mardi 18 avril 2017

Prospectus pour La Table Parlante Journal des Faits Merveilleux (1854). Retour sur un phénomène paranormal à la mode au milieu du XIXe siècle.


Voici ce qu'on appelle un éphémère (pas de ceux que je traque pour mettre dans ma boîte à mouches naturelles afin de tromper miss fario les jours de grand soleil de mai), non, éphémère papier ou encore ephemera, du genre de papier qu'on ne conserve pas, du genre de papiers qu'on jette une fois lus. Il faut en effet beaucoup de chance et de hasard pour tomber sur ce genre de document insignifiant du point de vue du nombre de pages et du volume, si importants du point de vue de la bibliographie et de l'étude des vieilles publications. Voici donc un spécimen extra ordinaire (de extra = super et de ordinaire = pas commun) donc super pas commun.

Mais qu'est-ce donc ? En voici le titre : LA TABLE PARLANTE JOURNAL DES FAITS MERVEILLEUX. Prospectus pour ce petit journal annoncé mensuel et composé d'un cahier de 32 pages grand in-8°, avec couverture imprimée. Ce période paraissait à la fin de chaque mois et état vendu par abonnement au prix de 6 francs par an pour la France et 7 francs pour l'étranger. On s'abonnait à Paris au Bureau de La Table Tournante, Rue Garancière, 8.

Le prospectus que nous avons sous les yeux est de format in-8° (22,5 x 14 cm) en 4 pages. Il sort des presses de Plon frères à Paris, rue Garancière, 8. Intéressant de constater que les abonnements se font à la même adresse que l'imprimeur Plon Frères. Nous avons trouvé ce prospectus placé en tête (volant) du volume de même format intitulé : Des Tables Tournantes et du Panthéisme par E. Bénézet. Volume publié à Paris chez Sagnier et Bray, libraires-éditeurs, Rue des S. Pères, 64, en 1854. Volume entièrement consacré aux mystères des Tables Tournantes et autres phénomènes de Spiritisme alors très en vogue. Le volume a quant à lui été imprimé à Toulouse sur les presses d'Augustin Manavit.

Que savons-nous de ce périodique "La Table Parlante, Journal des Faits Merveilleux" ? La bibliothèque de Dieppe possède un exemplaire du premier volume de ce journal publié chez Plon. Le titre de la fiche de cette bibliothèque indique : Tables tournantes et parlantes, esprits frappeurs, apparitions, spectres, fantômes, mesmérisme, somnambulisme magnétique, trembleurs des Cévennes, ... La bibliothèque de Nevers quant à elle ne possède, elle aussi, que le premier volume. Cette revue a été visiblement publiée sans date. Mais une autre fiche indique la date de 1854/1855. Google Books en possède un exemplaire numérisé. Ce journal est paginé de 1 à 368. Il semble manquer la fin. Une autre notice bibliographique nous apprend, comme nous le pensions, que seule la première année a paru formant un seul volume. On trouve d'ailleurs l'ouvrage référencé par Robert Yve-Plessis dans sa Bibliographie de la Sorcellerie sous le n°341.

Nous sommes donc ici en présence d'un double éphémère. Prospectus rare devenu introuvable pour une revue qui ne dura qu'une seule année, toute aussi éphémère. Caillet dans son Manuel Bibliographique des Sciences Occultes donne un peu plus de détails encore : Il annonce 319 pages (quid de la page 368 numérisée par Google Books ??). Il donne la liste des collaborateurs de cette revue : MM. B. du Vernet (rédacteur en chef). Henri de Courcy. Gougenot des Mousseaux. Salgues. Caillet ajoute ce commentaire : Ce journal est destiné à étudier les phénomènes des tables etc ... au point de vue du catholicisme. Il contient quelques documents historiques, entre autres les mandements des évêques et de grands détails sur les évènements de Cideville en 1850 : bruits, déplacements d'objets, etc. En lisant ce journal on se croit en plein moyen-âge. Il faut une foi bien robuste pour ne pas douter de tout ce qu'il raconte (note de M. Dureau).


Ce prospectus est si rare que nous pensons utiles aux curieux de le publier in extenso ici. Le voici.

LA TABLE PARLANTE,
JOURNAL
DES FAITS MERVEILLEUX.

Depuis un an les esprits sont vivement préoccupés en France de certains phénomènes qui paraissent étrangers aux lois connues de la nature : des personnes réunies autour d'une table qu'elles touchent avec leurs doigts en même temps qu'elles font une chaîne avec leurs mains communiquent bientôt à ce meuble un mouvement de rotation lent ou rapide, sans qu'on puisse l'attribuer à aucune impulsion volontaire donnée par les assistants. Ces tables tournent parfois avec une grande vitesse ; quelques-unes sont d'un tel poids, qu'il serait impossible aux auteurs de l'expérience de les mouvoir par le seul contact des doigts qu'ils emploient pour produire le phénomène.
Pendant plusieurs mois, on s'est borné à faire tourner des tables ; ce mouvement, quoique inexplicable jusqu'ici par les lois de la physique et de la physiologie, était cependant un phénomène naturel dont on pouvait espérer rendre compte par de nouvelles recherches. Mais on est bientôt sorti de cet ordre de faits : à l'imitation de ce qui se pratiquait depuis plusieurs années aux Etats-Unis, on s'est mis à interroger les tables, et, chose merveilleuse ! les tables ont répondu. Ces tables, questionnées par les assistants, ont levé un pied et frappé deux coups en nombre égal à l'ordre numérique qu'occupe la lettre qu'elles voulaient désigner, de manière à former des mots et des phrases ; d'autres fois leur langage a été plus prompt encore et plus évident : elles ont écrit elles-mêmes les réponses aux questions à l'aide d'un crayon enfoncé dans un panier d'osier qu'on avait placé sur une table couverte d'une feuille de papier blanc.
Quoique tous les essais pour produire ces phénomènes n'aient pas réussi, les faits des tables parlantes ont été vus cependant par un si grand nombre de personnes de tous les rangs de la société éclairée qu'il serait impossible d'en nier la réalité, et l'on peut assurer que rien n'empêchera désormais l'esprit de curiosité de tenter sans cesse de nouvelles expériences de la même nature.
Ces phénomènes, ridicules en apparence, sont si sérieux, que le P. Ventura les regarde comme un des plus grands évènements de notre siècle, et que le P. Lacordaire les appelle un demi-jour effrayant sur le monde invisible. Parmi les innombrables témoins de ces merveilles figurent des médecins marquants, des membres de l'Institut, des professeurs de Facultés, des ecclésiastiques du plus grand mérite ; car tout le monde, en France et en Europe, cherche à faire tourner et parler les tables ; les journaux politiques de toutes les nuances entretiennent le public ; les livres et les brochures sur ce sujet les multiplient tous les jours. Cette espèce d'épidémie morale, si répandue en France, est bien pire aux Etats-Unis : dix ou douze énormes journaux quotidiens y sont consacrés au récit de ces faits ; plus de cinq cent mille sectateurs s'y livrent habituellement à ce pratiques, auxquelles ils ont une aptitude spéciale ; toutes les villes de l'Union ont aujourd'hui leurs cercles magiques. On le voit, cet esprit de curiosité ne saurait être arrêté dans sa marche, quoique tout tende à prouver qu'il n'est pas dépourvu de danger ; en effet, l'on cite déjà les aliénations mentales et les suicides qui en ont été la suite. Il pourrait donc être utile, en satisfaisant cette curiosité par le récit des phénomènes, d'en prévenir le danger en dévoilant leur cause, leurs caractères et leurs effets. Tel est le but de ce journal.
Ces prodiges, car on peut leur donner ce nom, seraient-ils l'effet de certaines propriétés jusqu'alors ignorées des agents impondérables ? ou bien les réponses des tables parlantes ne seraient-elles que le reflet de la pensée des personnes qui les interrogent, comme l'ont assuré quelques membres de l'Académie des sciences réunis dernièrement chez l'un d'eux pour faire des expériences ? Ces solutions sont peu satisfaisantes. Comment admettre qu'un fluide, quel qu'il soit, puisse donner à un corps inerte une intelligence qu'il ne possède pas lui-même, ou qu'une réponse conçue par un spectateur puisse se détacher de lui et se transmettre au dehors par des coups frappés par une table ?Ne semble-t-il pas, au contraire, qu'un être intelligent, immatériel et invisible, un esprit, enfin, répond aux questions des assistants, et que la table n'est que le moyen de communication et l'instrument matériel dont cet être se sert pour manifester sa présence et sa pensée ? Mais alors on est jeté dans l'ordre surnaturel, dans le monde des esprits. Peut-on admettre la réalité de pareilles évocations ? ou bien y aurait-il une manière naturelle d'expliquer les faits ?
Toutes ces questions seront traitées avec soin dans ce journal, en mettant à contribution les lumières que peuvent fournir les sciences modernes.
Les faits des tables parlantes seront rapprochés, dans ce recueil, d'autres phénomènes prodigieux qui ont avec eux la plus grande analogie, et, suivant nous, la même origine ; tels sont ceux du somnambulisme magnétique, des convulsionnaires du cimetière de Saint-Médard, des possédés, etc. Ainsi sera justifié son titre de Journal des faits merveilleux.
Mais, dira-t-on, quelle utilité peut-il y avoir à recueillir ces faits, à leur donner une nouvelle publicité ? Nous l'avons dit, ce journal sera un remède contre le danger d'expériences qu'il est impossible d'empêcher. Il critiquera les faits ; il fera la part de l'ignorance, de la crédulité, de la jonglerie lorsqu'il en découvrira ; il ramènera autant que possible les faits bien observés à des causes naturelles, et s'il y en a, comme il est impossible de le nier, qui soient d'ordre surnaturel, la Table parlante fera tous ses efforts pour éclairer ses lecteurs sur la voie dangereuse des expérimentateurs. Les faits de cet ordre lui fourniront une arme puissante contre la classe si nombreuse des matérialistes. En effet, si les démons et les âmes des morts peuvent se mettre en communication avec les vivants, ils existent donc ; il y a donc un autre monde, le monde des esprits, et une vie future.
Ce journal sera donc un récit fidèle et un examen critique des événements merveilleux qui préoccupent aujourd'hui tous les esprits, ou qui se sont passés autrefois : Tables tournantes et parlantes. - Esprits frappeurs. - Apparitions. - Fantômes. - Mesmérisme. - Somnambulisme magnétique. - Trembleurs des Cévennes. - Convulsionnaires de Saint-Médard. - Possession des ursulines de Loudun. - Evénement du presbytère de Cideville. - Femme électrique. - Oracles anciens. - Pythonisses. - Possessions. - Obsessions. - Magie. - Nécromancie. - Sorcellerie. - Revenants, etc.
Les faits dont il est question doivent surtout appeler l'attention des médecins, profession la plus éclairée de la société, et naturellement consultée sur tous les phénomènes étonnants de l'organisme vivant, dans l'état de santé ou de maladie. Nulle classe de savants ne saurait comme eux jeter sur ces questions la lumière qu'elles attendent. Obligés de connaître le physique et le moral de l'homme, et tout ce que certains états pathologiques peuvent présenter d'insolite, d'extraordinaire et de merveilleux ; fréquemment appelés à éclairer la justice sur la culpabilité des prévenus cités devant les tribunaux, les médecins doivent se tenir au courant de tous les phénomènes nouveaux, qu'ils soient organiques, vitaux ou moraux. A la manière dont marchent les événements, nous revenons au moyen âge, et le temps n'est pas éloigné où les médecins seront, comme à cette époque, consultés sur des cas de sorcellerie, de magie, d'obsession, etc. Ils trouveront dans la Table parlante tous les documents propres à les éclairer sur ces questions et sur une foule d'autres qui sont essentiellement du domaine médical.

Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne

lundi 27 mars 2017

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lundi 20 mars 2017

La Trouvaille par Léo Larguier (1944). Petites Histoires pour bibliophiles. Editions Fournier, 1944.

 

LA TROUVAILLE

      Depuis plus de trente ans, M. Honoré Larivière (*) cherchait des bouquins dans les boîtes des quais et, lorsqu'il ne pleuvait pas, on était sûr de le rencontrer entre le pont Royal et le pont Sully. Il habitait rue Jacob et, depuis longtemps, il ne connaissait de la rive droite que le quai de la Mégisserie et celui de l'Hôtel-de-Ville, parce qu'on y trouvait des bouquinistes. Je le connaissais un peu. Il était assez sauvage mais de bonne compagnie, et nous échangions parfois quelques propos. Je savais qu'il entassait des milliers de volumes dans trois petites pièces sous les toits.
      Tous ses trésors étaient à l'abandon et parmi ces milliers de livres il eût été impossible de trouver, si l'on en avait eu besoin, le commode dictionnaire qui vous eût donné l'orthographe du mot chaos.
      D'autres hommes aiment le vin, les tableaux, les femmes, les honneurs ; lui ne chérissait que le papier imprimé, le vélin et le cuir plus doux que la soie de la plus belle épaule à sa main fine et toujours sale. Si l'on eût parlé devant lui d'une coiffe déchirée, il eût imaginé tout de suite, non pas un arrangement de dentelles et de rubans en mauvais état, mais la coiffe d'un antique tome. Il n'était pas bibliophile, mais bibliomane. Le bibliophile est en effet l'ami des livres, de quelques espèces de livres, pour bien dire ...
      M. Honoré Larivière aimait tous les bouquins, des plus éminents aux plus humbles, quand ils étaient vieux et vêtus de cuir pelé ou de vélin. Il n'accordait pas un regard aux modernes.
      Pourtant, cette après-midi d'avril déjà tiède, il découvrit dans une boîte une brochure en mauvais état qu'il acheta sans marchander, et, au grand étonnement du bouquiniste, au lieu de continuer sa promenade, il traversa la chaussée et alla s'installer à la terrasse d'un restaurant où l'on donnait aussi à boire.
      Il se fit servir un bock et, d'un doigt qui tremblait, il feuilletait le volume.
      Sur la couverture, dont il manquait un morceau, on lisait : Honoré Larivi..., et au-dessous, le titre en caractères fanés : Roses et Soucis.
      M. Larivière mit précieusement ce petit livre dans sa poche. Jamais il n'avait fait pareille trouvaille. Il avait publié cela, à ses frais, vers sa vingt-cinquième année. L'éditeur avait disparu et le vieil amateur de bouquins avait depuis longtemps égaré l'exemplaire qu'il possédait. Emu, il rejeta derrière son oreille une mèche de cheveux blancs que le vent ébouriffait et il demeura là jusqu'au crépuscule. Lorsqu'il se leva, le garçon du petit café le regarda avec quelque ironie, parce qu'il laissait cinq francs de pourboire et qu'il n'avait pas touché à son verre.


Léo Larguier, Petites Histoires pour bibliophiles. Editions Fournier, 1944.


(*) Pour la petite histoire, une simple recherche dans le catalogue collectif de France (bibliothèques en ligne) ne donne aucun résultat sur cet auteur bibliomane qui a dû être inventé par Léo Larguier, sans doute en partant d'une historiette réelle comme il le faisait souvent.

vendredi 17 mars 2017

La Sphinge rejoint le patrimoine du Musée Rops. Une belle nouvelle pour tous les Ropsiens !


Copyright Musée Félicien Rops

 © Musée Félicien Rops
 © Musée Félicien Rops
 © Musée Félicien RopsLe Musée Félicien Rops accueille dans ses collections une nouvelle pièce d'exception: "La Sphinge". Cette oeuvre fut réalisée par Rops à la demande de l'éditeur Lemerre à Paris.

C’est une pièce exceptionnelle pour sa rareté, ses qualités techniques et son contenu symbolique (satanique) qui, avec "La Sphinge" (ou "Le sphinx"), vient d’intégrer le déjà riche patrimoine du Musée Félicien Rops à Namur. Une acquisition rendue possible grâce à l’intervention de la Fondation Roi Baudouin. En décembre dernier, un collectionneur privé faisait savoir au musée qu’il souhaitait se défaire d’un dessin de l’artiste namurois. Une œuvre – "La Sphinge" – bien connue des conservateurs de l’œuvre de Rops puisque souvent prêtée pour des expositions tant en Belgique qu’à l’étranger. Pour acquérir cette gouache avec aquarelle et crayon de couleurs, dont on ne connaît à ce jour qu’un seul et unique exemplaire, l’appui de la Fondation Roi Baudouin était essentiel.

En effet, si le collectionneur belge avait clairement souhaité que cette œuvre, datée de 1882, rejoigne les collections du Musée Rops, encore fallait-il satisfaire à ses exigences financières. Une transaction d’un montant de 95.000 euros fut rapidement conclue avec la Fondation "permettant ainsi de conserver cette gouache en Belgique, sous la forme d’un dépôt long terme, dans les collections du musée namurois", se félicitait hier Dominique Allard, directeur de la Fondation.

Cette œuvre, dont le Musée d’Orsay détient une copie mais en noir et blanc, fut réalisée par Rops à la demande de l’éditeur Lemerre à Paris pour illustrer la réédition des neuf nouvelles des "Diaboliques" de Jules Barbey d’Aurevilly, écrivain dandy et décadent, bien dans l’esprit de cet art fin-de-siècle.

La sphinge, créature mi-femme, mi-animal, est très souvent représentée dans l’imaginaire de cette époque. On notera d’ailleurs que Rops a utilisé à plusieurs reprises la Sphinge dans ses dessins, notamment pour la "Dame au pantin", autre œuvre acquise également via la Fondation par le musée namurois, ou encore sur l’emblème de la Société internationale des Aquafortistes qu’il fonda en 1869.

Source: L'Echo

Adresse d'origine : http://www.lecho.be/culture/marche-de-l-art/La-Sphinge-rejoint-le-patrimoine-du-Musee-Rops/9871032?ckc=1&ts=1489756832 consulté le 17 mars 2017

vendredi 10 mars 2017

Les entretiens de Voiture et Costar (1654). L'exemplaire de l'avocat manceau Claude Blondeau, par Rantanplan


En 1654 parait chez Augustin Courbé un recueil des échanges entre Voiture et son grand défenseur Costar, surnommé parfois l'ombre de Voiture : Les entretiens de Monsieur de Voiture et de Monsieur Costar*.


Tout d'abord quelques mots, qui ne seront qu'un rappel, sur les deux personnages. Voiture et Costar ne fait pas référence à un quelconque député dans sa voiture de fonction (avec ou sans son attachée parlementaire) mais plutôt à Vincent Voiture et son adepte Pierre Costar.

Vincent Voiture (et non de Voiture ! Voiture rime bien évidemment avec roture) (1597-1648) est un écrivain précieux, fin, spirituel, incontournable de son époque et qui a finalement peu publié de son vivant. C'est donc logiquement que ses œuvres furent publiées après sa mort, en 1650. Il est à l'origine d'une querelle littéraire comme le XVIIe siècle les aimait : la querelle des jobelins et des uranistes. Elle est issue de la publication du Sonnet de Job par Benserade et du Sonnet d'Uranie par Voiture. La cour était partagée entre les deux. De manière générale, les femmes soutenaient Voiture : la duchesse de Longueville, les marquises de Montausier et de Sablé, et même sa sœur !

Pierre Costar (1603-1660) est un petit homme de lettres ayant surtout vécu dans l'ombre des grands de son époque : Ménage, Balzac et surtout Voiture. Quand les œuvres paraissent en 1650, Paul Thomas de Girac attaque l'édition, due à Etienne Martin de Pinchesne, neveu de Voiture. Costar prend bien entendu la défense de l'édition et cela lui vaut l'estime de Pinchesne. Il faut d'ailleurs noter dans l'ouvrage présenté ici le Sonnet du neveu de Mr de Voiture à Monsieur Costar.

Vraisemblablement, Costar prit une Voiture pour Le Mans rapidement après la mort de celui-ci, ce qui ne l'empêcha pas de se faire tailler un Costar lors de la querelle. Il envoyait des chapons et des gélinottes à Pinchesne qui faisait ainsi de bons repas à Paris. Tout cela est très bien raconté dans un ouvrage de 1907 : Poètes et goinfres du XVIIe siècle. La chronique des chapons et gélinottes du Mans. 

Venons en rapidement à l'ouvrage. Il est constitué de deux parties, après l'épître et le sonnet : les entretiens (jusqu'à la page 445) puis les billets. Tout cela donne un ensemble cohérent et révélateur des rapports Voiture/Costar (maître/disciple).

L'exemplaire que nous présentons ici est intéressant à plusieurs niveaux. Tout d'abord les propriétaires successifs connus : 
  • Claude Blondeau (mort en 1680), avocat du Mans. Dédicace de l'auteur à Blondeau et ex-libris autographe sous le frontispice. Il existe toujours une rue Blondeau au Mans.
  • L'Oratoire du Mans. Ex-dono de Blondeau à l'Oratoire. L'ordre s'installe au Mans en 1599, y ouvre un collège, qui deviendra très réputé, et disparaît en 1792. On peut légitimement penser que le livre y est resté jusqu'à cette date. Aujourd'hui, les bâtiments sont occupés par le lycée Montesquieu.
  • Edme Hermitte, bibliophile du début du XXe siècle. Ex-libris sur le contreplat. On le connaît aussi sous le nom Edme-Pierre Hermitte et il a publié quelques petits ouvrages. Il était directeur de la Banque Nationale pour le Commerce et l'Industrie (BNCI) et habitait place Miremont à Vienne (38 Isère), selon une note en garde.
  • Rantanplan, bibliophile du début du XXIe siècle.



L'ouvrage comporte donc cette dédicace sur la garde :

Pour Monsieur
BLONDEAU
Par son très humble 
Serviteur Costar


L'ouvrage est parsemé de croix à l'encre et au crayon, anciennes. Rantanplan se plait à penser que ce sont là des notes de lectures de Blondeau qui a voulu mettre en valeur quelques phrases qui lui ont paru plus intéressantes. Etant donné que le seul propriétaire particulier avant la révolution est Blondeau, cela semble logique.



Voici quelques phrases qui ont donc plu à Blondeau, avec l'orthographe actuelle : 
  • Voiture citant Tertulien sur la robe du paon : "elle n'est jamais la même, mais elle est toujours différente, quoi qu'elle soit toujours la même, quand elle parait différente ; etc.,  en un mot, il semble que le paon change de queue toutes les fois qu'il la remue."**
  • Costar à Voiture : "Et certes, MONSIEUR, votre raison fait si vite tout ce qu'elle doit faire, que la mienne viendrait trop tard à son secours."
  • id., avant de citer Pline : "Je pourrais finir bien à propos en cet endroit, etc., tomber dans le serviteur très-humble, d'une chute aussi juste que l'est celle de vos merveilleux Rondeaux."
  • id., sur les Grâces et les Muses : "Avec les autres, elles sont fantasques comme des mules ; etc., la plupart du temps, ceux qui les recherchent davantage, ce sont ceux qu'elles fuient le plus."
  • id., en répondant à Voiture qui lui a envoyé des vers où l'on fait rimer Voiture et roture : "il y a des noblesses de plus d'une sorte : La noblesse du sang est du dernier ordre; celles de l'esprit etc., du cœur sont au dessus d'elle."
Bonne journée, 
Rantanplan

Paris, Courbé, 1654. In-4, frontispice (26)pp 567pp 1bl. (10)pp. Frontispice par François Chauveau, gravé par Nicolas Regnesson. Chauveau est surtout connu pour ses vignettes de la première édition des fables de La Fontaine et fait partie des 4 graveurs parmi les hommes illustre de Perrault.

** Non, vous êtes toujours sur le Bibliomane moderne, vous n'êtes pas passé sur Librairie-Curiosa !!

mercredi 8 mars 2017

Hélie Josset (1636?-1711?), un imprimeur-libraire chez les jansénistes. Quelques pistes pour le pister !


L'arrivée récente d'une série de volumes sur mes rayonnages m'a forcé à m'intéresser à un libraire du XVIIe siècle que je n'avais finalement pas ou peu croisé depuis une vingtaine d'années. C'était donc l'occasion de m'y intéresser de plus près.

Il s'agit d'Hélie Josset. Le site data.bnf.fr qui regroupe bon nombre de biographies concernant libraires et imprimeurs des siècles passés nous fournit quelques précieuses informations :

En mai 1646 il entre en apprentissage pour 5 ans chez le libraire parisien Jean Pillé puis passe chez Nicolas Portier en février 1650. Il est reçu libraire le 11 mars 1660 et imprimeur en 1686. Il est âgé de 65 ans lors de l'enquête de novembre-décembre 1701. Il serait mort avant mai 1711, date à laquelle son gendre Louis Josse et Charles I Robustel rachètent son fonds de librairie à sa veuve Jeanne Pulliot. Des éditions paraissent encore à l'adresse : "De la boutique de feu M. Josset... chez Louis Josse... et Charles (I) Robustel (ou : chez Guillaume (III) Cavelier)" jusqu'en 1719 au moins. La mention "Du fonds de feu M. Josset" figure encore sur les publications de Jean-François Josse et Charles-Jean-Baptiste Delespine, repreneurs de ce fonds, jusqu'en 1740 au moins. L'activité de sa Veuve est attestée de 1712 à 1725 environ.

Seconde marque du libraire Hélie Josset

Sa devise, comme nous pouvons le voir sur sa marque reproduite ci-dessus est : CANDOR ET ODOR. C'est à dire, de manière littérale, éclat ou blancheur ou luminosité et senteur, parfum, odeur. Étrange devise à vrai dire.

Quel était le métier d'Hélie Josset ? Quelles étaient ses spécialités ? Libraire puis imprimeur comme nous l'indique le site de la Bnf. Ses spécialités étaient avant tout les livres de piété. La religion était à vrai dire tout son fond de commerce.

Nous avons sous les yeux les volumes de l'Année Chrétienne du Père Le Tourneux ou Letourneux publiés entre 1685 et 1694 (pour ce qui concerne les volumes que nous avons). Tous les volumes ont été publiés par Hélie Josset.  Tous portent la même marque. Josset possède le privilège pour cette Année Chrétienne depuis 1682. Le premier volume de la série que nous avons porte la mention de troisième édition. A ce que nous avons pu constater, rien que cette série l'Année Chrétienne a été imprimé de très nombreuses fois dès la parution du premier volume et ce jusqu'aux derniers parus dans les premières années du XVIIIe siècle et encore publiés par Hélie Josset. Etant libraire depuis seulement 1686 on peut supposer que ce n'est pas lui a imprimé les premiers volumes de l'Année Chrétienne. Les volumes ne portent d'ailleurs aucun mention d'imprimeur.


Première marque du libraire Hélie Josset


Parmi les autres ouvrages publiés par Hélie Josset citons : Le Nouveau traité de la civilité qui se pratique en France, parmi les honnêtes gens (1671), par Antoine de Courtin, ouvrage qui connut un grand succès et un grand nombre de réimpressions (probablement de nombreuses chez Josset lui-même) ; du même auteur, un Traité de la jalousie ou moyen d'entretenir la paix dans le mariage (1674) ; un Traité de l'Oraison divisé en 7 livres (1680 et 1684) ; des Instructions Chrétiennes sur les Sacrements et sur les Cérémonies, avec lesquelles l'Eglise les administre (1686) ; Le Pseautier de David, traduit en françois : Avec des notes courtes, tirées de S. Augustin des autres Pères. Septième édition. Corrigée augmentée des cantiques de l'Eglise, avec des notes tirées des Saints Pères (1689).

Dans le tome VII de l'Année Chrétienne (seconde édition, 1694) on trouve la fin du volume le catalogue des livres publiés par le sieur Hélie Josset. Nous le reproduisons ci-dessous :







Livres qui se vendent chez Hélie Josset,
Libraire rue Saint-Jacques, à la Fleur de Lys d'Or, à Paris.


On note outre les ouvrages de Courtin déjà cités L'Art de bien employer le temps en toutes sortes de conditions. Différents Catéchismes, des Homélies, des Conduites Chrétiennes, un Traité de la Messe. Il publie les ouvrages de Monsieur Nicole (théologien janséniste), ceux d'un certain M. D. B. F. (je n'ai pas trouvé de qui il s'agit) et ceux de Monsieur Le Tourneux comme nous avons dit, en très grand nombre. Monsieur Le Tourneux était également un janséniste prosélyte. On trouve également au catalogue d'Hélie Josset les traductions françaises par Pierre Le Petit. Soit plus d'une quarantaine d'ouvrages de religions, tous ou presque fortement teintés de jansénisme. On sait qu'il publia également les livres jansénistes du Père Pasquier Quesnel, notamment La souveraineté des rois défendue contre l'Histoire Latine de Melchior Leydecker Calviniste, par lui appelée Histoire du Jansénisme (1704).

Après la mort du libraire Hélie Josset


Sachant que la plupart de ces ouvrages furent de véritables succès de librairie, totalement dans l'air du temps et touchant le plus grand nombre des dévots et autres, nul doute que le Sieur Hélie Josset fut financièrement très confortablement installé tout au long de sa carrière.

Il faut noter également que la fameuse Année Chrétienne de Le Tourneux fut mise à l'index par Rome ! Un livre d'église pourtant mais qui ne devait pas faire l'unanimité, notamment les Explications des Évangiles ou l'Abrégé de la vie des Saints qu'elle contient. A moins que ce ne soit la Messe qui n'était pas du goût des censeurs apostoliques et romains. D'autres avance qu'elle a été mise à l'Index (en 1695) parce qu'elle se trouvait en beaucoup trop de mains ! En clair, il fallait arrêter de laisser se répandre les idées jansénistes dans tout le Royaume de France et au-delà. Quoi qu'il en soit cela ne semble pas avoir posé de problème à Hélie Josset qui continua à l'éditer.

La succession d'Hélie Josset semble dater des années 1712, moment où les pages de titres changent d'adresse. On lit par exemple En la boutique d'Elie Josset chez Guillaume Cavelier fils, sur une page de titre datée de 1712. On peut penser qu'il restait tant de livres (en nombre d'exemplaires) dans le fonds d'Hélie Josset, que plusieurs libraires achetèrent le fonds et se le partagèrent pour l'écouler sur des années durant.

Il faudrait retrouver les minutes notariales et l'inventaire après décès du libraire pour savoir à quel point celui-ci avait ou non fait fortune avec l'aide de Dieu et des Jansénistes.

Mais plaie d'argent n'est pas mortelle, surtout quand il s'agit de guérir les plaies du Seigneur. Gageons seulement que Josset, moins connu que Claude Barbin (libraire contemporain) qui édita les plus grands noms de la littérature française, fut plus heureux en affaires (voir notre article Barbin publié en 2008 ... cela ne rajeunit pas).

Encore un détail. La série de l'Année Chrétienne que nous avons en mains est superbement reliée à la Duseuil (Du Seuil), à l'époque. Par qui ? Les exemplaires de l'Année Chrétienne vendus par Josset étaient prisés 36 livres les 12 volumes à son catalogue. Brochés ? Reliés ? Très certainement brochés ou alors en reliure simple de basane. Mais en maroquin à la Duseuil ? C'est une autre histoire. Josset avait-il un relieur attitré pour ces volumes qui sortaient par milliers de son officine. Encore une question qui restera sans doute longtemps sans réponse.

Amen.

Bonne soirée,
Bertrand Bibliomane moderne

vendredi 24 février 2017

La complainte un peu bêtasse du bibliophile malin.


La complainte un peu bêtasse du bibliophile malin.

Je suis un bibliophile tout malin,
Qui gentiment du soir au matin,
M'en va chercher des beaux livres,
Maladie ! J'en ai besoin pour vivre.

Je suis un bibliophile tout malin,
Qui gentiment du soir au matin,
Va causer chez son ami libraire
Sans être pour autant son actionnaire.

Je suis un bibliophile tout malin,
Qui gentiment du soir au matin,
Achète à la salle des ventes
Parce qu'elle est émouvante.

Je suis un bibliophile tout malin,
Qui gentiment du soir au matin,
N'achète pas moins cher le soir
Et se lève pourtant tôt le matin.

Un bibliophile pas bien malin





vendredi 17 février 2017

EUGÈNE DEMOLDER, LA ROUTE D'ÉMERAUDE, PARIS, MERCURE DE FRANCE, 1899. EX. N°1/3 SUR JAPON IMPÉRIAL AVEC ENVOI DE L'AUTEUR À SON ÉPOUSE CLAIRE DEMOLDER (FILLE DE FÉLICIEN ROPS) Rédigé par Jonathan Devaux et publié depuis Overblog.

EUGÈNE DEMOLDER, LA ROUTE D'ÉMERAUDE, PARIS, MERCURE DE FRANCE, 1899. EX. N°1/3 SUR JAPON IMPÉRIAL AVEC ENVOI DE L'AUTEUR À SON ÉPOUSE CLAIRE DEMOLDER (FILLE DE FÉLICIEN ROPS) (*)


En 2009, le librairie Bertrand Hugonnard-Roche interrogeait les lecteurs de son blog "Le Bibliomane moderne" sur leur graal bibliophilique dans un article intitulé : "Pour vous, une bombe bibliophilique, c'est quoi?". Si l'occasion m'avait été donné de connaître le propriétaire de la librairie "L'Amour qui bouquine", à l'époque, j'aurais spontanément répondu à son enquête : "ma bombe bibliophilique ? un livre d'Eugène Demolder sur grand papier avec un envoi à sa muse, illustratrice et compagne Claire Duluc, fille de Félicien Rops". 
12 ans après ma rencontre avec l'oeuvre d'Eugène Demolder, ressuscitée par l'universitaire Laurence Brogniez dans ses articles sur les rapports littérature-peinture dans la Belgique fin-de-siècle, et des milliers de patientes heures à courir les bibliothèques, archives et collections privées pour consulter, — parfois acheter —, les livres de l'auteur (jamais réédités), ses manuscrits, envois et correspondances afin de préparer l'édition de ses oeuvres complètes, j'ai enfin mis la main sur mon graal bibliophilique.  
Eugène Demolder, "La Route d'émeraude", Paris, Mercure de France, 1899, 358 p.
Eugène Demolder, "La Route d'émeraude", Paris, Mercure de France, 1899, 358 p.
J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer le grand roman pictural d'Eugène Demolder, La Route d'émeraude, sur ce blog, dans un article consacré à un exemplaire sur papier courant avec envoi à Octave Mirbeau acquis auprès de la librairie Le Feu Follet (ICI), mais je ne résiste pas à la tentation de vous présenter le plus exceptionnel de tous, puisqu'il s'agit d'un tirage extrêmement limité sur grand papier offert par l'auteur à son épouse, enrichi d'une dédicace manuscrite des plus touchantes. 

Eugène Demolder, La Route d'émeraude, Paris, Mercure de France, 1899. Ex. n°1/3 sur Japon Impérial avec envoi de l'auteur à son épouse Claire Demolder (fille de Félicien Rops)
Outre le fait que mon exemplaire est le premier du tirage de tête sur papier Japon impérial, il est enrichi, sous la dédicace imprimée "A Madame Claire Demolder" commune à tous les exemplaires, d'un poignant hommage de l'auteur à celle qui fut sa compagne, sa collaboratrice et l'illustratrice de sept de ses ouvrages sous divers pseudonymes : 
- Étienne Morannes pour La Légende d'Yperdamme (Paris, Mercure de France, 1896), Le Royaume authentique du grand saint Nicolas (Paris, Mercure de France, 1896), Quatuor (Paris, Mercure de France, 1897), Sous la robe (Paris, Mercure de France, 1897), La Mort aux berceaux (Paris, Mercure de France, 1899)
- Haringus pour L'Agonie d'Albion (Paris, Mercure de France, 1901)
- anonyme pour les ornementations des Trois Contemporains (Bruxelles, Edmond Deman,1901) 

Eugène Demolder, La Route d'émeraude, Paris, Mercure de France, 1899. Ex. n°1/3 sur Japon Impérial avec envoi de l'auteur à son épouse Claire Demolder (fille de Félicien Rops)
L'envoi, à l'encre noire, est des plus émouvants : 
à ma petite compagne chérie 
dont l'affection protège et réveille
ma vie et mon art, 
au Toto délicieux qui joue "au 
ménage" avec moi, sans qu'on
se dispute jamais
de tout mon coeur
Eugène Demolder

J'avais déjà relevé ce surnom affectueux de "Toto" dans la correspondance entre Eugène et Claire (conservée dans une collection privée), mais aussi dans son exemplaire personnel du pamphlet L'Agonie d'Albion passé en vente publique chez Simonson, en Belgique, le 16 janvier 1988, avec un envoi de l'auteur qui ne laisse d'ailleurs planer aucun doute sur l'identité du caricaturiste de l'ouvrage, un certain Haringus : 
au Petit Toto
qui a travaillé avec tant de courage à la confection de ce livre
au caricaturiste !
à la belle petite fille chérie ! avec mille baisers E.D. 

Une lettre de Claire Demolder au grand ami de la famille, Nadar, conservée à la BNF sous la cote NAF 24995 332, va aussi dans ce sens : "Permettez-moi de vous présenter mon mari en photographie et de vous envoyer un petit livre que nous venons de faire tous les deux, car oserais-je vous le dire ? Je suis « Monsieur Haringus lui-même »". 
Je profite de cette petite digression pour reproduire ci-dessous l’envoi manuscrit d'Eugène Demolder à Nadar sur son exemplaire de L'Agonie d'Albion, puisqu’il nous a été permis de le consulter dans une collection privée. Nul doute que le photographe-caricaturiste français a dû apprécier les charges anglophobes de Claire Demolder, digne héritière de son père Félicien Rops.  
Eugène Demolder, "L'Agonie d'Albion", Paris, Mercure de France, 1901. Envoi manuscrit de l'auteur à Nadar (collection privée)
Eugène Demolder, "L'Agonie d'Albion", Paris, Mercure de France, 1901. Envoi manuscrit de l'auteur à Nadar (collection privée)
Avant de rejoindre ma bibliothèque, cet exemplaire unique de La Route d'émeraude dédié à Claire Demolder a appartenu au grand collectionneur belge Carlo de Poortere dont je vous avais déjà parlé à propos du Quatuor d'Eugène Demolder avec un envoi à Lucien Guitry (ICI). 
Connu dans le milieu des bibliophiles pour avoir entre autres possédé l’une des plus importantes collections d’œuvres du peintre-graveur belge Félicien Rops, ainsi que des manuscrits et éditions sur grands papiers de Maurice Maeterlinck, Émile Verhaeren, Georges Rodenbach et Michel de Ghelderode, Carlo de Poortere avait aussi fait l'acquisition de nombreuses oeuvres d'Eugène Demolder (dont 3 en ma possession à l'heure actuelle) et d’une dizaine de manuscrits/épreuves corrigées de l'auteur, dont un roman inédit (collection privée). 
L’ex-libris du collectionneur est collé sur la garde du premier contreplat : c’est un macaron octogonal, en cuir rouge, avec l’inscription dorée "EX LIBRIS CARLO DE POORTERE", surmontée d’un dessin doré d’un métier à tisser, motif qui rappelle l’activité de la célèbre manufacture familiale dont il est l'héritier. 
Ex-libris Carlo de Poortere
Ex-libris Carlo de Poortere
Quant à la reliure et l'étui, probablement confiés par le collectionneur au soin d'Émile Fryns, il s'agit d'un demi-maroquin vert à coins, avec filets dorés sur les plats, tranche supérieure dorée, dos lisse avec nom de l'auteur, titre et date de publication dorés. 1ère couverture, 4e couverture et dos ont été conservés. 
Eugène Demolder, La Route d'émeraude, Paris, Mercure de France, 1899. Ex. n°1/3 sur Japon Impérial avec envoi de l'auteur à son épouse Claire Demolder (fille de Félicien Rops)
Avant de paraître en volume, La Route d'émeraude a fait l'objet d'une prépublication dans la revue du Mercure de France, en quatre livraisons correspondant aux quatre parties du roman, de juin à septembre 1899. Pour les consulter gratuitement sur Gallica, cliquez ICI et ICI
Claire Demolder a également donné au Mercure de France, cette année-là, cinq vignettes nouvelles pour la livraison du mois d'avril et trois pour la livraison de mai qui seront régulièrement réutilisées dans la revue jusqu'en 1904, notamment pour enluminer la table des matières et des textes de Remy de Gourmont, Hugues Rebell (à qui elle était promise avant que Félicien Rops ne lui préfère Eugène Demolder), André-Ferdinand Hérold, Walter Pater, Jules de Gaultier, Marcel Collière, Fernand Caussy, Jean Le Tinan, H.G. Wells, Charles-Henry Hirsch, ou encore ... Eugène Demolder. 
Les vignettes sont toutes signées "CDR" - Claire Demolder Rops - même si la piètre qualité de la reproduction peut parfois laisser penser que certaines sont anonymes.  Quoi qu'il en soit, la table des matières de la revue ne laisse guère planer de doutes quant à leur auteur. 
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 5, pour le texte de  Remy de Gourmont « Du style ou de l’écriture » ; reprise notamment dans le n° 119, novembre 1899, p. 289 pour « La Bataille pour un mort » d'Hugues Rebell.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 5, pour le texte de Remy de Gourmont « Du style ou de l’écriture » ; reprise notamment dans le n° 119, novembre 1899, p. 289 pour « La Bataille pour un mort » d'Hugues Rebell.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 39, pour « Les Bacchantes » de A.-F. Hérold ; reprise notamment dans le n° 117, septembre 1899, p. 606, pour « Léonard de Vinci » de Walter Pater ; reprise également dans la table alphabétique, p. 864.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 39, pour « Les Bacchantes » de A.-F. Hérold ; reprise notamment dans le n° 117, septembre 1899, p. 606, pour « Léonard de Vinci » de Walter Pater ; reprise également dans la table alphabétique, p. 864.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 113, pour « D’un hiver tiède » de Fernand Caussy ; reprise notamment dans le n° 119, novembre 1899, p. 342 pour « La Bataille pour un mort » d'Hugues Rebell.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 113, pour « D’un hiver tiède » de Fernand Caussy ; reprise notamment dans le n° 119, novembre 1899, p. 342 pour « La Bataille pour un mort » d'Hugues Rebell.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 113, mai 1899, p. 289, pour « L’Homme qui pouvait accomplir des miracles » de H.G. Wells.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 113, mai 1899, p. 289, pour « L’Homme qui pouvait accomplir des miracles » de H.G. Wells.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 113, mai 1899, p. 315, pour « L’Homme qui pouvait accomplir des miracles » de H.G. Wells.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 113, mai 1899, p. 315, pour « L’Homme qui pouvait accomplir des miracles » de H.G. Wells.
Deux de ces vignettes représentent Eugène Demolder. 
La première figure l'écrivain dans un habit monastique, encapuchonné, absorbé par la lecture d'un lourd livre à fermoirs qu'il tient, les mains jointes, dans une posture qui rappelle celle de la prière. 
La deuxième figure la tête de l'écrivain, coiffé du casque ailé de Mercure, les yeux clos. Cette image n'est d'ailleurs pas sans rappeler la devise du couple Demolder "Duo capita, una mens", probablement dessinée par Armand Rassenfosse. Cf. la reproduction ci-dessous. 
Claire Demolder, vignette représentant Eugène Demolder lisant, pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 165, pour « Aimienne » de Jean le Tinan ; reprise notamment dans le n° 115, juillet 1899, p.169, pour « La Route d’émeraude » d'Eugène Demolder ; reprise également dans la « table des matières », p. 860.
Claire Demolder, vignette représentant Eugène Demolder lisant, pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 165, pour « Aimienne » de Jean le Tinan ; reprise notamment dans le n° 115, juillet 1899, p.169, pour « La Route d’émeraude » d'Eugène Demolder ; reprise également dans la « table des matières », p. 860.
Claire Demolder, vignette représentant Eugène Demolder lisant, pour la revue "Le Mercure de France", n° 113, mai 1899, p. 346, pour « Six petits poèmes » de Charles-Henry Hirsch.
Claire Demolder, vignette représentant Eugène Demolder lisant, pour la revue "Le Mercure de France", n° 113, mai 1899, p. 346, pour « Six petits poèmes » de Charles-Henry Hirsch.
Devise des époux Demolder "Duo capita, una mens", problablement dessinée par Armand Rassenfosse
Devise des époux Demolder "Duo capita, una mens", problablement dessinée par Armand Rassenfosse
Pour terminer, Claire a réalisé l'une des vignettes les plus reproduites dans la revue et qui va devenir la marque historique du Mercure de France
Elle figure deux des principaux attributs principaux du dieu Mercure à savoir le pétase, ou casque rond ailé, et le caducée, baguette de bois de laurier ou d'olivier surmonté de deux ailes et entouré de deux serpents entrelacés. 
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 105, pour « L’Instinct vital » de Jules de Gaultier ; reprise notamment dans le n° 119, novembre 1899, p. 386 pour « Le Poison rouge » de Marcel Collière ; reprise également dans la « table des matières », p. 859.
Claire Demolder, vignette pour la revue "Le Mercure de France", n° 112, avril 1899, p. 105, pour « L’Instinct vital » de Jules de Gaultier ; reprise notamment dans le n° 119, novembre 1899, p. 386 pour « Le Poison rouge » de Marcel Collière ; reprise également dans la « table des matières », p. 859.
Merci d'avoir lu jusqu'ici ! 
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À bientôt !


(*) Adresse d'origine (publié sur le Bibliomane moderne avec l'autorisation de l'auteur : http://www.belgicana.com/eugene_demolder_claire_duluc_rops_route_emeraude_japon.html

jeudi 16 février 2017

Matériel d'imprimerie d'Aimé Delaroche, imprimeur à Lyon en 1757. 5 ornements gravés sur bois utilisés par cet imprimeur.






Pour en savoir plus sur l'imprimeur lyonnais Aimé Delaroche cliquez ICI. Ce mémoire numérisé datant de 1982 n'est peut-être plus très à jour mais il permettra à chacun de se faire une idée sur l'activité de cette imprimerie.

Les ornements présentés ci-dessus sont tirés des Statuts et Règlements des Hôpitaux de Lyon, publiés à Lyon chez Aimé Delaroche en 1757.

Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne

mardi 14 février 2017

Saint Paulin ou la religion au service de la Querelle des Anciens et des Modernes, par Rintintin.


En 1686 parait chez Jean-Baptiste Coignard un ouvrage du fameux Charles Perrault, de l'Académie Françoise ; Saint Paulin, Evesque de Nole, avec une Epistre chrestienne sur la Pénitence, et une Ode aux nouveaux Convertis*.
Cet ouvrage, loin d'être un simple poëme héroïque, loin d'être une simple épître chrétienne, est à replacer dans son contexte et à ne pas négliger dans l'œuvre de Perrault. Bien au contraire, c'est un ouvrage passionnant, extraordinaire, important de l'œuvre de Perrault. J'en entends déjà se dire : "mais qu'est-ce qu'il nous emmerde avec un ouvrage religieux!". NON, continuez la lecture!


Officiellement, selon la très sérieuse encyclopédie Wikipédia (j'en entends déjà se dire : "et maintenant, il nous parle de wikipedia!"), la querelle des anciens et des modernes débute le 27 janvier 1687 avec la publication par Perrault, chef de file des modernes, de son poème Le siècle de Louis le Grand. Cette querelle durera jusqu'au 30 août 1694, date de l'embrassade de Perrault et Boileau à l'Académie Française. De cette période, il faut bien entendu noter l'important ouvrage de Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes, 4 volumes parus entre 1688 et 1696, rendant d'ailleurs cet ouvrage très rare complet. Notons au passage que le très sérieux Tchémerzine fait ici une erreur puisqu'il indique 1697 pour le quatrième volume, mais il est loin d'être le seul, la plupart des références indiquent 1697...


Saint Paulin se situe bien avant, dans les prémices de la querelle : le privilège est daté du 18 octobre 1685 et l'achevé d'imprimé du 20 novembre 1685. On se situe clairement en dehors de la querelle propre, et Saint Paulin est pour lui l'occasion d'expliquer et de mettre en pratique une idée qu'il considère comme essentielle : la nécessité pour la France d'élaborer un art de type nouveau, un art chrétien qui sera nécessairement supérieur à l'art barbare de la civilisation païenne.
Il faut noter que la dévotion à Saint Paulin se développe un peu partout à partir des années 1665 et en particulier en France à partir de 1685 avec la venue des reliques du saint en France.

Le texte se divise ainsi :
  • Épître à Jacques Bénigne Bossuet, évêque de Meaux. Cette dédicace à Bossuet n'est pas innocente. En effet, suite à la mort de Colbert qui le protégeait, en septembre 1683, Perrault perd sa charge et compose une Epître chrétienne sur la Pénitence, qui sera louée par Bossuet lui-même. C'est donc assez logiquement que Perrault le remercie en dédiant cet ouvrage, qui contient d'ailleurs une nouvelle publication de cette épître. Plus tard, en 1698, Perrault publiera aussi une traduction du portrait de Bossuet, un poème latin de l'abbé François Boutard, un proche de Bossuet.
  • Les six chants du poëme.
  • Épître chrétienne sur la Pénitence.
  • Ode aux nouveaux Convertis.
L'ouvrage contient sept vignettes de Sébastien Leclerc (1637-1714). Il est encore intéressant de noter qu'outre le succès de Leclerc à l'époque auprès des libraires, il était lui aussi un protégé de Colbert, et donc que Perrault et Leclerc devaient bien se connaître.

Cet ouvrage peut être qualifié de peu commun ou rare si on veut, mais il n'est pas rarissime. On en voit régulièrement des exemplaires en vente.

  • Récemment, un exemplaire a été proposé à un prix très correct, 200 euros, par la librairie Pottier à Paris (qui vient de fermer). Il porte l'ex-libris de la confrérie Saint-Paulin de Cahors sur la page de titre (image d'illustration).
  • Un exemplaire est actuellement proposé sur ebay à une somme nettement plus élevée : 700 euros. Malheureusement, cet exemplaire est bien triste, mouillé, sali.
  • Deux exemplaires sont passés aux enchères en 2010 et 2011 et ont été adjugés respectivement 1300 euros (exemplaire offert par Perrault selon une note ancienne - la fiche ne la dit pas autographe) et 1100 euros (ex-libris de l'abbaye de Notre-Dame de la Ferté)

Bonne journée,
Rintintin


(*) Paris, Coignard, 1686. Petit in-8, (36) pp. 106 pp. 1 pp. Errata à la fin de la page 106. Page suivante : extrait du privilège et achevé d'imprimé. Sept vignettes gravées par Sébastien Leclerc, en tête de l'épître et de chaque chant.

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