Giacomo Fea, 1791] 128, 56 p. ; 8o (19 cm) - édition bilingue italien-français (un exemplaire est conservé à la Bibliothèque nationale du Portugal sous la cote B. 2336 P. Fundo Geral Monografias). Ce second catalogue publié en 1791 peut le faire naître vers 1771 (si l'on suppose que l'âge de 20 ans est raisonnable pour être libraire et publier son deuxième catalogue...) ou vers 1751 (si l'on suppose qu'il publie son deuxième catalogue vers l'âge de 40 ans... autre supposition raisonnable...). Il est peu probable qu'il soit né avant 1750 (ou alors peu d'années avant).

Voici un libraire implanté à Livourne au moins depuis 1790-1791 date à laquelle il publie un second catalogue de son fond. Il est toujours actif en 1833 (il aurait alors entre 60 et 80 ans environ).

D’où venait-il ? Quand est-il né ? Quand et où est-il mort ? Autant de mystères que je n’ai pas réussi à résoudre.

D’après la petite étiquette que j’ai trouvé dans un exemplaire du premier volume des Lettres du cardinal d’Ossat, édition in-4 de Paris, Jean Boudot, 1698 (2 vol.), il apparait qu’il était alors à Turin et vendait tout aussi bien du livre d’occasion ou qu’il pouvait être associé à quelque éditeur français, italien ou autre, dans le débit d’éditions modernes (voir le texte de l'étiquette reproduit ci-dessous).


On aimerait en savoir plus sur ce libraire d’envergure internationale mais pour ce faire il faudrait avoir accès aux archives, notamment à ceux de la ville de Livourne et à celle de Turin, en Italie.

Si vous savez des choses que j’ignore … n’hésitez pas à les partager avec nous.

Bonne journée,
Bertrand

mercredi 4 novembre 2009

Emile Terquem, fabriquant de bibliothèques tournantes pour bibliophiles (fin XIXe s.)


Chose promise...

Voici en quelques clichés un peu improvisés et d'un amateurisme tout à fait ordinaire, la petite bibliothèque tournante que je possède. Elle mesure environ 27 x 27 cm et est montée sur un pied central trilobé, le tout en bois exotique d'acajou de teinte brun-rouge. Ce modèle, vraisemblablement des modèles dits de luxe d'après ce que j'ai pu trouver, présente des filets de laiton incrustés dans le bois, aussi bien sur les montants verticaux que sur le dessus du plateau. De même les bordures des deux plateaux sont entourées de baguettes de laiton demi-cylindriques. Le tout est en parfait état. Ah, j'oubliais, la marque de la maison Emile Terquem se trouve sous le pied tournant, sous la forme d'une petite plaque de métal blanc rivetée sur le bois (voir photo ci-dessous).








Ce petit modèle est idéal pour présenter ou avoir sous la main de petits volumes allant du in-12 au in-8. Chaque logement, il y en a quatre identiques (un pour chaque face), peut loger environ 4 à 5 volumes d'épaisseur moyenne, soit un total de 15 à 20 volumes au total. C'est peu, mais sur un coin de bureau, c'est du meilleur effet (évidemment, si vous avez un château fort autour de vous, évitez ce petit gadget ridicule et penchez plutôt pour une version plus imposante à étages multiples et haute de plus d'un mètre).

PS : si vous en possédez un autre modèle, n'hésitez surtout pas à m'envoyer des photographies que je publierai avec plaisir. La bibliophilie c'est aussi ça !

PS2 : un seul défaut visible à l'usage. Il faut veiller à ce que les quatre faces de la bibliothèque soient chargées équitablement en nombre de volumes et en poids, sinon la bibliothèque penche... (un peu... mais c'est risqué tout de même).

Bonne soirée,
Bertrand

Vient de tomber sur nos téléscripteurs : « La collection du livre (XVe-XIXe siècles) »


Nouvelle rubrique : "vient de tomber sur nos téléscripteurs".


Chaque fois qu'un article ou une information, en rapport avec la bibliophilie ou l'histoire du livre, me tombera entre les yeux j'essaierai de la partager avec vous, c'est le cas ce matin avec cette Google News :

Yann Sordet, « La collection du livre (xve-xixe siècles) », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 140 | 2009, [En ligne], mis en ligne le 02 novembre 2009. URL : http://ashp.revues.org/index747.html Consulté le 04 novembre 2009.

Auteur : M. Yann Sordet. Chargé de conférences, École pratique des hautes études — Section des sciences historiques et philologiques. Tous droits réservés : EPHE

Bonne lecture,
Bertrand

mardi 3 novembre 2009

Les ustensiles esthétiques du bibliophile : la bibliothèque tournante Terquem (fin XIXe).


Chers amis,

voici un de ces ustensiles qui font que le bibliophile est accompli ! (ou ne l'est pas).

Étalé de tout son long dans un canapé en cuir de vachette un peu rappé, le bibliophile-bibliomane jette un regard vers sa bibliothèque tournante en bois précieux. Bel objet ! Pratique ! Esthétique !

Cette bibliothèque remplie de petits volumes dorés sur tranche et recouverts des plus beaux maroquins brillants, en tournant sur elle-même, provoque comme un vertige de bonheur au bibliomane qui la possède. Mais le bibliophile y a droit aussi ! Et le bibliotaphe peut y enfouir les petits volumes les plus secrètement indévoilés aux yeux des visiteurs par trop curieux.

Restons-en là et lisons plutôt la belle notice promotionnelle concernant ces merveilleuses bibliothèques tournantes de la marque Terquem. Cette notice ce trouve dans le volume édité à l'occasion de l'Exposition du Cercle de la Librairie en 1881. Lisez plutôt.


Cliquez sur la photographie pour lire la notice.


PS : ces bibliothèques, de toutes tailles, sont aujourd'hui assez difficile à dénicher. J'en possède une de toute petite taille en acajou, avec l'étiquette de la firme Terquem apposée en dessous sur place d'acier. J'en possède un modèle plus grand, à deux niveaux, en bois moins noble (peut-être du chêne ou du hêtre ??), de facture plus grossière, qui n'est pas une production de la firme Terquem, mais qui fait tout de même mon bonheur. Je suis toujours à l'affût pour trouver ce genre de bibliothèque... mais je n'en vois guère sur le marché. Et vous ? En possédez-vous ? Terquem ?

Bonne nuit,
Bertrand

Pascal M., lecteur du Bibliomane moderne nous envoie cette autre publicité pour d'autres modèles de bibliothèques tournantes. Par ailleurs il se demande s'il existe encore des fabricants de ce genre de bibliothèques ? Si vous en connaissez...

Catalogue Manufrance 1914

Quelques chiffres sur la fréquentation du Bibliomane moderne en octobre 2009.


Voici les chiffres de la fréquentation du Bibliomane moderne pour le mois d'octobre 2009 et son évolution sur les derniers mois.

Le mois de septembre 2009 avait été le meilleur mois en terme de fréquentation depuis la création du Bibliomane moderne en septembre 2009, avec 4.565 visites enregistrées pour 8.764 pages vues.

Le mois d'octobre pulvérise ce dernier record avec 5.957 visites (+ 31% par rapport à septembre) pour 11.219 pages vues (+ 28% par rapport à septembre).

Encore une fois merci à toutes et à tous, le Bibliomane moderne vous doit son succès. Il le doit également aux intervenants de qualité tels que Textor, Raphaël, Denis, Xavier, le Vicomte Kouyakov, Pierre, Vincent P., Jean-Marc, qui nous proposent des billets toujours renouvelés et d'un intérêt que visiblement les lecteurs fidèles jugent bien.


Merci à toutes et à tous,
à bientôt pour de nouvelles aventures.

Bonne journée,
Bertrand

jeudi 29 octobre 2009

Curiosa et curiosités d'Asie...




Ce soir, j'avais plusieurs options possibles. La première, ne rien publier, option la plus sage à vrai dire puisque je dois m'absenter jusqu'à lundi. La deuxième option possible aurait été de vous livrer un bon vieux copier-coller d'un vieil article du Bibliomane moderne (sans vous le dire... c'est plus drôle...), mais l'actualité en matière de copier-coller a été suffisamment chargée pour aujourd'hui. Enfin, vous livrer un de ces billets ahurissants dont le Bibliomane moderne a désormais le secret. Jouer la carte du scandale, esbroufer à tout va, vous en donner pour votre argent. J'ai choisis cette troisième et dernière option.


Si vous avez l'âge légal, cliquez sur les images pour profiter pleinement du spectacle,
sinon, allez vous coucher !



J'ai acheté il y a quelque temps déjà de petits livres qui n'en sont pas. Il s'agit d'une grande feuille repliée en accordéon qui mesure dépliée entre 30 et 50 centimètres, le tout replié recouvert de plats cartonnés et toilés. J'en ai acheté un par curiosité, puis deux, puis trois, puis quatre...


Je dois bien avouer que je n'y connais rien du tout à l'art pictural asiatique et que ces petits "livrets" érotiques me sont totalement étrangers. Loin de la culture du livre érotique occidental traditionnel, je suis bien incapable de vous dire si ces petits livrets (ils mesurent entre 10 et 12 cm de hauteur) sont anciens ou tout à fait moderne. Pour être plus précis quant à la fabrication, sur les quatre exemplaires que je possède, aucun n'est vraiment identique aux autres, pourtant les scènes représentées sont parfois très proches et seul un détail diffère. Dans un premier temps, je dirais que ce sont des dessins à la plume ou au pinceau fin, mis en couleurs à la main. Mais y-a-t-il de l'imprimé là-dessous ? Aucune idée. Même en y regardant de près je n'ai aucune certitude. Le papier est différent à chaque fois et ne ressemble pas à nos papiers ni à du papier du Japon que l'on peut rencontrer en bibliophilie occidentale. Le papier est tramé (comme pour nos papiers vergés) mais ne ressemble pas à nos papiers de Hollande. Enfin, deux seulement sur les quatre présentent des signes d'écriture asiatique. Mais de quel pays ? Chine ? Japon ? Je l'ignore complètement. Bibliophilie ou pas ?


Voilà, sans doute ces petits livrets bien explicites (désolé pour les octogénaires sous pacemaker...), ne sont-ils rien de bien important ? Mais je m'interroge sur l'époque à laquelle ils ont pu être faits. De quelle origine sont-ils ? Ont-ils une histoire ? Une tradition ? Ils sont en tous les cas des petits ustensiles fort précieux pour les personnes atteintes de trou de mémoire compulsif en ce qui concerne les techniques de l'amour ... Ces petits livrets ont le grand chic de tenir très peu de place dans la table de nuit à côté de la bouteille de sirop contre la toux.


Je m'adresse tout particulièrement aux amis d'Asie qui nous suivent et qui pourront sans aucun doute nous en dire plus.

Bonne fin de semaine et à lundi,
Bertrand

PS : Avouez que rester là-dessus pendant quatre jours il y a pire comme supplice bibliophilique non ?

mercredi 28 octobre 2009

Des histoires à vous démonter un bibliophile ! Louise Labé, Molière, Corneille et les autres...




On connaissait les rumeurs sur l'affaire Corneille-Molière... Molière n'aurait été qu'un acteur, un excellent acteur certes, mais de toute évidence pour les uns incapable d'avoir écrit de tels chefs d'œuvre pour le théâtre comique français ! Corneille aurait écrit presque toute l'œuvre de Molière ! Pour les autres, tout ceci n'est qu'une farce, une facétie d'universitaires en mal notoriété. Molière est un génie ! Pour plus de détails sur cette passionnante chasse aux auteurs, visitez l'excellent site qui abrite le coeur de la polémique : Affaire Corneille-Molière.

Mais voilà que ce soir, à l'aube d'une nouvelle fiche descriptive pour mon catalogue, je me suis intéressé à la belle cordière, c'est à dire à la dame Louise ou Louis Labé. Femme de lettres lyonnaise de la première moitié du XVIe siècle, bien connue grâce aux manuels scolaires pour littérateurs en herbe mais finalement assez peu connues des bibliophiles lambda.

Je me sers d'une partie de l'article Wikipedia pour la suite :

Imposture poétique ou non?

"On ne connaît que très peu d'éléments de sa vie. Ceux que l'on peut lire sont parfois le fruit de l'imagination des critiques à partir de ses écrits : Louise Labé chevalier, Louise Labé lesbienne, Louise Labé prostituée, etc. Certains spécialistes du XVIe siècle avancent une thèse audacieuse : Louise Labé ne serait qu'une fiction élaborée par un groupe de poètes autour de Maurice Scève. (le nom de Louise Labé viendrait du surnom d'une prostituée lyonnaise "La Belle Louise") L'ouvrage de l'universitaire Mireille Huchon cité dans la bibliographie développe cette hypothèse. Daniel Martin a cherché à refuter cette hypothèse dans son article « Louise Labé est-elle une créature de papier ? ». Alors que M. Huchon affirme que, dans le portrait de Pierre Woeiriot, la présence d'une petite Méduse assimile Louise Labé à la créature mythologique (ce qui ne va pas de soi), on ne saurait en déduire que la décrire ainsi est « dévalorisant, à coup sûr ». « Le mythe de Méduse, prototype de la cruauté féminine, est souvent utilisé par les poètes pétrarquistes [...] depuis Pétrarque. Ronsard cherche-t-il à dévaloriser Cassandre dans les sonnets 8 et 31 des Amours ? » (p. 10) Daniel Martin conteste que le retrait de Jacques Peletier des Escriz dénonce une supercherie. Il fait remarquer (p. 27) qu'il « collaborait avec Jean de Tournes : il était aux premières loges pour avoir connaissance d'un projet aussi hardi de mystification ! Comment aurait-il pu ignorer une supercherie dont on nous dit par ailleurs que tout le monde en était informé ? » Il fait en outre remarquer que, dans ses Opuscules, il publie un texte à la louange de Louise Labé. On trouvera dans cet article d'autres arguments (Les témoignages de Rubys et de Paradin ; le rôle de Maurice Scève). Mais il faut reconnaître qu'aucun des arguments avancés n'emporte une conviction absolue. La thèse de Mireille Huchon en faveur de l'inexistence de Louise Labé a reçu l'approbation de Marc Fumaroli. Que la question de l'existence du poète soit seulement posée est un signe non douteux de la fascination qu'exerce encore aujourd'hui la figure abstraite et féminine (mais comment savoir ?) de Louise Labé. Les uns croient tenir le fil de sa biographie, les autres la veulent toute idéale."

J'aime bien savoir où en sont les recherches concernant ces petits "problèmes" de l'histoire littéraire. Imaginez une Louise Labé fictive ! Tous les collectionneurs d'éditions de poésies du XVIe siècle s'en arracheraient la perruque ! Enfin, pour tout vous dire, je n'ai pas encore tout lu sur cette histoire, mais je m'y mets de suite...

Et vous qu'en savez-vous ? Y-a-t-il une actualité universitaire brûlante sur le sujet ?

Connaissez-vous d'autres auteurs dont les mérites ont été mis en doute, voire leur existence même ?

Je pense que ce que vous savez sur ce sujet intéressera tout le monde ici. Osez vous exprimez !

Bonne nuit,
Bertrand ... qui part rêver au vrai visage que pouvait avoir la belle cordière ...

lundi 26 octobre 2009

Votre plus belle chasse bibliophilique ?



Lithographie originale coloriée et gommée. 1843
Honoré Daumier.
Tirage sur blanc. Collection privée.



Inspiré par le superbe article de notre ami bibliophile dauphinois Jean-Marc qui nous donne à lire aujourd'hui un très beau billet à propos de ces dernières acquisitions, ainsi que par la belle acquisition récente du Textor dont les mystères de la quête sont sans aucun doute non moins merveilleux que l'objet de la quête lui-même, me vient l'idée de vous poser la question (car je me suis posé la question moi-même en lisant ces billets) :

Quelle a été votre plus belle chasse ?

Bibliophiles, libraires, Bibliophiles-libraires ou Libraires-Bibliophiles, amoureux des beaux livres de tous poils, novices ou bien experts, amateurs de livres grandioses ou de simples petites bluettes, racontez au Bibliomane moderne votre plus beau gibier et vos techniques de chasse (affût, bois, plaine, aux chiens courants, chasse à courre, gibier d'eau, etc.)

Tribune libre ouverte !


Lithographie originale en noir. Vers 1840.
Charles Vernier.
Épreuve d'essai avant la lettre, légendée à la plume : "Première leçon de chasse."
Tirage sur blanc. Collection privée.



Bonne semaine,
Bertrand

dimanche 25 octobre 2009

Ulrich Zell et les débuts de l’imprimerie à Cologne.


Si vous m’autorisez une blague facile, je dirais que l’histoire des débuts de l’imprimerie a déjà fait couler beaucoup d’encre et il est naturel que le Bibliomane Moderne y contribue !

Faute d’avoir sur mes rayons un Gutenberg sur vélin, je vous présente aujourd’hui la production de l’un de ses disciples directs : Ulrich Zell, proto-imprimeur de Cologne, à propos d’un petit in quarto, le Summa confessionum d’Antoninus Florentinus.(1)

Saint Antonin de Florence (Antonino Pierozzi de Forciglioni) était un dominicain, archevêque de Florence qui écrivit plusieurs ouvrages à caractère religieux qui furent des best-sellers au XVème siècle. Il est mort en 1459, soit 10 ans avant la date probable de cet exemplaire. Il s’agit d’un confessionnal, c'est-à-dire d’un livre qui s’adressait tant aux confesseurs qu'aux pénitents et qui énumérait les cas d'excommunication, les péchés, les vertus, etc…L'auteur y traite notamment des questions spécifiques à poser aux différents membres de la société de l'époque: chevaliers, juges, avocats, écoliers, médecins, pharmaciens, bouchers, etc.. La dernière partie indique comment déterminer la pénitence, les formules d'absolution.

Fig 1 Le folio 1 débute, sans titre, par une table de rubriques


Fig 2 le prologue de l’ouvrage


Fig 3 La table


L’invention de l’imprimerie est revendiquée par les Hollandais sur la base de preuves assez convaincantes qui permettent de conclure que des livres imprimés sur vélin et sur papier étaient vendus dans les Flandres en 1445-46, c'est-à-dire à une date où les ateliers de Mayence n'avaient encore rien produit. Cette thèse est étayée par Ulrich Zell lui-même dans la Chronique de Cologne qu’il publia en 1499.

L'auteur anonyme de cette chronique dit expressément, en se réclamant de l'autorité d'Ulric Zell, que Gutenberg fut précédé par des premiers essais d'imprimerie tentés en Hollande :

« Quoique l'art, tel qu'on le pratique actuellement, ait été trouvé à Mayence, cependant la première idée vient de la Hollande et des Donats qu'on imprimait dans ce pays auparavant. De ces Donats date donc le commencement de cet art. »

Ulrich est considéré comme un témoin fiable des premiers pas de l’imprimerie, car il est très probable qu’il dut travailler avec Fust et Schoeffer.

On sait que Gutenberg, génial touche à tout acariâtre, a perfectionné la technique de l’impression avec des caractères mobiles, en association avec le financier Fust. Le monde n’était pas prêt à recevoir la nouveauté, la Bible à 42 lignes se vendit mal et les associés se firent de longs procès. Sur quoi, Fust, devenu possesseur du matériel de Gutenberg, l'avait fait porter dans sa maison de la rue des Cordonniers. Il s'adjoignit bientôt Pierre Schoeffer pour diriger les travaux. Schoeffer continua de perfectionner le nouvel art et de développer des astuces telles que l'interligne, l’impression en couleur des rubriques et des capitales, l’emploi des notes marginales, etc. Quelques apprentis furent mis dans la confidence – le procédé était encore secret - dont très probablement le jeune Ulrich Zell de Hanau.

1459. impression du Rationale divinorum officiorum de G. Durand

1460. impression des Constitutiones de Clément V

Je cite ces 2 impressions car elles donnèrent leur nom à des types caractéristiques de Schoeffer, les durandus et les cléments que l’on retrouve copiés par Ulrich Zell dans ses propres éditions. C’est cette similitude entre le style des caractères de Schoeffer et de Zell qui fait dire que le second travailla dans l’atelier de Fust et Schoeffer et en adopta les astuces typographiques.

Jusqu’alors confiné à Mayence, un évènement allait précipiter la diffusion du procédé : le sac de la ville, dans la nuit du 28 octobre 1462, par les troupes de l’archevêque Adolphe de Nassau, ce qui obligea les imprimeurs à quitter la ville et à essaimer dans les centres intellectuels médiévaux qui avaient un grand besoin de livres.

C’est donc en 1463 que Ulrich Zell parvient à Cologne (Köln, Colonia Agrippina, patrie d’Agrippine) petite bourgade paisible et prospère sur les bords du Rhin, où il installa sa première presse. Cologne est la cinquième ville à connaître l’imprimerie après Mayence, Bamberg, Subiaco et Strasbourg. (2)

Il eut l'avantage de travailler pour le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, qui le chargea d'imprimer le Recueil des histoires de Troye, composé par son chapelain Raoul Lefebvre. Ce recueil, paru en 1466 ou au commencement de 1467, est le premier livre imprimé en français. A partir de 1470, Ulrich Zell a déjà des concurrents à Cologne, tel Arnold Ther Hoernen.

Fig 4


Fig 5


Ce qui est bien avec Ulrich Zell, c’est qu’il occupe encore les bibliophiles de tous poils 500 ans plus tard car il avait l’habitude de ne pas dater ses éditions et la détermination de la chronologie des parutions est un vrai casse-tête ! Ses plus anciennes impressions paraissent remonter à 1463 ou 1464. Son premier livre daté parut en 1466, c’est le Super psalmo quinquagesimo liber primus de Jean Chrysostome

Voyez plutôt : Il y a au moins 3 ou 4 éditions du Summa Confessional qui selon les bibliographes sont datables des années 1469-1470.

Je vous laisse chercher les différences en prenant 3 exemples d’une même page introduisant le sermon de Jean Chrysostome De Penitencia qui suit le Confessionnal. Remarquez les « d » tantôt gothiques tantôt déjà romains.


Fig 6 Exemplaire Goff 786 - Not after 29 aug 1468


Fig 7 Exemplaire Textor ; Goff 787– About 1470 selon Goff mais Not after 1469 selon BM.


Fig 8 Exemplaire Goff 788 – About 1470


Selon certaines sources (British Museum ?), notre exemplaire serait l’édition princeps de ce texte, (Comme dirait Bertrand, il n’y a pas de mal à trouver des éditions princeps dans les années 1460 !!...) mais cela semble démenti par Goff qui la date de 1470… Que disent les experts du Bibliomane moderne ?

Quoiqu’il en soit, il est certain que les premiers imprimeurs ont atteint un degré de perfection étonnant dès leurs premières productions. Admirez la netteté des types (sans parler de la beauté du papier…) On ne s’en lasse pas ! Le seul inconvénient est le nombre des contractions qui rend le latin difficile à lire. (Pour moi en tous cas).

Fig 9


Fig 10


Fig 11


Pour les amateurs de filigranes, je vous livre celui-ci, plusieurs fois répétés sur les différents cahiers. A vos Briquet !!

Fig 12 Filigrane


Bonne journée !
Textor


1) Coll [133] f.sur 143 – ouvrage non folioté et sans signature, 27 lignes par page. BMC, I, 182 (IA.2766) – Polain, 238 – Pellechet, I, 819 – Goff, A-787 – B.M., I, 183 – G.W., 2082

(2) Histoire chronologique de l’imprimerie
http://www.letterpress.ch/SPIP/article.php3?id_article=26

samedi 24 octobre 2009

Iconomanie bibliomaniaque ou représentation lithographique du colporteur-livreur de livres dans la première moitié du XIXe siècle.


Plaisir des yeux. Billet dédié aux six visiteurs téméraires, visiteurs réguliers du blog (puisqu'ils ont voté en tant que tel) qui ne sont ni bibliophiles, ni libraires ! Beau sport en effet que celui de nous suivre dans nos pérégrinations bibliomaniaques sans être quelque si peu que ce soit atteint du frisson bibliolâtre. Mais ils existent donc ! Et pour eux la République des Icono-Bibliognostes ouvre grandes les portes.

Découverte hasardeuse, cette jolie lithographie signée PRUCHE (Clément Pruche), montrant un colporteur de livres et deux autres personnages. La scène doit se passer dans les années 1830-1840.


Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

Caricature des années 1840, probablement parue dans le journal La Caricature ou le Charivari.
Lithographie signée dans la planche Pruche pour Clément Pruche.


On estime alors toutes les joies et les pénibilités du métier de colporteur...
Mais à vrai dire... est-ce bien un colporteur ou un simple livreur de volumes ??
Je m'intérroge, je dubite(*), je m'estonne...

Si par ailleurs quelqu'un dans l'assistance esbaudie peut nous expliquer toute la finesse de cette scène caricaturée, je suis preneur.

Bonne soirée,
Bertrand

(*) conjugaison au présent de l'indicatif du verbe dubiter. Peu usité. Déclinaison aimable et purement amateur et tout à fait personnelle de dubitatif, émettre des doutes, ... et pour ceux qui croiraient que j'invente... Cf. [GD : dubiter ; *FEW III, 170a : dubitare] "Douter" : Vous dittes vray mais je dubite Pour ce que je l'ay tant gardé (...) Car il y a XXX ans sans mentir Qu'il n'a oncques fait ung seul bien (OUDIN, St Genis M.S., c.1490, 75). Etonish nein comme dirait Cyclopède ? (allez ! moi sur ce, je file écouter et admirer Zaza la gouailleuse...)

vendredi 23 octobre 2009

Belle page ! Harmonies de la page de titre au XVIe siècle.


Pour répondre à la question de Martin en images, voici la page de titre de l'ouvrage évoqué récemment par l'article Saurez-vous retrouver à qui appartient cette marque de libraire ?


Vous ne trouvez pas que ces belles pages de titre du XVIe siècle ont quelque chose de divin ?! Cette admiration béate confine à la bibliofolie, j'en conviens, mais qu'importe puisque le malade est consentant...

Bonne journée,
Bertrand

On est si bien en compagnie de l'Octave ! Octave Uzanne chez lui.



Octave Uzanne à son bureau. Vue d'ensemble, vers 1890-1900.
Vizzavona François Antoine (1876-1961)
Droits RMN - (C) RMN / Daniel Arnaudet


C'est notre ami le Bibliophile Rhemus Peremptorius qui nous envoie ces photographies des intérieurs parisiens du maître Octave Uzanne. Ces photographies sont issues de la base Réunion des Musées Nationaux (Agence Photographique). Les photographies sont ici accessibles en petit format, ce site propose des tirages payants de bien meilleure qualité. La base documentaire est immense !

Octave Uzanne
semble âgé sur ces photos d'une quarantaine ou une petite cinquantaine d'années, ce qui daterait ces photographies des années 1890-1900. Est-ce le même appartement que je vous ai montré dans le billet d'avant hier ? La décoration est en tous les cas du même style. Japonisme à tous les étages ! Murs chargés de gravures et bibelots un peu partout. Beau parquet à chevrons qu'on imagine en plein chêne. Tapis et tentures.

Je vous laisse visiter les lieux.

Octave Uzanne à son bureau. Vue de détail, vers 1890-1900.
Vizzavona François Antoine (1876-1961)
Droits RMN - (C) RMN / Daniel Arnaudet



Octave Uzanne debut devant sa cheminée à côté de son bureau.
Vue de détail, vers 1890-1900.
Vizzavona François Antoine (1876-1961)
Droits RMN - (C) RMN / Daniel Arnaudet



Octave Uzanne a troqué la barbiche contre une moustache bien taillée. Signe des temps... nous ne devons pas être si éloignés du temps des Brigades du Tigre...

Un grand merci au Bibliophile Rhemus Peremptorius pour cette belle découverte.

Pour rappel, voici la liste des billets que le Bibliomane moderne a consacré à l'Octave depuis maintenant un peu plus d'un an :

- Une lettre autographe d'Octave Uzanne, l'ami des beaux livres.
- Le quémandeur de livre par Octave Uzanne.
- Carayon et Uzanne réunis sous le même toi par un bibliophile.
- La voix de son maître ou petite correspondance d'un bibliophile à son relieur.
- Des titres de livres par Octave Uzanne.
- Bibliophile et homme de lettres, Octave Uzanne n'est finalement qu'un homme comme les autres.
- Les Bibliophiles Contemporains.
- Considérations sur quelques livres de luxe. Bibliophilie rétrospective.
- Restons en bonne compagnie. Octave Uzanne et son Home.

D'autres billets, sur ou à propos d'Octave Uzanne, ont été publiés sous mon nom, sur d'autres supports électroniques.

Bonne journée,
Bertrand

jeudi 22 octobre 2009

Saurez-vous retrouver à qui appartient cette marque de libraire ?




Saurez-vous retrouver à qui appartient cette marque de libraire ? (*)

(*) J'ai supprimé la légende latine qui entourait cette marque pour que la recherche soit un peu moins facile.

Bonne journée,
Bertrand

Restons en bonne compagnie : Octave Uzanne et son Home (1892).


Je reste en compagnie d'Octave Uzanne pour une soirée encore !

Quelques pages plus loin dans le même deuxième tome de la revue l'Art et l'idée ... on trouve un autre article du maître dans lequel il nous explique par moult détails circonstanciés, comment avoir "un bel intérieur" ! Rien que cela. Ou comment avoir du goût chez soi !

Uzanne était un esthète à l'excès. On le sait maintenant. En plein période japomaniaque, bibelotage à gogo et objets empilés sur les rebords de cheminées, cadres accolés sur les murs tapissés, un lit recouvert d'un lourd velours, des pièces qu'on imagine froides, ... très froides. Uzanne nous explique ses goûts en matière d'arts décoratifs pour son Home idéal.

Uzanne avait un ego très développé, il ne s'en cachait pas. Son article (de quelques pages) est décoré de jolis bois gravés représentant quelques éléments de décor (vase, cheminée, coins de pièces, etc), et de deux très belles reproductions photographiques d'un intérieur d'appartement. La première intitulée "Porte de vestibule" (décorée de gravures, ferronneries et cuir du Japon) et la seconde "Angle d'une chambre à coucher" (lit décoré de cuir japonais).

J'imagine mal que ces deux photographies ne puissent être celles du propre appartement d'Octave Uzanne au 17 quai Voltaire à Paris.

Uzanne s'aimait trop et aimait trop se montrer dans ses livres (on le voit - comme Hitchcock apparait une fraction de seconde dans ses films - représenté en gravure dans de nombreuses vignettes de ses livres) pour qu'il n'ait pas saisi ici l'occasion de nous montrer son "Home".


Donc, jusqu'à ce qu'on me prouve le contraire - c'est évidemment ce que j'attends - je pense que les deux photographies ci-dessous sont celles d'une partie de l'intérieur de l'appartement d'Octave Uzanne sur le quai Voltaire, adresse qu'il occupa durant les années 1890.


Cliquez sur les photographies pour les agrandir.



On s'éloigne un peu de la bibliophilie pure mais c'est si bon... (pour moi en tous les cas).

Bonne nuit,
Bertrand

mardi 20 octobre 2009

Considérations sur quelques livres de luxe. Bibliophilie rétrospective.



Les grands boulevards peints par Gustave Caillebote (1848-1894). © Gustave Caillebote


Voici un petit texte que j'ai croisé par hasard, je vous le livre in extenso :

"Un libraire très voisin du boulevard, et qui pâtit douloureusement de l'indifférence des nouveaux bibliophiles à son égard, prétend, m'assure-t-on, que je sonne la cloche afin que les livres ne se vendent plus ; ce bibliopole, en mal d'éditions inécoulées, se trompe et je ne conçois pas des machinations aussi suicidatoires.

Il me semble, toutefois, et les amateurs artistes seront de mon avis, que la librairie de luxe doit être relévée de son abaissante routine, de son écoeurante monotonie, et qu'il est utile de sortir des eaux-fortes genre paroissien perpétrées par des prix de Rome, d'après de banaux illustrateurs, dont certains boutiquiers, éditeurs, tels que celui qui nous incrimine, ont vraiment trop saturé le public naïf, et de produire enfin des oeuvres originales en communion avec le goût moderne.


Or, comme l'édition de luxe à base d'eaux-fortes courantes ne réclame d'un publicateur ni science, ni recherche, ni art, tels de ces messieurs dépourvus de ces essentielles qualités sont navrés d'avoir à y renoncer et affirment que les bibliophiles sont ennemis des nouveautés. Réclamons-leur donc, de bon gré ou de force, des livres qui demandent de l'ingéniosité et des vertus de mise en page et d'essais de couleur, des estampes de peintres-graveurs ; réclamons-leur des combinaisons nouvelles inédites et montrant un goût d'art, et croyez bien que ces éditeurs en déroute s'évanouiront bien vite, désormais incapables et sans mission. C'est pour eux que nous sonnons la cloche d'alarme ; les temps sont révolus, ils sont enrichis dans une médiocre industrie ; qu'ils se retirent donc bedonnants et satisfaits sans charger davantage le marché de leur prétentieuse pacotille. Ils ont fait du négoce ; il ont récolté de l'argent : qu'ils quittent la place.

Désormais, espérons-le, on exigera davantage des publicateurs de livres de luxe, et que ce soit sur la rive droite ou la rive gauche de la Seine, un temps est proche où les non-valeurs n'auront plus cours.
Je sais bien que les imbéciles, les ignorants et les gens de mauvais goût seront toujours en majorité, mais je ne veux pas croire que la bibliophilie ne soit qu'une réduction de la société ; j'aimerais à y voir une élite, c'est pourquoi je lutterai sans cesse contre tous les camelots du temple."

Qui a bien pu écrire ces lignes à demi prophétiques et à demi pamphlétaires ?

A quelle époque ?

Dans quel livre ou quelle revue ?

De quel libraire "très voisin du boulevard" est-il question ici à votre avis ?

A vous de deviner(*). Essayez de vous fier à votre "nez" de bibliophile plutôt qu'à votre "Google books" préféré... même si vous ne trouvez pas la bonne réponse, c'est toujours plus amusant pour les lecteurs de lire vos hypothèses sur le sujet. Je donnerai bien évidemment la réponse à cette insoutenable énigme dans quelques heures.

Bonne soirée,
Bertrand

(*) Réponse à la devinette : Ce petit texte se trouve dans le deuxième tome de la revue intitulée "L'art et l'idée, revue contemporaine du dilettantisme littéraire et de la curiosité" publiée par Octave Uzanne. Juillet à décembre 1892. Revue de luxe publiée à Paris par l'Ancienne Maison Quantin, 7, rue Saint-Benoît. La Direction est assurée par Octave Uzanne, au 17, quai Voltaire (adresse personnelle d'Octave Uzanne à cette date). L'article en question se trouve aux pages 245-246. De quel libraire "voisin du boulevard" Uzanne parle-t-il en s'opposant à cette "écoeurante monotonie", cette "abaissante routine" ?? Sans certitude aucune, il apparait de manière assez évidente qu'il s'adresse ainsi aux éditeurs qui emploient essentiellement l'eau-forte comme illustration. Les candidats possibles sont alors les D. Jouaust, les Léon Conquet. Je penche personnellement pour la librairie de Léon Conquet. Pourquoi ? Tout simplement parce que la librairie Conquet était la librairie de la société des "Amis des livres" présidée par Eugène Paillet, société de Bibliophile directement en concurrence avec "les Bibliophiles Contemporains" présidée par Octave Uzanne. Animosités réciproques et querelles de clochés ! Uzanne, comme on l'a vu dans d'autres articles publiés sur le Bibliomane moderne, avait son ego haut perché ! Il est amusant de constater cependant qu'en 1892, année de publication de l'Art et l'idée, on trouve Octave Uzanne en tant que membre titulaire de la Société des Amis des Livres...

lundi 19 octobre 2009

Un très joli cartonnage romantique parlant ou Don Quichotte adapté pour la jeunesse (vers 1845).



Voici un petit volume intéressant. Pourquoi ?

Tout d'abord parce que j'ai plaisir à vous présenter un volume, qui, par définition fragile, a réussi à traverser plus d'un siècle et demi sans le moindre dommage. C'est toujours émouvant de voir ce spectacle pour les amateurs de reliures. Spectacle d'autant plus merveilleux quand on sait que ce volume était destiné aux mains peu délicates des enfants !


C'est d'un Don Quichotte pour les enfants dont il s'agit.

"Aventures de Don Quichotte de la Manche, par Michel Cervantès. Edition revue et corrigée par M. l'abbé Lejeune, chanoine, professeur à la faculté de théologie de Rouen. Illustrée de 20 grands dessins par MM. Célestin Nanteuil, Bouchot et Demoraine. Nouvelle édition et nouvelle traduction."

Volume édité à Paris chez P.-C. Lehuby, libraire-éditeur, 55 rue de Seine St-Germain. Ce volume mesure 22 x 14 cm. Il sort des presses de l'imprimerie Jeunet(*), rue St-Gilles, 108, à Abbeville, pour le texte et les bois gravés hors-texte ont été imprimés par E. Duverger.

Il est recouvert de sa reliure d'origine dite "reliure éditeur" décorée et parlante. La reliure est en percaline noire dite "anglaise", sorte de toile recouverte d'un apprêt brillant. Cette toile, estampée à froid à la plaque est également rehaussée en couleurs avant pressage. Le premier plat est décoré d'un encadrement à froid et d'une plaque dorée centrale avec médaillons en couleurs. On y retrouve quelques attributs spécifiques à Don Quichotte. Le dos est orné en long avec les deux personnages emblématiques, Don Quichotte et Sancho Pança en armures. On lit au bas du dos "LEHUBY ED. PARIS". Le deuxième plat est orné d'un seul fer doré, placé au centre, représentant les deux protagonistes.


Il s'agit d'une édition de Don Quichotte destinée à la jeunesse. Que pouvait attendre Don Quichotte des remaniements d'un chanoine ? "Il y avait à la fois à retrancher quelques épisodes qui affaiblissent singulièrement l'intérêt de la narration, et à faire disparaitre certaines peintures qui n'étaient pas sans danger pour de jeunes imaginations. (...) Quant aux suppressions qui ont été faites, il faut en savoir gré à l'éditeur ; elles sont dans l'intérêt de la saine morale comme dans celui du goût."

Cet ouvrage a été publié sans date au bas du titre mais les différentes notices que nous avons pu consulter donne généralement soit la date de 1845, soit celle de 1850. Ce bon chanoine Lejeune a donné vers la même époque et chez le même éditeur une édition illustrée et revue des Voyages de Gulliver.

Curieusement on ne trouve pas de trace d'étiquette de prix dans ce volume. Vraisemblablement pas ou très peu manipulé, j'en viens même a douter qu'il ait jamais été entre les mains de bambins-bibliophiles ... ou très bibliophiles alors.

La maison Lehuby était un spécialiste du livre pour la jeunesse. On la trouve déjà vers 1837 dénommée "Librairie de l'enfance et de la jeunsesse". On sait que P.-C. Lehuby était le successeur de Pierre Blanchard, libraire au 53 de la rue de Seine à Paris (1845). Vous retrouverez un exemple de cartonnage papier produit par cette maison parisienne dans un précédent article du Bibliomane moderne consacré aux cartonnages papier romantiques à médaillon lithographié. M. Lehuby avait la mauvaise habitude de ne pas dater ses éditions, ce qui ne facilite pas les choses pour bien faire l'historique de la Maison. Il reste à faire me semble-t-il.

Encore un petit bibelot pour romanticophile-bibliolâtre... évidemment, ça ne vaut pas tripette comme dirait Textor, ça ne vaut pas une princeps donnée par Ulrich Zell... mais bon, il faut s'émerveiller de toutes les belles choses, petites et grandes, même si toutes ne sont pas sur la même étagère, au même niveau. Je m'émerveille de tout ! Et mon petit doigt me dit qu'on ne va pas tarder de parler d'Ulrich Zell ici-même ...

Bonne journée,
Bertrand

(*) "L'imprimerie Jeunet, par exemple , qui s'occupe plus particulièrement de ce genre de travaux, fait sortir de ses presses, mises en mouvement par la vapeur, des milliers de volumes annuellement, pour des éditeurs Suisses seulement, indépendamment de ceux qu'elle livre aux éditeurs Parisiens, de ses occupations courantes de ville et d'un journal quotidien. Plus d'un lecteur des charmants volumes de l'édition Charpentier n'a pas toujours remarqué que certains ouvrages de Théophile Gautier, que le Schiller, (...) que le Chasseur rustique, etc., sortent des presses de M. Jeunet. (...) Extrait de Recherches historiques sur l'imprimerie et la librairie à Amiens par M. Pouy, 1861.

samedi 17 octobre 2009

Avis de recherche : marque de libraire au lion couronné et armé... (vers 1730-1740).


Chers amis bibliomanes,
actuellement entre un virus hachinnenin non certifié conforme et un lit bien douillet (je n'ai pu aller jusqu'au bout de la vente de livres d'Auxerre sans déclencher un cataclysme sinusal ...)
une recherche opportune me vient pour ne pas vous laisser dans la désolation d'un samedi maussade sans message ...

Je cherche à savoir quel libraire ou imprimeur (ou les deux) se cache derrière cette marque "au lion". Il faut chercher un libraire-imprimeur qui s'est caché sous l'adresse courante d'Amsterdam, dans les années 1730 - 1750.

Taille : 30 x 30 mm.


Toute information à ce sujet sera la bienvenue.

Merci d'avance,
Bonne journée,
Bertrand

jeudi 15 octobre 2009

Deux dessins originaux de Paul Gavarni en questions ou l'Ecole du bibliophile.


La bibliophilie n'est pas une école pour ceux qui aiment avoir toujours raison. Les fortes têtes en sont vite chassées !

En pays de Bibliophilie, toutes les sentences devraient se terminer par ces mots : " (...) en l'état actuel de nos connaissances."

Mais cette école a du bon, elle apprend l'humilité, la patience et le partage, autant de qualités qui manquent le plus souvent à bon nombre d'esprits forts.

Ainsi je dois admettre devant vous que je me suis trompé ! Je me suis trompé très récemment lorsque je vous ai donné un billet à propos d'un dessin original inédit de Gavarni.

Inédit, il ne l'était pas ! Il suffisait pour s'en convaincre d'ouvrir un volume du Diable à Paris, ouvrage collectif illustré par Gavarni de plus de 200 "types" hors texte gravés sur bois par les meilleurs artistes du moment (Le Diable à Paris, 2 vol. gr. in-8, Paris, Hetzel, 1845-1846). Dans cet ouvrage bien connu des amateurs de livres illustrés de la première moitié du XIXe siècle, on trouve sous le titre général de "Les gens de Paris", de nombreuses séries de portraits dessinés par l'artiste présentés ici gravés sur bois. C'est ainsi qu'en cherchant autre chose (enfin presque), je suis tombé en arrêt, hier soir, sur le fameux type du Poète dont voici le dessin que j'avais déjà présenté.

Dessin original de Gavarni. Plume et lavis.



Gravure sur bois par Lavieille d'après Gavarni. Planche hors texte extraite du Diable à Paris (1845-1846). La légende ne figurait pas sous le dessin original de Gavarni, le décor de fond non plus.


Vous constatez vous même que le dessin a parfaitement été gravé sur bois dans les moindres détails par Bara et Gérard, comme c'est indiqué au bas de la gravure sur bois. Cette gravure fait donc partie de la série des "Gens de Paris" pour "Le Diable à Paris" (1845-1846), et de la suite des "Hommes et femmes de plume." - 2e série. - planche n°5. Cette suite compte 6 planches au total. Vous remarquerez que seul le poète avait été dessiné par Gavarni, à la plume et au lavis, et que ce sont les graveurs qui vraisemblablement ont ajouté le décor de fond (fauteuil et bureau), à moins qu'il n'existe un second état intermédiaire du dessin de Gavarni, ce qui serait tout à fait possible. Vous remarquerez également la longue légende en bas de la gravure. Il faut savoir qu'apparemment, d'après ce que j'ai pu lire ici et là, Paul Gavarni attachait autant d'importance à la rédaction des légendes qu'aux dessins eux-mêmes. Ce qui m'invite à penser qu'il existe un dessin original avec la légende signée Gavarni, à moins que cette dernière n'ait été improvisée que sur le tard, à chaud, chez l'imprimeur ou chez l'éditeur (??). Ce dessin n'était donc pas inédit comme je vous l'avais annoncé. Mea culpa.

Quel hasard a bien pu me conduire à justement porter me yeux sur ces planches du Diable à Paris ? Tout simplement... un deuxième dessin original signé Gavarni tombé récemment entre mes mains. Je dis "original" et non "original inédit" car c'est encore un dessin finalement publié que je viens de retrouver. Et ce dessin ne se trouvait placé qu'à quelques pages de celui du Poète désigné ci-dessus. Voici la gravure sur bois qui en a été faite par Lavieille. Elle prend place dans la suite intitulée "Politiqueurs." C'est la huitième et dernière de cette suite. Vous remarquerez que dans le cas présent la légende est identique et qu'on peut donc considérer que le dessin que je vous montre ci-dessous était le dessin définitif qui a servi faire la gravure sur bois.

Dessin original signé et légendé par Gavarni.



Gravure sur bois par Lavieille d'après Gavarni.
Planche hors texte extraite du Diable à Paris (1845-1846).
La légende est identique à l'original de Gavarni.



Me voici donc l'heureux hôte de deux très jolis dessins originaux de Gavarni, tous deux faits pour le Diable à Paris. Enfin presque. Une hypothèse n'est pas à écarter trop vite cependant. Le premier dessin portant la légende à la plume "Poète" par Gavarni, je ne peux m'empêcher de me demander si ce dessin n'était pas destiné primitivement à la série des Français peints par eux-mêmes comme j'en avais émis la mauvaise certitude dans mon précédent article (même dimension - même titre que l'article des Français). Ce dessin n'ayant pas été retenu pour les Français peints par eux-mêmes, on imagine très bien que l'artiste ait voulu recycler ce dessin en le proposant pour le Diable à Paris. Les dates concordent, les Français peints par eux-mêmes ont été édités entre 1841 et 1842 et le Diable à Paris entre 1845 et 1846. Qu'en pensez-vous ?

Je suis comblé avec ces deux jolis dessins. J'attends un troisième, un quatrième, un cinquième, etc, qui devraient m'amener tout droit au Paradis des monomaniaques icono-bibliophiles... Et bientôt Honoré Daumier... Pourquoi pas ?

Décidément, votre serviteur s'intéresse de plus en plus aux dessins et aux autographes... mauvais virages diront certains ! Bon penchant s'exclameront d'autres ! Je n'en délaisse pas les livres pour autant. La guerre, c'est sur tous les fronts non ?

Je sais bien que le Bibliomane moderne me permet le plus souvent que de survoler tel ou tel sujet, de s'en approcher parfois, suffisamment près quelque fois pour en sentir tous les délices. Dans tous les cas, mon souhait le plus cher est que la "vérité" bibliophile soit mise en lumière et que les doutes et les interrogations soient nos moteurs à toutes et à tous pour atteindre le meilleur de nous et de l'histoire des livres. Noble cause ! Nobles ambitions ! Puissions-nous durer et continuer.

Bonne journée,
Bertrand

mercredi 14 octobre 2009

Les reliures à chaine, attachantes curiosités bibliophiliques (suite).



Reliure à chaine de la fin du XVe siècle.
Photographie catalogue Pierre Bergé (2005).


L'ami Textor me pardonnera de rebondir sur son dernier billet en vous montrait un des plus beaux spécimen qu'il m'ait été donné de voir de reliure à chaine. Je l'ai vu en vrai lors de la vente Berès (3e vente - Fonds de la librairie Pierre Berès - Des incunables à nos jours - 2eme partie - Drouot, Paris, vendredi 16 décembre 2005).

Cette jolie reliure contenant Scala celi de Johannes Gobius (sans date, vers 1480), in-folio (270 x 105 mm), estimée 8.000/12.000 euros (je ne sais pas combien elle a été finalement vendue ou pas...). Elle est présentée sous le numéro 208 du catalogue cité.

Je vous laisse admirer la reliure et lire la notice qui lui est rapportée.

Notice du catalogue Pierre Bergé (Décembre 2005)
Reliure à chaine.



Bonne soirée,
Bertrand

Les reliures à chaine, attachantes curiosités bibliophiliques.





La présentation de la bibliothèque Desguine à Nanterre par Raphaël, m’a donné l’idée de vous parler des premières bibliothèques publiques, et surtout d’une particularité bien connue des ouvrages qu’elles contenaient : les reliures à chaine.

Nous savons qu’au XVe siècle, les livres étaient déposés sur des pupitres et des rayonnages. La plupart des livres étaient munis d’une chaîne métallique, fixée au plat inférieur de la reliure et l’autre extrémité de la chaîne coulissait sur une tige métallique solidaire du meuble où était posé le volume. Sur le plat supérieur était collée une étiquette, en papier ou en parchemin, sur laquelle étaient écrits les titres des œuvres contenus dans le volume. Ainsi protégés contre le vol, les livres pouvaient ainsi être lus mais non déplacés. Les reliures étaient solidement confectionnées. Les peaux recouvrant les ais de bois des plats étaient munies de boulons et les angles étaient protégés par des pièces métalliques. Ce système avec les livres enchaînés existait dans beaucoup de bibliothèques publiques médiévales même si, aujourd’hui, le nombre des reliures à chaine subsistantes est particulièrement réduit.


Une intéressante étude a été réalisée en 2002 pour le 550e anniversaire de la bibliothèque publique de Sélestat Il ne reste aujourd’hui que trois ouvrages munis de la chaîne d’origine dans cette bibliothèque, mais beaucoup de volumes portent encore la trace de la fixation de la chaîne servant à attacher le volume dans la bibliothèque paroissiale.

Le bilan de cet examen des reliures a fait apparaître que la bibliothèque comptait au XVe s. au moins 277 volumes qui se composent ainsi : 88 volumes de manuscrits dont 57 étaient enchaînés et 189 volumes d’imprimés dont 139 volumes étaient enchaînés, ce qui donne un total de 196 volumes enchaînés dans la salle d’études, soit 71% de l’ensemble du fonds.


Le fonds Textor ne contient malheureusement qu’une seule reliure à chaine (Et encore manque-t-il la chaine elle-même !) mais celle-ci possède bien toute les caractéristiques du genre : solide peau de porc sur ais de bois, ferrures, large étiquette de vélin sur le plat. La seule particularité est la disposition de la chaine, qui, contrairement à l’usage, était ici fixée sur le plat inférieur, et l’étiquette sur le plat supérieur, ce qui ne devait guère être pratique pour un livre qui ne se lit pas de droite à gauche comme les ouvrages hébraïques.




Cette reliure recouvre une œuvre de Guillaume Budé, le De Contemptu Rerum, chez Josse bade, 1528. (1)

Ce livre a donné lieu à une longue enquête quasi policière. En effet, lorsqu’on possède une reliure à chaine, même sans chaine, on n’a de cesse que de vouloir savoir ce qu’il y avait à l’autre bout de cette chaine, autrement dit, dans quelle bibliothèque publique était fixé cet ouvrage, et à partir de là, qui a pu le feuilleter, le lire, l'étudier, etc…

En l’occurrence, je fus quelque peu aidé par un bibliothécaire qui a eu la bonne idée de laisser une mention manuscrite au dessus du titre : "Pro libraria Regal(is) colegij Campanae ats Navarrae pars fundati".


Si le Bibliomane Moderne avait existé à l’époque de mes recherches, je ne doute pas que l’énigme n’aurait pas résisté 5 minutes, mais voilà, j’étais bien seul alors, et l’expert de la vente ne devait pas en savoir davantage car le catalogue mentionnait l’ex-libris, sans plus. Une bibliothèque royale, certes, mais de la Campanie à la Navarre, voilà une large zone d’investigation !

Finalement, un jour, j’ai eu le déclic en feuilletant un de mes ouvrages préférés sur Paris, les Antiquitez de Paris, où Du Breuil nous apprend ( p 143 éd. De 1608) que le "collège de Navarre, autrement dict de Champagne, fut fondé par feu de bonne mémoire Jeanne, royne de France et de Navarre, Comtesse Palatine de Champagne et de Brie, l'an de grace 1304.....La Royne fondatrice enrichit pareillement ce collège d'une excellente librairie...De ceste maison parle Budé au traicté qu'il a composé de studio literarum, en ces mots: Nunc porticus duae orthodoxae Sorbona & Navarra, et philisophae theologicae , tamquam oracula duo nominatissima , qua fines cumq_, patent nommini christiani".

J’avais l’explication, Campanae ne voulait pas dire Campanie, mais Campagne c’est à dire Champagne ! Et la mention se lit donc : « Pour la bibliothèque du Collège Royal de Champagne, autrement dit de Navarre, part fondateur » (?).

Et voilà mon ouvrage tout droit sorti du collège de Navarre, l’institution la plus fameuse de la Montagne Sainte Géneviève, située sur l’emplacement de l’ancienne école polytechnique.

Vraie pépinière pour les commis de l’Etat, la liste des élèves du collège de Navarre est longue, Du Breuil en cite quelques uns : "De cette maison sont sortis infinis grands personnages comme Gerson, Joannes Major, Almainus, de Castro forti, Papillon, Gelin, de Villiers, Pelletier,qui s'est trouvé au Concile de Trente, ...Geoffroy Boussard..."

J’aime à penser, compte tenu de la date de l’édition, que Guillaume Briçonnet (1470-1534), Jean Hennuyer (1497-1578), Jacques Amyot (1513-1593) Pierre de la Ramée (1515-1572), le connétable de Lesdiguières (1543-1626) François d'Amboise (1550- 1619), ou encore le cardinal de Richelieu (1585-1642) ont pu consulter ce livre et qu’ils en ont été inspirés.(2)

Bonne Journée
Textor

(1) In-4 de (3) bl, 75 ff, a5-k5, (5)ff (index) (3) bl. C’est une dissertation morale sur le stoïcisme qui est défendu puis rejeté, selon le plan habituel de ce genre d’ouvrage philosophique.

(2) Rabelais donne au prologue du Quart Livre (1552) une définition de la philosophie de Pantagruel sous la forme d’un paradoxe, à savoir une « certaine gayeté d’esprit confite en mespris des choses fortuites », qui est une référence marquée au De Contemptu Rerum de Budé.