vendredi 30 avril 2010

jeudi 29 avril 2010

Du bibliophile heureux au bibliophile ému. Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793), Ecrire et s'enfuir, dans l'ombre des Lumières.





Savez-vous tout le chemin qu'il y a du bibliophile heureux au bibliophile ému ? Parfois long, parfois court, toujours étrange et unique.

Ce chemin, je l'ai fais ce matin. Ou plus exactement Stéphan Pascau m'a offert ce délicieux voyage. En effet, ce matin j'ai eu le plaisir de recevoir un exemplaire du dernier ouvrage écrit par le spécialiste reconnu du "philosophe du délit d'évasion, romancier innovant et inclassable, fragile provocateur mais redoutable pamphlétaire."

L'auteur du Compère Mathieu et de La chandelle d'Arras, Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793), disséqué en règle, voilà un bien beau programme ! Je m'en réserve la lecture pour des moments plus propices... Le temps me manque.

Je tenais à vous faire partager cette découverte qui ne sera pas sans intéresser, j'en suis certain, les bibliophiles curieux et autres amateurs de biographies concernant les "gueux littéraires" (pour copier le nom de la collection de l'éditeur de cet ouvrage)

Voici donc les informations relatives à cette édition "tirée à petit nombre" du propre aveu de l'auteur. Il n'y en aura pas pour tout le monde ! Si vous aimez, achetez !

Références : Stéphan Pascau. Ecrire et s'enfuir, dans l'ombre des Lumières. Henri-Joseph Dulaurens (1719-1793). Collection des Gueux Littéraires. Histoire de la littérature marginale. Les points sur les i, éditeur, Paris, 2009. 23 x 15,5 cm, 318-(6) pages. Prix : 25 euros. ISBN : 2-3593-0002-4. Le livre est disponible notamment à cette adresse.

Je vous invite à lire la quatrième de couverture qui vous en apprendra un peu plus sur le contenu du livre et son auteur.


Bonne soirée,
Bertrand

mercredi 28 avril 2010

Des annales de Bourgongne de Paradin (1566) ou du titre-frontispice canivet !



Figure 1


Mon patron vient de m'octroyer une pause de quelques minutes... j'en profite pour vous glisser ce billet doux.

Encore une interrogation ! Je viens d'acquérir un exemplaire des Annales de Bourgongne de Paradin dans la première édition in-folio de 1566 (Lyon, Antoine Gryphius). L'exemplaire a du chien ! il est bien conservé. Il se trouve recouvert d'une classique reliure de la fin du XVIIe siècle comme on aimerait en trouver une sur une édition de Boileau ou de Molière.

Particularité de l'exemplaire : la page de titre est... étrangement étrange...

Je m'explique. Comme vous pouvez le constater sur la figure 2 ci-dessous, la page de titre est faite de drôle de façon. Pour essayer d'être le plus clair et le plus précis possible, voici ce qu'on peut en dire : Il s'agit d'un feuillet ancien imprimé du seul texte en noir "ANNALES DE BOURGONGNE... A Lyon, par Antoine Gryphius... Avec Privilège du Roy pour dix ans." Le décor de cette page de titre en forme d'encadrement très historié et gravé sur bois est entièrement découpé à la manière des canivets (*) et contrecollé sur la page de titre ancienne imprimée du texte seul. Me fais-je bien comprendre ? Regardez la photographie ci-dessous. Cet encadrement historié est "ancien" (sans aucun doute du XVIe siècle) et imprimé sur un papier uniformément teinté (couleur thé). Le haut du frontispice historié a été coupé par le couteau du relieur à la fin du XVIIe siècle (maudits relieurs du temps de Louis XIV !!)



Figure 2


Étrangeté de l'histoire ?

J'ai bien évidemment cherché à en savoir plus sur cet étrange frontispice au décor gravé sur bois "contrecollé" sur un feuillet ancien pré-imprimé du texte. J'ai donc recherché un autre exemplaire de ce livre pour obtenir une photographie du frontispice.

Surprise ! L'encadrement est différent ! Voyez la figure 1. Mais pas seulement. Regardez bien le texte "ANNALES DE BOURGOGNE..." il diffère également légèrement (fonte, taille, alignement, etc.). D'ailleurs les petits ornements typographiques qui accompagnent le texte du titre diffèrent eux aussi.

Voyez ci-dessous la figure 3, comparaison des deux frontispices côte à côte.

Figure 3


Que penser de tout ceci ?

Je vous laisse toute latitude pour les théorisations les plus folles.

Ce que je peux vous dire, c'est que la découpe du frontispice gravé sur bois à la manière des canivets est des plus fines. Cela a demandé un long travaille de patience et de précision. D'où peut bien provenir ce cadre historié gravé sur bois ? De quel autre ouvrage ? La page pré-imprimée du texte de mon exemplaire date-t-elle de 1566 ou plutôt de 1680, date approximative de la réalisation de la reliure ?

A noter que l'exemplaire a appartenu à Blaise Parise, avocat au Parlement de Bourgogne. Je lis sur lui qu'il avait l'esprit tourné à la plaisanterie. "Un jour qu'il plaidait à la Tournelle une cause pour un jeune homme accusé d'avoir l'ait un enfant à une fille, M. le président Jacob, qui présidait à cette audience, voulant lui demander pour qui il plaidait, lui dit par distraction : — Parise, est-ce vous qui avez fait cet enfant ?

— Non, messieurs, repartit-il froidement, c'est ma partie." (**)

Blaise Paris s'est marié à Bénigne Monin en 1675.

La reliure a très certainement été commanditée par Blaise Parise lui-même qui laisse plusieurs fois sa signature dans le volume. On lui doit très certainement ce montage ingénieux du titre-frontispice ?!

Bonne journée,
Bertrand

(*) Un canivet est une image dont le contour est découpé au canif dans les moindres détails, imitant la dentelle. Il en existe des exemples dès le XVIe siècle et ce jusqu'au XXe siècle. Les canivets sont la plupart du temps des images pieuses.

(**) in Souvenirs de Jean Bouhier. Chez tous les bibliophiles, 1866. 120 pages. p. 84.

lundi 26 avril 2010

De la marbrure des tranches des livres anciens reliés en parchemin (1660).





Je ne pouvais décemment pas vous laisser ainsi sans rien à vous mettre sous les yeux pendant plusieurs jours. Cela tombe bien, je viens d'obtenir une permission de 22h30 ! Youpi ! J'en profite pour vous glisser une de mes dernières interrogations bibliomaniaques.

La question est en fait assez simple et la voici :

A la vue des quelques photographies ci-dessous, que pensez-vous de ce volume de format in-12 (*), imprimé en 1660 (achevé d'imprimer le 5 mars 1660 exactement), qui sort de l'officine de librairie du sieur Simeon Piget, sise rue St-Jacques, à la prudence (l'imprimeur n'est pas indiqué). La reliure qui est en parchemin semble tout à fait de l'époque et je suis pratiquement certain qu'il s'agit bien de la première reliure de l'ouvrage. Un remboitage me semble peu probable et est donc peut-être à exclure mais cependant quelque chose m'intrigue : les tranches marbrées du volume !!

En effet, je n'ai jamais rencontré (de mémoire) de livres imprimés et reliés vers 1660 (la reliure peut effectivement avoir été faite dans les 5 ou 10 ans qui ont suivi l'impression, encore que je ne le crois pas), reliés en parchemin et dont les tranches étaient marbrées de la sorte. L'assemblage parchemin/tranches marbrées me parait improbable, et ce d'autant plus à cette époque.

Qu'en pensez-vous à la lumière des quelques photographies que je vous livre ci-dessous ?







Ce peut-il, pour vous, que ce volume ait été ainsi conçu dès le départ ?

Pourrait-il s'agir d'un ingénieux emboitage ? (j'en doute pour l'avoir sous les yeux et l'avoir manipulé sans aucun indice de remboitage). Un fait notable et curieux : les tranchefiles sont faites (comme vous pouvez le voir, avec le boyau qui est apparent et s'inscruste comme c'est l'habitude, dans les plats de la reliure, en haut et en bas des mors. Le fait curieux est que normalement ce boyau se trouve seul et que dans le cas présent, un fil de coton (ou de soie) vert a été enroulé autour et est bien inséré à la bonne place dans les cahiers pour que la tranchefile soit à chaque fois fonctionnelle (ce n'est pas juste un décor rapporté). Les tranchefiles, bien que légèrement endommagées (le fil vert enroulé est en partie effiloché), montrent bien qu'il ne peut s'agir d'un remboitage.

Se pourrait-il que ce volume ait été relié plus tard, vers 1700 ? (j'avoue que je n'y crois pas non plus vue la facture de la reliure et le parchemin utilisé). Le titre au dos à la plume me semble bien en accord avec une date de réalisation proche de 1660 ou 1670. Qu'en pensez-vous ?

J'avoue que ce livre me laisse un peu perplexe. Je demande votre avis d'expert collégial.

Merci d'avance de vos pistes de réflexions.

Bonne soirée, et peut-être à demain si j'arrive à obtenir une permission...
Bertrand

(*) La fine philosophie accomodée à l'intelligence des dames, par René Bary, conseiller & historiographe du roy. A Paris, chez Simeon Piget et chez l'autheur, rue des petits-champs, au logis de Madame Bataille, 1660. 1 vol. in-12 de 406-(5) pp.

Le Bibliomane moderne aux abonnés absents...



Cher(e)s ami(e)s,

il vous faudra patienter encore quelques jours avant que de nouveaux messages arrivent sur votre écran "Bibliomane moderne". Mon temps étant actuellement très compté.

Merci de votre compréhension,

Deux petites images pour patienter. Un ami qui me veut du bien nous envoie ces deux jolies estampes de pâmoisons féminines au XVIIIe siècle. Le plaisir de la lecture n'a pas d'âge !


Bonne semaine,
Bertrand

vendredi 23 avril 2010

Avertissement des éditeurs.




Parfois le plus intéressant dans un livre pour le curieux bibliophile, outre l'intérêt évident du texte qu'il contient, est l'avertissement au lecteur, soit sorti de la plume de l'auteur, soit sorti de la plume de l'éditeur. Nous avons trouvé celui-ci particulièrement intéressant et nous vous le soumettons pour mémoire.

"Le luxe typographique que nous avons eu l'intention de donner à cette édition, nous a fait un devoir de ne rien épargner de ce qui pouvait contribuer à la rendre supérieure à toutes celles qui ont été publiées jusqu'à ce jour. Le papier, de la première qualité, a été tiré d'Annonay, l'une des meilleures fabriques de France ; les caractères proviennent des fontes de Henri Didot, et l'impression en a été confiée à Didot jeune. Les estampes, gravées par les plus habiles artistes, sur les dessins originaux de Cochin, Regnault et Monsiau, présentent en général un fini qui répond à l'exécution de la partie typographique. Enfin les différents écrits de *** ont été collationnés avec le plus grand soin sur ses manuscrits déposés au comité de l'instruction publique.

Nous avons suivi l'ordre des matières, en nous attachant, autant qu'il était possible, à présenter la série des époques auxquelles l'auteur a publié ses différents traités. Ainsi l'on peut classer dans les Oeuvres posthumes le douzième volume ou tome premier des ***, jusque et compris le dix-huitième. Le lecteur serait curieux de connaitre et d'approfondir le caractère de cet homme célèbre, qui a joué un si grand rôle dans la carrière littéraire, trouvera dans ces sept derniers volumes une suite non interrompue de ses diverses sensations : d'abord ses *** ; puis l'espèce de tribunal qu'il s'érige dans ses *** où *** juge *** ; ensuite sa Correspondance générale et particulière en trois volumes, dont le premier comprend un choix de lettres sur divers sujets de littérature ; les deux autres contiennent ses lettres familières. Nous y avons conservé l'ordre des dates, afin de suivre en quelque manière l'histoire de sa vie depuis sa retraite d'Angleterre. Nous la terminons enfin par ses ***, qui est son dernier écrit, la mort étant venue le surprendre qu'il avait à peine commencé sa dixième ***.

De même que nous nous sommes attachés à ne rien omettre de ce qui est sorti de la plume de ***, nous nous sommes fait aussi un devoir de n'y rien insérer qui ne fût de lui. On exceptera pourtant la ***, que l'on trouvera faisant partie du dernier volume. La querelle de ces deux grands hommes ayant fait beaucoup de bruit dans le monde littéraire, nous avons pensé que nous ne pouvions omettre cette pièce. En effet, imprimer toute la Correspondance de ***, notamment toutes les lettres qu'il a écrites à M. ***, et toutes celles dans lesquelles il se plaint amèrement de lui, ne serait-ce pas se rendre coupable d'injustice, ou au moins de partialité, que de supprimer la défense de l'accusé ?

Le premier prospectus que nous avons publié de cette édition l'annonçait en dix-huit volumes : nous avions cependant espéré de pouvoir réduire ce nombre à seize ; mais l'étendue des matières, et notre plan de ne point donner de volume d'une grosseur démesurée qui ne cadrât pas avec la beauté et l'élégance dont nous ne voulions pas nous départir, nous ont astreints à nous conformer à notre premier aperçu. On voit qu'il nous était impossible d'adopter cette réduction sans défigurer l'ouvrage, tous les volumes présentant, tels qu'ils sont, une égalité de forme qui plait à l'extérieur.

Cette édition ayant été annoncée par souscription, et chaque souscripteur s'étant tacitement obligé à continuer de retirer des volumes à mesure qu'ils étaient publiés, nous avons cependant éprouvé un grand changement sur ce point après la publication du cinquième volume. Nous devons entrer dans quelques détails à ce sujet, pour rendre compte à ceux des souscripteurs qui ont persévéré dans leurs engagements, du nouveau plan que nous avons été obligés d'adopter dans l'abandon d'une grande moitié des souscriptions.

Nous avions tiré, d'après l'annonce de notre prospectus, cette édition au nombre de cinq cent exemplaires. Les trois premiers volumes ont été enlevés dans leur totalité ; les quatrième et cinquième ont éprouvé quelques ralentissement, mais pas assez pour nous obliger à changer notre plan : ce n'est qu'aux sixième, septième et huitième volumes que la grande défection s'est fait sentir, et qu'il a fallu penser sérieusement à prendre un parti pour nous assurer les moyens de continuer cette entreprise, et satisfaire les souscripteurs qui désiraient qu'elle s'achevât. C'est ce que nous avons fait en diminuant le nombre du tirage, et le réduisant à quatre cents au lieu de cinq cents. Nous rendions, il est vrai, notre entreprise moins lucrative ; car pour peu que l'on connaisse les procédés de l'imprimerie, on sait que plus on tire d'un livre, plus il y a de bénéfice pour l'entrepreneur ; mais nous remplissions nos engagements, et c'est pour parvenir à ce but que nous n'avons pas hésité à faire des sacrifices. Toutefois, notre intention a été qu'ils ne fussent qu'en faveur des souscripteurs qui nous étaient restés attachés. En conséquence, à dater de la présente époque, premier ventôse an VIII (20 février 1800), les volumes qui n'ont été tirés qu'à quatre cent exemplaires et qu'on reconnaitra, dans la Table des volumes à la suite du présent Avis, par un astérisque * qui les précède, augmenteront de prix progressivement ; et même il viendra un temps où il nous sera absolument impossible d'en fournir à aucun prix, parce que les volumes qui nous restent étant épuisés, la réimpression ne s'en fera certainement pas. Et, quand on nous supposerait l'intention de les réimprimer, croit-on que nous pourrions les donner au même prix que lorsque nous en tirions cinq cents exemplaires à la fois ? Bien loin de là, puisque cent exemplaire coûtent presqu'autant à fabriquer que cinq cents, si l'on en excepte le papier.

Nous avons voulu, dans cet exposé, faire sentir à nos souscripteurs que leur acquisition est d'une valeur qui ne peut qu'augmenter par le petit nombre d'exemplaires complets qui existent, et en même temps leur témoigner notre gratitude de la confiance dont ils nous ont honorés. C'est cette confiance de leur part qui nous a encouragés à achever cette pénible entreprise dans des circonstances aussi désastreuses, au milieu des contrariétés de toutes natures que nous avons éprouvées ; et, nous ne nous le dissimulons pas, ne nous croyant pas entièrement à l'abri du doute que l'on aurait pu concevoir sur notre persévérance, en nous rangeant parmi les faiseurs d'entreprises de ce genre, qui trop souvent se sont fait peu de scrupule de les abandonner lorsqu'elles étaient à peine commencées, ou qui les ont beaucoup négligées par la suite.

Les éditeurs."


*** remplace dans le texte original de l'avertissement des informations trop évidentes qui auraient enlevé tout intérêt à votre recherche.

Mais au fait, de quel auteur s'agit-il ? De quelle édition parlons-nous ? Vous avez trouvé ?

Martin et Vincent sont déclarés hors-jeu d'office puisqu'ils connaissent déjà, par confidence, les réponses à ces questions.

A vos claviers,

Bonne soirée,
Bertrand

Quelques lectrices anonymes du temps de Victor Hugo ... bien sérieuses...









Je manque de temps actuellement pour pouvoir vous livrer tous les jours un billet de qualité. Voici pour patienter un peu quelques vues de sages lectrices du temps de Victor Hugo. Je vous laisse apprécier.

J'informe les aimables lecteurs du Bibliomane moderne que des lectrices "moins sages" sont régulièrement en ligne sur la page Facebook du Bibliomane moderne (78 amis au 24 avril 2010).

Bonne journée,
Bertrand

mercredi 21 avril 2010

Le livre d'Heures du comte de Bussy-Rabutin... Entre histoire et légende.





C'est en feuilletant un peu de manière aléatoire les volumes du Bulletin de la librairie Morgand que je suis tombé en arrêt devant la fiche n°18164 : LIVRE D'HEURES DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.

Quelle étonnante surprise. Il me semblait bien avoir lu quelque chose quelque part dans un ouvrage sur Bussy-Rabutin une histoire de livre d'heures mais là, j'avais la preuve de son existence sous le nez.

La librairie Morgand aura décidément eu beaucoup de merveilles sur ses rayonnages de bois précieux du 55, passage des Panoramas !

Qu'en est-il de ce petit petit livre. Pour commencer disons tout de suite que ce livre est marqué "vendu" dans le bulletin mensuel d'avril 1890. Un long et savant descriptif suit :

Livre sans indication de date ni de lieu, de format in-16 et comportant 37 feuillets. Le volume est relié en maroquin citron, doublé de maroquin rouge, avec de riches dorures couvrant entièrement le dos et les plats, les tranches sont dorées. Il est indiqué "reliure ancienne", ce qui ne signifie pas, comme chacun sait, "reliure de l'époque".

Voici le savant commentaire d'Édouard Rahir qui à l'époque n'était encore que le bibliographe de M. Damascène Morgand.

"Livre précieux au double point de vue de l'art et de l'histoire et rendu célèbre par trois vers de Boileau. Ce manuscrit dont le texte n'existe plus, ayant été entièrement gratté, renferme 37 feuillets de vélin blanc entourés d'un filet d'or. Huit portent des portraits admirablement peints en miniature et attribués avec la plus grande vraisemblance à Petitot lui-même. Ces portraits dans lesquels il faudrait voir, suivant les vers de la VIIe satire de Boileau :

"Moi ? J'irais épouser une femme coquette ?
J'irais, par ma constance aux affronts endurci,
Me mettre au rang des saints qu'à célébrés Bussy?"

les Maris trompés de la cour de Louis XIV, représentent 4 hommes et 4 femmes peints sous la figure de Saints et de Saintes : Sainte Cécile - Saint Sébastien - Sainte Dorothée - Saint Jean-Baptiste - Sainte Catherine - Saint Louis - Sainte Agnès - Saint Georges. Quels sont les personnages célèbres dans l'histoire de la galanterie, représentés dans ces portraits ? A l'exception d'un seul, le roi Louis XIII très délicatement peint sous la figure de St-Louis, avec un manteau fleurdelysé et les attributs de la royauté, les autres n'ont pu être identifiés avec certitude ; les noms de Buckingam, Gaston d'Orléans, Bussy, Mme de Longueville, Mme de Lafayette, etc, ont été mis en avant avec vraisemblance, mais nous n'affirmerons rien après les rédacteurs des catalogues des bibliothèques La Vallière et Didot qui ont longuement décrit ce précieux manuscrit. Nous nous bornerons à faire observer l'ordre dans lequel ces portraits sont classés, les portraits d'hommes suivant immédiatement ceux des femmes ; il y a peut-être lieu de voir dans ce classement plus d'une coïncidence. C'est ainsi que le portrait de Buckingam suit immédiatement celui d'Anne d'Autriche, celui de Louis XIII celui de Mme de Lafayette, etc. En dehors de ces miniatures parfaites d'éxécution, 3 pages portent encore des chiffres entrelacés peints en or, surmontés successivement d'une couronne de marquis, d'une couronne de duc et d'une couronne de comte. La reliure très richement ornée et parfaitement conservée porte sur le dos le mot Prières. Ce titre est le seul indice qui reste de la destination première de ce manuscrit qui fut certainement pour quelque chose dans la longue disgrâce dans laquelle Bussy fut tenu pendant toute sa vie. Les vers de la 8e (sic) satire de Boileau avaient attiré l'attention de tous ; Louis XIV fut le premier à demander des détails sur ce qu'ils signifiaient. L'auteur de l'Histoire amoureuse des Gaules et de la Carte géographique de la Cour, sentant son inconséquence, s'empressa de faire disparaître le texte de son livre. Ce manuscrit porte sur le 2e feuillet de garde : Le deux avril 1720 J'ay remis ces heures à Madame la marquise de Montataire, fille de Monsieur le comte de Bussy-Rabutin. Foucault. Il a depuis appartenu au duc de La Vallière (Cat. de 1783, n°5235), à la duchesse de Chatillon, à la duchesse d'Uzès, à la marquise de Rougé, au vicomte de Lostanges-Beduer et à M. Ambroise Firmin-Didot. A la vente de ce dernier amateur en 1879, ce volume a été vendu 25.000 francs (or) avec les frais."

Étonnant non ?

Plusieurs questions viennent immanquablement à l'esprit ? Quel texte pouvait-il bien contenir ? S'agirait-il de la véritable raison de la disgrâce et de l'exil forcé de Bussy-Rabutin sur ses terres de Bourgogne ? Combien M. Morgand a-t-il vendu ce manuscrit en 1890 ? A qui l'a-t-il cédé ? Qu'est devenu aujourd'hui ce précieux manuscrit ?

Malheureusement je n'ai la réponse à aucune de ces question. Et vous ?

Je vous donne ci-dessous en copie la fiche établie par Édouard Rahir pour le Bulletin Morgand d'avril 1890.

Cliquez sur les images pour les agrandir


Voici par ailleurs quelques autres documents relatifs à l'histoire de ce livre d'Heures de Bussy-Rabutin, notamment la longue notice que lui consacre Ludovic Lalanne dans le deuxième tome de la Correspondance de Bussy-Rabutin, publié en 1858.


Cliquez sur les images pour les agrandir



M. Gérard-Gailly, biographe du début du XXe siècle de Bussy-Rabutin, n'est pas du même avis sur la question de ce livre d'Heures. Il remet en question l'idée que ce livre ait été rempli d'impiétés. En 1909, il écrit : "Aujourd'hui encore où cette minime question de littérature revient de temps en temps à flot, princes de la critique ou modestes rédacteurs de notices biographiques, rééditent ou résument dans un concert plein de force cette légende si complètement dépourvue de sens et de fondement." (1)

Il faut avouer que l'argument de E. Gérard-Gailly tient le choc, "Légende, écrit-il, Boileau, en effet, ne pouvait en 1668 flétrir un livre d'Heures qui ne fut pas composé avant 1674, et un livre d'Heures qu'il faudra, pour le connaitre alors, aller voir en Bourgogne, dans l'intimité. De plus, écrit Gérard-Gailly, on se demande pourquoi le roi aurait été intrigué par les trois vers en litige seulement six ans après leur apparition, c'est à dire à une époque où les cendres de la mortification et de l'exil avaient étouffé le feu jadis inquiétant de son capitaine." (2)

Selon Gérard-Gailly (et je suis aussi de cet avis), il faut voir dans les "Saints qu'a célébré Bussy" les dames et les hommes de la cour malmenés dans son Histoire amoureuse des Gaules, publiée sans son accord dès 1665. C'est ce livre qui valut la disgrâce à Bussy-Rabutin et pas un autre.

Que penser alors de ce petit livre d'Heures qui néanmoins, cela ne fait aucun doute, a bien été commandité par le comte bourguignon ? S'agit-il d'un simple livre d'Heures avec personnages historiques reproduits en peinture pour lui "donner à la campagne cet air de la cour qu'il ne sentait plus" ? A-t-il prié à genoux dans la chapelle de son château avec ce livre en mains ? On sait que M. de Bussy-Rabutin a fini ses jours empreint d'une grande dévotion, ce livre n'en est peut-être que l'instrument quotidien ?

Quid d'Édouard Rahir, de sa fiche et des bibliophiles et bibliographes avant lui ? Argument fallacieux ? Volonté de croire ? Instrument de libraire à l'usage des bibliophiles crédules ?


Extrait du Bibliophile français de 1872. Vol. 6, page 63.


Voici ce qu'on trouve sur un site récent consacré à Bussy-Rabutin et que nous avons déjà cité ici : http://www.bussy-rabutin.com/ (site préparé par Daniel-Henri Vincent).

Le Livre d’heures et les almanach d’amour

Boileau dans sa satire VIII parue en 1668 écrit :

« Moi ? J’irais épouser une femme coquette ?
J’irais, par ma constance aux affronts endurci,
Me mettre au rang des saints qu’a célébrés Bussy ? »

Il semble que par « saints » Boileau entend les maris trompés que Bussy a mis « dans son histoire galante [et qui ] raconte beaucoup de galanteries très criminelles de la cour. » Il s’agirait simplement d’une allusion à l’Histoire amoureuse des Gaules. Mais Brossette, éditeur de Boileau au début du XVIIIe siècle, cite un petit Livre d’heures de Bussy. Il explique que : « au lieu des images que l’on met dans les livres de prières, étaient des portraits en miniature de quelques hommes de la cour dont les femmes étaient soupçonnées de galanterie. [… Bussy] avait mis au bas de chaque portrait un petit discours en forme d’oraison ou de prière accommodée au sujet. » Gérard-Gailly pense que le livre d’heures, intitulé Prières, a été composé en 1674, sans fournir beaucoup de précisions, et qu’il serait plus anodin qu’on ne l’a dit. On en aurait perdu la trace.

Quant aux almanachs d’amour, ce sont des parodies galantes des prédictions que faisaient des ‘voyants’ pour l’année à venir. Bussy reconnaît en avoir composé : « pour moi qui me suis mêlé autrefois de faire des almanachs d’amour… » dit-il à la comtesse de Fiesque en 1667. Claude Rouben en a identifié deux dans un recueil de Charles de Sercy et à la suite des poésies de Mme de la Suze.

Voir notamment à ce sujet :

ROUBEN (C.), Histoire et géographie galante au Grand Siècle, in XVIIe siècle, n° 93, 1971, pp.56-57.

GÉRARD-GAILLY (E.), Bussy-Rabutin, sa vie, ses œuvres et ses amies, Champion, Paris, 1909, pp. 330-334.

BOILEAU, Œuvres, Édition de G. Mongrédien, Paris, Garnier Frères, sd, p. 50.

On aimerait savoir où se trouve ce satané livre d'Heures aujourd'hui pouvoir, à la lumière des connaissances actuelles, le soumettre à un interrogatoire en règle.

Mais qui sait seulement ce qu'il est devenu ??....

Bonne journée,
Bertrand

(1) GERARD-GAILLY, E. Un académicien grand seigneur et Libertin Au 17e Sicle. Bussy-Rabutin Sa Vie..., p. 332. (lecture possible en ligne - partielle)
(2) Ibid, 332.

mardi 20 avril 2010

Petit diaporama du Salon international du livre ancien au Grand Palais à Paris du 16, 17 et 18 avril 2010. Votre sentiment sur le Grand Palais 2010.


Voici un diaporama forcément subjectif et incomplet du Salon International du Livre Ancien qui s'est déroulé à Paris ce weekend du 16 au 18 avril 2010. Je vous laisse retrouver quelques stands familiers que vous avez peut-être parcouru longuement de long en large. Pour ceux qui n'ont pu se rendre cette année à ce salon, j'espère que ces quelques photographies prises sur le vif (le livre est un animal calme qui se laisse facilement prendre en photo contrairement aux animaux sauvages...), donneront envie à toutes et à tous de faire le voyage pour s'y rendre l'année prochaine, fut-il long, pénible, chargé d'imprévu comme cela a été le cas pour moi.

Pour donner à ce billet un ton convivial et participatif, je vous demande, si vous le voulez bien, d'exprimer en une seule phrase votre "Salon du livre ancien au Grand Palais pour l'année 2010". Et comme il ne faut pas demander aux autres ce qu'on ne saurait faire soi-même (Paul, épître XII, verset 3.), j'ouvre le bal :

"Un émerveillement sans fin doublé d'une fâcheuse tendance à croire, juste avant d'en partir, que finalement en bibliophilie rien n'est si rare qu'on ne le pense.... mais le vrai monde est dehors et tout ce que j'ai pu croire à l'intérieur n'est plus forcément vrai à l'extérieur." (Bertrand)




























Bonne journée,
Bertrand

lundi 19 avril 2010

Autres "Métamorphoses" ... Hendrik Goltzius (1558-1617)




Préambule que vous pouvez sauter sans hésitation :

Voilà, ca y est, j'y suis, Vercingétorix est dans mon dos ! Le retour de mon escapade parisienne a tourné au vinaigre à partir de samedi 19h... horaire prévu pour mon retour vers la Bourgogne... mais rien ! Le sort s'est acharné : grèves - panne de locomotrice - double-panne d'une autre - etc. J'ai donc fini par rejoindre Éric dans son antre et nous avons finalement improvisé une tournée au Parc Georges Brassens hier matin. Bien nous en a pris. Ce que je n'avais pas réussi à faire la veille au Grand Palais s'est concrétisé à Brassens. Trois bons achats un peu atypiques (deux manuscrits et un recueil de photographies anciennes) sont venus réchauffer mon moral un peu en berne. Nous avions regardé les horaires de trains sur internet... train de retour affiché à 14h20, tout devait aller comme prévu... sauf que, arrivé à la gare de Bercy, le train de 14h20 s'est avéré être une élucubration d'internet aux dires du guichetier... il me fallut attendre le train de 17h20 (3 heures de lectures des catalogues des libraires du Grand Palais... je crois que je les connais presque par cœur maintenant...), arrivée en vue de Vercingétorix à 20h (eh oui... TER... arrêt à toutes les gares... les TGV étant tous complets...). Beau weekend donc, soleil agréable, compagnie sympathiques de quelques Bibliomanes modernes et de quelques Bibliophiles, une vague impression d'avoir passé quelques heures superflues sur des sièges inconfortables... mais on oublie vite.

Billet du jour :

Passons à de nouvelles choses plus réjouissantes. Je rentre juste et notre ami René de BIC m'envoie bien à propos quelques images des Métamorphoses tirées de deux suites de Hendrik Goltzius (1558-1617), dessinateur et graveur maniériste hollandais. Chacune de ces suites comporte 20 gravures signées sur les feuillets de titre et datées 1589 et 1590. Les dessins du Maître furent gravés par ses disciples et imprimés dans son atelier de Harlem.

René nous écrit : " Malheureusement mon exemplaire est incomplet de 4 planches mais comporte 6 planches supplémentaires de Robbertus de Baudous, à la manière de Goltzius, datées 1615. Si quelque lecteur du Blog peut fournir des renseignements complémentaires concernant ces gravures je le remercie par avance."







Un grand merci René pour ces très belles illustrations qui viennent agréablement compléter le billet de Textor sur son Virgil Solis.

De mon côté je vous prépare quelques photographies rétrospectives du Salon du Livre ancien au Grand Palais.

Bonne semaine,
Bertrand

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