lundi 21 novembre 2011

Une notice de la librairie ancienne Morgand et Fatout qui en dit long sur le Paul et Virginie de Curmer, 1838 (suite et peut-être pas fini ...)


Vignette gravée sur bois extraite des Français peints par eux-mêmes.
Paris, L. Curmer, 1840-1841.


Pour faire suite au billet d'hier consacré à l'édition de 1838 de Paul et Virginie par les soins de M. Léon Curmer, voici ce qu'on peut ajouter pour augmenter et corriger L. Carteret.

On trouve dans le Bulletin de la librairie Morgand et Fatout la notice suivante (Bulletin n°21 - novembre 1887) :

"13694 - PAUL ET VIRGINIE par J. H. Bernardin de Saint-Pierre. Paris, L. Curmer, 1838, in-8, fig., mar. rouge, dos orné, riches comp. de mosaïque de mar. noir, non rogné, étui. (Niédrée.) 10.000 (francs or) Exemplaire provenant de l'éditeur Curmer, de ce beau livre, la perle des livres illustrés du XIXe siècle, suivant M. Brivois. Cet exemplaire choisi avec un soin particulier par l'éditeur présente les particularités suivantes :

1° Imprimé sur PAPIER VELIN, il renferme TOUTES LES EPREUVES DES GRAVURES SUR BOIS A L'ETAT DE FUMES tirées sur Chine ; ces épreuves sont soigneusement appliquées et collées sur les épreuves correspondantes tirées dans le texte. Ces gravures ainsi tirées sont d'autant plus précieuses que les dessins originaux faits sur les bois eux-mêmes ont été détruits. Cette série des fumés est la seule qui ait été tirée.

2° Les portraits sont en épreuve d'artiste et la Bramine tirée sur Chine est avec l'étoile au front et avant toutes lettres ; le portrait de Bernardin de Saint-Pierre gravé par Pelée en 4 états différents, dont 3 avant la sphère.

3° Il contient un dessin original de Meissonier au crayon noir, portrait de M. de la Bourdonnaye, dessin qui n'a pas été gravé.

4° Il renferme le dessin original de Pauquet du portrait de la Bonne femme, dessin au crayon noir et en regard un dessin du même sujet, absolument semblable, mais plus grand, signé Perry.

5° Un dessin original à l'aquarelle de Pauquet, portrait de Virginie, n'ayant pas été gravé.

6° Le dessin original de la carte de l'Ile de France par Dufour.

7° Curmer y ajoute 6 lettres autographes de B. de Saint-Pierre, Sainte-Beuve, Meissonier, Français, Tony-Johannot, les dernières relatives à l'édition.

8° Les gardes du volume portent en tête une longue note autographe de Curmer, renfermant l'histoire de cette édition du célèbre roman de Saint-Pierre ; en voici les dernières phrases qui se rapportent à ce propre exemplaire :

"La France t'a vu naître, mon bien-aimé livre, et tu as excité l'envie de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Espagne, de l'Italie, de l'Orient, qui ont voulu te posséder dans leur langue avec ta nouvelle parure. Si je paye à tes mérites cette vieille dette si tard, tu le pardonneras à mon amour pour toi., et tu n'as pas perdu pour attendre. Vois, j'ai pris soin de réunir toutes les épreuves sur bois, faites à la main par les graveurs, petites merveilles, sans rivales ; je les ai collées avec précaution sur chaque épreuve correspondante dans le texte. J'ai fait la même opération pour les gravures séparées ; j'ai conservé les meilleures épreuves avant la lettre des gravures sur acier, le dessin de la carte de l'Ile de France, le dessin du portrait de M. de la Bourdonnaye, par Meissonier ; enfin, mon tendre ami, j'ai déposé sur l'un de tes feuillets, l'image chérie d'une femme adorée, en rendant à son souvenir ce légitime hommage que, si l'on n'est heureux qu'avec une bonne femme, j'avais trouvé le bonheur avec elle. Que pouvais-je faire de plus, je t'ai confié à Niédrée, qui a mis tout son savoir à te couvrir d'une de ses merveilles. Maintenant, suis ta destinée ! Quand je quitterai cette terre, où tu auras une longue carrière à parcourir avant que nous nous trouvions confondus dans une même poussière, que Dieu t'accompagne comme mes souhaits, puisse-tu tomber entre les mains d'une longue dynastie d'amateurs intelligents qui t'apprécient et te mettent en lumière comme tu le mérites, qu'ils te conservent avec amour ! Mais, hélas ! quand ils parcourront tes pages, tu ne retrouveras plus dans leur coeur les vibrations par lesquelles le mien saluait chaque souvenir que tu réveillais en lui.


L. Curmer, 8 septembre 1849


A la fin, nouvelle note de Curmer : Etat des dépenses faites pour la publication de Paul et Virginie à 10.000 exemplaires.

Ce précieux volume a été légué par Curmer à son ami M. Coulon, greffier en chef de la Cour de Cassation ; M. Coulon l'a communiqué à M. Brivois qui a reproduit dans son Guide de l'Amateur des ouvrages illustrés du XIXe siècle, pp. 394-396, les notes de Curmer, et qui a pu, au moyen de cet exemplaire, éclaircir quelques points de l'histoire bibliographique de ce livre."


A la lumière de cette notice des plus détaillées, il parait évidemment que Léopold Carteret s'est trompé lorsqu'il parle de la "seconde épouse" de l'éditeur Léon Curmer, représentée par la vignette dite de la Bonne femme. Cette Bonne femme qu'il aurait été plus judicieux d'appeler Femme bonne. Car, comme nous l'a très bien expliqué Thierry Couture dans son article sur Léon Curmer que nous avons publié dernièrement dans nos colonnes, Léon Curmer adorait et même sans doute vénérait sa première épouse. Elle meurt de maladie dans des conditions difficiles début janvier 1844. Il se remarie en septembre 1846. C'est donc bel et bien à sa première épouse et non à la seconde que Curmer fait référence avec cette vignette de Bonne femme. Carteret s'est trompé.

Il reste sans doute de nombreuses zones d'ombres à éclaircir autour de la personnalité de l'éditeur Léon Curmer mais sans doute encore bien plus autour de Léon Curmer notable bourgeois parisien.

Le temps fera son oeuvre.

Et je ne sais pas pourquoi, mais mon petit doigt me dit que nous ne devrions pas avoir à attendre longtemps avant d'entendre parler à nouveau de cet exemplaire "Curmer" catalogué au prix astronomique de 10.000 francs ... où est-il ? ... mais chut ! ... ne reveillons pas tous les esprits d'un coup ! (sourire)

Bonne soirée,
Bertrand Bibliomane moderne

11 commentaires:

Olivier a dit…

D'un classement artistique des illustrés romantiques.
"Les remarques que nous faisions le mois dernier au sujet des illustrés du XVIIIe siècle s'appliqueraient également aux illustrés romantiques, dont un classement n'a jamais été tenté.
Nous possédons bien sur ces livres, un manuel bibliographique, le manuel de Brivois. Mais les quelques jugements que M. Brivois y aventure sur la valeur artistique des livres qu'il décrit, nous apprennent combien, à ce égard, sa compétence était limitée.
N'est-ce pas à lui qu'on doit l’appréciation légendaire du Paul et Virginie de Curmer, que, sur sa foi, les catalogues ne cessent de proclamer "la perle des livres illustrés du XIXe siècle".
Or, outre la médiocrité de la plupart des artistes qui collaborèrent à cet ouvrage et la puérilité de leurs compositions, pour se rendre compte de la faiblesse artistique de ce livre, il suffit d'en comparer les grossières illustrations avec les délicates petites vignettes qui ornent l'édition originale de 1789. De même que, pour se rendre compte de l'absurdité de son format, il suffit de se reporter à la préface de ladite édition, où Bernardin de Saint-Pierre nous conte qu'il a intentionnellement choisi l'in-16 et comme plus conforme à la nature du récit et pour que les dames pussent le placer dans leur manchon. Opération qui serait bien malaisée avec le monumental Paul et Virginie de Curmer.
D'ailleurs, les conditions mêmes où fut rédigé et publié le Brivois, le condamnaient d'avance au méli-mélo et aux superfétations.
Il fut commandé - je tiens ce détails de feu M. Rahir - il fut commandé à M. Brivois par un groupe de libraires qui voulaient lancer dans le public bibliophilique les illustrés romantiques et essayer de leur procurer la vogue et la plus-value des illustrés du XVIIIe. [...]"
Fernand Vandérem, Bulletin du bibliophile, Mai 1925.

Je relisais ça ce week-end. Je trouve qu'il nous manque ce Méphistophélès de la bibliophilie qui devait se faire plein d'amis au fur et à mesure que paraissaient ses chroniques. Et je ne dis pas ça parce que j'ai le Paul et Virginie de 1789 et pas le Curmer...

Bonne soirée,
Olivier

Bertrand a dit…

Tout est affaire de goût Olivier, en tous temps.

Evidemment Brivois n'avait sans doute pas la science infuse du beau livre, pas plus que Morgand ou Rahir ou Uzanne d'ailleurs, mais malgré tout, il faut avouer de Vanderem n'était pas non plus exempt de défauts de jugement. Après, le tempd fait son oeuvre.

Personnellement j'aime beaucoupe les livres du XIXe siècle illustrés par la gravure sur bois. La plupart en tous cas.

Par contre je dois bien reconnaître une certaine difficulté à apprécier les livres illustrés du XVIIIe siècle. Alors pour moi, le menteur arracheur de bibliophile, ce serait plutôt Cohen....

A vous de juger.

B.

Olivier a dit…

Ce n'était qu'une citation... C'est son aplomb et sa plume acerbe qui me réjouissent.
Et puis avec ce qu'il dit de Grandville je me sens moins seul...

Par ailleurs, je crois qu'il rend hommage à Curmer.
Bonne soirée
Olivier

Bertrand a dit…

Vous n'aimez pas Grandville Olivier ?

B.

Olivier a dit…

Bah non. C'est très mal je sais.

Bertrand a dit…

Non, je n'ai pas dis cela. Je n'aime pas tout non plus. Mais certains dessins tout de même... une belle verve crayonnesque comme aurait dit Uzanne.

B.

calamar a dit…

On peut également objecter que B. de Saint-Pierre avait peut-être changé d'avis sur le format adéquat pour son livre, vue la taille de l'édition de 1806, grand in-quarto...

calamar a dit…

Enfin une chose est sûre dans ce monde mouvant : tout ces commentateurs de bibliophilie sont critiquables.
Sauf Octave, naturellement.

Olivier a dit…

La chair et le papier-monnaie sont faibles (pour l'édition de 1806)... Calamar.
Quant à Uzanne...

J'aime bien Vandérem, avec ses défauts (énormes) et ses qualités non moindres. S'attaquer in-vivo aux plus belles ventes de son époque pour relever le manque de goût, d'appréciation, de certitudes (parfois mal placées).
Du panache!
Qui a dit publiquement du mal de cet exceptionnel Sade dans une reliure ridicule il y a peu?

J'adore, en passant, ce qu'il dit (en le reléguant en note de bas de page...) des cuirs incisés de Meunier... dont on fait si grand cas([k]E) aujourd'hui.

Uzanne flatte le bibliophile. Vandérem l’asticote, le fouette, le punit (mais de quel droit?).

Enfin ce que j'en dis,
Olivier

Bertrand a dit…

Uzanne ne faisait pas l'unanimité en son temps, loin de là, on va bientôt en reparler ici même. J'y travaille.

C'est peut-être aussi ce qui me plait chez lui, un côté provocateur dandy insoumis finalement aux lois du bon goût et de la logique commerciale... car il dût y laisser pas mal de plumes le pauvre Uzanne dans ses productions bibliopolesques grandiloquentes... heureusement... il avait de la ressource (familiale) visiblement.

B.

calamar a dit…

oui, quand on voit ses productions, on se doute que ce n'était pas pour gagner de l'argent qu'il publiait...

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