mercredi 23 novembre 2011

Léon Curmer et les Français peints par eux-mêmes (1840-1842) : une trop vaste entreprise éditoriale ?


Frontispice pour le premier volume des Français peints par eux-mêmes.
Paris, Léon Curmer, 1840.
Épreuve coloriée et gommée à l'époque
(bon coloris, premier tirage).



Voici un billet qui fait suite (et fin ?) aux précédents billets consacrés à Léon Curmer, sa vie et ses éditions au XIXe siècle, billets que vous pouvez lire ou relire ICI, ICI, ICI, ICI, ICI ou ICI. (*)

Je ne pouvais pas décemment quitter un temps Curmer sans évoquer (à nouveau) avec vous la monumentale édition des Français peints par eux-mêmes. Véritable fresque sociale et étude sociologique des Français, de Paris et de la Province, avant l'heure. Balzac qui trace lui aussi à grands coups de plume sa Comédie humaine, participera d'ailleurs également à l'aventure des Français, comme de nombreux autres auteurs en vue de l'époque (lire
ICI pour en savoir plus sur Balzac et sa participation aux Français peints par eux-mêmes).

Frontispice pour le deuxième volume des Français peints par eux-mêmes.
Paris, Léon Curmer, 1840.
Épreuve coloriée et gommée à l'époque
(bon coloris, premier tirage).


« Assurément, l’histoire de ce livre enfanterait le plus beau livre de cette époque, et elle ne serait pas la page la moins glorieuse dans les fastes de notre nationalité ! [...] Chaque classe de la société a trouvé son peintre. » (conclusion des Français peints par eux-mêmes par Léon Curmer).

Cette encyclopédie du "genre français" pourrait-on dire, comme le souligne Ségolène Le Men, est "l’un des chefs-d’œuvre du livre illustré romantique". Je vous avais déjà parlé de cet ouvrage et ne vais donc pas refaire son historique ici. Je vous invite à consulter Léopold Carteret et son Trésor du Bibliophile romantique et moderne 1801-1875, tome III (novembre 1927), aux pages 245 à 251. Tout y est détaillé. Pour faire simple disons que cet ouvrage, divisé en 2 parties (Paris et la Province), compte 5 volumes publiés entre 1840 et 1842 pour Paris et 3 volumes publiés entre 1841 et 1842 pour la Province. L'ensemble de format grand in-8 est illustré de plus de 400 gravures hors-texte représentant des types et d'environ 1.500 vignettes dans le texte. Cet ouvrage a paru en livraisons, comme presque toujours à l'époque. Il existe des livraisons avec les gravures hors-texte en noir et d'autres, beaucoup plus rares avec les types coloriés et gommés à l'époque. Le prix d'une livraison avec les types en noir était de 30 centimes tandis que les types coloriés étaient proposés à 40 centimes (10 centimes d'écart à l'époque pour avoir la couleur...). Ce prix, comme le souligne Carteret, était fort modique (ce qui explique sans doute que l'entreprise des Français ne fut pas une bonne affaire financière pour l'éditeur Curmer). L'accueil de l'ouvrage, dès 1842, fut d'ailleurs assez froid puisque l'éditeur baissa encore ses prix dans une grande proportion. Ainsi dès 1846, le livre complet fut offert à 125 francs or colorié et à 60 francs en noir (on voit déjà que l'écart de prix se creuse entre exemplaire colorié et noir). Nouvelle baisse des prix en 1849 avec des exemplaires coloriés à 70 francs et à 50 francs en noir. Le neuvième volume, Le Prisme, était alors offert en prime.

Carteret nous apprend que l'éditeur Furne, au moment de la mise au rabais, s'était rendu acquéreur d'un grand nombre d'exemplaires. Il vendait alors ses livraisons 15 centimes avec figures coloriées sur papier teinté ! Mais attention, il s'agit d'un tout autre coloris, fait exprès pour écouler ces invendus. Le coloris est pâle, souvent mal posé et surtout n'a même pas reçu la gomme arabique qui donne aux premières épreuves coloriées ce brillant et ce relief inimitable des gravures sur bois. On reconnait les bonnes épreuves des types hors-texte dans le bon coloris gommé car elles sont tirées sur papier blanc satiné et sont protégées par des papiers fins jaunes. De même dans ce premier tirage et ce coloris de choix, il n'y a pas de numérotation des gravures en haut des feuillets indiquant leur placement dans les volumes.

Frontispice pour le troisième volume des Français peints par eux-mêmes.
Paris, Léon Curmer, 1840.
Épreuve coloriée et gommée à l'époque
(bon coloris, premier tirage).



Carteret précise qu'il existe de cette série des Français quelques exemplaires sur papier de Chine, on n'en connait que trois ou quatre complets dit-il (on aimerait bien savoir où ils sont...).

Il y a par ailleurs des variantes possibles dans les dates figurant au bas des titres de chaque volume. Visiblement, comme pour son Paul et Virginie, Léon Curmer a sans doute "réassorti" des exemplaires de premier tirage avec des cahiers ? des gravures ? des titres ? de tirages postérieurs. Ce qui ne simplifie pas les choses.

422 livraison plus tard donc... un superbe ouvrage vit le jour. Et quel ouvrage ! On rêverait de le voir trôner sur les rayons de sa bibliothèque aux côtés d'un Balzac complet de chez Furne aux mêmes dates approximativement.

Premier plat de couverture. Papier blanc fort. Décor d'arabesques et entrelacs imprimés or. Texte et cartouches en bleu. Ces couvertures ne se voient pratiquement jamais dans les exemplaires reliés.


Hormis le premier volume de la série qui sort en premier tirage de l'imprimerie de Decourchant, les volumes suivant sortent de l'imprimerie de Schneider et Langrand. Certaines couvertures de livraisons (très rares à trouver aujourd'hui) sortent des presses de Everat et Cie. Carteret décrit avec précision les couvertures générales des volumes brochés à l'époque. Elles sont fort rares. Il les décrit "imprimées sur papier blanc et ornées, recto, verso et dos, d'arabesques imprimées or avec cartouches de couleurs différentes, rouge, vert et bleu. J'ai la chance de posséder un exemplaire des tomes I, II et III (Paris) et I, II et III (Province), dans leur brochage de l'époque, sous les couvertures ainsi décrites par Carteret et que vous pouvez voir ci-dessous. Ces exemplaires sont de plus dans l'état colorié à l'époque, dans le bon coloris (couleurs vives et gommées). Il manque donc à mon bonheur les tomes IV et V pour Paris... mais je ne désespère pas. La Province est complète. Je ne possède pas le prisme broché (bien que je l'ai déjà eu en mains en plein chagrin vert décoré de fers dorés rocaille... une pure merveille... à l'état de neuf... vendu à regret sans savoir pourquoi...)

Deuxième plat de couverture. Papier blanc fort. Décor d'arabesques et entrelacs imprimés or. Texte et cartouches en bleu. Ces couvertures ne se voient pratiquement jamais dans les exemplaires reliés.


Albert Curmer, neveu de Léon, dans son ouvrage sur son oncle "Un éditeur parisien au XIXe siècle, Léon Curmer" (1911) indique que cette série a été imprimée à plus de 20.000 exemplaires dès le début. Le débit n'en fut pas facile et de là à déduire que les ennuis financiers que connut Léon Curmer viennent de cette vaste entreprise... il n'y a qu'un pas... mais je n'en ai pas encore les preuves.

Pour l'anecdote, Albert Curmer nous dit que Léon s'est fait représenter à la dernière page du premier volume, dans une gravure sur bois terminant la table de ce volume. L'éditeur, âgé alors de 38 ans environ, recueille dans une corbeille les types qui passent devant lui. Voyez-vous même ci-dessous l'épreuve du bois de mon exemplaire.

M. Léon Curmer s'est fait représenter dans cette jolie vignette gravée sur bois
par Porret d'après Pauquet.
Léon Curmer a 38 ans.



N'oubliant pas que nous sommes avant tout un blog de curieux bibliophiles et bibliomanes, je reproduis ci-dessous le type de "l'amateur de livres", type rédigé par Charles Nodier en personne (l'auteur du récit intitulé "Le Bibliomane" paru quelques années plus tôt en 1831 dans Paris ou Le livre des Cent-et-un (Paris, Ladvocat, 1831, tome I). Dans les Français peints par eux-mêmes, c'est au tome troisième et à la page 201 qu'il faut se reporter pour trouver le portrait de l'amateur de livres. Le type gravé sur bois est d'après un dessin de Tony Johannot. Le coloris est ici de toute beauté. L'épreuve est d'une qualité parfaite. Le texte qui l'accompagne occupe donc les pages 201 à 209 et est par ailleurs illustré de 4 bois gravés (un bandeau, une lettrine et deux petits bois dans le texte).

L'amateur de livres par Tony Johannot pour les Français peints par eux-mêmes, tome III.
Epreuve coloriée et gommée à l'époque (bon coloris, premier tirage).


"Du bibliophile au bibliomane il n'y a qu'une crise" écrivait Nodier. Je suis assez d'accord avec cet avis de spécialiste ... mais je me soigne (n'est-ce pas Docteur Rhemus !?)

Vous trouverez ci-dessous quelques photos de cet article.



Quelques pages de l'article "L'amateur de livres" par Charles Nodier, rédigé pour les Français peints par eux-mêmes.


Concluons provisoirement avec Léon Curmer et ses entreprises éditoriales en disant que, même si ses productions, de son temps comme aujourd'hui, n'ont pas été du goût de tout le monde, sa force de travail est indéniable et son esprit de "novateur" a œuvré grandement pour la gloire du beau livre illustré au milieu du XIXe siècle.

Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne

(*) il y a des redites avec des articles que j'avais précédemment publié il y a déjà pas mal de temps dans les colonnes du Bibliomane moderne. Certains articles ayant été peu ou pas lus à l'époque, je ne me gêne pas pour redire ce qui avait été dit. On ne se lasse pas de parler de ce qu'on aime...

5 commentaires:

Gonzalo a dit…

Pardon pour le hors sujet :
La révolution bibliographique (XVe, XVIe s.)est en marche :
http://www.ustc.ac.uk/

calamar a dit…

comment çà, Bertrand ? vous avez acheté un incomplet ? ho...

Bertrand a dit…

Foi de bibliophile ET libraire, un broché n'est jamais vraiment un incomplet Calamar... (sourire)

Il faut juste être patient...

B.

Anonyme a dit…

Bonjour,
Eut égard à ma passion pour la digression, je me permets de vous demander, Gonzalo, des précisions sur le lien pré-cité.
Merci Bertrand pour votre tolérance.
Y-a-t-il un lien avec le cataloguage des incunables et des premiers écrits qui rencontrait beaucoup de problèmes, (légitimes vu l'ampleur de l'entreprise), de suivi dans le temps, en raison des quantités de descriptions, des doublons dûs aux déplacements et prêts entre bibliothèques, instituts, des changements de personnes, Etc...
N'étant ni spécialiste, ni anglophone, pourtant curieuse de ce monde des premiers écrits et du passage vers l'imprimé.
Sandrine.

Anonyme a dit…

Bonjour Bertrand, je me suis permise de prendre une illustration de votre blog pour la mettre sur mon fil.
Comment allez vous,
Bien à vous,
Sandrine.
( oui la même ... celle des commentaires d'avant.)
:)

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