samedi 16 avril 2011

Paolo Emilio, l’histoire de France vu par un italien. (s.d.)


Je voudrais vous proposer aujourd’hui une petite recherche entre amis à propos d’un ouvrage pour lequel je n’ai jamais pu percer complètement l’histoire éditoriale.
Il s’agit d’une chronique de l’histoire de France, écrite par Paolo Emilio, un chanoine d’origine véronaise, protégé par le cardinal Charles de Bourbon et par Charles VIII, puis recommandé à Louis XII par Etienne Pourcher, évêque de Paris. Ce Paolo Emilio était déjà un historien réputé à Rome lorsqu’il débarqua à Paris vers 1483. A l’époque, il avait juste quelques vagues notions de notre glorieuse histoire : nos ancêtres les gaulois, Alésia, le vase de Soisson, bref tout ce que nous avait légué Grégoire. (Pas le chanteur, mais le tourangeau).

Certains disent que la suite des évènements historiques était en vrac dans les archives et attendait un classement méthodique et une sérieuse interprétation, car chacun sait que l’histoire est une curieuse science qui nécessite qu’on lui donne un sens et qu’il faut rectifier sans cesse pour l’adapter aux circonstances politiques et sociales. Pourtant, avant lui, d’autres chroniques avaient été éditées, comme l’histoire de France de Gaguin, dont le succès était grand et que Paolo Emilio chercha à surpasser.

Fig 1 Le premier plat de la reliure (1)



Fig 2 Page de titre à la marque de Josse Bade


Arrivé à Paris, dument pensionné par le roi, Paolo Emilio se retira aussitôt au Collège de Navarre, dont la bibliothèque était si réputée, pour mettre un peu d'ordre dans le chaos des origines historiques de la France. Il y travailla pendant 20 ans.


Fig 3 Le feuillet blanc, qui ne l’est pas resté, ex dono de François de la Roche, préfet du collège de Caen. (1)



Fig 4 Livre 1, belle lettrine de départ, le matériel de Bade parait neuf.


Je concède que l’Histoire de France de Paolo Emilio est plutôt ennuyeuse à lire car le bonhomme se prenait pour Tite Live et rédigeait dans une langue ampoulée d’un autre âge. Néanmoins, ses annales ont eu du succès puisqu’elles furent rééditées moult fois pendant tout le 16ème siècle, notamment en 1539 (Michel Vascosan et Galliot du Pré), 1544, 1550 (Vascosan), etc.

L'évêque Jean Du Tillet en fit la suite, puis Arnoul de Ferron prit le relais. Le livre reste aujourd’hui une source importante, surtout pour l’histoire du XVIe siècle.

Revenons aux premières émissions de Josse Bade qui nous intéressent ici plus particulièrement.

Mon édition porte au titre libri IIII, comme vous pouvez le constater, mais contient 7 livres, Je compte un feuillet blanc et 218 feuillets numérotés au recto seul.


« Anvers, le 21 Février 1517, Erasme de Rotterdam à son ami Budé, salut. …. J’ai appris par votre ambassadeur (Etienne Pourcher) que Paul Emile rédigeait enfin son histoire de France. Elle ne peut manquer d’être un ouvrage vraiment définitif vu que sa mise au point n’a pas demandé moins de vingt années à un homme qui n’est pas moins savant que diligent. » C’est par ces termes ironiques que nous connaissons la date approximative de la première édition du De Rebus Gestis Francorum, libri IIII, si les termes « rédiger enfin » veulent dire « mettre à l’impression » ! Il semble que Josse Bade fit d’abord paraitre les quatre premiers livres, comme l’indique le titre. Pour une raison inconnue, la page de titre ne contient pas de date, ni les impressions suivantes. Too bad ! lui disait son concurrent Joannis Parvi, ce à quoi Bade rétorquait « T’es petit, Petit ! ». La bataille entre libraires faisait rage en ce début de XVIe siècle…


Fig 5 Livre 3, conforme dans sa mise en page à l’impression originale de 1517.


Fig 6 Livre 5, le premier livre ajouté à l’édition originale de 1517.


Pas mal les marges, hein ?
Pour dater mon exemplaire, j’ai commencé par feuilleter ma documentation. On lit dans des notices de catalogues de très-excellents libraires : « Les quatre premiers livres des Annales parurent ensemble vers 1516 ou 1517, les deux suivants en 1519. Les quatres derniers livres furent mis en ordre et publiés après sa mort, en 1539, par Vascosan ». Autre catalogue, décrivant l’édition de Vascosan de 1539: "Très belle édition, en partie originale, et la première qui se puisse trouver concrètement. Les six premiers livres parurent en 1517 et 1519 (ces deux éditions sont très rares)" Quatre et deux, six. ? Problème, mon exemplaire en compte sept ! Poussant plus loin la recherche, je note que Brunet cite un exemplaire à la BNF imprimé par Josse Bade "sans date mais de 1517" in folio de 128 ff + 1pdt + 1 f d'errata et un autre exemplaire de « 9 livres quoique le frontispice n'en indique que 4 », de 288 ff. Et il ajoute : "J'ai sous les yeux un exemplaire de la même édition dont le titre n'indique également que IIII livres et qui cependant en a sept, dont le dernier s'arrête au f CCXVIII, qui est suivi de 2 ff d'errata." Voilà qui est intéressant, car cela fait supposer que les 4 premiers livres auraient d'abord paru ensemble et que Josse Bade y aurait ajouté successivement d'abord les livres V à VII, et plus tard les livres VIII à IX, sans renouveler l'ancien frontispice. C'est un exemplaire semblable que décrit Hain (146) qu'il a placé mal à propos parmi les productions du 15eme siècle. Par ailleurs, un examen attentif des caractères et de la mise ne page, comparé avec l’exemplaire numérisé par Gallica montre que les quatre premiers livres sont en tout point identiques à l’édition de 1517, en revanche les livres 5 à 7 sont d’une mise en page légèrement différente à celle que Gallica date de 1519, indiquant que ces livres proviennent d’une autre émission que l’exemplaire en sept livres de la Bnf et là… j’y perd mon latin !


Fig 7 Livre 5


Ces deux pages d’errata manquantes constituent-elles un indice ? Elles peuvent avoir été perdues, pourtant mon ouvrage, qui n’a pas été lavé, est quasi à l’état de neuf, comme vous le voyez. Ont-elles été oubliées au moment de la reliure qui est postérieure ? Ou bien ont-elles été supprimées car les fautes auraient été corrigées dans cette nouvelle version ? Mystère qui nécessiterait que je passe plus de temps en recherches dans les bibliothèques.


Fig 8 Une double page du Livre 6, avec une erreur au titre courant.


Tous renseignements sur ce canard à sept pattes seraient bienvenus !

Bonne Journée
Textor

(1) A propos de cette reliure à la du Seuil, l’exemplaire est aux armes de Morand du Mesnil-Garnier (Ecartelé aux 1 et 4, d'azur à 3 cormorans d'argent, aux 2 et 3, de gueule aux griffons d'or, armé et membré de même.) On rencontre souvent les armes de Thomas II de Morand, baron du Mesnil-Garnier, baptisé à Caen, le 13 nov 1584, conseiller au Grand Conseil en 1605, Trésorier de l'Epargne en 1617, Grand Trésorier des ordres du Roi en 1621. Décédé en 1651, car il avait fondé en 1620 des prix à perpétuité qui devaient être distribués au collège du Mont à Caen. De fait, cet exemplaire contient un ex-dono de François de la Motte, préfet du collège de jésuite (Regio-montano cadonensis) à François de la Roche, pour un prix de déclamation latine et de littérature.

13 commentaires:

Bertrand a dit…

Merci Textor pour ce nouveau billet.

Passsionnante histoire en effet, et comme il se trouve que j'ai déjà eu cet ouvrage dans cette édition de Badius, et que de plus, son nouveau possesseur prend plaisir à nous lire ici même, c'est donc avec d'autant plus d'intérêt que j'ai lu ce billet.

Sans vouloir jouer au Bibliophilus Peremptorius, je crois que vous n'avez pas consulté LA source qu'il fallait. LA source indispensable à tout amateur qui s'intéresse de près aux impressions de Josse Bade, je veux dire :

Bibliographie des impressions et des oeuvres de Josse Badius Ascensius, imprimeur et humaniste (1462-1535), par Ph. Renouard, 3 volumes in-8, Paris, 1908.

On trouve une longue notice sur cet ouvrage en tête du deuxième volume (page 2 et suiv.).

Renouard y décrit bien quatre états. (premier tirage) et un cinquième état identique au quatrième mais l'Operis impressi recognitio, les addendas, etc. sont supprimés et remplacés par un nouvel errata, en 2 ff. sign. * placé à la fin du volume, après le neuvième livre.

Je suis à votre disposition si vous n'avez pas cette doc et que vous en souhaitez copie.

B.

sandrine a dit…

:D
Instructif.
S.

Gonzalo a dit…

Jean-Frnaçois Gilmont nomme "édition arlequine" les nouvelles publications constituées en partie de stocks de feuilles imprimées précédemment, et complétées par des feuillets nouveaux. Il s'agit donc pour partie d'une "réémission", et pour partie d'une originale.

Quant aux relations Josse Bade / Jean Petit, vos jeux de mots sont bons (j'aime!). Mais les deux confrères avaient probablement de bonnes relations, et on souvent collaborés!

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Evident, mon cher Watsonius !

Textor a dit…

Merci les amis !

Bertrand, Vous avez eu cette édition et vous ne l’avez pas gardée ? Elle n’est pas rare, donc ? :)

Renouard ? dites-vous , il me faut aller faire un tour à la bibliothèque de Rennes pour combler mes lacunes !

Pourquoi parle-t-on de quatre états, plutôt que de deuxième, troisième et quatrième édition si les dates de parution sont différentes ? Apparemment étalées de 1517 à 1519, sans que cette datation soit vraiment certaine. Franchement, je ne vois pas ce que Caïus Peremptorius trouve d’évident là dedans ! :)

Centurion Textorius

Textor a dit…

Gonzalo, Je ne connaissais pas les éditions arlequines (seulement la collection arlequin), mais cet exemplaire pourrait bien en être une.

Par ailleurs, vous faites bien de rectifier les erreurs historiques qui se glissent dans mes blagounettes (On ne sait jamais, si les étudiantes en seconde utilisaient mes articles pour faire leur devoir.) Pas d'animosité entre Bade et Petit, donc.
T

Gonzalo a dit…

Que dit le "Grand Renouard" sur cette édition?
Bade a été traité dans le deuxième volume, me semble-t-il.

Textor a dit…

Si le 5ème état est en 9 livres, mon exemplaire peut-être le 2, 3 ou 4ème état. Si le descriptif de Renouard est suffisamment précis, nous allons finir par le savoir.
L'erreur du livre 6 (fig 8) doit permettre d'orienter.
Textor

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Ô Grand Textorius,
c'était une "blagounette" pour dire qu'on ne peut parler de Josse Bade sans être passé d'abord chez Renouard.

Bertrand a dit…

Alors, que dit Renouard exactly ?

Premier état : CXXIIII ff. chiffr. sign. a-s par 6, t-u par 8, 1 f. d'errata et 1 f. bl. sign. x ; au v° du titre et au f. suivant, préface de Paul Emile, le volume ne contient que les quatre premiers livres ; les errata ont pour titre : Operis impressi recognitio.

Deuxième état : CCXVIII ff. chiffr. sign., a-s par 6, t-z, A-H par 8, I par 6, et 2 ff. sign. x. Dans cet état le volume contient 7 livres au lieu de 4 annoncés au titre ; les livres 5 et 7 occupent les ff. CXXV à CCXVIII ; à la suite sont reportés les 2 ff. de fin de premier état ; on les a fait repasser sous presse et on y a ajouté : Addenda superioribus et : In Lib. Quinto Sexto Septimo reponenda ; le second de ces ff. reste blanc au v°.

Troisième état : CCLXXXVIII ff. chiffr. (le dernier coté CCLXXXVII par erreur), sign. a-s par 6, t-z, A-H par 8, I par 6, K-Q par 8, R par 6, S par 8, plus les deux feuillets sign. x. Comprenant neuf livres ; les 2 ff. contenant l'Operis impressi recognitio et les addenda superioribus, etc, sont restés à la fin du 7e livre, intercalés entre les ff. CCXVIII et CCXIX.

Quatrième état : Même collation que le troisième état, mais les quatre premiers livres et le titre sont d'une impression nouvelle, dans laquelle les fautes signalées dans l'Operis impressi recognitio ont été corrigées ; on y trouve encore cependant les deux mêmes feuillets d'errata contenant en tête l'Operis impressi recognotio. Le nouveau titre, copié sur l'ancien, et n'annonçant toujours que quatre livres est le suivant : Pauli Aemilii Veronensis | De Rebus Gestis Franco=|rum|Libri III.|Regio privilegio cautum est nequis intre|triennium in Regno Franciae hoc opus rur=|sus imprimat:aut alibi impressum vendat.|(Marque de Badius n°I.)|Venundantur in aedibus Iodoci|Badii Ascensii.|(Paris, Josse Badius, s.d.).

Voilà pour les 4 premiers "états" décrits par Renouard.
Sinon j'ai eu cette édition, rare, je l'ai vendu, c'est mon métier, mais j'en garde un souvenir précis et pas mal d'émotions.

B.

Textor a dit…

Voilà qui est net et précis ! Un bon librairie possède une bonne documentation, Merci Bertrand !
(Cela en dit long sur ceux qui ont colporté les renseignements foireux que j’ai reportés !)

Donc, la bonne nouvelle est que je sais maintenant que mon exemplaire est le deuxième état et la mauvaise qu’il lui manque bien 2 feuillets d’errata …
Je vais aller noyer mon chagrin dans l’alcool et mettre cette épave de Josse Bade en vente sur e-bay.

Textor

Bertrand a dit…

Ce livre en second état ou même les autres, est très rare... aux armes qui plus est, même si elles ne sont pas de l'époque (sourire). La page de titre un peu abîmée. Mais cela devrait bien se vendre à l'encan (sourire)

B.

Textor a dit…

L'autre option consiste à ce que je cours au salon du vieux papier pour dénicher ces deux feuillets d'errata manquants... Le vôtre les avait-il? Auriez-vous fait des photocopies ?
T

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