mercredi 20 avril 2011

Un livre de saison : Avril d'Alexandre Piedagnel. Paris, Isidore Liseux, 1877. Exemplaire de l'auteur.



L'autre jour Textor nous confiait entre une entrecôte saignante et un verre de Pinot noir que la bibliophilie était finalement un jeu. Je ne voudrais pas le trahir dans ses pensées, et c'est pourquoi je ne dirais pas (mais un peu tout de même), mais à mon compte seulement, que ce ne devrait être qu'un jeu. Car après tout, pour ceux qui veulent étudier, lire un texte, connaitre l'intelligence d'un auteur ou même savoir tout sur tout en matières de livres, point n'est besoin, aujourd'hui, de posséder un seul livre ! et encore moins un vieux livre ! Tout le monde ici sera d'accord pour dire que la bibliophilie c'est avant tout autre chose que de posséder un texte pour le lire. L'essor ces dernières années de bibliothèques numériques virtuelles, une plus grande accessibilité des ouvrages sur le marché, même des titres les plus rares, laisse présager que demain, plus aucun titre "rare" ne le sera vraiment, donc difficile à se procurer, donc difficile à "lire", plus aucun titre ne sera hors de portée de tout un chacun.

Alors le bibliophile ? qui est-il ? que fait-il ? un dilettante qui s'amuse ? L'idée me plait bien. Encore me direz-vous faut-il pouvoir se donner les moyens de son ambition : le temps et l'argent. tempus fugit ! L'argent étant sans nul doute l'un des deux critères, tout à la fois, indispensable et futile. Je veux dire par là que selon les critères que vous vous serez fixés (et qui sont justement mobiles dans le temps), vous pourrez devenir bibliophile à 10 euros comme bibliophile à 100.000 ! Et à mon sens, il n'y en a pas de meilleur choix de l'un plutôt que de l'autre.

Le livre que je vais vous prendre pour exemple ce matin est de ces livres de rien, ou presque. Un livre négligé, mis presque au rebut de la pensée humaine, traité plus bas que le dernier rayon de bien des bibliothèques. Oublié pour ainsi dire ! Ce livre je l'ai acquis pour rien ou presque, quelques euros. C'était une affaire sans en être une, ce livre n'intéresse pas ou plus personne. A-t-il jamais intéressé quiconque d'ailleurs ? Laissez-moi vous le présenter pour que vous fassiez plus ample connaissance avec lui.



C'est un joli volume de format in-12 (18 x 13 cm). Il est broché, recouvert de sa couverture de parchemin végétal si chère à l'éditeur (le parchemin végétal est un papier traité à l'acide sulfurique qui lui donne transparence et craquant - très fragile mais de bel effet). Ladite couverture est imprimée sur le premier plat, titre, auteur, vignette de l'éditeur, adresse et millésime. Le dos est également imprimé, ainsi que la quatrième de couverture qui montre les titres de l'éditeur parus ou à paraitre. Le titre : AVRIL. Comme je vous disais, c'est de saison ! L'auteur : Alexandre Piédagnel. L'éditeur : Isidore Liseux. Date : 1877. Ce volume sort des presses de l'excellent imprimeur C. Motteroz, typographe à Paris, rue du Dragon, n°31. Contenu : c'est un recueil de poésies qu'on pourra je pense qualifier de pastorales, "sentier perdu", "Paysage", mais également de poésies amoureuses, parnassiennes. Chaque poésie est dédiée à une personne. Ainsi on trouve des poésies dédiées à Théodore de Banville (Henry Mürger), à Jules Janin (A propos d'Horace), à Alexandre Dumas fils (Confidence), à Alphonse Daudet (Vision), etc. On trouve une poésie intitulée "Le livre" dédicacée à François Fertiault "pour l'ouvrage intitulé : Les Amoureux du Livre." (qui venait de paraitre), une poésie à Achille Millien (le poète morvandiau), une autre à Louis de Chevigné (Les contes rémois), etc. 61 poésies en tout. Et ma foi, je les trouve toutes plus ou moins (plutôt plus que moins), agréables à lire et fort bien écrites. Mais revenons au livre "objet".


Ce volume est un beau volume ! Un peu particulier... il s'agit de l'exemplaire d'épreuve imprimé pour l'auteur. Je vous laisse regarder la justification du tirage. Il y eut 4 exemplaires sur parchemin avec triple épreuve du frontispice de Giacomelli, 20 ex. sur papier de Chine, avec triple épreuve, 50 ex. sur papier de Hollande, impression en vert avec double épreuve et 700 exemplaires sur papier de Hollande, impression en noir, avec frontispice. Soit un tirage total de 774 exemplaires. L'exemplaire présenté n'est pas numéroté mais est justifié "EXEMPLAIRE DE L'AUTEUR", par ailleurs, sur le faux-titre on peut voir une marque au tampon "ÉPREUVE". L'exemplaire est tel que paru, à l'état de neuf absolu, d'ailleurs entièrement non coupé (donc jamais lu par son auteur...), de plus, la gravure qui devrait se trouver en frontispice, n'y est pas et visiblement n'y a jamais été (le volume a été broché sans la gravure). Cet exemplaire imprimé pour l'auteur est imprimé sur papier de Hollande avec le texte en vert encadré d'un filet rouge (correspond aux 50 ex. sur Hollande décrits dans la justification).


Que dire de plus ? Ah oui, l'auteur, Alexandre Piédagnel, qui était-il ? Pour les plus curieux qui nous lisent et pour les autres, vous pourrez lire ou relire un billet que je lui avais consacré intitulé

Un bouquiniste parisien : Le Père Lécureux (1795-1875)


Cet ouvrage parait donc l'année suivant celui décrit ci-dessus. Alexandre Piédagnel était à n'en pas douter un fervent bibliophile, esthète de la belle page et des beaux caractères. Il choisit ici Isidore Liseux, plus tard Edouard Rouveyre, deux éditeurs reconnus dans le Landernau bibliophile pour la beauté de leurs éditions. Lorsque vous saurez qu'Alexandre Piédagnel était le secrétaire particulier de Jules Janin, vous comprendrez qu'en pays de bibliophilie il était à bonne école ! Il lui consacra d'ailleurs un livre et un autre sur sa bibliothèque, si riche. Alexandre Piédagnel était né en 1831 à Cherbourg. Il mourut en 1903. Il donnera un autre recueil de poésies : Jadis, souvenirs et fantaisies... (avec six eaux-fortes de Marcel d'Aubépine). Isidore Liseux, Paris, 1886. Pour les curieux des curieux, vous trouverez un article à lui consacré dans la Revue de Cherbourg et de la Basse-Normandie, n° 1, 15 novembre 1906Camille. Th. Quoniam, « Alexandre Piédagnel, poète ». Il faut bien dire qu'aujourd'hui, à part quelques irréductibles dont je m'honore d'être, peu de personnes oseront miser un euro sur cet obscur secrétaire bibliophile aux poésies pourtant bien jolies. Comme quoi...

PS : pour l'anecdote je n'ai pas osé "couper" ce joli volume resté vierge et que même l'auteur lui-même, n'avait pas voulu "dévirginer" .. j'ai donc lui les poésies d'une manière un peu acrobatique, les mains dans le livre pour écarter les feuillets scellés et l’œil en biais ... il faut reconnaitre que cela a son charme... aussi...

PS2 : j'ai oublié de préciser qu'au dos du volume on pouvait lire le prix, 10 francs. Ce qui est assez cher pour un livre à l'époque. On sait qu'Isidore Liseux proposait des livres jolis, très bien imprimés, mais un peu chers... heureusement, quelques plus de 100 ans plus tard, l'inflation et les crises économiques et financières à répétition aidant, je crois bien me souvenir que je ne l'ai finalement payé guère plus de 10 ... euros... (sourire).

En espérant vous avoir donné le goût de la bibliophilie de redécouverte à petit prix, celle dont personne ne veut !! ou presque...

Jouez bien !

Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne

8 commentaires:

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Non, Bertrand, t'es pas tout seul (sur un air connu)...

Pour retrouver les oeuvres, en prose comme en vers, de Piedagnel,il faut savoir qu'il signait parfois Henri Vernon ou Gaston de Cerzy.

Bertrand a dit…

Merci de l'info, je ne savais pas. J'ai été étonné de ne pas voir un petit clin d'oeil à l'Octave dans ce recueil. Uzanne était encore frais moulu de chez papa Grellet... mais je ne sais pas les rapports (intimes) entre Piédagnel et Octave le Grand ! (sourire)

Si tu sais ça... mais chut...

B.

sandrine a dit…

bonjour,
ce livre est quand même rataché à une culture et des noms, un contexte.
Tombé dans l'oubli. J'ai quand même la sensation en lisant, de voir un trésor redécouvert;
pas sûre que dans quelques années, la culture soit accessible encore à tout le monde. Sans jouer les rabats-joies, enfin vous voyez bien ce que je veux dire... la tablette numérique et les livres téléchargés, ou le plein d'essence.
Le monde virtuel a ses limites eu égard aux grandes orientations qui vont être prises demain, nous changeons de monde pour aller vers quoi?
Un bon vieux livre en papier chiffon qui tient encore la route, qui nous ramene à notre matérialité et aux promenades bucoliques.
ce que je préfére, c'est aussi la côte de boeuf, avec un pinot noir... Tout un art de vivre qui en dit long sur la bibliophilie.
Ou l'inverse;
bien à vous;
Sandrine.

Textor a dit…

Bravo Bertrand, ce billet joyeux et enlevé donne bien le ton de la bibliophilie moderne, c'est exactement comme cela que je la conçois, et vous démontrer parfaitement que le plaisir de la découverte de l'exemplaire unique n'a rien à voir avec sa valeur de marché.

C'est un jeu, donc, qui nécessite ni investissement, ni matériel, ni cotisation à des clubs huppés. On peut l'exercer à temps choisi, et la santé physique n'est pas un critère de sélection, si bien qu'on peut commencer à 7ans (il est préférable de savoir lire) et terminer à 97 (il est préférable de se rappeler qui était Octave Uzanne)

Textor

Textor a dit…

Sandrine,
Si tous les bibliophiles aiment la cote de boeuf et le pinot noir, nous pourrions organiser un diner de bibliophiles ? C'est tendance :)
T

Bertrand a dit…

Franchement si je savais ne pas être refoulé à l'entrée du Grand Palais vendredi matin, je vous aurais amené une petite Chassagne-Montrachet 2006 dont vous m'auriez dit des nouvelles ! Pour être bibliophile on en est pas moins oenophile ! Hic !

B.

Textor a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Anonyme a dit…

Cher Bertrand, merci pour ce billet qui attire de nouveau notre attention sur les jolies volumes du génial Liseux. C'est cher, 10 fr, mais les "grands" Liseux (traduction: les grands "curiosa") coûtaient jusqu'à 60 fr. Je rappelle qu'à la même époque, un professeur de lycée débutant touchait environ 125 fr. par mois!
Amitiés,
Yves
P.S. pour le bibliophile Rhemus, avec lequel je me trouve avoir quelques goûts communs: "Non non non, le grand Pan n'est pas mort", comptez, il y a 9 pieds et non 10!

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