jeudi 1 octobre 2009

Les Statuta Sabaudiae, du Duc Amédée VIII. (1340)


Un article du Bibliomane moderne présentant les statuts du Dauphiné (30 Janvier 2009) récemment relayé par un autre article de Jean-Marc sur son site, m’a fait penser à vous présenter une autre curiosité rarissime : les Statuta Sabaudiae, ou Statuts de Savoie. Les États savoisiens ont trop longtemps guerroyé contre le Dauphiné, chacun prenant et reprenant les châteaux de l’autre sur les marches de Savoie, pour que je ne puisse pas rester sans réagir !

1430 : Amédée VIII fait refondre, sous le nom de Statuts de Savoie les multiples lois jusque là en vigueur d'un bout à l'autre du duché. Ces statuts composés de 377 articles, sont le plus important document juridique savoisien jusqu’aux Royales Constitutions de 1723.

La Savoie était, dès cette époque, structurée en État. Les Statuta Sabaudiae se donnaient pour objet de centraliser l'administration, d'affirmer le prestige du souverain face à l'enchevêtrement des pouvoirs et des allégeances issus de la féodalité. De par leur étendue, les Statuts de Savoie sont plus qu'une constitution, puisqu'ils régissent également les rapports sociaux et l’organisation économique de l’État.




Ce livre est une mine de renseignements sur la vie en Savoie au XVeme siècle, car tous les sujets du quotidien sont abordés. Divisé en cinq livres de longueur inégale, il y est question, de la police des cultes (I), des conseils ducaux et de la justice (II), du statut des notaires et de la règlementation des arts libéraux (III) du tarif des actes (IV). Le livre V, un des plus curieux, traite des codes vestimentaires et du train de vie de toutes les classes sociales, du Souverain au laboureur en passant par le docteur « in utroque ».

Le format de cet article ne permet pas de développer chaque sujet, je retiendrais seulement quelques particularités qui m’ont frappées.
Vogues et Chavanneries.

Les savoisiens aiment s’amuser au cours des vogues et autres fêtes de village mais ils ne devaient pas dépasser une certaine limite. Livre 1,24 : « Nous condamnons tout à fait les amusements, les déguisements ou les transformations monstrueuses que certains ne craignent pas de faire au mépris du sacrement du mariage et des époux qu’on appelle charivari. Et aussi les déguisements détestables de ceux qui, en certaines fêtes de l’année, surtout aux fêtes de Saint Nicolas et Sainte Catherine s’habillent avec des habits affreux, en apparence du diable.»


Médecins et Chirurgiens.

« Nous ordonnons que toutes les fois que des médecins seront appelés à donner des remèdes à des personnes gravement malades, ils les avertiront par des paroles de consolation et non de frayeur, pour les amener à recevoir dignement et avec révérence, la médecine spirituelle, c'est-à-dire les sacrements salutaires de pénitence et d’Eucharistie, avant toute application de médecine corporelle, afin que la médecine spirituelle vienne en aide à la corporelle. ».


Le statut des juifs.

Le livre premier consacre de longs développements au statut des juifs en Savoie à cette époque. (Pas moins de 10 articles sur les 25 de ce livre). Ils formaient une communauté sociale et religieuse à part, libre d’exercer leur culte mais de manière très « encadré » (et le mot est faible). La communauté devait vivre dans un quartier spécial nommé Judeazimus dans les Statuts ; Ce quartier était fermé et il était interdit d’en sortir, sauf en cas d’incendie, de maladie ou sur convocation des autorités. Tous devaient porter sur leur habit un signe distinctif, un cercle d’étoffe rouge et blanche d’une largeur de quatre doigts (panni rubei et albi) , qui rappelle de sinistres pratiques plus récentes.


L’habit fait le moine.

Toutes les classes sociales, strictement hiérarchisées, devait pouvoir être distinguées à leurs habits et à la qualité des étoffes. (Statuts V, 1 à 10) Le drap d’or était réservé au Duc et aux membres de sa famille, le velours d’argent aux barons, le velours broché aux barons écuyers, l’écarlate aux banneret, la soie au vavasseurs-écuyers et aux docteurs d’origine noble, le satin aux docteurs en droit roturiers, et à certains haut fonctionnaires comme le trésorier général, les licenciés in utroque avaient droit au camelot, mélange de soie et de cachemire, les bourgeois portaient l’ostrade (laine) et ainsi de suite. Les artisans devaient se contenter d’une étoffe valant 20 gros de Genève l’aune. Comme on sait que le Duc payait ses étoffes d’or 42 ducats, soit 882 gros de Genève, cela donne une idée de la pyramide des revenus !!


Le présent exemplaire, que j’avais qualifié de bombe bibliophilique, pour reprendre l’expression de Bertrand, et que je garde comme l’un des plus précieux de ma bibliothèque pourrait être considéré par d’autres comme une simple épave, vu qu’il lui manque la page de titre et qu’il est passablement défraichi !

Je livre aux yeux exercés des paléologues du blog, les 2 pages de garde qui contiennent de nombreuses marques d’appartenance, notamment une que j’ai lue ainsi : Villare, frère du Châtelain de Chambéry, bon praticien ? - je ne sais pas de quel châtelain de Chambéry il pourrait s’agir, tout renseignement serait le bienvenu ! - mais il est émouvant de penser que ce livre a sans doute séjourné un temps dans les sombres tours du Château de Chambéry.



Bonne Journée
Textor

PS : l’exemplaire présenté est une impression de Turin, in-folio de (6)+100 ff - mq pdt. Au feuillet 100, Colophon "Magistrum Franciscum de Silva, Tautini. Regnante Carolus Duce. 24 avril 1505.", Suivent 5 ff., contenant des décrets postérieurs, incomplets, avec, in fine, la mention : "impressum Thaurini per Magistrum Franciscum de Silva, 14 novembre 1513. "

Pour une édiition du 21 juil 1497 chez le même éditeur, voir le numéro 541 du Catalogue HP Kraus (NY 1948) « Incunabula, sources of medieval and early Renaissance culture and learning ».

Références : Voir « La police religieuse, économique et sociale en Savoie d'après les Statuta Sabaudiae d'Amédée VIII (1430) », par Laurent Chevailler.

18 commentaires:

Raphael Riljk a dit…

Très beau document et on comprend votre attachement.

"bon praticant" ?

Vincent P. a dit…

C'est loin d'être une épave, même si effectivement l'absence de page de titre est un lourd handicap.

L'état de ces livres de droit est simplement lié au fait que c'étaient des usuels, donc très fréquemment consultés et annotés. Et puis une fois hors de mode remisés dans les caves et greniers.

Il n’a y a que très récemment que les coutumiers sont devenus plus recherchés (au début des années 2000), et on en voit même maintenant dans certains catalogues dits de Haute-Bibliophilie.

La raréfaction est certes liée à cette flambée des prix, mais il ne faut jamais oublier qu’avant tout ces textes majeurs pour le droit coutumier des provinces ne restent que des ouvrages imprimés en grand nombre : exceptions faites bien sûr des coutumiers de la fin du 15eme et début du 16eme siècle, et étrangement de certains coutumiers du 18eme siècle (coutumier de Boulogne/Mer par Camus d’Houlouve par exemple, très dur à trouver, pourquoi ?).

On mettra à part également les coutumiers imprimés sur peau de velin, mais là aussi à noter que les reliures ne sont pas à la hauteur du matériau employé pour l’impression : j’ai en mémoire un coutumier de Senlis de 1540 (un des 3 sur peau de velin d’après Van Praet) en très modeste demi-velin du 18eme siècle.

Leur intérêt pour les coutumes, lois, privilèges…locaux restent aujourd’hui, comme vous le signalez si justement dans votre billet, de précieuses mines de renseignements pour les chercheurs.

Merci de votre présentation.

Vincent P.

Vincent P. a dit…

D'après Gouron & Terrin, Bibliographie des coutumes, le premier coutumier a été imprimé en juillet 1487, toujours chez Silva à Turin, en 96 feuillets. Est-ce le même que chez Krauss avec une erreur de date?

Puis on passe à 1504 avec la réformation des statuts qui doit être introuvable car publiée en 5 feuillets chez Silva et en 3 feuillets toujours à Turin mais sans imprimeur.

Et 1505, 1512, 1512-1513, 1513, 1513 avec les 7 feuillets des nouveaux statuts (ça aussi à trouver...), 1518, 1520, 1522, 1530, et 1586.

Voilà, et exception faite de celle de 1586 (déjà pas facile à trouver), toutes ces éditions sont purement et simplement introuvables, et lorsqu'elles se trouvent inabordables...

Vincent P.

Textor a dit…

Merci Raphael et Vincent pour nous avoir remonté le moral, mon épave et moi !

Bon praticant ? oui, sans doute mais c'est un peu bizarre. Je compte sur un feru de l'histoire de Chambéry pour me retrouver ce chatelain, et donc la date de la mention manuscrite.

Vincent, vous etes une mine d'info sur les coutumiers. Les livres de droit ne sont effectivement pas très recherchés, d'abord par ce qu'ils sont rébarbatifs et aussi, je pense, car la Coutume, très codifiée, était assez standard d'une région à l'autre. La coutume de paris par exemple au XVIII7me est très proche du code civil actuel.

Pour Kraus, etes-vous sur que Francisco da Silva exerçait déjà en 87 ? Je vais regarder.

Les qq feuillets de 1513 reliés à la suite, seraient donc une partie des 7 feuillets que vous mentionnés ? très interessant, dommage que là aussi il manque sans doute une page de titre.

T

Textor a dit…

Bonsoir Bertrand,
je pensais que cette reliure en pur peau de pokemone d'époque ( ne cherchez pas à comprendre, cette blague ne fait rire que ma relieuse) allait vous intriguer. mais non, blasé le Bertrand !
Est-il courant de voir une roulette à fleurs de lys couronnées hors du royaume de France? quelle provenance ? Martin n'aurait jamais du partir en vacances !! :)

Lauverjat a dit…

Celui-ci Vincent?
"Les coustumes des duchez contez et chastellenies du baillage de Senlis..." sur vélin réglé et enluminé, demi veau lisse XVIIIe, librairie Sourget 2002, catalogue N° 25, 30000 euros ?

Bertrand a dit…

Elle est en effet très belle cette reliure Textor, je n'ai tout simplement pas encore pris le temps de me pencher dessus.

Elle est tout à fait de son époque en tous les cas et non restaurée visiblement, j'aime bien.

B.

Textor a dit…

Raphael, vous noterez que le terme utilisé à l'article des fêtes est "Vulgater chavramari", et que j'ai hésité à le traduire par charivari ou par chavannerie. La chavannerie, lié au feu de la St Jean étant d'usage très local. J'ai donc cité les 2, l'un au titre, l'autre au texte ...
T

Vincent P. a dit…

A Textor, oui c'est ma "spécialité" les coutumes et coutumiers de France et des pays alentours de langue francophone, ou de régions frontalières de langues étrangères à un moment de notre histoire (coutumes de Belgique francophone, coutumes de l’est de la France en allemand, coutumes du sud-ouest en béarnais…).

Détrompez-vous sur le côté standard des coutumes : c’est un imbroglio d’une province à une autre, et même si les coutumes de Paris et de Normandie ont été les plus usitées il n’en reste pas moins qu’on rencontre tant de particularités et particularismes locaux !!

Pour Silva et 1487 je n’en suis pas du tout sûr car il peut soit s’agir d’une erreur de Gouron & Terrin ou de Krauss. Je vais vérifiez ça.
Pour les 7 feuillets de 1513 il doit bien s’agir des Nouveaux Statuts, dommage pour leur incomplétude.

A Lauverjat oui il s’agit bien du même exemplaire (dans ma mémoire c’était un demi-velin mais depuis 7 ans j’ai oublié un peu l’exemplaire). Il a transité par mes mains.

Amicalement,
Vincent P.

Textor a dit…

Vincent,

C'est vous ( et le Gouron et Terrin ) qui devez être dans le vrai, le premier livre imprimé par Franciscus de Silva recensé dans l'ISTC est 1485 avec un Dominicus de Seraphinis(Synonyma; Aequivoca; Differentiae).Il doit y avoir une erreur dans le catalogue Krauss ou bien il s'agit d'une autre édition inconnue à Gouron.

Pour ce qui est de l'impression de 1504, je crois avoir lu qqpart qu'il s'agissait des anciens statuts,(vetera statuta) ce qui de l'édition présentée la 2 ème (ou la 3ème avec celle de Krauss)
T

Vincent P. a dit…

Oui à voir, car en fouinant je viens de trouver des "Satuta Sabaudiae" toujours imprimées chez Silva en 1497: mais uniquement 6 feuillets...

Tout se complique toujours non? :)

Vincent P.

PS: le Gouron & Terrin est une mine, malheureusement souvent sans les collations et avec des erreurs de format.

Textor a dit…

Vincent,

Oui cela se complique et je vais devoir approfonfir cette question des différentes éditions.

Jusqu'alors je pensais que le nom de Statuta Sabaudiae était réservé à cette somme règlementaire refondue par Amédée VIII, en 100 feuillets, mais il semble donc que d'autres édits et décrets portait ce titre et paraissait sous forme de minces fascicules, de loin en loin.

Les textes puibliés sur les 5 ff de 1513 portent des textes contemporains de la publication.

C'est une tradition que l'on retrouve plus tard au XVIIIème siècle, le Senat de Savoie faisait publier annuellement chez François Gorrin un petit fascicule d'une dizaine de feuillets, sur beau papier fort, qui reprenait tous les édits, ordonnances et jugements du Senat pour l'année passée. J'en ai fait relier une serie pour les années 1782-1790.

En tout les cas, vous m'avez trouvé plus d'éditions des Statuta Sabaudiae que ce que je croyais pouvoir exister !

Vincent P. a dit…

A votre question de savoir si les deux éditions de 1504 (5 et 3 feuillets in-folio) sont les anciens et nouveaux, voici les titres qui donneront d'eux-mêmes la réponse:

- Reformatio et statuta nova Philiberti ducis moderni. Impressum Taurini per magistrum Franciscum de Silva, anno domini M.CCCCC.IIII.

- Reformatio et statuta nova Philiberti ducis moderni. Impressa...Thaurini per magistrum Nicolaum de Benedictis...M.CCCC.IIII.

Et quand à l'édition de 1487 je ne la trouve dans aucune collection publique, alors que celles en 6 feuillets de 1497 est présente à la Public Library de New-York et à la très prestigieuse Huntington Library (Californie).

Votre édition de 1505 est complète en [6], 100 feuillets d’après la Staatsbibliothek zu Berlin (le seul exemplaire trouvé d’ailleurs…) et Gouron & Terrin. Or vous indiquez la collation 6 + 100 feuillets…Votre exemplaire serait-il bien complet alors ou ne comprends-je quelque chose ?

Cordialement,
Vincent P.

Textor a dit…

Non content d'être fâché avec l'orthographe, je suis aussi fâché avec le calcul ; il m’arrive de collationner un livre 3 fois de suite et de trouver 3 chiffres différents ! Là encore, Vincent, c’est vous qui êtes dans le vrai ; mon calcul était faux et j’aurais du mentionner (5) 100ff.

Je n'ai pas mes histoires de Savoie sous les yeux, ce week end, mais Philibert n'est pas Amédée, et il s'agit donc bien d'autres lois, probablemnt postérieures.

Textor a dit…

Raphael,
Vos yeux exercés ne parviendraient-ils pas à déchiffrer ces 3 lignes datées de 1531, 1533, 1537 ? qui m’intriguent beaucoup sur la Fig 8 ? De même, juste au dessus, je lis « .. ? bene pro toto libertae venditur ?

Raphael Riljk a dit…

Mes yeux exercés, comme vous y allez... Des mirettes de dilettante, dites plutôt.

Je comprends qu'il s'agit des jours et heures de naissances d'un fils (1531) et d'une fille (1533). Probable aussi pour 1537 mais moins difficilement lisible.


Les mentions ont été probablement écrites a posteriori comme le suggérerait l'utilisation du passé "natus/nata fuit", et non pas "natus/nata est" comme on pourrait s'y attendre si l'inscription avait été faite dans la fièvre du jour de la naissance.

Il y a aussi des ratures sur le mois en 1537, le papa ne devait plus trop se souvenir ou confondre avec 1534.

Raphael Riljk a dit…

Au-dessus, je pense :

Non bene pro toto libertas venditur auro

Quelque chose comme La liberté ne se vend pas pour tout l'or du monde

Textor a dit…

Excellent ! Vos mirettes de dilettante ont fait mouche.
Maintenant que vous le dites, cela parait évident de lire Natus/Nata fuit !
Il est tout de même curieux d'utiliser le contreplat d'un livre de droit pour se faire un livret de famille....
Merci Raphael !
T

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