mercredi 14 mai 2014

Etienne Riondet, imprimeur farfauteur (1679 - 1693)


C’est bien connu, les bibliophiles préfèrent les livres où il y a des images et des grosses lettres, c’est plus facile à consulter. Je ne vous cacherais donc pas la jubilation que m’a procuré ma dernière acquisition : Compilation des anciens édits des princes de la royale maison de Savoye : ensemble les édits de Madame Royale, Marie Jeanne Baptiste de Savoye, touchant la iurisdiction de la Chambre des comptes, la gabelle générale, la taille & trésorerie générrale, le domaine : A Madame Royale, par noble Alexandre Jolly, docteur és droicts, conseiller de S.A.R. maître ordinaire, & auditeur en la chambre des comptes de Savoye.


Fig. 1 La Compilation des anciens édits.


L’ouvrage est daté de 1679. Les caractères sont neufs et le papier bien blanc ; c’est le premier ouvrage imprimé par Estienne Riondet à son arrivée à Chambéry ; Ce titre est venu rejoindre les deux ouvrages de ma bibliothèque sorties des mêmes presses : Recueil des édits des ducs de la royale maison de Savoye et Style et règlement du Senat de Savoye, de Gaspard Bailly (1679 et 1681)

Etienne Riondet était natif de Moûtiers en Tarentaise. Il apprit son art à Lyon puis vint s’installer à Chambéry en 1679, après avoir passé un contrat avec la Chambre des Comptes dans lequel il s’engageait à imprimer les édits et règlements de la Chambre et du Sénat en caractère de Saint-Augustin. Il devait être bien vu à la Cour de S.A.R. le Duc de Savoie car le déménagement de son équipement lui fut offert pour 400 florins et la Chambre des Comptes lui fournit les vignettes, ornements et lettres nécessaires à son travail. Tout allait donc bien pour notre imprimeur qui entama son labeur avec enthousiame. L’ouvrage de Gaspard Bailly est un grand in-quarto de 861 pages et la Compilation des Edits dépasse le millier de pages.


Fig. 2 Le Recueil des édits.



Fig. 3 Le Style et Règlement du Sénat.


Riondet avait pris le titre d'imprimeur et libraire de S. A. R. dans ces deux publications ce qui ne plut pas du tout au véritable imprimeur de S.A.R., Louys Dufour, installé dès 1640 et dont le père avait obtenu pour ses deux fils, Louys et Geoffroy, de la duchesse Christine, « la survivance à l'office d'imprimeur et de libraire ». Louys Dufour fit un procès à Estienne Riondet pour lui défendre de s'intituler imprimeur ducal, en faisant remarquer au passage qu’il n’était pas digne de cette charge.

Riondet répliqua vigoureusement, au cours de l'instance, qu'il avait été chargé de l'impression du recueil de Jolly, parce que le prix présenté par Dufour n'avait pas été accepté, et qu'il n'est pas étonnant qu'il ait pris la qualité d'imprimeur de S.A.R. puisqu'il en avait les fonctions. L'avocat Amblardet pour Dufour débuta sa plaidoirie ainsi : « Voici, Messieurs, deux rejetons de l'illustre Jean Gutenberg, qui enseigna, sous le règne de Frédéric III, la délectable manière d'imprimer....».

Louys Dufour ne manquait pas d’arguments et je ne résiste pas au plaisir de reproduire une partie de son mémoire en défense, tel qu’il est reproduit dans les pièces justificatives du Dufour et Rabut (1) :

« Maitre Dufour, imprimeur et libraire de S. A. R. a cru qu'il estait du devoir de sa charge de faire voir à nos seigneurs des comptes que Maitre Riondet, dans son prix fait, n'a pas travaillé fîdellement. C'est par la supposition du caractère qu'il a surpris la religion de la Chambre, estant dit par exprès dans son contrat : qu'il imprimera les ouvrages que l'on luy remettra du caractère appellé Saint Augustin. Et cependant il les a imprimé du caractère appellé Gros Romain, qui est d'un degré plus gros, et qui a grossi le volume de la Chambre de la troisième partie, outre que ce caractère supposé vaut deux florins de moins par feuille, ne s'estant servi du caractère Saint Augustin que pour faire la table. Ce qu'il a imprimé pour le Sénat est aussi du caractère supposé, tellement que s'il imprimait ce que le Sénat veut de nouveau mettre au jour, que l’on estime estre un volume aussi gros que celuy de la Chambre, le tout estant joint ensemble, il se trouveroit que Maitre Riondet tromperait S. A. R. de plus de quatre cents ducatons. Il ne s’est pas contenté de se servir de ce seul caractère supposé, puisque l’on voit dans tous les préambules des arrêts de vérification, il s'est servi d'un caractère si gros (le caractère Petit Canon) qu'il ne faut tout au plus que cinq ou six mots pour remplir une ligne. Il semble aussi que Maitre Riondet, dans tout ce qu’il a imprimé, se soit voulu plutôt délecter à se donner du divertissement que de donner de l'attention aux lecteurs, car on y voit que vignettes, fleurons et corbeilles à fleurs, ce qui s'appelle purement farfauter, car tout cela n'a fait que grossir les volumes et sa bource. Maitre Riondet, qui se croit un des plus doctes qui ait jamais paru dans l'imprimerie, devait pour son honneur estre plus attentif à travailler plus correctement qu'il n'a fait, car ce luy est une honte de voir qu'à la fin du volume qu'il a imprimé pour la Chambre il y a un errata qui contient une page entière et d'un très petit caractère. Le papier dont il s'est servi est aussi fraudé, car, sur la fin du volume, il est de moindre valeur qu'au commencement. Le contract a des termes grandement avantageux pour Maitre Riondet, puisqu'il y est dit : Et encore pour et moyennant la somme de quatre cents florins pour un coup, que ledit seigneur procureur patrimonial luy fera délivrer pour faire venir ses meubles et caractères de Lyon, et le surplus luy sera payé, scavoir quatre cents ducatons, par avance, soit la valeur et le surplus à mesure qu'il ira travaillant sur les mandats de ladite Chambre. L'on soutient à Maitre Riondet que s’il avait travaillé fidellement deux mille florins estaient suffisants pour payer l’impression du volume de la Chambre. Il est à noter que par ledit contract, la Chambre a promis seize florins par feuille, et Maitre Dufour ayant examiné les impressions et la ruse dont s'est servi Maitre Riondet, comme ledit Dufour fait voir cy-dessus, il se trouve que ledit Riondet avait de gain tous les jours seize ou dix-huit florins, tous frais généralement estant faits, outre le profit qu'il peut faire sur la vente des exemplaires qu'il a pu faire pour lui.»


Fig 4 La Compilation : Edit de création du Juge Conservateur de la Gabelle.



Fig 5 La Compilation : Ordre d’abolition de la Gabelle du vin.



Fig 6 La Compilation : Defense de jouer à quel jeu que ce soit.


Un examen attentif des deux ouvrages paru en 1679 révèle rapidement que les commentaires de Louys Dufour n’étaient pas seulement dictés par la jalousie. La Compilation des Edits possède de belles pages bien blanches, ayant l’épaisseur du carton pour sa première moitié tandis que les dernières pages ont la consistance du papier à cigarettes et sont, pour certaines, uniformément jaunies. Quand au corps des caractères, je vous laisse juger sur les photos. Sur certaines pages les titres sont si gros qu’il n’y plus la place d’y insérer l’arrêt. Par ailleurs, les culs de lampe s’épanouissent en de larges bouquets floraux, du plus bel effet bibliophilique.

Estienne Riondet savait compter les florins par feuilles mais curieusement il n’excellait pas dans l’art de la pagination. La collation de la Compilation des Edits est un casse-tête car, outre le fait que le numéro des pages est parfois fantaisiste (bien que le texte se suive – il ne s’agit pas d’une erreur du relieur) , les signatures ( pi¹, ã⁴ ²pi¹ A-D⁴ E⁴ (E2+[superscript chi]ẽ²) F-T⁴ V⁴ (V2+Yã⁴) X-DD⁴ EE⁶ Eẽ⁴ Ffã² (astérisque)⁴ GGẽ⁴ FF-ZZ⁴ Zzẽ² 3A-3Y⁴ 3Z⁴ (3Z1+[croix]²) 4A-5P⁴ ã⁴ ẽ⁴ ĩ⁴ õ⁴ 5Q⁴ 5R⁶ ()⁴ 5S-5V⁴ 5X⁶) n’aident en aucune façon dans la mesure où notre imprimeur a rajouté des feuillets, tantôt numéroté en chiffres romains, tantôt pas numéroté et pas signé du tout ! Le descriptif du libraire qui a proposé cet exemplaire à la vente s’en ressent. Je croyais donc avoir, en connaissance de cause, acheté un exemplaire avec des feuillets manquants, mais non, ils y sont tous !


Fig 7 Tableau des Fériés.


Fig 8 Signature RRRrr.


Il est vrai que Riondet avait touché d’assez fortes sommes pour l'impression des deux recueils de Bailly et de Jolly, en tout 10 475 florins et 4 sols « tant pour les 4200 volumes des édicts vieux et nouveaux faictz par les ducs de Sauoye, moitié pour l'usage du sénat et l’autre pour la chambre, que ledit Riondet s'est obligé d'imprimer et rendre en blanc à 46 florins la feuille composée de quatre pages in folio a forme du contrat, que pour avoir aussy refaict diuers feuillets aux dits volumes et pour avoir relié en basane cinq cents desdits volumes a trente sols pièce et sept en parchemin a dix huict sols pièce, que pour auoir fait soixante six exemplaires de la Pratique criminelle delivrés audit Sénat et à la Chambre tous reliés en basane que pour l'impression aussy des edicts du Pacte de non petendo, de celuy des renonciations, de celuy pour les châtelains et de celuy contre les vers a soye que pour le transport encore desdits 4200 volumes au chasteau de cette ville »

Le verdict tomba le 14 février 1682 par un arrêt dans lequel la Cour interdit à Estienne Riondet de prendre la qualité de libraire et imprimeur de S. A. R. attribuée à Maitre Louys Dufour, « sauf audit Riondet de travailler pour le public, ainsi qu'il verra à faire, sans dépens entre les parties ».

Bon, Riondet était sans doute un farfauteur invétéré mais il a travaillé pour la postérité. Des générations d’amateur de beaux livres ont recherché ces titres devenus rares. Il n’y a pas plus de cinq ou six exemplaires de la Compilation des Edits dans les bibliothèques publiques, ce qui peut paraître étonnant dans la mesure où il en avait produit plus de deux mille exemplaires.

Dépité par ce verdict, Estienne Riondet quitta Chambéry pour s’installer dans la ville d’Aoste, tout en conservant une librairie à Chambéry. Il mourut en 1693.

Bonne Journée
Textor

(1) Dufour et Rabut - "L'imprimerie, les imprimeurs et les libraires en Savoie du XVe au XIXe siècle" in Mémoires et Documents de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie. 1877

lundi 21 avril 2014

Anatomie d'un ex libris peu courant ... Ex libris Renée Dunan (1892-1936), écrivaine libertaire, auteure de nombreux ouvrages érotiques publiés sous pseudonyme.



Ex libris Renée Dunan (1892-1936)


Anatomie d'un ex libris peu courant ... Ex libris Renée Dunan (1892-1936), écrivaine libertaire, auteure de nombreux ouvrages érotiques publiés sous pseudonyme. Cet ex libris que je n'avais jamais eu le bonheur de rencontrer mesure 120 x 80 mm (cuivre) et 150 x 107 mm (papier support). Il s'agit vraisemblablement d'un cuivre (on distingue nettement la cuvette), imprimé en noir. Il ne s'agit pourtant ni d'une eau-forte, ni d'une pointe sèche mais plutôt d'un dessin au pinceau à la manière d'une lithographie (mais il n'y a pas de cuvette dans le cas d'une lithographie). On lit en haut Ex Libris René(e) Dunan (le dernier e de Renée étant occulté par le visage de femme). Au bas on lit PARIS. Le dessin représente deux femmes nues, celle de gauche renversée prenant appui sur ses mains placées sous ses fesses ; celle de droite assise en tailleur. On distingue une signature à l'encre en bas à gauche (que je ne parviens pas à lire). A noter également que la locution ex libris a été peinte en rouge au pinceau après l'impression. Le papier support est un japon blanc nacré assez mince. Avez-vous déjà rencontré cet ex libris ? Avez-vous connaissance d'autres ex libris de Renée Dunan ? (je sais qu'il en existe d'autres)

Merci de votre science ! B.

PS : il paraîtrait que Renée Dunan n'était peut-être pas une femme ... mais un homme du nom de Georges Dunan ! A suivre ...

B.

samedi 15 mars 2014

Le Bibliomane moderne alias Bertrand Hugonnard-Roche alias la librairie L'amour qui bouquine www.librairie-curiosa.com est en cours de déménagement ... Bibliomane moderne en stand by jusqu'à nouvel ordre !






pour vous servir !

Bertrand Hugonnard-Roche

Site réservé aux adultes consentants ...

La librairie déménage mais l'adresse reste la même


Les choses se mettent en place tout doucement ...

vendredi 21 février 2014

Petit jeu grivois pour bibliophile ...



E ... 

Vous avez 4 lignes pour écrire ce que vous suggère cette scène qui ne laissera indifférent aucun bibliophile quelque peu empreint de sensibilité féminolâtre et bouquinière ... Laissez vaquer votre imagination et publiez en commentaire ces quelques lignes inspirées ... (il faut impérativement que le texte commence par la lettre E sinon ... disqualifié)

Bonnes vacances de février à toutes et à tous,

Amtiés,
Bertrand

lundi 10 février 2014

Fellini Roma !


Fellini Roma ! C’est bien connu, tous les chemins mènent à Rome et, une fois sur place, il faut se procurer un bon guide. Qui mieux que Fellini a célébré Rome ? Non pas le Maestro auquel vous pensez, mais Pierre Martyr, son homonyme du XVI e siècle. (Dont le nom s’écrit avec un seul L ou bien deux, selon les sources). Le second réussit tant et si bien à occulter le premier qu’aucunes recherches sur internet avec les mots ‘Fellini’ et ‘Roma’ ne permet de trouver une quelconque information sur ce précurseur du guide Michelin. Immanquablement vous tombez sur une louve que n’aurait pas désavouée Octave Uzanne. Il convient de réparer cette injustice de l’histoire et faire rentrer, grâce à ce blog, Fellini au Panthéon des Oubliés.



Fig 1 La Louve de Fellini



Fig 2 La Louve de l’autre Fellini


Pierre-Martyr portait un prénom prédestiné pour entrer dans les ordres et s’installer à Rome. Né à Crémone vers 1565, il se faisait appeler le Cremonensis en souvenir de son lieu de naissance, ce qui fait enrager ses biographes car un autre Pierre-Martyr de Crémone officiait au Latran vers la même époque. Comme il était tenté par la vie d’ermite, il intégra l’ermitage de Monte Senario, près de Florence, durant son noviciat. Mais la solitude lui pesait trop et au bout d’un mois, il se résolut à retourner au Monde. Ses supérieurs, ayant remarqué ses prédispositions pour les études et le chant, l’envoyèrent à Rome, où il devient professeur, spécialiste des rites et des cérémonies sacrées. On le retrouve prieur de Santa Maria in Via en 1606 et 1610, date à laquelle fut édité le livre que nous vous présentons aujourd’hui. Comme Pierre-Martyr Fellini savait plusieurs langues, dont l’allemand, il fut choisi et envoyé auprès du duc de Bavière, en 1611, pour lui présenter des reliques sacrées. Pendant le voyage de retour, il rencontra à Innsbruck Anne-Catherine de Gonzague, archiduchesse d'Autriche (Qui devint plus tard Sœur Anna-Juliana), et lui parla si bien de son ordre (Les Servites de Marie), qu’elle fut à l’origine du renouveau de l’ordre dans les pays de langue allemande. C’est aussi pour sa connaissance de l'allemand, mais aussi pour sa vaste érudition, que Fellini fut lié à Johann Gottfried von Aschhausen, évêque de Bamberg, Prince et ambassadeur de l'Empire allemand qui lui obtint le titre de Maitre en Théologie. Le Prince-évêque le fit venir à Ratisbonne pour qu’il devienne son confesseur, mais Pierre-Martyr Fellini mourut de la peste à son arrivée, le 11 Octobre 1613. Ce Felini-là ne nous intéresserait guère s’il s’était contenté de publier des travaux sur la liturgie, l’orthodoxie et les rites, mais il avait un hobby, l’art et les antiquités romaines, et il est l’auteur du « Nouveau Traité des Merveilles qui font l’âme de la ville de Rome où il est disserté de plus de 300 églises et de toutes les antiquités, augmentées depuis Prospero Parisio et maintenant diligemment corrigé». Gros succès de librairie !


Fig 3



Fig 4


La première édition de ce guide destiné aux touristes fut imprimée en 1610, à Rome par Bartolomeo Zannetti pour Jean-Dominique Franzini et les héritiers de Jérôme Franzini. Il existe une impression en deux parties à pagination séparée et une autre de la même année à pagination continue. Le titre présente une gravure allégorique qui n’est pas la marque des Franzini avec la devise « Alma Roma ». L'œuvre est dédiée au gouverneur de Rome, Benoît Ala, et signé de Santa Maria in Via, ce 1er janvier 1610. L’ouvrage sera réimprimé en 1615 chez le même imprimeur (notre édition) puis encore en 1625 par Andrea Fei et de nouveau en 1650. On trouve aussi une traduction en espagnol, éditée par le dominicain Alonso Muñoz, réimprimée en 1619, et une autre en 1651, ainsi que des traductions françaises publiées à Liège (1631) et Douai (1639). Fellini annonce péremptoirement dans sa préface que son œuvre est novatrice. Certes, mais l’innovation ne provient pas de lui mais de son prédécesseur, Prospero Parisio, dont il se contente de reprendre les travaux en remaniant le texte d’un livre intitulé Le cose maravigliose della città di Roma.


Fig 5



Fig 6


Les origines des guides sur Rome remontent à la fin du XVe siècle et il serait fastidieux d’en faire la liste complète. Avant Prospero Parisio, on trouve l’ouvrage d’Andrea Palladio : Le cose meravigliose dell'alma citta di Roma, daté de 1565, lui-même issu d’un premier ouvrage du même Palladio, la Descritione de le chiese, stationi, indulgenze e reliquie de corpi sancti, che sonno in la citta de Roma ... novamente poste in luce - Roma, Vincentio Lucrino 1554. Alors, les guides sur Rome manquaient sérieusement d’images et c’est Parisio qui, le premier, agrémentera son édition de la figuration des églises. Les mêmes bois seront repris par Fellini. Il sera vite concurrencé par Pompilio Totti (Ritratto Di Roma Moderna, 1638) et tant d’autres. L’ouvrage de Fellini n’est donc ni rare, ni novateur mais il améliore néanmoins les travaux de ses prédécesseurs, puisant largement pour la section contemporaine, dans un ouvrage similaire, les Tesori nascosti nell'alma città di Roma d’Ottavio Panciroli, publié en l’an1600. La précision des descriptions de Pierre-Martyre nous est précieuse car il est témoin des transformations des églises dont beaucoup d’éléments décoratifs ont disparus aujourd’hui. Ainsi peut-on trouver un exposé sur la décoration contemporaine du transept de la basilique du Latran, un bref historique de la construction de Saint-Pierre et la description des retables les plus importants de cette basilique, etc.


Fig 7


Fig 8


Une seconde partie distincte, à pagination continue dans l’édition de 1615, est réservée à la description de la Rome Antique et particulièrement aux ouvrages et statues dégagées récemment dans la ville grâce aux travaux lancés par les Papes Sixte V et Paul V, ce qui est aussi pour Fellini l’occasion de flatter la puissante famille Borghese, dont l’œuvre d’antiquaire a été si importante pour la conservation des richesses de Rome. Pour cette partie-là c’est une mise à jour des Antiquités de Palladio, avec des chapitres particuliers sur l'inondation du Tibre, sur le réseau d’aqueducs, sur les colonnes antiques et les obélisques, le tout illustré de plus de 300 bois assez pittoresques, comme vous pouvez en juger.


Fig 9


Bon, je préfère vous prévenir de suite, n’acheter pas ce livre en pensant y trouver l’ambiance du Satiricon. Tout oppose les deux Fellini dans leur description de Rome : Frederico a retenu le baroque et la décadence de l’ancienne Subure, là où Pierre Martyr ne voit que religiosité et pureté des formes. J’y vois pourtant un lien. Fellini disait du Satiricon de Pétrone : « Ce livre me fait penser aux colonnes, aux têtes, aux yeux qui manquent, aux nez brisés, à toute la scénographie nécrologique de l'Appia Antica, voire en général aux musées archéologiques. Des fragments épars, des lambeaux qui resurgissent de ce qui pouvait bien être tenu aussi pour un songe, en grande partie remué et oublié. Non point une époque historique, qu'il est possible de reconstituer philologiquement d'après les documents, qui est attestée de manière positive, mais une grande galaxie onirique, plongée dans l'obscurité, au milieu de l'étincellement d'éclats flottants qui sont parvenus jusqu'à nous.» C’’est un peu le sentiment qu’on éprouve en feuilletant le guide de Pierre-Martyre Fellini.

Bonne journée
Textor

jeudi 6 février 2014

Un "grand" ex libris : bibliothèque Angelo Mariani (1838-1914). Ex libris gravé à l'eau-forte par Albert Robida.



Ex libris Angelo Mariani (1838-1914) par Albert Robida

Format du cuivre : 165 x 125 mm

Format de la feuille de papier Japon :280 x 185 mm

Tirage en bistre, probablement vers 1900-1910

mercredi 15 janvier 2014

"QUATORZE SENSATIONS D'ART SIGNÉES OCTAVE UZANNE" rassemblées et présentées par Bertrand Hugonnard-Roche - En souscription à 8 euros port compris jusqu'au 31 janvier 2014 - 10 euros ensuite.



Les chèques de la souscription arrivent en masse ! pour :

"QUATORZE SENSATIONS D'ART SIGNÉES OCTAVE UZANNE"

rassemblées et présentées par Bertrand Hugonnard-Roche

Encore merci de votre confiance ! Et désormais vous savez le titre ! ...

Souscrivez à octaveuzanne@orange.fr pour 8 euros seulement l'exemplaire port compris (et vous avez le droit de souscrire pour plusieurs exemplaires !)

Le prix passe à 10 euros après le 31 janvier 2014.

Faites circuler cette information sur vos murs Facebook si cela vous dit.

Amitiés et remerciements à toutes et à tous pour vos gentils mots d'accompagnement, B.

samedi 11 janvier 2014

Souscription à tarif préférentiel pour le premier livre sur et de Octave Uzanne à paraître en février 2014 ! (valable jusqu'au 31 janvier 2014)



Souscription à tarif préférentiel pour le premier livre sur et de Octave Uzanne à paraître en février 2014 !

Voici quelques éléments ... je conserve encore un peu de mystère ... je vous en dirai plus très bientôt.

1 volume in-8 (format 148 × 210 mm.), broché, couverture couleur, environ 165 pages, quelques illustrations noir et blanc.

Tirage à 216 exemplaires numérotés et paraphés par votre serviteur.

200 exemplaires ordinaires
15 exemplaires sur papier luxe avec un document original reproduit en fac similé
1 exemplaire unique sur papier luxe avec un original autographe (souscrit).

Prix en souscription valable jusqu'au 31 janvier 2014 :

Exemplaire ordinaire (200) : 8 euros franco de port (10 euros franco ensuite)
Exemplaire de luxe (15) : 30 euros franco de port (35 euros franco ensuite)

Vous pouvez d'ores et déjà adresser votre souscription par chèque bancaire à :

Bertrand Hugonnard-Roche
14 rue du Miroir
21150 ALISE SAINTE REINE

(N'oubliez pas de mentionner LIVRE UZANNE FÉVRIER 2014)

Important : les souscriptions sont enregistrées dans l'ordre d'arrivée. Vous pouvez également souscrire par mail à octaveuzanne@orange.fr

En espérant que cet ouvrage remportera un vif succès !

Ce message est diffusé en parallèle sur notre page Facebook et sur le www.octaveuzanne.com

A bientôt,
Bertrand Hugonnard-Roche

mercredi 8 janvier 2014

La couverture illustrée au sommaire du n°300 de la revue Art & Métiers du Livre.



La couverture illustrée

Que regardez-vous en premier lorsque vous entrez dans une librairie moderne? Les plats des livres, brochés pour la plupart, ou cartonnés. La couverture illustrée, ou première de couverture, est pourtant une invention récente. Issue d’une lente transformation des métiers de l’imprimerie et de l’édition, elle a su se transformer et s’adapter au fil des deux derniers siècles pour encore s’affirmer de nos jours. Son devenir reste attaché au destin pour le moins chaotique du livre papier moderne.

Auteur : Hugonnard-Roche Bertrand

Magazine : Art et Métiers du Livre n° 300

Page : 12-23


Copyright Art & Métiers du Livre / Bertrand Hugonnard-Roche. 2014.


Ce numéro est disponible en kiosque ou par abonnement via le site internet.

Bonne lecture !

Bertrand Bibliomane moderne, qui vous propose le meilleur pour 2014 en laissant le moins bon derrière vous ! Bonne année 2015e ... (oui l'an 0 etc ...)

samedi 28 décembre 2013

L’édition de luxe : un art qui ne connaît pas la crise. Par Lauren Malka (Source www.myboox.fr)

Qu’est-ce qu’un livre de luxe ? A voir les nombreuses maisons d’édition et collections littéraires qui affirment leur appartenance à ce champ éditorial depuis quelques années, il nous a semblé important de mieux connaître cette tendance qui, d’après notre enquête, ne connaît pas – du moins pour l’instant - la crise. 

Qu’entendons-nous par luxe ? Faut-il s’en tenir à la définition du dictionnaire qui range dans la catégorie "luxe" ce qui a un prix au-dessus des autres produits appartenant à la même famille ? Au cours de cette enquête, la question a été soulevée plusieurs fois et a même irrité certains universitaires qui ont préféré protéger tant que possible la littérature de tout raccourci commercial ou journalistique en évitant de répondre à nos questions. Pour Olivier Bessard-Banquy, universitaire français spécialiste de l’histoire de l’édition qui a accepté de nous éclairer en retraçant l’histoire et l’évolution du livre de luxe, ce type de dénomination avait du sens à l’époque des tirages de tête du XIXe siècle mais ne risque plus de faire beaucoup d’adeptes ni aujourd’hui, ni dans les années à venir. Une estimation par l'expert qui pose bien le problème.

[Image : Cartier, L’Odyssée d’un style / Editions Flammarion © Cartier]
 

Le livre de luxe, bientôt réduit à peau de chagrin ? 


Pourquoi un tel verdict ? Au moment de la démocratisation du livre, à partir du XIXe siècle, nous explique-t-il, "est apparue une édition de luxe pensée comme telle par ses promoteurs, destinée à des bibliophiles que la production courante fait grimacer. De grands bourgeois qui veulent se donner des airs, des hommes de lettres raffinés qui peuvent vivre de leurs rentes, des amateurs au goût sûr comme le père de Gaston Gallimard, des excentriques comme Octave Uzanne à la fin du siècle se disputent les très beaux volumes de chez Pelletan, Lemerre, Jouaust, Liseux ou Quantin et vouent un culte aux livres les plus rares ou les plus luxueux". De nos jours, les générations qui s’intéressent aux livres présentés comme "éditions de luxe" disparaîtront selon lui bientôt "et les générations qui suivent attacheront probablement plus de valeur à la ligne pure d’un iPhone qu’à la douceur des vergés de Hollande. Il est probable qu’il n’y aura plus grand-monde pour accepter de payer plus de quelques euros des fichiers informatiques téléchargés par Amazon de sous-productions culturelles mal éditées mais portées par des buzz lancés par de petits génies du web". 
Comment expliquer alors que tant de maisons d’édition affirment se lancer dans cette chasse à l'or ? Et que ces démarches, ponctuelles – à l’occasion des fêtes de Noël ou des commémorations – ou permanentes, soient le plus couronnées de succès ?
 

Editions anniversaire de luxe 


Pour Jean-Yves Tadié, grand éditeur de la Pléiade chez Gallimard, la situation est claire comme du cristal : "On nous dit souvent que le luxe est l’un des secteurs qui marche le mieux en France. Nous avions envie de voir si cela se confirmait lorsqu’il s’agissait de livres". Une intuition que Jean-Yves Tadié a immédiatement pu mettre en pratique à l’occasion du centième anniversaire de Du côté de chez Swann de Marcel Proust en rééditant certaines parties de ce monument littéraire dans des versions dites "de luxe". "Nous avons eu trois idées principales, nous explique Jean-Yves Tadié : la première était de publier un fac-similé des premières épreuves corrigées de Combray". Tiré à 1200 exemplaires et vendu 186 euros les trois premiers mois, cet ouvrage singulier permettant de lire Proust dans sa version manuscrite et raturée a connu un tel succès qu’il a été épuisé avant même de paraître en librairie : "une situation [que Jean-Yves Tadié et les éditions Gallimard n’avaient] absolument pas prévu". "La deuxième idée, poursuit-il, était de renouer avec la tradition du beau livre illustré en présentant un tirage de luxe d’Un amour de Swann orné par Pierre Alechinsky, l’un des plus grands peintres vivants". Un ouvrage de haute facture qui s’est vendu lui aussi comme des petits pains en librairie pour la modeste somme de 39 euros et qui a fait l’objet d’un tirage de "99 exemplaires de grand luxe qui comportent trois épreuves d’artiste signées et numérotées par lui et qui représentent trois orchidées, le symbole de Madame Swann. Cet exemplaire de luxe vaut 1800 euros, ce qui correspond à la cote de l’artiste".
 

 

Editions des Saints pères : spécialisées dans le document rare 


Autre initiative qui répond à un vœu d’éditeur comparable, à savoir celui de publier des objets littéraires rares, de belle facture et reliés avec élégance : celle d’une toute jeune maison créée en 2012 à l’initiative de Jessica Nelson, les Editions des Saints Pères qu'elle nous a elle-même présentée lors d'une interview portrait

[Image : "Le Manuscrit du Mépris" de Jean-Luc Godard aux éditions des Saints Pères]

Dans cette maison, la rentrée littéraire et la productivité éditoriale importent peu. Les livres publiés sont des manuscrits d’auteurs ou de réalisateurs dont le tirage est limité à 1000 exemplaires tous numérotés. D’après la fondatrice, "Cela préserve le caractère exceptionnel du manuscrit original. Mais surtout, l'objet en lui-même est un objet de luxe, dans la mesure où chaque livre est fabriqué à la main, dans des matériaux nobles que nous sélectionnons avec attention. Nous les proposons dans des coffrets frappés au fer à dorer". Une initiative originale qui remporte un succès spectaculaire aussi bien du point de vue critique que public : "Quand nous avons publié le manuscrit de Boris Vian, par exemple, nous avons reçu de nombreux messages écrits par des lecteurs qui vénéraient Vian depuis l'adolescence et qui n'en revenaient pas de pouvoir, tranquillement dans leur salon, tourner les pages du manuscrit original".   
 

Les tirages de tête, un plaisir désuet ? 


Un plaisir de lecteur qui n’est pas si éloigné de celui qui consistait, jusqu’au siècle dernier, à posséder les tirages de tête d’un roman tout juste paru. D’après les explications d’Olivier Bessard-Banquy "Les tirages de tête, parfois appelés éditions originales ou grands papiers, sont des exemplaires spéciaux, numérotés, limités, tirés sur beau papier. Ce sont les premiers exemplaires réalisés, avant le tirage de l’édition courante. Pour ainsi dire, jusqu’aux années 1960, tous les livres ont fait d’abord l’objet d’une édition originale, pour complaire aux bibliophiles et aux collectionneurs, sans oublier les auteurs eux-mêmes. Le nombre de ces exemplaires de luxe a pu être très variable, mais généralement, selon la cote de l’auteur et le marché de ses amateurs potentiels, ces tirages ont pu être de l’ordre de 10 à 50 voire 100 exemplaires. Au-delà de 200 ou 300 exemplaires les bibliophiles considèrent volontiers qu’il s’agit d’une opération de mass-market et font la grimace"
 

Qui lit encore les tirages de tête ?


Ce n’est pas le cas du reste du public qui reste, aujourd’hui encore très attiré par ces pratiques éditoriales. Pour s’en convaincre, il suffit de voir le succès des tirages de tête systématiquement mis en place par les éditions de Minuit, les seules avec Gallimard à avoir conservé cette tradition pour le genre littéraire. Les maisons comme Albin Michel, Grasset, Fayard, Robert Laffont font également quelques tirages originaux, mais rarement plus d’un par an, selon une enquête de Libération à ce sujet. Pour ce qui est des livres d’art, la pratique est plus fréquente et très appréciée par le public. D’après Raphaëlle Pinoncelly, directrice artistique des tirages de tête chez Actes sud, le lectorat de ce type d’ouvrage est fidèle et passionné : "Je ne sais pas tellement comment ils font mais les amateurs des tirages de tête sont généralement très bien renseignés. Ils nous appellent pour les commander avant même la parution des ouvrages". Il faut dire que le tirage de tête n’est pas une pratique systématique chez Actes Sud. "Il faut que l’ouvrage s’y prête, nous explique Raphaëlle Pinoncelly. En générale, je propose un titre et le directeur commercial du service beau-livre Jean-Paul Capitani décide". Depuis la première édition en édition de luxe de Prenez soin de vous de Sophie Calle en 107 exemplaires signés et numérotés à 3000 euros comprenant une photographie unique sous cadre et un coffret de l’ouvrage en 2007, à l’occasion de la Biennale de Venise, les éditions Actes sud n’ont publié que onze titres de ce type. Sur 107 exemplaires parus de ce premier ouvrage, ne restent plus aujourd’hui que dix disponibles. De même, sur 100 exemplaires parus en édition de luxe de Voir la mer de Sophie Calle (400 euros), en novembre dernier, ne restent plus que 37 exemplaires. D’autres artistes comme François Harlard ont fait l’objet de parutions en grand format avec des titres comme Visite Privée, tiré à 200 exemplaires (300 euros) et écoulé à plus de 100 exemplaires.

[Image : Les tirages de tête de Sophie Calle chez Actes Sud]

"Nous ne fondons pas de collection autour de ces tirages de tête, nous explique la directrice artistique. Mais pour certains livres, cela nous paraît important de le faire car cela permet de présenter le livre comme une œuvre à part entière"
 

Flammarion, des goûts de luxe


Pour les éditions Flammarion et Diane de Selliers, qui ont la particularité d’appartenir toutes deux au Comité Colbert regroupant toutes les institutions françaises de luxe, il est devenu courant de publier deux versions d’un même beau livre : "à savoir, commente Marie Boué, responsable de communication des beaux livres de Flammarion interrogée par MyBOOX au sujet du travail des éditeurs sur cette collectionune version brochée et une reliée. La différence de prix correspondant au coût de fabrication qui n'est pas le même. Pour lui permettre de trouver un public plus large. Ou plus exigent selon le point de vue adopté. En effet, plusieurs publics cohabitent pour un même livre, un même sujet. Avec des pouvoirs d'achat différents". Autre pratique qui prend de plus en plus d’ampleur chez Flammarion : la parution de beaux livres dans la collection Style & Design créée en 2001 par l’éditrice américaine Suzanne Tise-Isoré. Dans cette collection, les livres acquièrent immédiatement une dimension internationale en paraissant en français et en anglais sous la marque Flammarion.


[Image : Traditions gourmandes, Salle à manger d'apparat de la résidence de l'ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris © Francis Hammond]

"Flammarion Style & Design, nous précise Marie Boué, a construit au fil du temps un catalogue impressionnant dans lequel figurent de nombreux ouvrages sur le patrimoine culturel, notamment architectural - lieux, hôtels particuliers, châteaux, architecture moderne, etc.  Comme sur des créateurs internationalement reconnus, et cela dans tous les domaines. Une ligne,  et une création éditoriale forte, construite en toute autonomie, une présence internationale, voilà ses caractéristiques"
 

Diane de Selliers, naissance et fortune


Pour ce qui concerne Diane de Selliers en revanche, dont nous avons réalisé une interview-portrait, la démarche est différente et bien moins ponctuelle puisque le luxe fait partie de l’identité originelle de la maison. D’après les explications que nous a fournies la fondatrice de cette maison lors de notre entretien,  la petite collection Diane de Selliers, permettant aux beaux livres de renaître dans une édition moins onéreuse est née après la première et non l’inverse. Fondée en 1992, la collection Diane de Selliers est partie de l’envie de cette éditrice de publier les Fables de La Fontaine mis en couleurs par Jean-Baptiste Oudry, vendues 100 000 euros chez un bouquiniste, à un prix abordable : "Le libraire m’a autorisée à photographier chaque image du livre pour les reproduire à l’identique. Nous l’avons vendu 200 euros et son succès a été immédiat. C’est de cette façon que cela a commencé". 


[Image : Les fables de La Fontaine illustrées par Jean-Baptiste Oudry ©Diane de Selliers]

Après trois best-sellers surprises, la jeune femme a décidé de publier un livre de luxe, vendu à un prix abordable pour le grand public, par an : "Je souhaite, précise-t-elle, me consacrer à chacune de mes parutions et les mettre vraiment en valeur (…). Cependant, je veux que mes livres restent démocratiques et ne soient pas faits pour intimider les lecteurs. Je n’ai jamais voulu faire de bibliophilie. Les enfants doivent pouvoir manipuler mes livres et y faire des tâches de chocolat sans que cela soit une catastrophe. Les pages peuvent être cornées et le livre doit vivre. Par ailleurs, il existe un public très jeune qui s’intéresse énormément à l’art. Qu’il s’agisse d’étudiants en histoire de l’art ou de jeunes gens qui souhaitent offrir de beaux ouvrages à leur famille, ils sont nombreux à entrer dans notre librairie rue d’Anjou, notamment pour les cadeaux de fin d’années avec lesquels ils sont sûrs de faire plaisir"

Disparates dans leurs motivations comme dans leurs ouvrages, ces  différentes maisons d’édition rapprochées par notre enquête montrent bien la difficulté de définir le secteur du luxe à une époque où il tend, tout comme la littérature, à se démocratiser. Ces initiatives diverses et florissantes prouvent bien cependant l’attirance croissante des lecteurs pour des objets rares, soignés et limités à une époque où il est si difficile de se singulariser.    

Lauren Malka

lundi 16 décembre 2013

Les livres de luxe ont-ils toujours eu la cote ? Propos d'Olivier Bessard Banquy, universitaire français spécialiste de l’éditionn, recueillis par Lauren Malka (Source www.myboox.fr)


Pour ouvrir notre grande enquête sur l’édition de luxe, nous avons souhaité procéder dans l’ordre en commençant par définir les termes du sujet. Peut-on parler de luxe lorsqu’il s’agit d’édition ? Si oui, depuis quelle époque ? Est-ce une coquetterie actuelle ou un artisanat bibliophile qui a toujours existé ? Olivier Bessard Banquy, universitaire français spécialiste de l’édition a répondu à toutes nos questions.  


MyBOOX : L’édition "de luxe", que l’on voit fleurir ces temps-ci avec le lancement de nouvelles maisons spécialisées, a-t-elle toujours existé ? 


Olivier Bessard Banquy : Le livre a longtemps été, avant tout, un objet sacré, rare et précieux. Il n’a pas été pensé en soi comme un objet de luxe mais il l’a été par la rareté de ses matériaux et son prix élevé qui ont limité sa diffusion. Ce n’est qu’à partir du XIXe siècle que le livre a commencé à se démocratiser, à s’inscrire dans une logique de prix plus raisonnable en raison de la baisse des coûts de fabrication qui a pu correspondre à une période de poussée de l’instruction publique. Le livre a soudainement été disponible pour un public plus nombreux sous des formes que les bibliomanes comme Charles Nodier ont pu alors juger dégradées. Le développement du livre broché, l’abandon des in-quarto pour des volumes plus petits, plus maniables, le remplacement de la chiffe par le bois dans le papier, l’essor des illustrations racoleuses à la fin du siècle, la composition manuelle supplantée par la composition mécanique sont autant de points qui expliquent les récriminations d’un Gide ou d’un Claudel contre le débraillé de l’imprimerie et du livre français à l’ère industrielle. 
C’est donc à la même époque qu’est apparue une édition de luxe pensée comme telle par ses promoteurs, destinée à des bibliophiles que la production courante fait grimacer. De grands bourgeois qui veulent se donner des airs, des hommes de lettres raffinés qui peuvent vivre de leurs rentes, des amateurs au goût sûr comme le père de Gaston Gallimard, des excentriques comme Octave Uzanne à la fin du siècle se disputent les très beaux volumes de chez Pelletan, Lemerre, Jouaust, Liseux ou Quantin et vouent un culte aux livres les plus rares ou les plus luxueux. Des Esseintes dans A rebours offre un très beau portrait d’amateur intransigeant pour qui n’existe que le très beau, le très fin, le plus irréprochable.  


Qu’appelle-t-on "tirages de tête" ? 


Les tirages de tête, parfois appelés éditions originales ou grands papiers, sont des exemplaires spéciaux, numérotés, limités, tirés sur beau papier. Ce sont les premiers exemplaires réalisés, avant le tirage de l’édition courante. Pour ainsi dire, jusqu’aux années 1960, tous les livres ont fait d’abord l’objet d’une édition originale, pour complaire aux bibliophiles et aux collectionneurs, sans oublier les auteurs eux-mêmes. Le nombre de ces exemplaires de luxe a pu être très variable, mais généralement, selon la cote de l’auteur et le marché de ses amateurs potentiels, ces tirages ont pu être de l’ordre de 10 à 50 voire 100 exemplaires. Au-delà de 200 ou 300 exemplaires les bibliophiles considèrent volontiers qu’il s’agit d’une opération de mass-market et font la grimace. Tout est évidemment plus soigné pour cette édition spéciale : le papier est un papier de grande qualité, pur fil, et les volumes sont réalisés à partir des plombs qui ne sont pas encore usés par l’impression. A partir des années 1880 la hiérarchie dans la qualité des papiers devient l’objet de mille controverses entre bibliophiles, les uns préférant à tout les papiers du Japon, les autres de Chine ; les exemplaires sur vergé de Hollande ou sur un papier dit de Madagascar sont également très prisés. Les éditeurs s’en donnent à cœur joie et inventent parfois toutes sortes d’appellations fantaisistes pour exciter la convoitise des amateurs. Ces papiers sont bien sûr non coupés, leurs formats très irréguliers, d’où leur nom de grands papiers, et leur barbe fait beaucoup pour donner au volume son charme et sa sensualité. La justification du tirage, en tête de chacun des livres, donne systématiquement le détail des exemplaires exacts de luxe ou de semi-luxe qui ont pu être réalisés. Cette mention, impérative, est très importante pour apprécier la cote potentielle de chaque exemplaire. Mais il n’est pas impossible que certains éditeurs un peu margoulins aient souvent été tentés de mettre en circulation dans le commerce quelques exemplaires en sus avec de faux numéros ou des numéros doubles pour gagner plus comme a pu le faire le Club français du livre dans les années 1950…

Quel genre de public achetait ces tirages de tête à la fin du XIXe siècle ? 


Les amateurs d’éditions originales ou grands papiers sont des amateurs fortunés, des lecteurs de grands textes qui sont aussi des spéculateurs à la tête de belles bibliothèques dont la valeur doit s’accroître avec le nombre des années. Leur obsession est par nature de posséder les œuvres les plus rares, les plus belles, les plus recherchées. Cette pratique a grosso modo perduré des années 1880 aux années 1960. La génération du baby-boom qui a fait la fête à Boris Vian, à la marijuana et l’amour libre a instauré un rapport au livre très différent, beaucoup plus informel, et s’est désintéressé de cette pratique vieillotte et austère de vieux toqués. C’est d’ailleurs à cette même époque qu’un pas supplémentaire a été franchi dans l’industrialisation du livre, la littérature est alors devenue un pur objet de consommation, trop abondante ou trop variée pour espérer s’imposer dans la durée et intégrer le panthéon des œuvres immortelles, le livre de poche est apparu et a imposé un rapport beaucoup plus décontracté au livre qui peut désormais être lu sans façon, prêté, corné, maltraité voire jeté à la poubelle. Des auteurs ont alors été lancés du jour au lendemain avec fracas comme l’adorable Minou Drouet dont les amateurs ont douté que le règne pût durer plus d’une saison. Ils se sont alors massivement détourné des tirages de tête, ne croyant plus en la permanence du règne des auteurs et en la valeur à long terme de leurs œuvres désormais périssables.

Aujourd’hui, les tirages de tête existent-ils encore ? 


Les auteurs ne cessent d’en réclamer car ces tirages de luxe flattent leur vanité, mais tout cela coûte cher voire très cher. Les vergés spéciaux ne sont pas loin des cinq euros le kilo. Aujourd’hui tout est compliqué parce que les volumes courants sont bien souvent réalisés sur des rotatives en offset ou en flexographie alors qu’il faudrait passer sur des machines feuilles pour tirer les exemplaires de tête. Et encore l’offset ne permet-il pas d’avoir d’aussi beaux noirs qu’en typographie classique… Dans tous les cas l’édition originale n’a plus vraiment de sens puisqu’il n’y a plus de risque que les plombs s’usent et donnent ensuite de mauvais tirages irrégulièrement encrés. Mais il reste néanmoins des éditeurs pour proposer des exemplaires numérotés, édités avec le plus grand soin. C’est le cas chez Minuit et Gallimard qui proposent des tirages de tête des œuvres signées de leurs plus grands auteurs. La maison Gallimard est très attentive à la cote potentielle de ses auteurs et ne donne sur vergé que les œuvres de ses écrivains les plus importants, ceux qui sont certains de passer à la postérité et qui bénéficient d’un petit cercle d’amateurs prêts à payer plus de cent euros leurs éditions originales qui en vaudront peut-être le double ou le triple dans quelques années : J.-M.-G. Le Clézio, Patrick Modiano, Milan Kundera… Chez Minuit, les livres ont longtemps eu l’honneur d’une édition originale systématique, ce qui a été la preuve de la foi-maison en la valeur de ses productions. La marque à l’étoile fait encore partie des rares labels à produire des tirages de tête. Des écrivains comme Jean Echenoz, Eric Chevillard ou Jean-Philippe Toussaint bénéficient de premiers tirages de 50 à 100 exemplaires sur vergé des papeteries de Vizille pour un prix qui peut aller de 70 à 100 euros voire un peu plus. La maison a intégré en quelque sorte les cotes dictées par les amateurs car un jeune auteur qui débute rue Bernard-Palissy vaut moitié moins qu’un Echenoz par exemple. Les 99 exemplaires du dernier livre de cet auteur, 14, ont été épuisés en très peu de temps, preuve qu’il reste quelques amateurs qui se trouvent prêts à acheter dès qu’ils ont la conviction que la cote d’un auteur ne peut que s’apprécier. 

Et l’édition de luxe alors, comme le pratiquent Diane de Selliers ou Flammarion… Est-ce un retour à cette édition à l’ancienne ou est-ce une autre forme d’édition ?  


A côté des éditions de luxe et de semi-luxe se sont développés des éditeurs de livres rares voire uniques, livres d’art sublimes, livres d’artistes qui peuvent parfois atteindre des cotes proprement étourdissantes. Mais ce sont là des objets à caractère unique qui ont donc une valeur comparable à celle d’une œuvre d’art et où l’image l’emporte et de loin sur le texte. Au dernier colloque des Invalides, Olivier Salon a raconté les tribulations d’un exemplaire de luxe de la très fameuse Boîte verte de Duchamp qui a été volé à François le Lionnais durant la guerre de 1940 puis mystérieusement retrouvé dans le Grand Nord avant d’être revendu 130 000 euros chez Sothebys. Tous les grands peintres, tous les grands artistes du XXe siècle ont participé à ce genre d’activités et donné des livres qui sont des portfolios ou des merveilles pour les yeux mais où l’écrit est toujours très secondaire. Les amateurs de grands textes ne sont pas toujours de grands amateurs d’art et inversement, ces collectionneurs peuvent être parfois bien distincts les uns des autres. Il reste bien sûr de grands collectionneurs comme Pierre Bergé et ils peuvent encore acheter de très belles choses anciennes ou contemporaines. Mais globalement le nombre de bibliomanes tend plutôt à diminuer. Et de même la foi en l’art et la confiance en la permanence d’artistes parfois encensés avant d’être totalement oubliés tendent plutôt à diminuer et compromettent d’autant les désirs d’investissements éventuels de collectionneurs devenus très méfiants. 
Les volumes de Diane de Selliers paraissent très chers parce que l’attachement à l’objet-livre a beaucoup perdu de sa force — la pénétration des outils cybernétiques n’a fait qu’aggraver les choses —, mais les œuvres que cette maison publie dépassent rarement les 200 euros. Tous ceux qui trouvent ces tarifs étourdissants ou aberrants — le livre est toujours trop cher aux yeux de ceux qui ne l’aiment pas — sont en fait aujourd’hui prêts à dépenser bien plus pour une paire de basket fabriquée au Pakistan ou des jeux-vidéo. Ces volumes sont pourtant généralement de très beaux livres qui relèvent plus de la catégorie des livres d’art que de purs objets pour bibliophiles, l’image est là encore bien souvent plus importante que le texte. Ce sont de très beaux volumes qui offrent des textes complets mais cela ne peut être qu’un commerce limité qui s’adresse à quelques happy few, alors que dans les années 1920, période glorieuse, l’édition de luxe et de semi-luxe a été très vivante, prospère, ambitieuse, et a donné des chefs-d’œuvre aujourd’hui très recherchés des amateurs. La foi en la grande valeur des belles lettres et de l’imprimerie d’art s’est révélée alors bien supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui dans notre société. D’ailleurs, La Pléiade n’est-elle pas déjà devenue pour ainsi dire anachronique ? Quels sont les jeunes de 20 ou 30 ans qui en demandent des exemplaires à Noël ? En dehors des professeurs de lettres, qui cherche encore à se bâtir une belle bibliothèque de textes classiques dans de belles éditions ? 
De fait, les acheteurs des livres signés Diane de Selliers sont sans doute fort âgés. Son activité est une belle activité qui fonctionne bien puisqu’il n’y a aucun risque de décote – pour l’essentiel ce sont des textes classiques qui sont publiés accompagnés de très belles illustrations – mais qui se trouve destinée aux générations anciennes ayant le goût des belles choses et un portefeuille bien garni grâce aux Trente Glorieuses. Ces générations qui font vivre des éditeurs comme Diane de Selliers disparaîtront bientôt et les générations qui suivent attacheront probablement plus de valeur à la ligne pure d’un iPhone qu’à la douceur des vergés de Hollande. Il est probable qu’il n’y aura plus grand-monde pour accepter de payer plus de quelques euros des fichiers informatiques téléchargés par Amazon de sous-productions culturelles mal éditées mais portées par des buzz lancés par de petits génies du web. Ce sera alors, paradoxalement, le paradis pour les bibliophiles : de vrais trésors seront probablement en vente pour peu de choses puisque personne ne se battra plus pour les posséder…


Note de la rédaction :


Qu'en pense l'éditrice Diane de Selliers ? Ainsi que les autres éditeurs associés, à tort ou à raison, au domaine du luxe ? L'enquête se poursuit sur MyBOOX dans les jours qui viennent.


Propos recueillis par Lauren Malka

Source :  http://www.myboox.fr/actualite/les-livres-de-luxe-ont-ils-toujours-eu-la-cote--28425.html  

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