lundi 26 avril 2010

De la marbrure des tranches des livres anciens reliés en parchemin (1660).





Je ne pouvais décemment pas vous laisser ainsi sans rien à vous mettre sous les yeux pendant plusieurs jours. Cela tombe bien, je viens d'obtenir une permission de 22h30 ! Youpi ! J'en profite pour vous glisser une de mes dernières interrogations bibliomaniaques.

La question est en fait assez simple et la voici :

A la vue des quelques photographies ci-dessous, que pensez-vous de ce volume de format in-12 (*), imprimé en 1660 (achevé d'imprimer le 5 mars 1660 exactement), qui sort de l'officine de librairie du sieur Simeon Piget, sise rue St-Jacques, à la prudence (l'imprimeur n'est pas indiqué). La reliure qui est en parchemin semble tout à fait de l'époque et je suis pratiquement certain qu'il s'agit bien de la première reliure de l'ouvrage. Un remboitage me semble peu probable et est donc peut-être à exclure mais cependant quelque chose m'intrigue : les tranches marbrées du volume !!

En effet, je n'ai jamais rencontré (de mémoire) de livres imprimés et reliés vers 1660 (la reliure peut effectivement avoir été faite dans les 5 ou 10 ans qui ont suivi l'impression, encore que je ne le crois pas), reliés en parchemin et dont les tranches étaient marbrées de la sorte. L'assemblage parchemin/tranches marbrées me parait improbable, et ce d'autant plus à cette époque.

Qu'en pensez-vous à la lumière des quelques photographies que je vous livre ci-dessous ?







Ce peut-il, pour vous, que ce volume ait été ainsi conçu dès le départ ?

Pourrait-il s'agir d'un ingénieux emboitage ? (j'en doute pour l'avoir sous les yeux et l'avoir manipulé sans aucun indice de remboitage). Un fait notable et curieux : les tranchefiles sont faites (comme vous pouvez le voir, avec le boyau qui est apparent et s'inscruste comme c'est l'habitude, dans les plats de la reliure, en haut et en bas des mors. Le fait curieux est que normalement ce boyau se trouve seul et que dans le cas présent, un fil de coton (ou de soie) vert a été enroulé autour et est bien inséré à la bonne place dans les cahiers pour que la tranchefile soit à chaque fois fonctionnelle (ce n'est pas juste un décor rapporté). Les tranchefiles, bien que légèrement endommagées (le fil vert enroulé est en partie effiloché), montrent bien qu'il ne peut s'agir d'un remboitage.

Se pourrait-il que ce volume ait été relié plus tard, vers 1700 ? (j'avoue que je n'y crois pas non plus vue la facture de la reliure et le parchemin utilisé). Le titre au dos à la plume me semble bien en accord avec une date de réalisation proche de 1660 ou 1670. Qu'en pensez-vous ?

J'avoue que ce livre me laisse un peu perplexe. Je demande votre avis d'expert collégial.

Merci d'avance de vos pistes de réflexions.

Bonne soirée, et peut-être à demain si j'arrive à obtenir une permission...
Bertrand

(*) La fine philosophie accomodée à l'intelligence des dames, par René Bary, conseiller & historiographe du roy. A Paris, chez Simeon Piget et chez l'autheur, rue des petits-champs, au logis de Madame Bataille, 1660. 1 vol. in-12 de 406-(5) pp.

21 commentaires:

Textor a dit…

Le break fut de courte durée, effectivement !! (mais personne ne s'en plaint)

Joli vélin, (ou plus exactement joli vacherin, compte tenu de l'age de la bête)

Sorti à peine du piquet, je ne vais pas me hasarder à formuler une réponse sur un sujet aussi complexe pour un livre qui justement sort de "A la prudence".

Mais je peux juste dire que je n'ai pas de 17ème marbrés (ce qui ne vous avancera pas beaucoup vu le nombre très réduits de mes ouvrage du 17ème)

Ceci étant, la question est : peut-on marbrer un livre ( donc le tremper dans un mélange d'eau et de peinture) sans marbrer les plats ? difficile, not ?
T

Bertrand a dit…

oui, dans ce cas, c'est une évidence que les tranches du bloc-texte (corps d'ouvrage), avant d'avoir été "relié" ???!! Étonnant ! Est-ce possible sans concevoir un remboitage justement ?

De plus en plus perplexe...

B.

Eric a dit…

Intéressant.
La tranchefile n'a rien d'étonnant. Je doit bien avoir une petite dizaine de vélins avec une tranchefile similaire.

Comme Textor, je n'ai jamais vu reliure 17° avec tranches marbrées.

Je ne sais pas comment cela se fait avec une reliure souple, mais poour les reliures avec carton, on marbre les tranches avec les cartons (le jeu des ficelles permet de mettre les chants à raz).
On peut d'ailleurs remarquer sur des reliures abîmées que les chants sont teintés.

Reliure postérieure certainement. J'imagine mal un relieur avant gardiste faire associer au 17° siècle une marbrure sur tranchr alors qu'on venait à peine de l'inventer pour les gardes en l'associant à une simple reliure en vélin.

Sans compter que la marbrure fait limite 19°.
Eric

Textor a dit…

Surtout que le vélin ne supporte pas l'eau, j'en ai fait l'amère expérience en voulant jouer les apprentis-restaurateurs. On m'avait dit de nettoyer les plats d'un velin du 16ème avec un coton imbibé de lait. Il n'a pas fallu 5 secondes avant que le plat ne s'enroule sur lui-même tel une crèpe dentelle !!
Donc, le relieur n'a pas pu tremper le livre, même en protègeant les plats.
Soit il s'agit d'un remboitage, soit il existe d'autres techniques pour réaliser les marbures à sec !!!

Textor a dit…

Mon commentaire fait un peu décalé, mais je n'avais pas vu celui d'Eric.

Bertrand, il va falloir donc donner des coups de scapel dans cet ouvrage pour en avoir le coeur net. Seul l'autopsie fournira la réponse.

Bertrand a dit…

Ca m'intrigue tout ça...

mais pas au point de disséquer... ce serait un livre de rien je ne dis pas... mais cette philosophie à l'usage des Dames de 1660 a du chien !

Je suis d'accord avec Eric, la marbrure fait par ailleurs tout à fait XIXe... !!!
Je penche donc en dernier ressort pour un corps d'ouvrage extrait d'un volume relié dans la première moitié du XIXe siècle (si l'on s'en tient au style de la marbrure) et habilement replacé (avec tranchefiles ??) dans une reliure ancienne en parchemin du XVIIe siècle (tout à fait dans le style des parchemins vers 1670 comme je le disais précedemment),
mais tout de même... je doute encore de tout ceci... je n'arrive pas bien à comprendre la perfection du remboitage s'il a eu lieu.

B.

Eric a dit…

Sans aller jusqu'à démonter le livre, il faut regarder les gardes. Sont-elles marbrées ?

Eric

Bertrand a dit…

Les gardes volantes et les doublures (contreplats) sont en papier blanc ancien, tout à fait XVIIe siècle ... !!!

A ne rien y comprendre !

B.

Eric a dit…

Je me suis mal exprimé : lorsque l'on marbre les tranches, toutes les pages sont encrées sur 0,5 à 1 mm (on le voit bien tordant le corps d'ouvrage comme pour le feuilleter). Même blanches, les gardes, si elles étaient présentes au moment de la marbrure, doivent présenter ses traces aux extrémités (difficiles à voir, mais possible).

Eric

Bertrand a dit…

Je viens de regarder Eric,
ce n'est pas très facile à voir car cela ne concerne que l'épaisseur de la tranche de 2 feuillets !! Mais à y regarder de près il s'avère que le feuillet de garde est lui aussi marbré sur la tranche et qu'il ne s'agit que d'un seul feuillet avec celui contrecollé en doublure intérieure des plats. Je ne sais pas si me fais comprendre ?

Donc... guère moins énigmatique.

Par ailleurs je viens de regarder quelques tranches marbrées de livres du XVIIIe siècle et je m'aperçois que cela pourrait correspondre à un style de marbrure dès les années 1720. On en trouve du même type sur de nombreux volumes... mais reliés en veau ! Pas sur ce type de reliure en parchemin (ce n'est ici pas du vélin)

B.

Textor a dit…

Et si les tranches n’étaient pas marbrées, mais simplement peintes, sauf qu’au lieu de représenter une scène figurative à la manière des Pillone, on aurait cherché à imiter les marbrures par une décoration aquarellée (fore edge painting en anglais) ?

Ce n'est pas incompatible avec le 17 ème siècle.

T

Vincent P. a dit…

J'ai eu il y a quelques temps un vélin 17eme avec tranches pas réellement marbrées, mais plus tachetées un peu comme celles-ci. En fait on dirait des tranches marbrées très usées...
Provenance anglaise chez moi.

Vincent P.

Bertrand a dit…

Pour avoir le volume sous les yeux, je pense pouvoir dire avec quasi certitude qu'il s'agit bien de tranches marbrées et non tachetées ou mouchetées comme il est vrai on en voyait à l'époque.

La reliure me semble tout à fait franco-française voire hollandaise (coutures apparentes), mais à mon avis elle n'est pas anglaise.

Le mystère demeure...

B.

martin a dit…

"tout à fait franco-française voire hollandaise"
???

Bertrand a dit…

Bah oui, au choix (sourire)...

Je pense française mais bon... pourrait tout aussi bien être hollandaise...

Mais anglaise ??

B.

Eric a dit…

Etrange tout cela.
Je veux bien voir des photos de reliures en veau du début 18° avec de marbrures similaires.
A défaut de nous aider pour cette étrange reliure en vélin, cela me permettra d'en apprendre un peu plus sur les tranches marbrées.

Eric

Bertrand a dit…

Je placerai quelques photos de tranches marbrées de diverses époques.

On rentrera dans le domaine de la "Connaissance de la reliure par l'exemple"

B.

Vincent P. a dit…

Personnellement je décrirais plutôt cs tranches comme "cailloutées" et non marbrées...

Vincent P.

Eric a dit…

En effet.

Eric

Bertrand a dit…

En même temps le marbre est un caillou non ? (sourire)

Dont acte !

B.

Vincent P. a dit…

La bibliophilie n'est que subtilité...
Vincent P.

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