vendredi 26 janvier 2018

Le cas d'une supercherie d'éditeur (ou pas) : Tresse et Stock, 1893. Jean Grave, La Société mourante et l'anarchie. 1 des 10 (faux) exemplaires sur (faux) Hollande.


Coll. Bertrand Hugonnard-Roche


Voici une petite anecdote qui vaut bien des heures d'enseignements à l'école de la librairie ancienne en pays de Bibliopolis !

Il y a de cela quelques mois, j'achète à un autre libraire un exemplaire de La Société mourante et l'Anarchie de Jean Grave avec une préface d'Octave Mirbeau. Edition originale de 1893 publiée chez Tresse et Stock. Le vendeur précise dans sa notice : "Tiré à part, un des 10 exemplaires sur papier de Hollande (n°10). Broché. Mon sang ne fait qu'un tour. Commande est passée. Le prix demandé est assez bas. Trop bas sans doute ... Je reçois le volume. Broché assez frais, le dos et la couverture rouge sont en très bon état. J'ouvre le volume. Surprise ! Mais ce n'est pas du Hollande ! Le papier est un papier ordinaire, assez teinté, limite cassant, comme pour tous les tirages ordinaires de la maison Stock à cette époque. Le volume sort de l'imprimerie d'Emile Colin à Lagny. Je continue à tourner les première pages : faux-titre, titre. Au verso du titre : la justification (voir photo ci-dessus - celle de gauche). Il est bien indiqué qu'il a été tiré à part de cet ouvrage sur papier de Hollande, dix exemplaires numérotés à la presse. L'exemplaire porte bien, numéroté à la presse, le n°10. Mais ce n'est pas un papier de Hollande. Quid ? Me voilà très interloqué. Je suis en présence d'un exemplaire numéroté à la presse (un examen à la loupe de la numérotation indique bien qu'il ne s'agit pas d'un numéro apposé plus tard sur l'exemplaire, mais bien d'une numérotation au moment de l'impression. Me voilà bien embêté ! Que faire ? Renvoyer l'exemplaire au libraire qui m'a vendu un exemplaire ordinaire pour un exemplaire sur Hollande ? Pourtant la numérotation est bien là. Je décide de conserver l'exemplaire. Pour étude. Me voilà comme la fosse.
Je n'aime pas rester dans le doute de la sorte. Je décide donc de partir à la chasse à La Société mourante et l'Anarchie de Jean Grave avec une préface d'Octave Mirbeau, dition originale de 1893, publiée par Stock. Le hasard fait que j'en déniche un autre chez un autre libraire. Même édition, même condition (broché), même tirage : un des 10 exemplaires sur Hollande !!! Non, décidément, y'a un truc ! Je commande l'ouvrage. Je le reçois. J'ouvre le volume : je découvre la même chose. Exemplaire portant le n°10 ! soit disant tiré à part sur Hollande. En réalité sur papier ordinaire (voir photo ci-dessus - celle de droite). Quid ? Me voilà interloqué (bis).
Que conclure ?
Qu'il ne fait aucun doute qu'il y a supercherie ! A quel niveau se situe-t-elle ? Est-ce l'imprimeur qui a numéroté par erreur au moins deux exemplaires "n°10" sur "Hollande" (qui ne sont que des exemplaires ordinaires) ? Cela a-t-il été fait sciemment ou par erreur ?
Si j'ai pu dénicher 2 exemplaires identiques présentant les mêmes caractéristiques trompeuses, il doit en exister d'autres, c'est plus que probable.
Un des 10 exemplaires sur Hollande ! Cela aurait été trop beau ... mais nettement moins instructif. En Bibliopolis on apprend de ses erreurs, mais également de celles des autres. A moins qu'il y ait eu un margoulin typographe chez l'imprimeur Emile Colin à Lagny .... voire deux !

Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne

jeudi 25 janvier 2018

Octave Uzanne à Paul Lacroix : « votre exemple comme guide et votre mérite comme but » (texte lu par Bertrand Hugonnard-Roche lors de la Journée Paul Lacroix, l'homme-livre du XIXe siècle, le 20 mars 2015).


Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob (1806-1884)
Photographié par Nadar


« votre exemple comme guide et votre mérite comme but »
  


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Mesdames, Messieurs, bonjour et merci de votre présence à cette journée d’études Paul Lacroix.

Je m’appelle Bertrand Hugonnard-Roche et je gère une librairie ancienne depuis maintenant 13 ans.

J’ai fait la connaissance d’Octave Uzanne il y a de cela près de 20 ans. Depuis, par l’intermédiaire d’un site internet et quelques publications, j’essaye de faire revivre la mémoire de cet homme de lettres oublié du grand public.

Dans un premier temps je vais vous présenter brièvement Octave Uzanne et son parcours.
Dans un deuxième temps nous verrons les liens entre Octave Uzanne et Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob.

Octave Uzanne est né à Auxerre, en Bourgogne, en 1851. Issu, par sa mère d’une longue lignée de marchands de cette même région, et par son père, d’origine savoyarde, également d’importants marchands en gros établis dans cette ville depuis les premières années du XIXe siècle. Octave Uzanne est orphelin de père à l’âge de 15 ans (1866).

Le jeune Octave Uzanne suit des études au collège d’Auxerre, fait un passage par un collège en Angleterre (1870), revient au collège Rollin à Paris. On sait qu’il suit des cours de droit et que ses études s’achèvent vers 1872. Pendant ces années de jeunesse Octave Uzanne mène une vie mêlée de bohême et d’études au cœur des quartiers de fête parisiens. C’est à ce moment là qu’il se dirige vers une carrière d’hommes de lettres. Ses premières publications datent de 1875, avec la réédition annotée des Poètes des Ruelles (Sarasin, Montreuil, Voiture, Benserade). Sa formation littéraire passe par la rencontre de plusieurs éminents lettrés : Paul Lacroix (ce que nous verrons plus en détail), mais également Jules Barbey d’Aurevilly, et bien d’autres. Il collabore à de jeunes revues bibliographiques et littéraires (Le Conseiller du Bibliophile – 1876 -1877 ; La Jeune France ; Les Miscellanées bibliographiques de Rouveyre (1878-1880).

Très vite, le caractère très indépendant du jeune bibliophile-bibliographe s’affirme. Ayant tissé un réseau de relations suffisant, il fonde en 1880, aux côté du jeune imprimeur-gérant Albert Quantin, ce qui sera une revue bibliographique incontournable pendant 10 années : Le Livre. Cette revue sera le point de rendez-vous de très nombreuses connaissances dans le milieu des lettres : On y retrouve Paul Lacroix, Paul Bourget, Edouard Drumont, son collaborateur communard Bernard Henri Gausseron et une myriade de noms encore connus aujourd’hui. Cette revue formera 20 gros volumes in-4 truffés de très nombreuses reproductions de documents, illustrations, estampes, etc.
Uzanne poursuit son aventure éditoriale avec 2 revues d’un format différent mais non moins luxueuse : Le Livre moderne (1890-1891) et L’art et l’idée (1892). Les collaborations se poursuivent. Uzanne y montre son amour de l’art qui se disperse vers d’autres domaines comme la céramique, la sculpture, la peinture, l’ameublement.

Il faut tout de suite souligner que ces revues sont éditées alors qu’il publie quantité d’ouvrages à côté, en simultané : Depuis 1875 chaque année voit paraître un nouvel ouvrage : On citera Le Bric-à-Brac de l’amour (1878) préfacé par Barbey d’Aurevilly ; Les Surprises du Cœur ; Le Calendrier de Vénus. Trois productions personnelles aujourd’hui oubliées. En 1878 il publie les Caprices d’un Bibliophile. A partir de 1879 il publie les Conteurs du XVIIIe siècle (série de 12 volumes) avec notes et préface. Paraissent également en 1882 et 1883 les deux ouvrages qui feront sa renommée d’écrivain précieux : L’éventail et l’Ombrelle. Puis viennent les livres sur la femme : Son Altesse la Femme (1884) et La Française du Siècle (1885), puis bien d’autres que nous ne pouvons citer ici. Uzanne publiera sans relâche jusqu’aux premières années de 1900 sur la femme, la mode et la bibliophilie. Les bibliophiles connaissent ses ouvrages sur l’art de la décoration extérieure des livres (reliures et cartonnages), l’illustration, etc. Nous ne pouvons nous étendre ici sur le détail de toutes ces publications luxueuses et destinées avant tout à une élite (tirages numérotés).

Parallèlement à tout ceci, Uzanne mène une vie agrémentée de nombreux voyages en Europe et dans le monde (USA, Japon). Progressivement, sa passion d’écrire le conduit à devenir de plus en plus journaliste ou plutôt chroniqueur. Il passe ainsi, dès les années 1893, du Figaro à l’Echo de Paris, puis à la Dépêche de Toulouse où il chroniquera pendant près de 30 ans, pratiquement jusqu’à sa mort en 1931.

Octave Uzanne aujourd’hui oublié méritait de retrouver sa place dans le monde des lettres. Il a côtoyé les plus grands de son temps : hommes de lettres et artistes. Il a été l’ami de Félicien Rops, du céramiste Jean Carriès, de Barbey d’Aurevilly dans ses dernières années, etc.

Nous allons voir maintenant ce que nous savons à ce jour de ses liens avec Paul Lacroix.

Il faut tout d’abord insister sur les dates. Paul Lacroix est né en 1806. Lorsqu’Octave Uzanne finit ses études et s’oriente vers les lettres en 1872, c’est un jeune homme de 21 ans qu’il rencontre. Lacroix est alors âgé de 66 ans. Lacroix est conservateur à la bibliothèque de l’Arsenal depuis plus de 17 ans (1855). Lorsque Lacroix meurt en 1884, Uzanne dresse ce portrait de l’infatigable bibliographe :

« Levé vers cinq heures, il se mettait à l’œuvre jusqu’à 8 heures du matin. Il consacrait une heure à son coiffeur qui, régulièrement, venait le friser, le raser, l’éveiller pour ainsi dire à la vie extérieure ; puis, jusqu’à l’heure du déjeuner, il reprenait son labeur. L’après-midi, lorsqu’il n’était pas de service aux manuscrits de l’Arsenal, il travaillait encore, il travaillait toujours, et souvent le soir il quittait le salon hospitalier de l’Arsenal, où tant d’anciens amis venaient égrener leurs souvenirs, pour aller s’enfermer jusqu’à minuit dans ce petit cabinet encombré et impraticable où il avait emmuré sa vie dans les livres depuis de si longues années. »

C’est là que le jeune Octave Uzanne fit sa connaissance. Tous deux partagèrent bien des découvertes et des travaux en cours, pour l’un et pour l’autre. Le jeune Octave Uzanne se prit d’admiration pour ce modèle encore vivace ancré dans un siècle qui n’était déjà plus le sien. Uzanne s’en inspirera toute sa carrière.

Voici ce qu’écrit Octave Uzanne en tête de sa réédition de la Guirlande de Julie (1875) :

« Monsieur, Je viens, disciple fidèle, placer cette édition, de la Guirlande de Julie sous votre haute protection, rendre humblement hommage à votre vaste savoir, et atténuer, s'il est possible, ma dette de reconnaissance envers vous. C'est non-seulement au maître, au docte bibliophile, au grand lettré de ce siècle, que je dédie cette réimpression, c'est plus encore à l'homme bienveillant, au savant d'intimité, prodigue, comme les vraiment riches, de ses immenses trésors bibliographiques, de son expérience et de ses conseils. N'est-ce pas, en effet, sous l'influence de vos généreux encouragements que j'ai pu concevoir ma tâche, préparer et mûrir la réhabilitation des poètes de ruelles du XVIIe siècle ? Aux quelques beaux esprits que je me proposais d'exhumer, à Sarasin, Voiture, Colletet, Malleville, Brébeuf et Scudéry, n'avez-vous pas ajouté, avec l'enthousiasme juvénile de votre ardente érudition, les noms de Chapelle, Montreuil, Charleval, Lainez, Ferrand, et autres poètes, hélas ! oubliés, jadis oracles dans le temple du beau langage, talents originaux, précieusement étoffés de couleur locale, au milieu de la grandiose universalité littéraire du siècle de Louis le Grand ? Vous avez particulièrement daigné sourire à l'illustre galanterie du marquis de Montausier, éclose dans ce pays de la conversation, ou Julie d'Angennes était reine et idole, et j'ai eu l'inappréciable bonheur de contempler dans votre cabinet de travail, radieuse dans son auréole de fleurs, la ravissante Guirlandeuse, dont le portrait si recherché, et jusqu'alors ignoré, embellit, grâce à vous, cette nouvelle édition. Ne sont-ce pas là, monsieur, des titres à mon entier dévouement, et ne dois-je pas m'estimer fier et heureux d'avoir su rencontrer, au début du chemin, le guide sûr et charmant qui a bien voulu faire quelques pas sur ma route ? C'est donc sous votre inspiration que paraît aujourd'hui la Guirlande de Julie, et que renaîtront tour à tour tous ces rimeurs galants, favoris des Parnassides, troupe légère d'avant-garde des Corneille et des Molière, qui, en dépit de la verte férule du régent Boileau, sut si agréablement faire l'école buissonnière et butiner dans les sentiers de la double colline. Grâces vous soient rendues, monsieur, si je puis mener à bonne fin l'entreprise que je conçois, et offrir aux lettrés, dans une gracieuse rénovation, ces délicates victimes de l'oubli. Quoi qu'il en soit, heureux ou non dans l'avenir, ayant votre exemple comme guide et votre mérite comme but, je marcherai fièrement en avant, prenant la devise que les anciens, dans leur erreur, plaçaient sous le disque solaire : Fit cursu clarior. Avec l'assurance de ma plus vive reconnaissance et de ma sincère amitié, veuillez me croire, Monsieur, Le plus fervent et le plus dévoué de vos admirateurs. »
Octave Uzanne est admiratif, Octave Uzanne est redevable à Paul Lacroix de tout ce qu’il sait ou presque. A son décès en 1884 ne fera que réitérer remerciements et marques d’admiration à l’égard du maitre.

Dans l’article qu’il publie dans sa revue Le Livre quelques semaines après le décès du Bibliophile Jacob, Octave Uzanne nous donne quelques intéressants détails sur les soirées de l’Arsenal auxquelles celui-ci a assisté à plusieurs reprises :

« [...] Chaque vendredi soir, c'était fête à l'Arsenal ; le bibliophile groupait quelques amis autour de la table ; c'était tout une Renaissance délicieuse à étudier pour les jeunes admis au cénacle. Là, venaient le vieux baron Taylor, Paul de Saint-Victor, Henri Martin, Maquet, Monselet, Jules Lacroix, Faber, l'auteur de l'Histoire du théâtre en Belgique, Mme de Montmerqué, autrefois la belle Mme de Saint-Surin, et nombre d'aimables survivants de la génération de 1830. Paul Lacroix, à ces réunions, se montrait un causeur intarissable, spirituel, délicat, un narrateur exquis, qui savait faire revivre ses souvenirs avec une précision et un charme de jeunesse inoubliables. C'est peut-être le dernier salon de conversation qu'il m'aura été donné d'entrevoir, la dernière maison qui eût conservé, dans l'urbanité de la causerie, comme un malicieux reflet des bureaux d'esprit du XVIIIe siècle ; on n'y fumait point, on y causait doucement, en savourant un café spécial dont Balzac avait fourni la recette ; on y lisait, on y inventoriait les pièces curieuses, les bibelots des étagères, et, en particulier, cette fameuse canne de l'auteur de la Comédie humaine, dont la pomme en argent réprésentait trois singes ciselés que le charmant bibliophile affirmait n'être autres que Lautour-Mézeray, Emile de Girardin et ...nescio quem. - On n'y parlait que littérature ancienne et moderne, beaux-arts et bibliographie ; on y projetait des volumes, on y échangeait des idées sur les morts et les vivants, on renversait des bibliothèques sur le tapis, on admirait la superbe galerie de tableaux de l'aimable et accueillante hôtesse, on y vivait double par l'esprit ... enfin, à dix heures on se retirait. »
Octave Uzanne poursuit :

« Pourrais-je oublier ces soirées de l'Arsenal où pour moi défilait la tradition orale de tout un passé, où le regretté bibliophile m'apprenait paternellement à distinguer les souvenirs écrits des souvenirs parlés. »
Uzanne dresse ensuite un portrait du vénérable bibliophile :

« [...] Paul Lacroix devint l'homme-livre par excellence, bien que rien en lui ne trahit le rat de bibliothèque grincheux et étriqué d'idées. Il avait l'esprit aussi large que son cœur était ouvert à toutes les miséricordes [...] Paul Lacroix joignait à une extrême facilité de conception et d'exécution une infatigable persévérance dans ses entreprises. Dans le logis qui lui était réservé à la bibliothèque de l'Arsenal, le cabinet était situé derrière la porte d'entrée. Lorsqu'on y pénétrait pour la première fois, on ne distinguait qu'une agglomération de livres, de journaux et de brochures, une sorte d'arrière-boutique de bouquiniste, où il semblait impossible à un écrivain, ami du confort moderne, qu'un homme pût vivre, penser et travailler à loisir. On cherchait avec peine un siège pour s'asseoir, et tout à coup d'un amas de paperasses la tête souriante du vieux bibliophile surgissait. Assis devant une petite table d'acajou recouverte de papier goudron, l'historien du moyen âge et de la Renaissance, penché comme un myope sur sa copie, écrivait fébrilement, d'une écriture menue, microscopique, presque indéchiffrable pour les compositeurs. La croisée, sanas autres rideaux qu'un store pour les heures de soleil, s'ouvrait sur l'entrepôt ; dans le lointain brumeux, au-dessus du Jardin des Plantes, le Panthéon et le Val-de-Grâce s'étageaient sur les hauteurs de la Montagne Sainte-Geneviève. Sur la cheminée, le buste de Paul Lacroix romantique de 1830 par Jehan Duseigneur ; dans l'âtre, à terre sur les sièges, des cartons, des papiers, des livres dans le plus incroyable désordre ; - appendus au mur, des tableaux de maîtres, un Greuze : une femme vue de dos tressant sa chevelure, un Jordaens, un Ribeira, quelques portraits de famille et une grande toile anonyme du XVIIe siècle représentant le Temps coupant les ailes de l'Amour. Au milieu de ce capharnaüm dont il avait fait sa thébaïde, l'érudit conservateur vivait à l'aise, accueillant pour tous, conteur et causeur inépuisable et exquis pour ses amis, conseiller précieux, guide empressé, vous mettant sur la piste de toutes les recherches. Dans ce fouillis, il ne s'égarait jamais, et s'il s'agissait d'obtenir des renseignements sur un poète du XVIIe siècle, tout en causant, sa main ramassait à terre un tome in-folio de la bibliothèque du roi, qu'il ouvrait juste à point donné, ou bien le volume voulu du père Niceron ou de l'abbé Gouget, qu'il feuilletait vivement pour y lire à haute voix les références littéraires qu'il y trouvait. Les heures s'écoulaient vite en compagnie de ce charmeur, qui pensait que c'est rester jeune que de savoir vieillir. [...]. »
Uzanne conclut :

« Paul Lacroix fut un collaborateur assidu du Livre ; il rêvait d'y publier une longue série de notices bibliographiques sur des écrivains inconnus du grand siècle, pour en former en quelque sorte un Quérard des livres français imprimés au XVIIe siècle ; il projetait de nombreuses études sur les Romantiques avortés ; il avait également ébauché pour cette revue une intéressante Histoire des livres doubles dans les bibliothèques publiques, ainsi qu'une collection physiologique des Voleurs et destructeurs de livres. »
Personne, hélas ! ne saurait reprendre ces projets ni les traiter avec la science, l'humour, l'élégante concision, la conscience littéraire et surtout la prodigieuse mémoire qu'il y eût apportés.

La bibliothèque particulière du bibliophile Jacob restera probablement la propriété de l'Arsenal, selon les vœux du défunt. - Je ne saurais dire ce que deviendront ses manuscrits.

Le temps qui nous est imparti ne nous permet pas hélas ! d’aller plus loin.

Il nous faudrait pourtant, pour être complet, parler de bien d’autres choses qui réunirent pendant quelques années les deux hommes férus de curiosités en tous genres.

Il nous faudrait parler de cet ex libris dessiné par Marius Perret sur les indications d’Octave Uzanne pour le Bibliophile Jacob. Ex libris qui était destiné à orné les volumes de la bibliothèque de sa bibliothèque de romans. Mais Lacroix meurt trop tôt.

Il nous faudrait parler des nombreux compte-rendus d’ouvrages de Paul  Lacroix publiés dans la revue Le Livre entre 1880 et 1884.

Il nous faudrait parler de l’excellent article signé Bernard Henri Gausseron (bras droit d’Octave Uzanne à la revue Le Livre) intitulé : Cabinets de travail et bibliothèques : M. Paul Lacroix (1884).
Il nous faudrait parler également de leur avis convergeant sur les Femmes bibliophiles. Lacroix aurait confié à Uzanne :

« Les femmes n’aiment pas les livres et n’y entendent rien : elles font à elles seules l’Enfer des bibliophiles : Amours de femmes et de bouquin ne se chantent pas au même lutrin. »
Octave Uzanne tout à la fois féminolâtre et gynécophile, un brin mysogine pour certains, devait apprécier au plus haut point ces propos.

Il nous faudrait parler des nombreuses anecdotes rapportées par le Bibliophile Jacob au jeune Octave Uzanne. Notamment celle du fameux parasol nommé Pépin de Henri IV, conservé pendant longtemps à l’Arsenal, ancien hôtel de Sully. Il nous faudrait également parler de ses anecdotes sur les bouquinistes parisiens qu’a longtemps fréquenté Paul Lacroix (pendant plus de 60 ans !).

Mais nous manquons de temps.

Ainsi, nous conclurons :

Octave Uzanne paraît aujourd’hui, à la plupart des lecteurs, un écrivain mineur, au style précieux. On l’accuse d’avoir épuisé des sujets jusqu’à lasser son public : La femme, la mode, les mœurs féminines, mais aussi la bibliophilie. C’est ne pas connaître son œuvre qui comprend plus de 50 ouvrages et plusieurs milliers d’articles dispersés dans de très nombreux journaux.

Je crois d’ailleurs pouvoir dire que les plus virulents à le critiquer sur son style ou sur se choix littéraires sont ceux là même qui ne l’ont pas lu, ou si peu.

Ses années de formation sont à mettre sous la direction de deux maîtres : Paul Lacroix et Jules Barbey d’Aurevilly. Deux personnages de l’ancienne France, plus ancrés dans la première moitié du XIXe siècle que dans le XXe siècle qui s’annonce. De Paul Lacroix, Octave Uzanne retiendra une force de travail impressionnante et une curiosité démesurée pour toutes choses. De Barbey d’Aurevilly il retiendra un style d’écriture, reconnu et adoubé par le Connétable des lettres lui-même.
Arrivé à maturité, formé par ces « anciens », Octave Uzanne s’orientera de lui-même vers la nouveauté, le moderne. Sa devise bibliophilique n’était-elle pas « Tout aux modernes ! » ? Son esprit indépendant, travailleur, insensible à la gloire littéraire et aux lauriers tressés, feront de lui un personnage incontournable pendant plus de 25 ans (1875-1900). Son côté misanthrope dès l’aube de sa vieillesse, feront de lui un chroniqueur paradoxal, mal compris, y compris de ses contemporains. Oublié avant même sa mort par ses contemporains alors qu’il était à la tête d’une œuvre littéraire et critique méritante, il nous a semblé juste de remettre à l’honneur, et son travail, et sa personnalité tout à la fois attachante et complexe.

C’est le but du site internet qui,  à travers déjà plus de 750 articles, donne un panorama des plus complet de son œuvre et de son caractère.

Mesdames, Messieurs, Merci de votre attention,

Bertrand Hugonnard-Roche (*)


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(*) Ce texte a été lu lors de la Journée Paul Lacroix, l'homme-livre du XIXe siècle qui s'est déroulée à la bibliothèque de l'Arsenal le 20 mars 2015. Notre intervention a eu lieu à 11h15 : Bertrand HUGONNARD-ROCHE (libraire et chercheur) – Paul Lacroix et Octave Uzanne, apprentissages d’un jeune homme de lettres : votre exemple comme guide et votre mérite comme but. Durée : 20-30 min. Le programme entier de cette journée se trouve ICI. Nous avons refusé de nous plier au diktat des règles et snobismes universitaires qui consistait en une refonte complète de notre texte avec ajouts de notes et mise en forme "militaire". Ce refus nous a valu de ne pas retrouver ce texte parmi les actes de cette journée (normalement publiés à ce jour). Peu importe le flacon, nous voulons l'ivresse, et par dessus tout la connaissance. Ni Octave Uzanne, ni Paul Lacroix n'auront à souffrir de mon abjection pour les conventions qui ne servent à rien. Voici donc mon texte, en pleine propriété de mes mots, je le livre ici tel qu'il a été lu devant quelque dizaines de personnes tout au plus à l'Arsenal. Espérons qu'il trouve en ce lieu virtuel un lectorat plus ample et non moins passionné.


Nous vaincrons !


Bertrand Hugonnard-Roche, le 25 janvier 2018

lundi 1 janvier 2018

Meilleurs vœux pour la nouvelle année 2018 aux lectrices et lecteurs du Bibliomane moderne ! Les plus belles trouvailles bibliophiliques ...



"Aimer les livres, c'est bien. Aimer les hommes, c'est mieux.
Mais la plupart des hommes sont si détestables que je préfère aimer les livres."


Hubert De Saint

lundi 13 novembre 2017

Les ventes du fonds ARISTOPHIL vont bientôt commencer ... décembre 2017 ... et les années suivantes !

 Lisez l'article !

© Alain Jocard Source: AFP


J'émet une hypothèse folle ...

Ce qui serait assez amusant en fait ... c'est que le total produit par les futures ventes aux enchères atteigne un montant supérieur aux 850 millions d'euros estimés par les experts d'Aristophil ... ce qui viendrait apporter la preuve qu'il n'y avait pas d'arnaque. Scénario peut-être improbable ... quoi que ... mais saura-t-on vraiment (le grand public) tout ce qui passera en vente issu des stock d'Aristophil ? j'en doute. Il y aura les grandes ventes (Aguttes - ventes de prestige et marketing oblige) et puis les petites ventes en katimini (business oblige).

Quel est votre avis sur la question ? Nous aurons ici tout loisir d'en gloser ...

A suivre ... [nous posterons ici même la suite des événements]





14 décembre 2017 https://patrimoine.lesechos.fr/investissements-plaisir/marche-art/0301018995529-la-premiere-vente-apres-la-grande-arnaque-aristophil-2138517.php




1er décembre 2017

Le tribunal de grande instance de Paris autorise la vente des collections Aristophil

http://www.lefigaro.fr/culture/encheres/2017/12/01/03016-20171201ARTFIG00287-le-tribunal-de-grande-instance-de-paris-autorise-la-vente-des-collections-aristophil.php

Trois lots de la future vente Aristophil sans doute classés Trésor national

PARIS [01.12.17] - La commission consultative des trésors nationaux a recommandé au ministère de la Culture le classement de trois œuvres intégrées à la vente « Aristophil » organisée par l’OVV Aguttes le 20 décembre prochain. Parmi eux, un manuscrit du Marquis de Sade.
Le 20 décembre prochain se tient la première dispersion aux enchères liée à « l’affaire Aristophil », cette société créée dans les années 90 par Gérard Lhéritier qui proposait aux particuliers d’investir dans des écrits de personnages célèbres. Suite à la découverte d’une escroquerie à grande échelle qui a dilapidé près d’un milliard d’euros d’économies de quelques 18 000 épargnants, la société a été mise en liquidation judiciaire en août 2015. Parmi les 192 lots mis en vente - la [...] (http://www.lejournaldesarts.fr/site/archives/docs_article/149487/trois-lots-de-la-future-vente-aristophil-sans-doute-classes-tresor-national.php)


Bertrand Bibliomane moderne


Le site pour suivre les ventes



vendredi 3 novembre 2017

Histoire de la sultane de Perse et des visirs - 1707 - Ouvrage d'Antoine Galland ou de François Petis de La Croix.

Il a été vendu ces derniers jours sur ebay un rare exemplaire de Histoire de la sultane de Perse et des visirs. Contes turcs. publié chez la veuve de Claude Barbin en 1707.

Claude Barbin et sa veuve sont connus, notamment, pour avoir imprimé de nombreux ouvrages de contes en tous genre. Pour rappel, Bertrand a fait un bel article sur le sujet il y a déjà 9 ans !!! [NDLR : ça rajeunit pas ....]. La veuve Barbin publie en particulier Les mille et une nuits et Les mille et un jours, respectivement d'Antoine Galland (1646-1717) et François Petis de la Croix (1653-1713).

Ces deux écrivains se connaissaient bien et, quand, en 1709, la veuve Ricoeur inséra deux contes de Petis de la Croix dans un ouvrage de Galland, ce dernier sut tout de suite à qui s'en prendre.


Le livre qui nous intéresse aujourd'hui a donc paru avant cette affaire, sans nom de traducteur. Imprimé chez la veuve d'Antoine Lambin en 1706, il ne sera donc publié que l'année suivante. L'approbation est du 6 octobre 1706 et le privilège royal du 14 novembre 1706. Il apparaît au Mercure dès janvier 1707.


Quel est donc l'auteur, ou plutôt le traducteur, de cet ouvrage ? Nous serions bien incapable d'apporter une réponse définitive. En effet, voici les différentes versions que nous trouvons :
  • Préface de l'édition originale
    • "Ces Contes que les Musulmans appellent par dérision la malice des femmes ont été tirés de la bibliothèque de M. Pétis qui les a traduits autrefois"
  • Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M. J.B. Denis Guyon. Paris, Barrois, 1759. n°1062
    • "par Ant. Galland"
  • Genève, Barde, 1787. Cabinet des fées, tome XVI
    • "traduit en françois par M. Galland"
  • Relation de Dourry Efendy. Paris, Ferra, 1810.
    • mentionne la préface de l'édition originale.
  • Antoine-Alexandre Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes. Editions de 1806, 1823
    • "par Galland"
  • Gay-Lemonnyer, II, 514. Edition définitive de 1897.
    • "par Galland et par Petis de la Croix"
  • Gustave Lanson, Manuel bibliographique de la littérature française moderne. Paris, Hachette, 1925. n°6031
    • "trad. par Galland (ou Petis de la Croix)"
  • Pierre M Conlon, Prélude au siècle des lumières en France. Genève, Droz, 1972. Tome 3, p.521.
    • "Traduction due à A. Galland"
  • Editions Champion, 2006
    • François Petis de la Croix
  • Vente Binoche et Giquello, 2015.
    • "Petis de la Croix (François)"
  • Base sudoc
    • "Pétis de la Croix, François (1653-1713). Traduction"
Quoiqu'il en soit, il est aujourd'hui plutôt communément admis que c'est Petis de la Croix l'auteur mais la formulation de la préface demeure dans ce cas curieuse : "Ces Contes que les Musulmans appellent par dérision la malice des femmes ont été tirés de la bibliothèque de M. Pétis qui les a traduits autrefois"

Le Berger d'Anatolie

mardi 31 octobre 2017

Une édition rarissime de « Du côté de chez Swann » de Marcel Proust a été vendue hier chez Sotheby's plus d'un demi-million d'euros (31 octobre 2017).



Copie d'écran - La Dépêche du Midi


Une édition rarissime de « Du côté de chez Swann » de Marcel Proust a été vendue hier chez Sotheby's plus d'un demi-million d'euros, moins que la fourchette haute de l'estimation.

« Le volume est parti pour 535 500 euros», a indiqué une porte-parole de Sotheby's. Son estimation se situait entre 400 000 et 600 000 euros. Trésor pour bibliophile, le livre mis à l'encan était l'un des cinq exemplaires numérotés de « Du côté de chez Swann» sur ce que d'aucuns considèrent comme le plus beau papier du monde : le « japon impérial » ou « washi ».

Trois exemplaires de ces livres rares et précieux sont à l'abri chez leur propriétaire et un quatrième a disparu durant la Seconde Guerre mondiale sans jamais réapparaître.
Le volume, acquis par un acheteur présent dans la salle de vente, n'était plus réapparu publiquement depuis 1942 lorsque la veuve de son propriétaire l'avait mis aux enchères chez Drouot. Il avait alors été acquis par Roland Saucier, directeur de la librairie Gallimard de Paris, et était resté depuis dans la famille du libraire décédé en 1994.

Le volume (192 x 138 mm), portant le numéro 5 et relié en maroquin bleu nuit, avait été offert par Proust à Louis Brun, son éditeur chez Grasset. Grand bibliophile, Louis Brun avait ajouté à son exemplaire des documents manuscrits de Marcel Proust qu'il a fait relier en fin de volume.

Ces documents, huit au total, révèlent un Marcel Proust inattendu. Pour défendre son livre, l'écrivain propose à des amis de la presse parisienne de faire publier dans leurs journaux respectifs des critiques élogieuses de son roman.
Tous les moyens sont bons pour l'écrivain. Il propose de l'argent aux journaux, écrit lui-même les articles qu'il souhaite voir publiés.
En même temps, le romancier prend garde à ne pas être découvert. Les échos qu'il rédige doivent rester anonymes, insiste-t-il.
À la décharge de Proust, il faut rappeler qu'il dut batailler avec ardeur pour trouver un éditeur.

Il essuya de nombreux refus avant que Bernard Grasset n'accepte de le publier, à frais d'auteur, en novembre 1913.
Surpris par le succès du livre, Gaston Gallimard réussit à convaincre Proust de rejoindre sa maison. Ce sera avec la NRF de Gallimard que Proust obtiendra le Goncourt en 1919.

La Dépêche du Midi (Publié en ligne le 31/10/2017)
Source :  http://www.ladepeche.fr/article/2017/10/31/2676027-un-livre-rare-de-proust-vendu-535-500-e.html


Photo Sotheby's / Liberal (en ligne)

mardi 26 septembre 2017

La Esméralda (1836) Opéra de Victor Hugo et Louise Bertin. Histoire d'un échec en 4 actes ...

La Esmeralda,
musique de Mademoiselle Louise Bertin,
Paroles de M. Victor Hugo,
Décors de MM. Philastre et Cambon,
Réprésenté pour la première fois sur le théâtre de l'Académie royale de musique,
le 14 novembre 1836.
Paris, Maurice Schlesinger éditeur,
chez Jonas, libraire de l'opéra,
A Lyon chez Nourtier, 1836


Petite histoire d'un échec en 4 actes ...

Les documents historiques ne manquent pas au sujet de cet opéra. Nous allons essayer de tirer le meilleur des documents consultés au sujet de ce spectacle qui ne connut pas la gloire, loin s'en faut. Ce livret écrit par Victor Hugo est tiré de Notre-Dame de Paris (publié en 1831), il reprend sous le titre éponyme l'histoire de la belle gitane Esméralda, et ce pendant 4 actes. De ce que nous avons pu lire ici ou là, il apparaît que Victor Hugo n'avait guère envie de cette mise en musique de son oeuvre littéraire à succès. Il ne croyait pas que la musique put convenir à son texte.

Louise Bertin est au centre de cette histoire. La vie du ténor Adolphe Nourrit nous apprend quelques détails très intéressants : "Son frère, Armand Bertin, gérant du Journal des Débats et membre de la Commission de surveillance auprès de l'Opéra, et M. Victor Hugo, l'auteur applaudi de Notre-Dame de Paris, aidèrent bien un peu à faire ouvrir une porte fermée à tant d'autres. M. Victor Hugo ne dédaigna pas, lui chef d'école, mais pour cette fois seulement, un genre où brillait un vaudevilliste. Quelle que dût être la fortune de sa pièce, l'auteur se montrait bien inspiré; il travaillait moins en vue de la postérité qu'en vue de son élévation. A cette époque même, la chose a été dite, M. Victor Hugo aspirait à l'Académie française et à la pairie. Or, pour atteindre ce double but, le Journal des Débats ne paraissait pas un appui à dédaigner, et le zèle du gérant pour un ami de la maison était préférable à une bienveillance banale. La Esméralda fut représentée pour la première fois le 14 novembre. La partition, qui se recommande par une facture habile, ne manque ni de mélodie, ni de vigueur. Plusieurs morceaux se firent distinguer, et particulièrement l'air des cloches, chanté par Quasimodo, et que Massol, doué d'une très-belle voix, disait avec beaucoup de verve. Halévy a mentionné honorablement cette partition, « où l'on remarqua, dit-il, une grande abondance d'idées, un coloris heureusement dessiné et souvent une rare puissance d'expression. » M. Victor Hugo, qui sent peu l'harmonie poétique, et qui, en cherchant les vers forts, ne trouve pas les vers coulants, M. Victor Hugo, avec son allure indépendante, ne mettait pas à l'aise sa collaboratrice, sans parler des acteurs qui furent chargés d'articuler des vers dignes de Chapelain [...] Un journal du temps osa critiquer ce système de poésie antimusicale. La Esméralda fut même sifflée. Mais, malgré la réunion des premiers talents, Nourrit, Levasseur, Massol, Mlle Falcon, la Esméralda n'eut qu'un succès très modeste. Il faut s'en prendre à la longueur d'une action dénuée d'intérêt, où figurait un monde sans noblesse. « Par malheur, disait un journal, le libretto n'a pas varié les situations; il est privé de l'animation sans laquelle la meilleure musique s'efface ; car, dans un opéra français, l'intérêt dramatique se compose des paroles que l'on dit et des airs que l'on chante. Si les premières sont froides, la musique, se donnant un mouvement inutile, a l'air d'une folle qui court toute seule dans un espace sans limites. Un mois après son apparition, la Esméralda eut à soutenir un rude assaut. Les amis eux-mêmes avaient reconnu la longueur de la pièce : en la soulageant d'un acte, on avait abrégé d'autant l'ennui des spectateurs, et un joli ballet, tel que la Fille du Danube, venait les dédommager. Après un certain nombre de représentations, Nourrit avait abandonné le rôle de Phœbus. Un soir, le public fit du tapage, et ne voulut pas entendre le dernier acte. Cet opéra fut encore joué quelquefois au commencement de 1837. Il n'est pas resté au répertoire."

Dans Victor Hugo raconté par lui-même on lit : "Les répétitions de la Esmeralda se firent dans l'été de 1836. L'auteur des paroles n'y assista pas ; il voyageait en Bretagne. A son retour, il fut frappé de la mesquinerie de la mise en scène. Le vieux Paris prêtait aux décorations et aux costumes. Rien de riche ni de pittoresque ; les haillons de la Cour des Miracles, qui auraient pu avoir du caractère et de la nouveauté à l'Opéra, étaient en drap neuf ; de sorte que les seigneurs avaient l'air de pauvres et les truands de bourgeois. M. Victor Hugo avait donné une idée de décor qui aurait pu faire grand effet : c'était l'ascension de Quasimodo enlevant la Esmeralda d'étage en étage ; pour faire monter Quasimodo, il n'y avait qu'à faire descendre la cathédrale. En son absence, on avait déclaré la chose impossible. Ce décor, impossible à l'Opéra, a été fait depuis à l'Ambigu. L'opéra, chanté par MM. Nourrit, Levasseur, Massol, etc., et mademoiselle Falcon, fut applaudi par le public de la première représentation, laquelle fut assombrie par la nouvelle de la mort de Charles X. Les journaux furent d'une violence extrême contre la musique. L'esprit de parti s'en mêla et se vengea sur une femme du journal de son père. Alors, le public siffla. L'opposition augmenta de représentation en représentation, et à la huitième le rideau fut baissé avant la fin. Tout ce que put le directeur, M. Duponchel, qui devait son privilège à M. Bertin, ce fut de jouer de temps en temps, avant le ballet, un acte où l'auteur avait réuni les principaux morceaux des cinq. Le roman est fait sur le mot Ananké ; l'opéra finit par le mot fatalité. Ce fut une première fatalité que cet écrasement d'un ouvrage qui avait pour chanteurs M. Nourrit et mademoiselle Falcon, pour musicienne une femme d'un grand talent, pour librettiste M. Victor Hugo et pour sujet Notre-Dame de Paris. La fatalité s'attacha aux acteurs. Mademoiselle Falcon perdit sa voix ; M. Nourrit alla se tuer en Italie. — Un navire appelé Esmeralda, faisant la traversée d'Angleterre en Irlande, se perdit corps et biens. — Le duc d'Orléans avait nommé Esmeralda une jument de grand prix ; dans une course au clocher, elle se rencontra avec un cheval au galop, et eut la tête fracassée. 

Dans la Phalange, Journal de la Science Sociale du 10 décembre 1836, on lit cette critique détaillée : "Nous sommes enfin en mesure d'offrir à nos lecteurs notre jugement sur cette pièce qui a suscité une si grande rumeur dans le monde critique, mais dont peu de journaux nous paraissent avoir rendu un compte dégagé de toute considération étrangère à la question d'art. Nous avons assisté lundi dernier à la représentation de cet ouvrage ; il nous est resté une fatigue extrême de l'attention avec laquelle nous avons écouté, et ce malaise résultant toujours de la longue attente d'une sensation qu'on espère et qui n'arrive pas. La musique de mademoiselle Bertin dénote une inexpérience complète, ou l'absence de conception musicale. Quelques lambeaux parsemés, quelques éclairs vraiment remarquables nous feraient plutôt pencher pour la première hypothèse, que légitimerait d'ailleurs l'existence casanière et vide de sensations que mène d'ordinaire une femme, et qui est tout-à-fait incompatible avec le développement des facultés artistiques. Les mélodies sont tellement vagues, que le plus souvent on ne les saisit point ; et nous nous sommes plus d'une fois demandé, dans le cours de l'ouvrage, comment les acteurs avaient pu fixer dans leur mémoire des successions de sons aussi incohérentes et aussi bizarres. Le rôle de Claude Frollo notamment, ne nous a pas paru renfermer une seule phrase saisissable ; il y avait pourtant moyen d'approprier des mélodies bien tranchées à ce sombre et passionné caractère. Tous les morceaux de passion des deux rôles, d'Esméralda et de Phoebus, sont entièrement manqués ; la mélodie en est nulle ou commune. Ce qu'il y a surtout de fatigant dans cette musique, c'est le décousu qui règne d'un bout à l'autre, à peine peut-on signaler un ou deux morceaux qui paraissent avoir été faits sur un plan quelconque ; dans les autres, tantôt la même mesure se répétera avec obstination douze ou quinze fois de suite, tantôt chaque mesure aura un caractère propre et tout-à-fait étranger au caractère de la mesure précédente et de la suivante ; monotonie fatigante ou variété extrême plus fatiguant encore Quelques fragments de chœurs et l'air de Quasimodo font exception. De temps à autre on entend des effets d'harmonie et d'orchestre qui font espérer quelque chose de remarquable, puis rien ; on retombe brusquement dans le chaos. Ainsi, la ritournelle de ce qui doit être probablement un grand air de Claude Frollo présente une combinaison de trombones, et de contrebasses et bassons qui est d'un effet très beau et en parfaite harmonie avec le caractère dramatique du personnage, mais tout se borne à cet annonc e; et ce qui suit n'est qu'un assemblage de sons dont la succession n'a aucune raison d'être. Sans pousser plus loin l'analyse détaillée, bornons-nous à dire qu'il ne fallait rien moins que l'influence de la famille de l'auteur pour déterminer la représentation d'une œuvre aussi incomplète, aussi médiocre que celle-là. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est que la mise en scène de cet ouvrage aura retardé celle d'un autre probablement meilleur, et causé ainsi un double préjudice au public et au directeur. Du reste, si nous en jugeons par les sifflets qui ont accompagné les deux derniers actes, notamment le dernier, et par l'ennui marqué qui régnait dans toute la salle, l'existence de la Esmeralda est bien près de toucher à son terme.

Nous pourrions encore citer de nombreuses critiques parues à l'époque dans la presse généraliste ou spécialisée, toutes sur le même ton.

Ce fut la seule incursion de Victor Hugo dans le monde de la musique. Ce premier essai ne lui ayant laissé qu'un goût très amer. On sait la gloire du maître qui ne cessa de s'accroître au fil des années. Louise Bertin quant à elle, cette femme handicapée qui suite à une poliomyélite se déplace en béquilles et pour laquelle les critiques ne voient dans ses compositions des « consolations à ses infirmités physiques » (journal Le Siècle). Pourtant Berlioz qui dirigeait les répétitions à l'Opéra atteste dans sa correspondance des qualités musicales et des nouveautés harmoniques d'une œuvre qu'il qualifie de « virile, forte et neuve ». Qui croire ? Elle mourra en avril 1877 à l'âge de 72 ans.

Internet nous permet d'écouter une interprétation moderne de l'Acte I, Scène 2. Vous pouvez l'écouter ICI. Ou encore 3 actes ICI (acte 1), ICI (acte 2),et ICI (acte 4).

Qu'aurait pensé Victor Hugo et à fortiori Louise Bertin de la comédie musicale Notre-Dame de Paris créée par Luc Plamondon et Richard Cocciante et représentée pour la première fois le 16 septembre 1998, soit 162 ans plus tard ? Cette nouvelle version mêlant chant, danse et musique, et faisant la part belle à La Esméralda dont elle aurait pu conserver le titre, fut un énorme succès international.

Bertrand Hugonnard-Roche pour le Bibliomane moderne

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