jeudi 8 avril 2010

Anatole France bibliophile. Vente de sa bibliothèque particulière le 9 juin 1939.





Ce billet fait écho à celui de notre ami Pierre de Tarascon de la Librairie ancienne & autres trésors, qui s'intéresse à notre aimable littérateur national au patronyme si bien choisi, je veux dire Anatole France. Et ce n'est pas parce qu'un ami vient de prénommer ainsi son dernier rejeton que j'ai quelque affection pour le bonhomme ! non. Tout comme Pierre je pense que notre homme est injustement traité par une postérité bien capricieuse. Mais c'est ainsi... il en sera sans doute de même de nos vedettes actuelles... lesquelles resteront vraiment longtemps en haut de l'affiche dans la mémoire des hommes ? Qui le sait ? Il se pourrait qu'il y ait de grosses surprises dans deux siècles lorsqu'on dira aux générations futures ce qu'on bien voulu retenir de deux siècles de toutes les folies possibles des hommes. Passons.


Je voulais vous montrer un petit catalogue, assez modeste en vérité, de format in-4 (26,5 x 19 cm) de 48 pages seulement, et qui contient la "Bibliothèque particulière d'Anatole France". Cette bibliothèque fut vendue à Paris le 9 juin 1939 par le ministère de Maître Henri Baudoin, commissaire-priseur, assisté de M. P. Briquet, libraire-expert. Il s'agissait de disperser quelques 146 lots répartis comme suit : 129 lots pour les livres anciens et seulement 16 numéros pour les livres modernes. Ce catalogue contient des poètes du XVIe siècle et des classiques du XVIIe siècle. Des livres illustrés, des reliures aux armes, quelques livres modernes avec envoi d'auteur, comme l'indique la page de titre du catalogue.


A vrai dire on peut s'étonner du peu de livres que possédait un homme qui avait tant écrit. Tout comme pour Molière qui ne possédait pas 150 volumes à sa mort, Anatole France nous donne ici un assez maigre butin de bibliophile. Les livres sont choisis certes, très bien choisis même, des éditions originales rares de Rabelais, Racine et Voltaire.

Voici la lettre préface qui ouvre ce catalogue et qui est signée Pierre Champion :

"Je vois bien, cher Monsieur Lucien Psichari, que dans votre gentillesse, dans votre piété pour Monsieur France, vous ne voulez pas que des livres admirables soient dispersés sans un mot d'adieu. C'est qu'ils semblent prolonger pour un certain nombre d'entre nous les entretiens qu'Anatole France accordait à ses visiteurs de la villa Saïd. Ils étaient un prétexte aux dissertations les plus variées, les plus cursives, un moyen parfois de détourner un maladroit et toujours une volupté pour la manière dont Anatole France les touchait, du grain de café de ses yeux malicieux et de ses mains patriciennes. Les uns reposaient dans la bibliothèque grillagée, qui n'était pas loin de son lit ; les autres dans la pièce à l'étage supérieur, derrière le bel antique, et la tapisserie que l'on soulevait comme l'ombre des âges. On peut dire que M. France avait découvert les livres dans la boutique de son père. Il les avait toujours passionnément aimés, comme le montre le Chasseur bibliographique où il préluda : "J'ai connu beaucoup de bibliophiles dans ma vie, et je suis certain que l'amour des livres rend la vie supportable à un certain nombre de personnes bien nées. Il n'y a pas de véritable amour sans sensualité. On n'est heureux par les livres que si on aime à les caresser..." En réalité, Anatole France conversa beaucoup avec eux. La Vie littéraire en conserve l'incomparable écho. Dans la "Causerie" qu'il leur consacra sous le titre de Bibliophilie, il disait à propos de la Bibliographie des principales éditions originales, de Jules Le Petit : "Nous faisons, en ce temps-ci, trop de bibliothèques et de musées... A cela près, je confesse que le goût des bonnes éditions et des belles reliures est un goût d'honnête homme. Je loue ceux qui conservent les éditions originales de nos classiques, de Molière, de La Fontaine, de Racine, dans leur maison illustrée par de si nobles richesses." Il y a près d'un demi-siècle que ces lignes ont été écrites. Anatole France se retrouve naturellement un maître parmi les incomparables classiques qu'il avait recueillis, et quelquefois protégés d'un vélin souple de sa façon : Rabelais, Montaigne, Racine qu'il préférait à Corneille, prolongeant un vieux débat, Molière, l'abbé Prévost, Voltaire enfin qu'il semblait continuer. Les livres ont leur destin. Ils réclament notre amitié. Ils en ont besoin ; elle est nécessaire à leur existence muette. Qu'importe le décor évanoui d'il y a trente ans, la petite bibliothèque grillagée près du lit, les livres à l'ombre de la tapisserie, près du torse antique ? Combien sommes-nous encore à en garder le souvenir, et le regret égoïste ? Les classiques d'Anatole France nous demandent de prolonger la conversation muette avec de nouveaux amis, entre lesquels le vieux cardinal des lettres a quelque chose à nous dire, lui aussi. Car la plus riche des bibliothèques, c'était sa mémoire ornée.
Pierre Champion."


Me voilà bien d'accord avec Anatole ! "Il n'y a pas de véritable amour sans sensualité. On n'est heureux par les livres que si on aime à les caresser." Pour moi c'est une évidence. D'ailleurs il y a énormément de similitude de traitement entre le livre de collection et la femme... Je crois bien d'ailleurs que je pourrais faire mienne cette sentence et en faire ma devise pour un bel et hypothétique ex libris. Qui sait ?

Que contenait vraiment cette belle bibliothèque choisie ? Passons rapidement en revue quelques titres et quelques auteurs.


Agrippa d'Aubigné de 1630 en vélin blanc (Empire), Les Amours de Baif de 1552 en maroquin de Lortic, les Annales d'Aquitaine de Jehan Bouchet de 1540 en reliure anglaise du XIXe siècle, un théâtre complet de Corneille de 1669-1682 en maroquin rouge ancien, Les Oeuvres de Molière dans l'édition de 1673 en 2 volumes in-12 en reliure ancienne en veau, un Montaigne de 1602, une originale in-4 des Provinciales de Pascal de 1657 en reliure ancienne, les éditions rares de Rabelais comme le Pantagruel de 1542, le Quart Livre de 1552. Anatole France possédait plus d'une dizaine d'éditions rares et anciennes de Rabelais, visiblement son auteur fétiche. Quelques belles originales de Jean Racine la plupart reliées par Lortic. Un inestimable manuscrit de la Pucelle de Voltaire de 1757. Son exemplaire de A la recherche du temps perdu de Proust avec envoi Anatole France lui-même "au premier maître" (ça fait toujours plaisir venant de Proust ...)


Voilà. Voilà presque tout. Une sélection draconienne dans la bibliophilie de tous les siècles. Apparemment Anatole France n'avait retenu que cela. Je ne sais pas si d'autres ventes de livres de la bibliothèque d'Anatole France ont eu lieu, c'est le seul catalogue de ses livres que je possède.

Qu'ajouter de plus ? Rust in peace disait un célèbre groupe de musique Métal, et on lui doit bien ça. C'est un minimum. Lisons ses livres.

Anatole France est mort le 12 octobre 1924 à 80 ans. Sa bibliothèque n'a été vendue que 15 ans plus tard. On imagine sans peine quelques petits soucis de succession...

Je vous laisse pour ce soir,
Bonne nuit,
Bertrand

19 commentaires:

Pierre a dit…

Anatole France recevait beaucoup de livres d'auteurs contemporains à lire. Il les stockait dans une baignoire qu'il faisait vider régulièrement par un ami bouquiniste. Quand on pense aux dédicaces qu'il a du recevoir !

Pour Proust, il faut que je vérifie, mais je crois qu'il s'était plu à dire qu'il appréciait l'auteur mais que ce qu'il lui restait à vivre était vraiment trop court pour qu'il s'attaque à son œuvre...

Merci, Bertrand, de compléter mon billet par ce catalogue très intéressant.

Piano à quatre mains. Pierre

Textor a dit…

Bertrand,

Visiblement Bussy Rabutin et Anatole France ne sont pas logés à la même enseigne dans votre Panthéon personnel!!

Je ne trouve pas que cette bibliothèque soit si négligeable que cela. Posséder 150 livres rares, contenant des Rabelais du 16ème et des originaux de Racine, ce n'est pas donné à monsieur tout le monde.

D’ailleurs, peut-être n’était-ce que le reliquat de la librairie France-Thibault, quai Malaquais, et qu’Anatole ne s’intéressait pas plus que cela au livre-objet.

Textor

Bertrand a dit…

En effet Textor, je respecte les deux auteurs mais ne les placent pas sur la même étagère...

Quant à cette bibliothèque, je persiste à penser que cette bibliothèque me parait un peu, comment dire... étriquée. Et que si je m'appelais Anatole France, que mon succès d'écrivain m'avait procuré autant de ressources financières et que j'aimais les livres autant qu'il l'a prétendu (et c'est sans doute vrai), je n'aurais pas laissé 150 beaux livres fussent-ils en éditions originales. Évidemment, c'est toujours mon côté dispersé qui parle...

Que n'aimerais-je me contenter de 5 Rabelais et 10 Racine pour toute une vie !!

Et je dis cela alors que je n'en ai pas une...

Seul le fou peut contrecarrer le fort.

B.

calamar a dit…

si je me souviens bien, son père était spécialisé dans les "papiers" et autres reliques de l'Empire, apparemment un domaine qui a dû saturer Anatole.
Mais je suis de l'avis de Bertrand : il est étonnant de finir son parcours avec "seulement" 150 livres, certes exceptionnels. Il a dû avoir d'autres bibliothèques, qui ont éventuellement été dispersées à d'autres occasions. Quand on pense aux trésors d'érudition de certaines de ces oeuvres, il faut bien qu'il ait eut des (ouvrages de) références...

Textor a dit…

Aimer les livres, ce n'est pas nécessairement aimer les peaux de bique rouge entourées de liserets dorés. Il préferait peut-être ce qu'il y avait dedans à l'intérieur.

Et puis qui dit que la famille n'a pas bazardé le tout-venant, les Rabelais et les Racine, pour ne garder que ce qui plaisait à cette époque-là: Pierre de Dampmartin, Barnabé Durosoy, ....

Le Bibliophile Rhemus a dit…

En juin 1866, Noël France tomba malade. Il se brouilla alors avec son fils Anatole qui refusa de prendre sa succession : "Le pauvre homme avait cette idée bien singulière chez un marchand de livres, que le métier d'en faire était honteux et dangereux". La librairie fut vendue.
En 1874, Anatole fit paraître anonymement chez Lemerre "Le Livre du bibliophile". Il fut surveillant à la Bibliothèque du Sénat de 1876 à 1890, année au cours de laquelle il écrivit "que le goût des bonnes éditions et des belles reliures est un goût d'honnête homme".

Pierre a dit…

D'accord avec calamar. Rien que pour écrire " Les opinions de Jérôme Coignard ", il lui fallait la bibliothèque de l'Institut...

D'ailleurs c'est peut-être là qu'il les trouvait ses livres ! Quand vous avez sous la main une bibliothèque pareille, pensez-vous à en posséder d'autres ? Il faudra que je demande à Philippe Gandillet. Pierre

Textor a dit…

Voilà qui règle le sujet de savoir si Anatole était un 'vrai' bibliophile, et qui en ouvre un autre : Libraire ? Métier honteux et dangereux ... ? (:))

Bertrand a dit…

Tout est honteux et dangereux en ce bas monde certains membres de sectes austères le savent bien et s'engagent même à en répandre l'idée.

Heureusement, en 2012, tout est fini d'après les prophéties !

Il sera alors temps de brûler nos livres !

B.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Il avait effectivement la bibliothèque du Sénat (1876-1890) puis celle de l'Institut à partir de 1896 à sa disposition.
"Le Crime de Sylvestre Bonnard membre de l'Institut" est de 1881, "La Rotisserie de la reine Pédauque" est de 1893 et "La Révolte des anges" est de 1914 : les trois principaux romans remplis de livres.

Question à Bertrand : le catalogue contient-il l'exemplaire personnel d'Anatole de "Lorsque Candide fut parti..." (Paris, 1922, tir. 100 ex. ; celui-ci N° 1 sur papier du Japon) par son jeune ami Claude Aveline ?

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Si on en croit le tableau de Pierre Calmettes : "La bibliothèque chez Anatole France", daté de 1907, la bibliothèque de l'écrivain était très importante.

Textor a dit…

J'ai cherché si d'autres ventes de sa bibliothèque avait été organisées, sans résultat pour l'instant.
Anatole France fut aussi le premier Président de la société internationale des amis de Montaigne, fondée en 1913. Décidemment notre Anatole avait presque autant de mandats que Bertrand !

calamar a dit…

sur le site : http://membres.multimania.fr/crcrosnier/preb00/afrance.htm

on trouve, sur la Bechellerie :
"...l’ancienne orangerie qui était auparavant une chapelle, est transformée par ses soins, en bibliothèque pour abriter ses livres..."
Il devait y avoir plus de 150 volumes... peut-être sont-ils toujours sur place ?

calamar a dit…

bingo !

Vente. Livres. 1981. 0518. Paris. Hôtel Drouot
Bibliothèque d'Anatole France à La Béchellerie (prés Tours). Livres anciens et modernes. Chronique de Nuremberg (1493) : [Vente à Paris, Hotel Drouot, 18-19 mai 1981. commissaire-priseur R. Laurin, E. Buffetaud, Y. Guilloux, D. Tailleur]
Editeur Luçon : impr. Drapeau-Compo, 1981

Textor a dit…

Calamar, vos tentacules font merveilles, Bravo !

Pierre a dit…

Ai ajouté une photographie de A. France dans sa bibliothèque sur l'article. Je n'ai pas pu localiser l'endroit.Il y a des "in folio" reliés dans son dos et le bureau est spacieux.

Textor a dit…

Pierre, le bureau est spacieux mais vu la taille de la bibliothèque, cela nous conforte dans l'idée qu'il ne devait pas avoir plus de 150 bouquins, le pauvre homme !!

T

calamar a dit…

on voit une bibliothèque grillagée, de faible contenance, mais aussi des rayonnages derrière lui... et sur les autres murs ? mystère. Et les autres pièces ? et les autres demeures ? cette photo passera difficilement pour un inventaire exhaustif.
A noter qu'en 1981 il y eut, au même moment et par la même étude, vente de sa collection d'art (peintures).

Jean-Paul Fontaine, dit Le Bibliophile Rhemus a dit…

129 + 16 = 146 ?

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