vendredi 2 avril 2010

De la hiérarchisation des exemplaires vue par M. Christian Galantaris, libraire et expert, d'après son Manuel de bibliophilie (1998).




Fables de La Fontaine, Amsterdam, Pierre Brunel, 1718.
2 volumes in-12. Maroquin d'époque.

Édition illustrée de vignettes à mi-pages.


Redevenons sérieux, encore que le sérieux m'a toujours fait rire. La vie est-elle vraiment sérieuse au fond ? A midi j'écoutais une émission de radio au cours de laquelle un écervelé au nom composé essayait de convaincre des "gens" de se mettre au régime, de manger sain, donc de manger des légumes, de réduire les graisses et les sucres... Conditions sine qua non d'après cet homme de bien pour vivre longtemps. Un intervenant l'interrompt : "On ne vous a jamais dit qu'il valait mieux vivre moins longtemps mais mieux, en prenant du plaisir, que vieux mais ayant mené une vie des plus insipides ?" La réponse fut éludée... La chose était débattue, l'homme sous son habit officiel était en fait là pour vendre un livre... pas vraiment pour vous aider à vivre heureux. Méfions-nous donc de ses idées reçues qui feraient que pour bien vivre il faudrait apprendre à bien mourir, ... vieux. Il y a deux mille ans presque jour pour jour, un homme en a fait la douloureuse expérience. Et comme disait mon grand oncle Gaston (un sévère celui-là ! genre Raoul ... façon puzzle) : " ... il croyait il croyait... maintenant il est fixé !".

Bon, ça c'est fait. Passons aux choses sérieuses.

De la hiérarchisation des exemplaires vue par M. Christian Galantaris.

Hein ! Ça vous bouscule un homme ça non ?

Le soir, tard, quand je ne farfouille pas dans les galeries Flickr à la recherche de ma perdition, je lis des passages de livres, debout, appuyé sur une des étagères de ma bibliothèque. Avant hier soir j'ai sorti le premier volume du Manuel de bibliophilie de Christian Galantaris. Je ne pouvais pas sortir le deuxième volume... puisque je ne le possède pas. Cet ouvrage publié en 1998 aux éditions des Cendres est de bon format (grand in-8 ou petit in-4 selon) et imprimé sur beau papier. J'ai feuilleté, feuilleté encore, je me suis arrêté à quelques endroits, j'ai lu. Je me suis arrêté sur la page 179, un titre : HIÉRARCHISATION DES EXEMPLAIRES. Intéressant. M. Galantaris a le don de vous attirer entre ses lignes, ses constats sont imagés et pragmatiques, en un mot, on sent le Monsieur qui a palpé du bouquin toute sa vie ou presque. Il sait de quoi il cause ! Ainsi je trouve très intéressant de citer ce passage précis de son livre, il éclairera sans aucun doute beaucoup de lecteurs du Bibliomane moderne dans les dédales de la "condition" d'un livre.

La parole est à M. Galantaris.

"Les éléments donnés ci-après à titre d'exemple aideront à comprendre la différence de valeur vénale qui peut exister, en raison de plusieurs paramètres, entre deux exemplaires d'un même ouvrage. Prenons l'édition originale des Pensées de Pascal (1670). Tout lecteur comprend la différence d'attrait, et donc de prix, entre un exemplaire lavé, relié dans les années 1950, en chagrin violet avec marges courtes et tranches jaspées, et un exemplaire en fraîche reliure janséniste de maroquin rouge de l'époque et tranches dorées. Est-il besoin de préciser que la qualité des exemplaires va en augmentant, du moins attractif (1) au plus excitant (8).

1. Reliure moderne, marges courtes, papier bruni ou obscurci par des rousseurs ou - au contraire - outrancièrement lavé et trop blanc.

2. Reliure moderne, marges moyennes (rarement grandes, car la reliure moderne présuppose une ou deux reliures antérieures, chaque reliure imposant un nouveau rognage des marges).

3. Reliure ancienne de basane (dos lisse ou à nerfs, sans décor ou discrètement orné).

4. Reliure ancienne de vélin ivoire souple ou à plats rigides (montés sur carton). Cette condition, plaisante mais modeste sans aucun décor, prend un attrait et une plus-value particulière s'il s'y ajoute une ornementation dorée sur les plats.

5. Reliure en veau ancien (brun, marbré, raciné, blond, etc.), à tranches nues, marbrées, quelquefois dorées avec dentelle intérieure (autant de signes d'une reliure soignée et de qualité). S'il y a une petite dentelle ou des armes sur les plats, la valeur augmente notablement.

6. Reliure ancienne en maroquin (janséniste ou avec trois filets dorés en encadrement sur les plats, dos orné, tranches dorées et dentelle intérieure, etc.).

7. Reliure ancienne en maroquin (à dentelle, aux armes, avec super ex-libris attestant une origine célèbre, etc.).

8. Reliure ancienne mosaïquée, qui se rencontre sur les almanachs ou les livres de piété, mais pratiquement introuvable sur un texte d'une autre nature, à tel point que, si l'intérêt du texte est à la hauteur d'une telle reliure, il y a aussitôt lieu de suspecter quelque opération de remboîtage.

Les livres anciens brochés sont jusqu'à la fin du XVIIe siècle extrêmement rares. Les bibliophiles du XIXe siècle qui trouvaient un Elzévier non relié et à toutes marges l'exhibaient comme un trophée.

Naturellement cet inventaire ne tient nul compte des provenances (excepté pour les reliures armoriées). Or, il est bien évident que si un livre, fût-il dans une modeste basane ancienne, portait la signature de Voltaire sur le titre, il serait aussitôt promu au rang de relique et la fixation de son prix ne tiendrait plus aucun compte de la modestie du matériau de reliure, de même s'il était aux armes d'un personnage célèbre.

Signalons aussi que, dans la description d'un livre ancien, la mention "reliure ancienne" ne signifie pas forcément "reliure de l'époque", car de nombreux livres du XVIe siècle et même du siècle suivant ont été reliés à nouveau au XVIIIe siècle, période ou les bibliophiles commençaient à se montrer plus exigeants sur ce point.

Il ne semble pas utile de composer un tableau semblable pour les livres romantiques ou modernes, les mêms critères pouvant s'appliquer à eux. Il existe cependant une contrainte supplémentaire : la sacro-sainte couverture, que l'on commence à relier dans les livres à partir de la fin du second Empire (sous l'influence des Goncourt) et à laquelle les collectionneurs d'éditions originales attachent une réelle importance. De fait, les prix varient sensiblement en raison de sa présence ou de son absence."

C. Galantaris,
Manuel de bibliophilie,
premier volume, "du goût de la lecture à l'amour du livre",
Paris, éditions des Cendres, 1998, pp. 179-181.


Mille mercis M. Galantaris de nous permettre de nous délecter de si beaux textes sur l'amour des livres. Ce livre est aujourd'hui difficile à trouver à moindre frais, et c'est bien dommage.

Vous voilà parés désormais ! Vous disposez de votre "échelle de Richter" du bibliophile ! La terre peut bien trembler, vous saurez maintenant faire la différence entre un bouquin, un livre et un beau livre. Notez toutefois (et je suis de cet avis puisque c'est moi qui le donne...) qu'on peut choisir de consacrer toute sa vie au niveau 1 sans être pour autant un infâme bibliophile indigne, et que l'on peut consacrer toute sa vie au niveau 8 tout en restant bête comme ses pieds (et dieu que c'est bête un pied !) ...

Vos remarques sont les bienvenues. Sans doute ne manquerez-vous pas de déceler, comme on pourrait le faire, des niveaux supplémentaires ou des niveaux intermédiaires.

Imaginez : L'exemplaire relié en maroquin du Procès Fouquet (16 volumes in-12 si je me souviens bien), aux armes d'Omer Talon, du procureur général au procès, le tout avec sur la garde blanche du premier volume un mot manuscrit de la main de Louis XIV expliquant en quelques lignes les causes réelles de la disgrâce de son ministre des finances... Bien sur cet exemplaire n'existe pas, ou alors je ne l'ai pas encore rencontré... comme quoi la bibliophilie véhicule tous les fantasmes, j'ai bien dis tous les fantasmes. Et c'est bien ça qui me plait.

Sur ce, bonne nuit,
Bertrand

15 commentaires:

Eric a dit…

Personnellement, j'adore les reliures en vélin rigide, que je place devant les reliures en veau.

Il manque dans cette classification les reliures par les maîtres du 19°. Quid de la valeur vénale entre un veau d'époque et une reliure maroquin de Trautz ?

Eric

Bertrand a dit…

Idem. Concernant les Elzévier par exemple, je les préfère en vélin époque plutôt qu'en veau.

Concernant les maroquins du XIXe siècle, c'est épineux. Cela dépend de la provenance en grande partie, de la signature du relieur.

Très délicat tout ça, et pas si facile à "lire" pour un quidam à qui l'on dit que pour les romantiques c'est la même chose. Je ne crois pas. Chaque époque a ses spécificités.

A suivre.

B.

SANTINI a dit…

On voit au debut du message un beau volume en maroquin premiere motié du XVIII des Contes de la Fontaine, mais sans sous titre, de quelle édition s'agit-t-elle?
Luca

Vincent P. a dit…

Pas d'accord non plus sur les velins...Un peu dépassé quand on voit les fiches de certains libraires estamipllés THB: "très pur exemplaire dans son velin de l'époque".

Vincent P.

calamar a dit…

il manque également tout une catégorie, très décriée, je sais, mais bien réelle : les "grands papiers", sur les livres modernes, en particulier les illustrés. Et le truffage...
Faut-il préférer un exemplaire en feuilles, d'un grand papier et grande provenance, à un autre, sans provenance particulière, mais avec une reliure d'un grand maître ?
suspense à chaque vente...

calamar a dit…

Et c'est vrai que je préfère de loin un vélin à un veau. Pour le maroquin, il faut voir...

Bergamote a dit…

Il serait intéressant de demander à M. Galantaris si sa hiérarchisation (un peu artificielle à mon goût) reste toujours la même en 2010.

Pour ma part, si je devais situer des ouvrages au niveau 8 des beaux livres, il s'agirait de vélins d'époque, souples ou rigides, dorés ou pas. Et au niveau 7, des veaux bruns estampés à froid.

martin a dit…

Ça fait un bon moment qu'on trouve dans ces catalogues bling-bling des livres en "plein (!) vélin de l'époque" , une "édition originale revêtue de sa première reliure", un "merveilleux exemplaire relié dans son authentique vélin de l'époque, condition infiniment précieuse", ou "dans son aimable vélin de l'époque", "dans son séduisant vélin de l'époque" etc. etc.

Pourvu que le reste soit comparable, une reliure de luxe sera toujours plus chère qu'une reliure simple. Pas la peine de s'informer dans un manuel sur ce point.

Amusant de constater que l'auteur ne fait aucune différence entre les reliures anciennes postérieures et les reliures de l'époque, et qu'il ne fait pas grand cas de l'état de conservation.

Bertrand a dit…

Martin a écrit : "Amusant de constater que l'auteur ne fait aucune différence entre les reliures anciennes postérieures et les reliures de l'époque, et qu'il ne fait pas grand cas de l'état de conservation."

Concernant l'état de conservation il me parait évident que M. Galantaris ne prend en compte que des exemplaires parfaitement conservés.

"une reliure de luxe sera toujours plus chère qu'une reliure simple"

Sauf comme il le précise en cas de provenance prestigieuse ou de particularité intéressante.

Concernant les reliures en vélin, je crois vraiment que c'est une affaire de goût. Mais c'est vrai que lorsqu'on a en mains un volume en vélin d'époque, parfaitement conservé, en ce qui me concerne, l'émotion est grande.

Qui ne rêverait pas d'avoir en mains un exemplaire des Fables de La Fontaine au format in-4 de 1668 en vélin d'époque en parfait état ?

Un exemplaire en maroquin du XIXe siècle de Chambolle-Duru est déjà coté 75.000 euros, alors en vélin ?

Pour le côté bling-bling, n'est-ce pas dans l'air de nostre tems ? Il faut faire avec ou se révolter.

Je trouve les autres commentaires très intéressants et cela montre bien qu'il ne doit pas exister UN manuel de bibliophilie mais DES manuels de bibliophilie, écrits à plusieurs mains. Nous y contribuons à notre humble niveau je crois. Merci à vous. Et qui sait, peut-être M. Galantaris nous lit-il ?

B.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Christian Galantaris lit tous les blogs relatifs à la bibliophilie.

martin a dit…

"marges courtes, papier bruni ou obscurci par des rousseurs ou - au contraire - outrancièrement lavé et trop blanc" - parfaitement conservé?

Lauverjat a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Lauverjat a dit…

Hors sujet:
"..C'est très intelligent les pieds
Ils vous emmènent très loin
Quand vous voulez aller très loin
Et puis quand vous ne voulez pas sortir
Ils restent là ils vous tiennent compagnie
Et quand il y a de la musique ils dansent..."
Ma Maison, Paroles, Prévert

Lauverjat

Textor a dit…

Entre l'introduction psychédélique de Bertrand où Sénéque y perdrait son latin, et les divagations pédestres de Lauverjàt, il est bien difficile de placer un commentaire "sérieux" !! :)

La hiérarchie du goût est très subjective et très liée à une époque. Je préfère aussi les velins fripés par le temps à certains veaux glacés impersonnels, mais l'inverse est vrai aussi !!

Sur le progiciel que j'utilise comme catalogue de ma bibliothèque, il existe la possibilité de mettre une note à chaque ouvrage, sous forme de d'étoiles de une à quatre (comme dans le Michelin). Au début je mettais une note subjective ("sentimentale") et puis j'ai cherché à afiner la mesure en faisant une grille d'évaluation permettant de croiser des critères relatifs à la reliure, au papier, à la typographie, à l'état de conservation, à l'iconographie, la provenance et au sujet. Chaque note donne un score qui donne des étoiles !! Complètement subjectif évidemment mais cette méthode pseudo scientifique m'aide à savoir si j'ai surpayé l'ouvrage.

Etre ou ne pas être bibliomiaque...

Textor

Bertrand a dit…

Textor a écrit : " (...) il existe la possibilité de mettre une note à chaque ouvrage, sous forme de d'étoiles de une à quatre (comme dans le Michelin). Au début je mettais une note subjective ("sentimentale") et puis j'ai cherché à afiner la mesure en faisant une grille d'évaluation permettant de croiser des critères relatifs à (...)"

On peut tenter la même expérience avec les femmes... ça marche aussi... cela me rappelle certains cahiers de Pierre Louÿs....

Comme quoi, les livres, les femmes, le bon vin, la bonne bouffe, épicurisme quand tu nous tiens !!

Joyeuses Pâques à toutes et à tous,

B.

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