dimanche 8 novembre 2009

Elégies d’Automne, les poèmes Latins de Joachim du Bellay.


En attendant l’incontournable salon du livre ancien de Redon, 23e du nom, l’évènement bibliomaniaque du Grand Ouest, le mois de novembre est l’occasion de faire les derniers vide-greniers et de glaner quelques opuscules sous les feuilles mortes, pour compléter ses rayons. Ma dernière trouvaille ? Un petit ouvrage recouvert d’un curieux vélin, intitulé l’Andini Poematum Libri Quatuor(1), d’un certain Bellaii, injustement oublié (pas le poète, mais l’ouvrage qui ne fut jamais réimprimé).

Premier recueil poétique en langue latine publié par Joachim du Bellay, les Poemata paraissent en 1558 à Paris, chez Frédéric Morel. La plupart des pièces qui constituent ce recueil ont été rédigées entre 1553 et 1557, lors du séjour romain de du Bellay. Ces quatre années furent importantes pour l’œuvre du poète puisqu’il en tira une double source d’inspiration, la description des antiquités de Rome, et l’éloignement de sa patrie, que l’on retrouve déclinées dans les poésies françaises (Les Antiquitez de Rome, les Regretz et les Divers Jeux rustiques) toutes publiées en 1558, chez le même éditeur.





Les Poemata comprennent 162 pièces inédites divisées en quatre parties : Elegiae, Epigrammata, Amores et Tumuli.

Trahison ! Me direz-vous. Comment l’auteur de « Défense et illustration de la langue françoise » a–t-il pu se déjuger au point de produire des vers latins, alors qu’il avait critiqué neuf ans plus tôt ces poètes néo-latins, pâles imitateurs de Cicéron ? Scandale !

Ce paradoxe n’est qu’apparent. La Défense opposait déjà l’imitation servile et improductive des anciens à l’imitation inspirée et créatrice des poètes de l’antiquité. Son séjour a Rome lui ayant permis de côtoyer des poètes néo-latins italiens, tels Janus Vitali ou Lelio Capilupi qui furent ses amis, c’est tout naturellement et par osmose que le recueil des Poemata est rédigé en latin, né de la pratique de formes poétiques latines que le poète n’avait jusqu’alors pas expérimentées, qui entraine en retour la production d’une poésie dont la richesse et la variété n’ont pas d’équivalent dans les recueils en langue française de la même période.

Le choix de la langue est inséparable de l’écriture de l’exil (Comme pour Milan Kundera). Dans l’élégie I, du Bellay justifie ce retour au latin, comme il le fera aussi dans le poème X des Regretz :

Ce n'est le fleuve tusque au superbe rivage,
Ce n'est l'air des Latins, ni le mont Palatin,
Qui ores, mon Ronsard, me fait parler latin,
Changeant à l'étranger mon naturel langage.

C'est l'ennui de me voir trois ans et davantage,
Ainsi qu'un Prométhée, cloué sur l'Aventin,
Où l'espoir misérable et mon cruel destin,
Non le joug amoureux, me détient en servage.



La raison de ce choix doit donc être recherchée dans la situation de du Bellay, exilé loin de sa patrie et pas heureux comme Ulysse.

Mais il y a une autre raison : l’expression latine lui permet de trouver des accents ovidiens. Comme lui, Ovide a passé la première partie de sa vie à célébrer l’amour (L’Art d ‘Aimer, etc.) avant d’être exilé de Rome par Auguste. De l’exil naît la série de poèmes élégiaques recueillie dans Tristesse, écrite en sarmate, langue de l’exil.

Plusieurs élégies des Poemata sont des références appuyées à Ovide, comme le poème Patria Desiderium (le Regret de la Patrie) Felix, qui mores multorum vidit, et urbes, sedibus et potuit consenuisse suis.

La forme élégiaque latine est adaptée à l’expression de sentiments paradoxaux. Nous savons que l’élégie permet de signifier un déséquilibre puisqu’elle est composées de distiques formés d’un hexamètre dactylique (à 6 pieds) et d’un pentamètre ( à 5 pieds) alternant des passages sombres, marqués par le mal du pays et de passages célébrants la terre d’accueil italienne…. Entre désir et regret.


Le recueil contient bien d’autres poèmes qui sont des plus variés. On trouve, dans une épigramme à son ami Gordes (f. 24), l’évocation de son âge et de sa vieillesse anticipée : 35 ans, qui ne serait pas historiquement exact mais donnée pour la rime. Dans deux autres épigrammes, du Bellay implore Ronsard d’écrire des poèmes épiques plutôt que de la poésie d’amour. Ce qui n’empêche pas du Bellay de donner dans la section suivante de brûlants poèmes amoureux, inspirés, dit-on, par une jeune femme romaine prénommée Faustina (Qui fut peut-être une courtisane).




Voilà, c’est tout pour aujourd’hui, à bientôt !
Textor

(1) Poemata - . In-4 de 62 f. – 16 cahiers signés A-P4, Q2 ; caractères italiques, marque de Morel au titre. Vélin ancien à recouvrement orné de fers et roulettes dorés passant par le dos lisse. Reliure moderne exécutée dans un parchemin hollandais du XVIIe siècle, orné d’un large fleuron central et d’écoinçons dorés, placé à l’horizontale. Index aureliensis, n° 156.404 – Tchemerzine, III, 51c – Dumoulin, n° 18 – Cioranesco, 8343 – J.-P. Barbier, III, n° 16

20 commentaires:

Bertrand a dit…

Belle trouvaille ?

On aimerait connaître les circonstances qui ont amené ce beau bijou bibliophilique dans la bibliothèque du Textor...

Mais la bibliophilie a de ses secrets...

B.

Pierre a dit…

Difficile d'imaginer, malgré tout, que l'on puisse trouver un tel ouvrage sous des feuilles mortes dans un vide-grenier...

Et on dit que les gens du sud travestissent la vérité ! Néanmoins, "Bravo" pour l'évocation de la vie de Du Bellay et son parallèle avec celle d'Ovide.

Je vais chercher pourquoi Du Bellay n'était pas aussi heureux que çà en Italie. Pierre

Textor a dit…

Bonsoir Pierre,

Oui, on se demande pourquoi du Bellay s'ennuyait à Rome, qui est une des plus belle ville du Monde !

D'autant qu'il avait l'air de passer du bon temps avec la belle Faustina.

Bertrand dirait à propos du poeme reproduit à la figure 6 : du chaud du bouillant !!

(D'ailleurs j'ai hésité à reproduire cette page compte tenu du caractère très chaste de ce blog ....)

T

Textor a dit…

Bertrand, dans les vide-greniers, il faut bien chercher dans les cartons, au milieu des poupées cassées et des magnifiques bibelots en plastique années 70. :)

Si je vous disais que j'ai trouvé le Saint Graal cet après midi à la BNF, vous ne me croiriez pas ? Et pourtant ...

Soit dit en passant cette expo mérite le déplacement, il y a des dizaine et des dizaine de manuscrits magnifiques et des emluminures époustouflantes que l'on trouve de plus en plus difficilement dans les vide-greniers !

Bertrand a dit…

Qui sait si du Bellay n'est pas allé à Rome avec un exemplaire des Baisers de Second (imprimés par Gryphius à Lyon en 1539) ?? Mais des poèmes érotiques en latin... ??

Du Bellay n'avait que 17 ans en 1539 ! Déjà 17 ans devrait-on dire. Encore un poète qui meurt bien jeune.

Sait-on si du Bellay a côtoyé Marc-Antoine Muret à Rome ? Il faut que je relise un peu de littérature sur le sujet...

B.

Bertrand a dit…

Vu le format de ce volume je gage que s'il était caché au fond d'un carton dans une brocante de village... c'est vous qui êtes passé le premier... car qui passerait à côté d'un tel trésor sans s'émouvoir.

Ca me rappelle un Esprit des Loix de Montesquieu in-4, 1748, 2 vol., cartonnage époque, chiné sur l'étalage d'un brocanteur à 11 du matin, sous une pluie fine mais soutenue, dans le village natal de Pierre Larousse... 70 francs de 1995 !

J'ai fais une croix sur ces périodes bénies des dieux bibliophiles pour céder le pas aux dieux pédoplasticophiles.

B.

Anonyme a dit…

Textor, ne serait-ce pas le même vide grenier que celui où vous avez déniché l'impression d'Ulrich Zell?

Belles acquisitions.
Philippem

Textor a dit…

Attendez Bertrand, je m'empare de mon MA Muret, Oratione XXIII, une petite édition aldine joliment imprimée et je vois que Muret était à Venise en 1554, puis à Rome en 1563 (chaque oraison est datée) La dernière est datée de 1574 (oraison de Charles IX.) Difficile d'avoir pu croiser du Bellay qui a quitté Rome en 1557.

T

Textor a dit…

Bonsoir Philippem,

Je vois que vous fréquentez les mêmes vide-greniers.
Etes-vous aussi aller à la Teillouse (La fête du marron, à Redon ) ?

T

Textor a dit…

Bertrand, vous aviez commencé un jour à nous raconter l'histoire de ce petit bijou, le Basia de Second, mais vous n'avez pas terminé, les recherches ne sont-elles pas finies ?
T

Textor a dit…

PS : appel au modérateur, vous m'ajouterez des "s" à "des dizaine et des dizaine", cela fera moins illettré !

Denis a dit…

En relisant la thèse de Charles Dejob sur Muret, voilà ce que j'apprends.
Muret réside à Venise de mai 1554 à janvier 1558, il en est absent une bonne partie de l'année 1556, fuyant la peste qui y sévit. Serait-il allé à Rome voir Du Bellay à cette époque?
Les deux hommes se connaissent depuis 1546, date à laquelle ils étaient tous les deux étudiants à Poitiers. Nous savons que Muret etait en contact avec Denis Lambin et que ce dernier, résidant a Rome, est meme allé le voir à Venise. Je n'ai cependant rien trouvé quant à d'éventuels contacts entre Du Bellay et Muret en Italie. Les hommes étaient-ils brouillés? Lorsque Du Bellay rentre en France en 1557, il passe par Venise. Se sont-ils vus à cette occasion? Aucune trace dans la correspondance de Muret en tout cas...

Bonne journée,

Denis.

Textor a dit…

Bonjour denis,

Cela mérite que nous approfondissions le sujet, sauf brouille, je ne vois pas du belay passer par Venise sans visiter son ami d'enfance.
T

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Lire les "Mémoires de Marc-Antoine Muret" par Gérard Oberlé

Bergamote a dit…

Ce livre est magnifique.
*soupir*

Bertrand a dit…

Comme quoi pour faire soupirer une femme... la bibliophilie peut avoir son utilité. (sourire)

B.

Textor a dit…

Hà ! Bergamote, j'aime quand vous vous pâmez !

T

Denis a dit…

Bonjour Textor et Bi-Rhemus,

Textor sans doute serez-vous interessé par ce livre (en anglais) de G. Dickinson: Du Bellay in Rome. Il fourmille de références d'après les extraits que j'ai pu lire sur google books. On apprend ainsi que le Cardinal Du Bellay possédait plusieurs statues ou buste intitulées Faustina (page 99).

Jean-Paul, j'hésitais justement à acheter le livre d'Oberlé, vous le recommandez? N'est-ce pas trop romancé?

Bonne journée,

Denis.

Textor a dit…

Merci Denis , je vais me procurer ce livre. Quant à imaginer que du Bellay serait tomber amoureux d'une statue, je m'insurge ! Déjà pour l'Olive, on a dit que cette douce personne n'avait peut-être pas existé. Pourquoi refuser au poete une muse bien en chair.
Ce qui est certain, c'est que ce n'est pas une statue qui lui a communiqué la syphilis dont il est probablement mort.
T

Anonyme a dit…

Mais que signifie cet "andini" après ioachimi bellaii?

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