lundi 18 avril 2011

Notes de Lecture : Les Caractères de Civilité, Typographie et Calligraphie sous l’Ancien Régime (2011).


La sortie du beau livre de Rémi Jimenes sur les caractères de civilité était attendue avec impatience par de nombreux bibliophiles. Il vient heureusement compléter la série d’ouvrages d’Yves Perrousseaux sur l’histoire de la typographie.

La tâche était ambitieuse, aucun ouvrage en langue française de cette ampleur n’avait encore couvert le sujet, un comble pour un art typiquement français !


Fig 1 Les Caractères de civilité de Rémi Jimenes. Éditions Perrousseaux, 2011.


Sa lecture est un vrai plaisir ; on y apprend des tas de choses sur les « lettres françaises d’art de main », des origines à ses développements successifs (je dirais même ses mutations) jusqu’au XIXe siècle. On savait le style de ces caractères dérivé des écritures de chancellerie. Une nostalgie de copiste, pourriez-vous penser, que nenni ! Il s’agissait, au contraire, d’une volonté délibérée des humanistes de la Renaissance de « faire moderne » et d’affirmer la grâce et le caractère (c’est le cas de le dire !) des lettres françaises sur les italiennes.

Si Geoffroy Tory, le précurseur, défend la langue française, qui n’a rien à envier en beauté à la latine, c’est pourtant aux caractères romains qu’il s’attache à fixer les justes proportions. Il avait bien envisagé de traiter en parallèle des lettres françaises: « Si j’eusse pu trouver mention par écrit de nos susdites lettres de forme et bâtardes … je les eusse mis en ordre selon leur due proportion ». Et oui, seulement, il ne risquait pas d’en trouver en 1529, le bougre, puisque c’est Robert Granjon, en 1557, qui, le premier, publia un ouvrage en cursive gothique !


Fig 2 Une page manuscrite d’un acte notarié daté de 1554, à l’époque où Granjon forge ses caractères.


A l’origine de toute typographie il y a une écriture manuscrite que le graveur prend pour modèle, le style italique de Griffo des éditions aldines cherchait aussi à se rapprocher de l’art inimitable de la main. Mais les caractères de civilité se rapprochent plus fidèlement encore de la souplesse des lettres cursives ; à l’origine, ce sont des variantes de la gothique bâtarde (ce qui est plutôt paradoxale car l’écriture gothique n’était plus à la mode depuis quelques décennies, au point que Pétrarque écrivait déjà qu’elle avait été inventée pour autre chose que pour être lue !). Ensuite, il faut un modèle, les Maitres d’écriture royaux sont de bons candidats ; Pierre Habert, calligraphe et valet de chambre du Roi, a pu inspirer Granjon, tandis que Pierre Hamon, calligraphe réputé, a inspiré Philippe Danfrie.


Fig 3 Un type très proche de la 2ème police de Granjon de 1562, utilisé par Jean de Tournes, en 1574, puis réédité en 1602.

Il faut avoir l’œil exercé pour distinguer tel type à tel autre, mais comme les autres ouvrages de la série, celui-ci est très pédagogique et il vous donne l’inventaire des différents types, comme ceux de Granjon, par exemple : les capitales, les bas de casse, les ligatures, les finales. Voilà l’art de main décodé !

Cette nouvelle typographie sera contrefaite malgré le privilège dont bénéficie Granjon pour 10 ans, et se diffusera rapidement, en France mais aussi à l’étranger, notamment dans les pays du Nord. Pourtant, le caractère de civilité ne parviendra jamais à supplanter les lettres romaines. Il est d’un usage plus difficile pour l’imprimeur, et le crénage des types les rend fragiles à la presse.

Ce que le livre de Rémi Jimenes montre bien c’est la fortune en dent de scie de cette typographie. A la mode de 1560 à 1620, elle disparait presque complètement au XVIIe siècle, pour revenir en force au début du XVIIIe siècle. Seule exception confirmant la règle, le météore Pierre Moreau, qui invente une nouvelle typographie tirée des arts de la main, selon une démarche proche de celle de Robert Granjon. Mais il appartient à la corporation des Maitres-écrivains et non à celle des imprimeurs et son expérience sera vite brisée par ces derniers.


Fig 4 Un nouvel inventeur de types, Pierre Moreau.


Le gothique cursif s’offre donc un come back tonitruant dans les années 1730 grâce à Jean Baptiste de la Salle, le fondateur des Ecoles Chrétiennes, qui publie en 1703 Les Règles de la Bienséance et de la Civilité Chrétienne. Cette fois le pli est pris, il deviendra difficile ensuite de publier un livre de civilité qui ne soit pas composé avec ces caractères, sauf bien plus tard, lorsque les éditeurs ne verront plus de motifs à suivre un style que plus personne n’utilise et ne lit facilement. C’est l’âge d’or de la civilité, plus de 200 ouvrages ont été comptabilisés entre 1703 et 1863 !

Les lettres sages et bien alignées de Granjon et de ses suiveurs étaient principalement réservées aux textes officiels, aux ordonnances, privilèges et autres épitres dédicatoires, mais le Gothic Revival de la période suivante touchera surtout les éditions populaires et la production de colportage : mauvais papier, souvent manipulés par les enfants, reliures modestes (si on excepte le maroquin bleu de Duru pour l’exemplaire du Baron Pichon des Règles de la Bienséance !). Ces manuels faisaient coup double, celui d’enseigner les règles de savoir-vivre en même temps que l’écriture manuscrite. L’ouvrage montre bien les cousinages entre la typographie de civilité et les manuels de calligraphie destinés à enseigner l’art de bien former les lettres, la ronde et la bâtarde.

On regrette juste que cette partie consacrée aux productions proprement calligraphiques des Maitres-écrivains, les Louis Senault, les Honoré-Sébastien Roillet, etc, ne soit pas plus développée. Sans doute par ce que leurs ouvrages étaient plus souvent gravés que typographiés.


Fig 5 Les Fidèles Tableaux de l’Art d’Ecrire de Roillet, absent du livre de Rémi Jimenes, mais qui illustre pourtant bien la production des livres de calligraphie.


Fig 6 Le cursif… cursif ! JB de la Salle disait que les caractères de civilité ne sont pas difficiles à lire. Je vous laisse juger !


A la fin de l’ouvrage un appendice donne un inventaire utile des principales éditions de livres scolaires rédigés avec des caractères de civilité, depuis les Règles de la Bienséance de JB de la Salle, pour qui voudrait commencer une collection de ces impressions pittoresques.

Impossible de traiter sur une seule page, fut-elle internet, de toute la richesse du livre de Rémi Jimenes, Le mieux reste de le lire. Bon, je vous laisse, et j’y retourne…

Bonne journée
Textor

8 commentaires:

Bertrand a dit…

Le Textor a encore frappé ! Et il a frappé juste ! Encore un beau livre pour les bibliophiles et les bibliomanes que celui de notre ami Rémi Jimenes ! Et quel livre ! Un livre clair, joliment illustré, édité de la plus belle façon qui soit.

On aimerait connaitre le tirage exact de ce beau livre ? Est-ce un secret ? On aimerait aussi avoir un bel envoi sur la page de faux-titre de la part du maître, mais ça, ça doit être possible dans les temps à venir, n'est-ce pas Rémi ?

Merci pour ce joli livre qui a du demander de bien longues heures de veilles les soirs de pleine lune (sourire).

On en attend un autre, bientôt, j'espère.

B.

Pierre a dit…

Un bon éditeur, un bon auteur et un bon sujet rendront l'ouvrage éponyme... On dira le "Jimenez" comme on dit le "Audin" ou le "Brunet". Bravo ! Pierre

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Ah ben non non le Textor n'est pas mort !
(bis)
car il frappe encore, car il frappe encore !

(avec mes joyeuses excuses : faut bien se détendre un peu...on en a parfois besoin)

et encore bravo pour la référence Jimenes !

Textor a dit…

Je suis inquiet, le Bibliophile Rhemus a du recevoir le tome second de son dictionnaire de Bayle sur la tête … ;))

Pour revenir aux civilités, l’auteur m’envoie ce message off pour expliquer la place modeste des éditions dédiées à la calligraphie dans son livre, éditions qui plaisent pourtant beaucoup au Textor , beaucoup au Textor, au Textor : (Bis)

>Je me permets simplement de répondre à votre regret de ne pas trouver
> mention de Senault, de Royllet, dans mon texte : c'était volontaire.
> J'ai reproduit quelques planches de Senault ou Alais de Beaulieu, mais
> je n'ai pas voulu insister sur les grands recueils de planches in-folio
> de Royllet, Senault, Paillasson, Alais, etc., pour une double raison :
> leurs livres sont des recueils de prestige, des volumes de très grands
> formats, qui devaient coûter une petite fortune: ce n'était sans doute
> pas ces volumes-ci qui étaient mis à la disposition des élèves dans les
> écoles chrétiennes ou paroissiales populaires, mais des recueils plus
> modestes et moins élégants. Par ailleurs, ces maîtres écrivains
> représentent mal le phénomène que j'ai voulu mettre en évidence : la
> survivance de la tradition gothique dans la culture graphique française.

Il est vrai que les Fidèles Tableaux de l'Art d'Ecrire de Roillet, par exemple, n’est pas un ouvrage facile à consulter pour des enfants, mon exemplaire fait 435mn X 285mn !! Il n’est pas facile non plus à transporter dans un dustbag Berluti …

Textor (bis)

Bertrand a dit…

Je viens de trouver un joli manuel de civilité à l'usage de ... mais j'ai du me tromper de genre de civilité.

http://cgi.ebay.fr/EROTIQUE-Pierre-LOUYS-MANUEL-DE-CIVILITE-1919-RARISSIME-/220274603884?pt=FR_GW_Livres_BD_Revues_LivresAnciens&hash=item334963b76c#ht_1104wt_899

Pardon Rémi pour cette galéjade, je n'ai pu résister.

B.

sandrine a dit…

AH, c'est bien ce que je disais sur le blog de pierre...
Bien à vous;
sandrine.

Textor a dit…

Un manuel de civilité érotique pour jeunes filles, non recensé par Rémi ? Il n'a pas du beaucoup circulé dans les Ecoles Chrétiennes car il est en caractères romains, ce qui est une hérésie pour ce genre d'ouvrage de savoir-vivre...

David Rault a dit…

Bonjour a tous, et merci pour tous vos commentaires...

Pour repondre a une question posee plus haut, le livre de Remi a ete tire a 2000 exemplaires.

David Rault
Directeur de collection
Atelier Perrousseaux

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