vendredi 25 novembre 2011

Charles Virmaitre (1835-19??) ou Paris-Documentaire. Des bordels aux trottoirs de la capitale ...


Paris-Impur. Nouvelle édition (sur la couverture seulement).
Dessins de G. Auriol, etc.

Paris, A. Charles, Libraire 8 rue Monsieur le Prince, 1894. In-18 de 302 pp.
Jolie couverture illustrée en couleurs.


Charles Virmaitre. Un nom qui ne vous dit probablement rien. Et pourtant il s'agit là d'un sacré coco ! Mais un coco dont on ne sait finalement pas grand-chose ! Une étude historico-bibliographico-généalogico-bibliophilique s'imposerait pour bien connaître à fond le bonhomme.

Le plus probable est que vous ayez déjà lu ce nom accolé ou non loin de celui de la ville de Paris, son terrain de jeu favori. Les curiosités de Paris (1868), Paris oublié (1886), Paris Police (1886), Paris qui s'efface (1887), Paris Escarpe (1887), Paris canard (1888), Paris Palette (1888), Paris Boursicotier (1888), Paris Médaillé (1889), Paris impur (1889), Paris Croque-Mort (1889), Paris galant (1890), Paris Cocu (1890), Les flagellants et les flagellés de Paris (1902) mais aussi quelques titres évocateurs comme Les virtuoses du trottoir (1868), Les maisons comiques (1868), Les jeux et les joueurs (1872), un Dictionnaire d'argot fin de siècle (1894), Trottoirs et lupanars (1893), etc. J'en oublie forcément.

D'ailleurs, au verso du faux-titre de l'édition de Paris-Impur de 1894 (Paris, A. Charles), on peut lire la liste des volumes parus à cette date (ceux cités plus haut) et la liste des volumes à paraître : Paris-la-Nuit - Paris-Ambulant - Paris-Dompteur - Paris-Mastroquet - Paris-Brasserie - Paris-Bastringue - Paris-Cabotin - Paris-Palais - Paris-Brocanteur - Paris-Gargantua - Paris-Canotier - Paris-Tripot - Paris-à-Table - Paris-Mendigo - Paris-Prison - Paris-Escrime - Paris-qui-s'éveille - Paris-Toqué - Paris-Musicien - Paris-Huissier - Paris-Etudiant - Paris-Domestique - Paris-Gavroche - Paris-Borgia - Paris-Badaud - Paris-Cafard - Paris-Portière - Paris-Bourgeois.

On a envie de dire : Ouf ! Enfin ! C'est fini !

Paris-Galant.
Paris, Léon Genonceaux, 1890.
In-18 de 300 pp.
Jolie couverture illustrée en couleurs.


Je ne sais pas si Virmaitre écrivit tous ces ouvrages. Honnêtement je suis loin d'en avoir autant dans ma collection. Oui, parce qu'il faut que je vous le dise tout net ! Je me suis pris d'affection pour le bonhomme Virmaitre et ses écrits.

Pour tout vous dire c'est encore le hasard qui me mit sur son chemin ou plus exactement la lecture d'un ou deux ouvrages de cette longue liste aux titres évocateurs, je veux parler de Paris-Impur, de Paris-Cocu et de Paris-Galant et dernièrement des Flagellants et des flagellés de Paris ... Tout un programme me direz-vous ! On ne se refait pas ... Est-ce lisible me direz-vous ? Et je répondrai oui, et plutôt deux fois qu'une.

Virmaitre était journaliste. Il a d'abord rédigé des articles pour le Corsaire. Apparemment pendant un long moment. Il aurait été avocat de formation (ce qui explique sans doute sa verve intarissable et son phrasé si particulier et si fluide). Je lis qu'il a alors quitté le barreau pour rédiger des articles dans ce journal où il était le gendre du rédacteur en chef (en gros il avait épousé sa fille). Uzanne (encore lui je sais...) nous apprend dans les colonnes de la Bibliographie Moderne de sa revue Le Livre (1888, p. 38) que Virmaitre est à cette date l'ancien secrétaire de la rédaction du journal La Liberté. On dirait de Virmaitre aujourd'hui que c'était un journaliste "à potins", il aimait raconter les anecdotes les plus croustillantes dans tous les domaines, de la justice à la police en passant par la vie dans les bordels de la capitale aux nuits parisiennes agitées sur les trottoirs de Pigalle.

J'ai envie de dire, lisez Virmaitre et lisez Zola et vous aurez deux visions, écrites presque au même moment, d'un Paris populaire, d'un Paris coquin et d'un Paris vécu. Car c'est à se demander si l'ami Virmaitre n'allait pas lui-même faire des virées dans les lupanars et autres lieux mal famés de la capitale pour en extraire la plus juste description. Ainsi il nous fait une description dans Paris-Impur, en 1889, du bordel n°6 de la rue des Moulins, où se trouvaient quinze femmes, et il n’en parlait qu’au passé, comme ayant eu « un assortiment de filles des plus remarquables et les genres les plus variés pour les blasés ». Il décrit les maisons de tolérance, les filles, leurs habitudes, leurs manières, le tout avec une précision déconcertante. Il faut dire qu'à l'époque, une certaine catégorie sociale de messieurs allaient au bordel comme aujourd'hui on va dans les grands magasins. Ainsi il écrit encore dans le même ouvrage : "Généralement, vers minuit, les maisons de tolérance ferment, mais la porte reste ouverte jusqu'à deux heures pour les consommateurs de l'estaminet, à cette heure elles ferment complètement, les femmes revêtent une toilette de nuit et attendent la pratique ; le coucher, cette expression désigne l'homme qui vient coucher, fait son choix, paye sa mise (la somme voulue), et tous deux montent, les autres femmes restent environ jusqu'à quatre heures, jouent et fument. Celles qui n'ont pas la chance d'avoir un coucher montent seules ; un peu après leur souteneur vient combler le vide, dans le cas contraire, le souteneur va coucher dans son garni et comme l'homme qui a passé la nuit dans une maison de tolérance, ne tient pas à être vu des passants il s'en va de bon matin, alors le souteneur vient prendre sa place ; si c'est en hiver, il éprouve la douce satisfaction de la trouver toute chaude, et si la femme n'a pas eue la précaution de carer la braise (cacher l'argent) il a la non moins grande satisfaction de la barbotter, petite opération qui n'a pas lieu sans protestations de la part de la femme, cela arrive rarement, car les femmes roublardes ont mille moyens de dissimuler la recette." Je pourrais continuer ainsi car le récit est détaillé et passionnant, rempli d'anecdotes "vécues" de premier ordre.

Virmaitre nous fait voyager dans le Paris de la fin du XIXe siècle, vu sous toutes ses coutures, y compris les moins reluisantes. L'ensemble de son œuvre représente un tableau imposant et presque exhaustif du Paris de l'époque.

Je ne sais pas à quelle date est décédé Charles Virmaitre, probablement dans les années 1910 ? peut-être 1920. Si la date de naissance de 1835 que j'ai trouvée dans une notice est exacte, il avait donc entre 45 et 55 ans dans les années 1880/90, années de publication de ces ouvrages.

La plus part de ses ouvrages ont été publiés chez A. Charles ou chez L. Genonceaux ou encore Albert Savine.

Les flagellants et les flagellés de Paris.
Paris, Charles Carrington, 1902
In-8 de 92 et 302 pp.
Belle impression sur papier de Hollande.
Tirage à petit nombre (non justifié).


En 1902 il publie un ouvrage qui marquera son époque et même encore les collectionneurs-bibliophiles d'aujourd'hui : Les flagellants et les flagellés de Paris. Ouvrage de luxe publié sans doute à petit nombre (entre 500 et 750 exemplaires) par le sulfureux Charles Carrington (Paris, 13 Faubourg Montmartre). Ce livre, de format in-8, est joliment imprimé sur papier vergé de Hollande. Un beau format, un très beau papier, une belle mise en page encadrée d'un filet rouge avec décor Art Nouveau dans les angles, bref, une pure production pour bibliophile. L'ouvrage ne compte pas moins de XCII [92]-302 pages. Il sort des presses de la très énigmatique imprimerie S.I.C. (??), 104 Boulevard Voltaire à Paris.

L'ouvrage commence avec ces mots "En guise de Préface" : "Nous laissons aux savants et aux médecins aliénistes et criminologistes le soin d'étudier les aberrations du sens génésique et nous attendons toujours quelque traité où l'on montrera à nous autres profanes, n'ayant que l'éducation superficielle de la plupart des gens ordinaires, pourquoi et comment il existe un nombre très considérable de gens, doués d'une intelligence souvent au-dessus de la moyenne, qui éprouvent un plaisir singulier aboutissant à la suprême jouissance en étant fouettées ou en fouettant. Et même il y en a beaucoup qui négligent absolument toutes caresses, se contentant de la douleur ; la soumission à des fustigations plus ou moins fortes les satisfaisant complètement et remplaçant ... tout le reste."

Intéressant non ? Outre le fait qu'on peut bien se demander ce qui, entre la fin du XIXe siècle et les années folles, provoqua cet engouement pour la cravache et la fessée réglée, cet ouvrage est un pavé conséquent qui répond à bon nombre de questions ...

Virmaitre nous dit que cette manie viendrait d'Angleterre... Je vous passerai le développement de certains chapitres, etc. Je pense que cet ouvrage, comme bon nombre d'autres alors en vente chez Carrington, ne devait pas avoir les honneurs de l'étalage et devait être vendu sinon sous le manteau, sans aucun doute sous le comptoir.

Je ne connais pas encore d'autres ouvrages publiés après celui-ci, c'est-à-dire après 1902. Ce que je sais, c'est que Virmaitre, à écrire de tels ouvrages, n'a pas manqué de s'attirer les foudres judiciaires. Il faut que je fouille dans les chroniques judiciaires de l'époque, mais je crois que je finirai par trouver de quoi vous présenter un nouvel article sur le sujet. Carrington, éditeur spécialisé es flagellation et autres réjouissances rougissantes, connut lui aussi les affres de la justice. Vous pouvez voir ci-dessous un courrier signé de Virmaitre adressé à Monsieur le Président de la 9e chambre correctionnelle (de Paris), daté du 12 août 1882.


Lettre autographe de Charles Virmaitre, datée du 12 août 1882,
dans laquelle il explique au Président de la 9e chambre correctionnelle de Paris, que,
malade depuis un mois et couché, et encore alité pour un mois,
il veuille bien repousser l’audience du procès en cours.


Un dernier point. Pour les bibliophiles qui voudraient s'essayer à Virmaitre. Sachez que les livres de ce dernier, hormis les Flagellants de Carrington dont je viens de parler, qui lui est sur beau papier, sont tous imprimés sur des papiers médiocres voire mauvais. Les éditeurs Savine, Charles et Genonceaux, publiaient leurs volumes dans le format in-18 (18,5 x 12 cm environ), imprimés sur un mauvais papier de bois qui a fort mal vieilli la plupart du temps. Par contre ces volumes sont pourvus pour la plupart de jolies couvertures illustrées et imprimées en couleurs. Dans mes recherches, je ne suis encore jamais tombé sur un exemplaire imprimé sur grand papier. Existent-ils d'ailleurs ? Je ne sais pas. Mais je continue à chercher. Car réussir à réunir de beaux exemplaires, bien conservés, sur bon papier, dans de jolies reliures de l'époque, tient de la gageure. Mais en bibliophilie comme en tout il ne faut désespérer de rien...

Je cherche notamment à savoir si Charles Virmaitre connaissait Octave Uzanne... leurs relations... professionnelles et/ou amicales... A suivre...

Bonne soirée,
Bertrand Bibliomane moderne

9 commentaires:

Textor a dit…

Ah la belle époque ! on pouvait flaner au Carlton sans risquer le battage médiatique ...

calamar a dit…

qu'entendez-vous par "battage" ?

Bertrand a dit…

Tiens ! Ce n'est pas sans me rappeler un certain billet flagello-bibliophilique que j'avais commis il y a quelques temps...

Un peu de lecture saine pour un samedi matin cela ne peut pas faire de mal : http://le-bibliomane.blogspot.com/2009/09/les-petites-manies-sexuelles-de.html

B.

Raoul Viergerie a dit…

Bertrand,

Au sujet de Louis Barthou : ses frasques sont racontées plus en détail dans les bons numéros du Crapouillot des années 50. Il était réputé non seulement comme client, mais aussi pour être l'un des actionnaires d'une des maisons les plus célèbres de Paris, le Chabannais. Le collier qu'il aimait porter en ces circonstances est conservé au musée de la Brigade Mondaine. Tout cela figure dans des livres publiés récemment (dont l' Histoire de la Mondaine), donc je pense que vous ne risquez rien
Cordialement,

Raoul Viergerie a dit…

Bertrand,
Vous ne m’en voudrez pas de corriger votre article sur un point.
Vous écrivez : « Il faut dire qu'à l'époque, une certaine catégorie sociale de messieurs allaient au bordel comme aujourd'hui on va dans les grands magasins ». Non ! Toutes les catégories sociales allaient au bordel (ce qui ne veut pas dire que tout le monde y allait) car il y avait des maisons pour chaque catégorie, même (et surtout) à Paris.
Sinon, les filles de la Rue des Moulins ont été peintes en long en large et en travers quelques années plus tard par un peintre, un certain Henri quelque chose. Je rêve parfois que lui et Virmaitre se soient croisés et qu’on retrouve un jour la manuscrit inédit de l’écrivain détaillant les pratiques du peintre, lequel est devenu légèrement célèbre par la suite.
Cordialement,
Raoul

Bertrand a dit…

Et là j'ai envie de m'écrier : "Raoul ! vous nous avez manqué !!

B.

Anonyme a dit…

Bonsoir
C'est curieux,hier et aujourd'hui j'ai passé es journées à lire Charles Virmaitre sur Gallica, et ce soir je tombe sur votre site et vos textes. J'ai été lettéralement bluffé par Virmaitre, que je ne connaissais pas du tout. Je fais une recherche littéraire sur un roman portugais écrit à Paris en 1893/1894, je passe pas mal de temps à la Bibliothèque Historique de la rue Pavée, oùj'ai trouvé les références sur quelques livres de cet auteur aujourd'hui presque complètement oublié.C'est d'une précision hallucinante. J'ai trouvé confirmation, chez Virmaitre, de choses que j'avais mis des mois à trouver. Vous avez tout à fait raison, on retrouve chez lui le Paris de Zola. Virmaitre, c'est presque mieux que Zola, c'est le Paris vécu, réel, avec ses odeurs, son argot, ses petites gens. J'ai vu, un peu amusé, à quel point Virmaitre bataille contre la prostitution clandestine, et avec quelle énergie il défend les maisons closes. Il se mouille, il donne son avis, pour on contre, avec parfois des formules et des raccourcis saisissants de vérité. C'est, incontestablement,une incroyable trouvaille. J'en ai passé du temps, à la BHVP, à lire des chroniques de la fin du XIXe siècle et combien de fois, en refermant le livre, j'ai eu un sentiment de n'avoir rien appris. Avec Virmaitre, depuis hier matin, je lis et relis toutes les pages, je prends des notes, je copie des extraits. Pour le moment je n'ai lu que "Paris Impur" et "Trottoirs et Lupanars". Ce drôle de bonhomme va m'accompagner un bon bout de temps dans les semaines qui viennent, car il y a matière pour se replonger avec lui dans cette fin du XIXe siècle à Paris. Merci de votre enthousiasme, que je partage complètement.
Victor Cardoso

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

Merci Victor !

Je suis toujours sous le charme de Virmaitre depuis que je l'ai découvert il y a quelques années. L'ensemble de ses livres sur Paris constitue à mon sens la meilleure physiologie vivante sur Paris, ses vices et ses vertus.

M'intéressant à Uzanne, je suis curieux de savoir si les deux bonhommes se connaissaient. Pour le moment rien. Pas de lien.

B.

pierre de l'estoile a dit…

Bonsoir, quelqu'un parmi vous aurait-il lu Paris oublié ou Paris qui s'efface ou Paris Boursicotier?

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