lundi 9 novembre 2009

Restif de La Bretonne ou les Considérations du Spectateur Nocturne contre les contrefacteurs (1788)



Figure de Binet sur double-page, placée en tête de la quatorzième partie des Nuits,1788.
Estampe d'une exquise beauté,
ce qui ajoute encore de l'intérêt aux ouvrages de Restif de La Bretonne.



Qui n’a encore jamais lu Restif de La Bretonne dans le texte imprimé de l’époque n’a encore rien lu de merveilleux et d’étrange, de séduisant et de stupéfiant. Lire Restif de La Bretonne dans une de ses multiples impressions, c’est s’ouvrir sur un autre monde, une façon d’écrire ses livres en les composants directement depuis la casse du typographe excentrique qu’il était. Lire Restif de La Bretonne dans les impressions de son cru, c’est le sentir tout entier vibrer pour son métier de Litterateur-gens-de-lettres comme aime à le dire lui-même. Inventions dans la composition, liaisons inhabituelles des mots entre eux, abréviations, multiples renvois en bas de page, digressions inopportunes, coupures au beau milieu d’une page, réclame pour ses derniers ouvrages, etc. Restif de La Bretonne c’est tout ça et tout le reste.

Une des nombreuses digressions sur son travail d'imprimeur et d'homme de lettres.
Se trouve à la fin de la quatorzième partie des Nuits, 1788. Avant le texte reproduit ci-dessous.


Les NUITS de Paris ou le SPECTATEUR NOCTURNE (1788-1794, 14 parties et un volume additionnel publié en 1790 sous le titre de "La semaine nocturne") est sans doute LE seul livre dont je veux avoir en permanence un volume sous la main. D’ailleurs je dois avouer à mon plus grand désespoir que je n’en possède à ce jour que quelques volumes disparates aux reliures dépareillées. Mais ce n’est pas grave ! Restif de La Bretonne est ailleurs.

Le 22 décembre 1786, « à sept heures du soir », Restif entreprend la rédaction des Nuits de Paris, qui témoigne, selon les spécialistes, de son emploi de « mouche » au service de la police royale ; en effet, le texte fourmille d’indications de ses liens avec la police qu’il semble en mesure d’appeler à tout moment ; il se promène armé d'un bâton, de pistolets et vêtu d'un manteau bleu, uniforme des policiers ; il menace ceux qu’il interpelle d’en appeler à l’autorité, se rend sans cesse au corps de garde, etc.

Il y a des pans entiers des habitudes et des attitudes de Restif de La Bretonne que je trouve détestables au possible, et d’autres qui en font un compagnon de route agréable voire très divertissant. C'est sans doute son excentricité typographique et stylistique qui me plait le plus. Mais je ne vais pas vous faire une histoire de Restif de La Bretonne, d’autres l'ont déjà fait de manière admirable (voir en fin d’articles quelques pistes de lectures sur le personnage qu’était Restif de La Bretonne).

Début du texte "contre les contrefacteurs" reproduit ci-dessous.
Observez bien les excentricités typographiques et stylistiques de l'auteur !



Ce soir je voulais simplement vous faire part d’une petite découverte que j’ai faite, et qui se trouve tout à la fin de la quatorzième partie des NUITS (1788). C’est un violent réquisitoire envers messieurs les contrefacteurs. Je vous laisse apprécier(*).

« Il existe, depuis quelque-temps, dans la Littérature, et dans la Littérature seule, un abus, un vol, un brigandage, une violation de la propriété la plus-importante et la plus-sacrée : c’est la contrefaçon. Il est peu d’Auteurs qui puissent en supporter les funestes effets, et elle fait un tort irréparable à Ceux-même qu’elle ne ruine pas : C’est contre cette infamie, ce sacrilège, que j’élève ici la voix ! Je les dénonce aux Magistrats et au Public, qui, malgré lui, et sans le savoir, en est le fauteur. Je vais établir IV grands points, les discuter et les prouver : La Contrefaçon est un Vol ; un Attentat à la propriété la plus sacrée, une Infamie, un Sacrilège. I, C’est un Vol, sous toutes les acceptions possibles. Un Homme compose un Ouvrage quelconque. Il vend le manuscrit, ou le fait imprimer : S’il vend le manuscrit à un Libraire, Celui-ci le paye, et fait-imprimer, à des risques plus-grands, que pour les avances de toute autre espèce de commerce. Son édition parait. Il a payé l’Auteur ; il va payer l’impression, le papier ; il s’épuise, parce qu’il compte sur une prompte rentrée de fonds : Mais à-peine la vente est-elle commencée, qu’un Voleur, un Brigand, qui n’a payé ni le manuscrit, ni les changements indispensables qu’est forcé de faire tout Auteur qui aime son ouvrage, ni le surplus pour un manuscrit souvent difficultueux, ni plusieurs autres fauxfrais, jette sa contrefaçon, moins dispendieuse de-moitié, entre le Public et le Libraire légitime, qu’il ruine absolument, ou que tout-aumoins il guérit à jamais de l’envie d’acheter des manuscrits…. Si l’Auteur fait imprimer lui-même, c’est pis encore. Il a payé un-peu plus-cher que le Libraire ; il a payé-comptant, et il est ruiné par son propre génie ! Le travail des autres Hommes les substante, le sien lui enlève sa subsistance acquise. II, La contrefaçon est UN ATTENTAT A LA PROPRIETE LA PLUS-SACREE : Un Auteur a quelquefois passé sa vie à faire un Livre, utile au Public seul ; car fut-ce un Roman, tout ouvrage d’un Honnête-homme est utile ; PAMELA, CLARISSE, GRANDISSON, CLEVELAND, LA NOUVELLE HELOISE, GILBLAS, TOM-JOHN, LES LETTRES-DE-SANCERRE, LE PAYSAN-PARVENU, MARIANNE, LE PAYSAN-PERVERTI, LES FRANCAISES, LES PARISIENNES, et surtout ces NUITS, qui m’ont coûté tant de veilles ! sont des Ouvrages utiles : L’Auteur ne s’est pas contenté de composer cette dernière production, qu’il publie aujourd’hui, il l’a imprimée, en s’imposant des privations ; il a risqué le produit de 20-ans de travaux ; et au-moment où il est dépouillé de tout son avoir, par plus de 25-mille-livres d’avances, un infame Brigand est peutêtre sur-le-point de profiter du peu d’intelligence dans le commerce d’un Homme-de-lettres très-occupé, pour s’emparer de son Ouvrage, qu’il a la facilité de faire-imprimer très-promptement, au moyen du ligne-pour-ligne et du page-pour-page, pour le donner, avec gain, à prix plus bas, et le priver ainsi nonseulement du produit de son travail, mais de la rentrée de ses avances. Hé-quoi ! l’humanité ne parlerait-pas au cœur des Honnêtes-gens, pour un Père-de-famille déjà vieillard, et n’exciterait-pas la plus vive indignation, contre un Voleur qui lui ravit sa subsistance et celle de ses enfants ! Est-il une violation de la propriété plus criante ? Est-il une propriété plus sacrée, que celle à laquelle j’ai-donné mon invention, mon temps, ma santé, ma fortune ?.... – Mais (diront les Gens-du-monde) pourquoi l’auteur imprime-t-il ? – Hé ! Messieurs, le voici : Il y a deux ans, je fis paraître un Ouvrage, qui m’avait couté 34-mille-livres : Je le vendis à un Libraire honnête, la Dame DUCHESNE : Le Livre était cher ; la vente allait, mais lentement. Cependant l’instant du profit approchait, lorsqu’un Brigand étranger adresse à un Brigand de Paris une mauvaise contrefaçon, que Celui-ci annonce aux Marchands-de-nouveautés et toute la Province, comme un Ouvrage de son fonds. La Circulaire de cette annonce existe encore entre les mains de la Dame Duchesne. Quand il s’est-agi d’imprimer ces NUITS, je l’ai fait-savoir à mon Libraire. – GARANTISSEZ-NOUS DES CONTREFACONS- ! (m’a-t-on répondu). J’ai donc imprimé malgré moi. N’ai-je pas droit de m’écrier, A L’ATTENTAT ? N’ai-je pas droit de réclamer contre le plus odieux des larcins ? et de menacer le Malhonnête-homme qui me réduira bientôt aux plus cruelles extrémités ? III, La contrefaçon est une INFAMIE. Je viens de le prouver. Le Public ne connait pas assez la Librairie, pour être juste dans cette matière, où il est lui-même partie : Nos Brigands de Littérature donnent à moitié-prix quelquefois : Je le crois bien ! Un Voleur aussi donne à Vil-prix ce qu’il a dérobé, et c’est encore tout gain. En vendant 1200 des NUITS, je ne suis pas hors de frais, à cause des pertes inévitables, des présents, et le reste : Hé ! combien d’Ouvrages qui ont été, dont il ne s’est vendu qu’un mille d’abord ! C’est pour 20.000 Lecteurs, surtout depuis l’établissement des Cabinets-littéraires…. IV, La contrefaçon est un SACRILEGE : Il en existe une raison plus-forte que toutes celles que je viens d’exposer, quoiqu’elles le soient infiniment : La réclamation contre les contrefacteurs, de la part des Gens-de-lettres et de leurs Libraires légitimes (malheureusement trop-peu-ménagés par les pseudolittérateurs), aufond, ne regarde que les Gens-de-lettres et leurs Libraires ; leur intérêt, la justice à leur égard toucheront peu certaines personnes : Mais le public est intéressé à ce qu’on sévisse contre tout Contrefacteur, quelqu’il soit, que l’Ouvrage ait privilège ou non, parceque le crime de la contrefaçon s’oppose directement aux progrès de la Littérature, à l’intérêt de l’Etat, et à la gloire nationale : il est essentiel qu’aucun Imprimeur ne puisse mettre sous presse l’Ouvrage d’un Ecrivain encore existant, sans une autorisation expresse : vu que toute édition furtive perpétue ses fautes, en lui enlevant la faculté précieuse de se corriger…. Je ne puis commander à mon indignation ! Hé quoi ? Un Brigand, assassin du Génie, l’empêchera de prendre toute son étendue ? Il privera le Public des améliorations ? Il enlèvera impudemment à la Nation la gloire qui rejaillit sur elle d’un bel Ouvrage, rendu plusbel encore par un nouveau degré de correction ! Ainsi le Contrefacteur étouffe souvent un Chefd’œuvre, auquel il aurait fallut, pour devenir tel, trois, quatre, cinq éditions attentivement revues par l’Auteur ! C’est un sacrilège, un crime de lèse-Patrie ! »

Restif de La Bretonne, Fini d’imprimer le 9 novembre 1788.


Avertissement final, menace envers les contrefacteurs.
Restif de La Bretonne ose tout !
Imprimeur-typographe éditeur de ses textes,
il est le seul maître à bord, ce qui en fait bien souvent un chien fou difficile à suivre.



(*) l’orthographe et la ponctuation, ainsi que l’écriture excentrique de quelques mots volontairement accolés par l’auteur, ont été ici presque toujours respectés pour vous montrer toute l’étendue du bizarre-personnage "Restif de La Bretonne" : compositeur-typographe-imprimeur de la plupart de ses ouvrages.

Quelques pistes de lectures concernant Restif de La Bretonne et son œuvre :

- La société Restif de La Bretonne (un des sites de référence).
- Restif de La Bretonne et l'Yonne (Biographie).
- Quelques éditions précieuses de Restif de La Bretonne.

Bonne soirée,
Bertrand

16 commentaires:

Textor a dit…

Heureusement que Retif de la Bretonne n’est pas né à l’époque d’Internet, il n’aurait pas aimé.
C’est vrai que cet auteur est plaisant à lire, dans cette belle langue du XVIIIème siècle. Bertrand, vous m’avez à ressortir un petit livre qui m’avait amusé à l’époque (de l’achat) : la dernière avanture d’un homme de quarante ans. Chez Regnault 1783. « Où l’on y voit combien l'Amour est dangereus, lorsqu'on a passé l'âge de plaire. » Je pense que ce thème m’amuserait beaucoup moins aujourd’hui !!!

Bonne nuit !

Bertrand a dit…

38 ans et toutes mes dents... enfin presque...

Je suis sauvé !

B.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

C'est au bas de son acte de mariage que Nicolas signa pour la première fois "Restif" (avec un "s"). En 1767, il signa "M. de la Bretone" (avec un seul "n"), du nom de la ferme que ses parents avaient achetée à Sacy en 1740. C'est en 1769, qu'il devint "Rétif de la Bretonne"(sans "s" et avec 2 "n").

Bertrand a dit…

C'est normal Jean-Paul, il est sage voire impératif de ne jamais signer son acte de mariage de son vrai nom (sourire).

Et Restif question mariage... il faut lire les Parisiennes, les contemporaines et les nuits de Paris.

B.

Anonyme a dit…

Restif, c'est le pied.

Montag

martin a dit…

"Figure de Binet sur double-page"?

Textor a dit…

Martin, c'est vrai qu'on associe toujours Retif et Binet comme si ce graveur n'avait travaillé que pour lui. Mais connaissez-vous d'autres séries gravées par Binet qui ne soit pas des Retif de la Bretonne ?
T

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Louis Binet était non seulement dessinateur, mais aussi graveur pour :
- "L'honnête criminel" de Fenouillot de Falbaire
- "Lucrèce" de Bleuet (Paris, 1768, 2 vol. 8°)
- "Métamorphoses d'Ovide"
- "Cabinet Choiseul"
- "Epreuves de sentiment" de Baculard d'Arnaud

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Louis Binet était non seulement dessinateur, mais aussi graveur pour :
- "L'honnête criminel" de Fenouillot de Falbaire
- "Lucrèce" de Bleuet (Paris, 1768, 2 vol. 8°)
- "Métamorphoses d'Ovide"
- "Cabinet Choiseul"
- "Epreuves de sentiment" de Baculard d'Arnaud

martin a dit…

Ce qui m'amusait était l'expression "à double-page": Il s'agit bien de deux gravures.

Jean-Marc a dit…

La dernière vente de Pierre Bérès comme expert était justement consacrée à Rétif de la Bretonne :"Restif de la Bretonne & propos amoureux". Elle a eu lieu le 28 avril 2004 à Paris. Elle comportait 52 numéros consacrés à cet auteur. Au passage, je signale qu'une autre vente à venir, le 3 décembre à Paris : "Un enfer privé. Collection Sieglinde et Karl Ludwig Jeonhardt" comporte de nombreux ouvrages de Rétif de la Bretonne : 38 lots.

Pour ma part, j'aime particulièrement "La vie de mon père", beau témoignage sur la vie dans les campagnes à la fin du XVIIIe siècle, dans une famille de cultivateurs aisés.

Jean-Marc

Textor a dit…

Martin, vos messages m'amusent toujours beaucoup, car ce sont souvent des enigmes à eux-seuls (ou au moins des messages à clés).
Et c'est vrai que Bertrand ayant oublié un "s" à 'Figure',cela change tout. Du coup, il gagne une figure de plus dans la collation de l'ouvrage !!
T

Bertrand a dit…

Effectivement, j'aurais du dire, 2 figures hors texte formant conjointement un sujet sur double-page.

Voilà qui est rétabli.

Si Cologne commence à titiller Alésia sur la phrasologie alors là... normal que le mur de Berlin soit tombé ! (sourire).

B.

Textor a dit…

Non, Gergovie,Bertrand, Gergovie, parlez-nous de Gergovie, pas d'Alésia !!

Sebastien a dit…

Peut-on encore trouver des originaux?

Bertrand a dit…

Oui, biensur, on peut encore trouver des éditions originales imprimées par Restif, néanmoins il y a des titres qui sont devenus rares et surtout recherchés, à des prix disons... coquets.

Voir mon lien en fin de billet.

B.

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