lundi 6 avril 2009

"Votre bibliothèque, Saint-Servais, est une assurance contre le mariage..."


Une belle reliure signée Capé et qui aurait pu se trouver dans la bibliothèque de M. de Saint-Servais.


Petite virée dans une bibliothèque :

"Saint-Servais demeurait en pleins Champs-Elysées, dans une maison mystérieuse à cause de son isolement.

(...)

Tenez, monsieur de Verrières, voulez-vous jeter un coup d'œil sur ma bibliothèque privée... puisque vous êtes amateur?

— Comme tout campagnard sédentaire, je suis un peu bibliophile, dit le comte en examinant les rayons de la bibliothèque ; mais, c'est encore comme pour les pendules, je déteste les livres sérieux... Diable ! vous avez là une collection d'élite...

— Oui, dit nonchalamment Saint-Servais, j'ai quelques éditions rares... Voilà un de Sade complet, avec les gravures faites d'après les dessins de l'auteur, édition de Londres. Je ne donnerais pas cela pour mille francs.

— Je crois bien ! dit le comte en feuilletant courageusement ce monstrueux ouvrage, comme s'il eût caressé un tison, par devoir, l'auteur de ce livre est, dans son genre, un homme de génie.

— De génie, c'est le mot, dit Saint-Servais.

— Il a outré, il a exagéré ses peintures, mais il y a, malheureusement pour l'humanité, un fond vrai...

Ah! vous avez là un livre que je regarde comme un chef-d'œuvre...

— Lequel, monsieur de Verrières?

— Celui-ci... les Liaisons dangereuses... On ne fait plus rien de cette force aujourd'hui...

— Je l'ai lu plus de vingt fois, dit Saint-Servais.

— Et moi, donc ! J'en faisais mes délices à l'âge de vingt ans. Il ne me quittait pas... comme théorie de séduction, comme œuvre de didactique... C'est vraiment un vade-mecum pour un jeune homme. Les femmes n'ont pas besoin de livres pour nous tromper ; elles ont une bibliothèque de ruses dans la poche de leur tablier ; mais nous, c'est différent, nous avons besoin d'éducation.

Saint-Servais accompagna cette phrase d'un éclat de rire stupide.

— Vous avez là un superbe Faublas! poursuivit le comte Gaétan ; je raffole de Faublas! Dans mon beau temps, je ne cherchais que des marquises de B**, des comtesses de Lignolle, des Sophie... Ouvrage admirablement écrit, d'ailleurs! et que d'esprit! que d'esprit! "0 Vénus! Vénus! tu voulus pour la gloire de mon sexe..." Cette invocation de Faublas à Vénus est un diamant... On ne fait plus rien de cette force aujourd'hui.

Saint-Servais fit tomber par la fenêtre un geste méprisant sur la génération contemporaine, qui ne fait plus de Faublas. Ce devoir rempli, il offrit un cigare au comte Gaetan ; qui l'accepta de la bouche, car ses deux mains étaient encombrées de livres ouverts. Toute l'âme du faux de Verrières semblait s'être abîmée dans la revue d'une bibliothèque.

— On voit que vous êtes là dans votre élément, dit Saint- Servais.

— Je ne m'en cache pas ; j'aime mieux ces livres qu'un recueil de sermons... j'en ai bien ma bonne part chez moi... mais de mauvaises éditions d'Avignon, des gravures façon d'Epinal ; par-ci par-là, quelques livres érotiques de choix... le Biblion, de Mirabeau ; les Dames romaines, le Musée de Naples... Eh bien! mon cher monsieur Saint- Servais, lorsqu'on est attaché à ces livres, ils vous rendent un vrai service...

— Voyons le service? demanda Saint-Servais.

— Vous ne devinez pas ?

— Non, monsieur de Verrières.

— Ils vous empêchent de faire une grande sottise ; ils vous empêchent de vous marier ; ils vous imposent le célibat.

— C'est vrai! c'est vrai! dit le jeune homme avec un éclat de rire écarlate.

— Que diable! poursuivit le comte, vous seriez bien forcé de vendre ou de brûler toutes ces collections précieuses, si vous preniez femme légitime. La première belle- mère venue vous les incendierait après la signature du contrat.

— Parfaitement raisonné! monsieur de Verrières.

— Votre bibliothèque, Saint-Servais, est une assurance contre le mariage.

Le jeune homme se laissa tomber dans un fauteuil et prolongea sur tous les tons une bruyante gamme de gaieté.

— Saint-Servais, poursuivit le comte, j'ose dire que mon caractère ne m'a jamais attiré que des amis.

— Je le crois, je le crois, interrompit sérieusement le jeune homme.

— Cependant, pour un mur mitoyen, reprit le comte, je me fis un ennemi qui m'accabla de procès. Quand j'eus perdu le dernier, nous fîmes le semblant de nous réconcilier, pour vivre en bons voisins ; nous déposâmes un voile transparent sur le passé, nous badigeonnâmes nos haines, et nous fîmes le boston avec le receveur et le curé de mon endroit. Ma rancune vivait toujours dans mon cœur; une rancune de dix-sept mille trois cent quatorze francs vingt-sept centimes. Je n'oublierai jamais le chiffre de ma condamnation. Notre vanité de propriétaire ne saurait s'accommoder de pareils oublis!

— Eh bien ! que fîtes-vous?

— Un jour, ce voisin vint me demander un conseil sur un mariage qu'il méditait timidement. Je lui conseillai de se marier, avec tant de bonnes raisons à l'appui, qu'il se maria dans quinze jours. Trois ans se sont écoulés depuis ; c'est un homme perdu. Je le plains même quelquefois ; son mariage m'a trop vengé.

Saint-Servais, toujours enfoui dans son fauteuil, agitait son torse colossal sous l'oppression d'une hilarité furibonde.

— Tiens! s'écria le comte, qui parlait toujours en furetant, vous avez là un petit roman bien rare !

— Lequel, monsieur de Verrières?

— L'Échelle de soie... On l'attribue à Crébillon fils... Ce roman a failli me coûter une jambe, une au moins...

— Ah! contez-moi cela! dit le jeune homme en renouvelant l'air de ses vastes poumons pour se préparer à de nouveaux éclats de gaieté folle.

— Tenez, justement, je tombe sur le passage qui a compromis mes jambes... « La belle Pepita me dit, dans la foule, en sortant de l'église : Je serai à mon balcon, à minuit. Moi, peu initié aux usages de Madrid, j'arrivai au rendez-vous ; le balcon était fort élevé ; nous causâmes deux heures, moi en français, elle en espagnol, séparés par une colonne d'air de quinze pieds : c'était pénible. En fermant sa croisée, Pepita me lança un mot espagnol que je ne compris pas, comme tout le reste ; mais je le fis expliquer le lendemain par un interprète. Ce mot signifiait nettement : Vous êtes un imbécile! »

Cela me fit réfléchir profondément. Né dans le pays des troubadours, je me sentis humilié plus qu'un simple voyageur par cette qualification, et je résolus d'en mériter une autre par excès d'audace, avec la chance de réussir. J'achetai chez Marliano, rue de Compostelle, une échelle de soie, et le lendemain, à minuit, j'escaladais hardiment le balcon de Pepita... etc., etc., etc. » Nous savons le reste.

— Oui, dit Saint-Servais ; mais l'histoire de vos jambes, je ne la sais pas.

— C'est juste ! reprit le comte avec ce ton naturel qui donnait tant de force à ses pièges si légitimes, en lisant, j'avais oublié pourquoi je lisais... Me trouvant à Madrid en mil huit cent trente-deux, ou trente-trois... oui, trente- deux, je disais bien ! le hasard me donna une bonne fortune. Je tombai dans les bonnes grâces d'une fille majeure, très-majeure. Pour un voyageur, il n'y a pas d'âge. Voulant se rajeunir de quelques années à mes yeux, elle se plaignit d'être gardée à vue par une mère intraitable qui ne permettait que la sérénade et la mandoline. Une nuit, comme je chantais sous le balcon :

Je suis Lindor, ma naissance est commune, mon Espagnole me fit signe de monter : Per hablar un poquito, pour parler un peu. Je répondis par le signe qui veut dire : Je n'ai point d'échelle de soie! Cela l'étonna au dernier point A Madrid, un Lindor est toujours censé avoir ce meuble d'escalade dans sa poche. Alors, je me rappelai le livre galant attribué à Crébillon fils ; j'achetaî une échelle, et, la nuit suivante, je pris mes mesures pour l'assaut. J'ai pour principe qu'en pays étranger, il faut se donner tous les agréments et tous les désagréments du pays. A Londres, on doit hasarder un quart d'heure de Loxe et un demi-bol de turtle-souy ; en Russie, on doit se faire poursuivre par des loups et se frotter le nez avec de la neige ; en Italie, on doit manger des ravioli et tout saupoudrer avec du parmesan ; en Allemagne, on doit assaisonner le rôti avec de la confiture et jouer du trombone ; en Espagne, il faut goûter l'olla podrida et escalader un balcon. Esclave de mon principe et mon échelle de soie posée, je commençai mon ascension. Ma main se cramponnait déjà au fer du balcon assiégé, lorsqu'un échelon de soie se brisa sous mes pieds; je n'eus pas assez de vigueur de bras pour me retenir ; je tombai lourdement dans la rue. Par bonheur, il n'y avait point de pavé : l'Espagne, à cette époque, n'était pas assez riche pour paver ses rues. Cette économie municipale me sauva. Je tombai sur un amas de doux gazon, mais je me promis bien de ne plus me servir d'échelle dans mes opérations de nuit. Au reste, je n'ai jamais cru aux échelles de soie. On en porte, en Espagne, pour ne pas s'en servir ;

— Ah ! ici je vous arrête, dit Saint-Servais en se levant et en marchant vers une armoire ; je pourrais vous gagner un pari à coup sûr. C'est mon métier de gagner des paris.

Une sueur froide courut sur l'épiderme du comte Gaëtan.

Ce moment qu'il avait amené par tant de ruses, lui sembla décisif. Toutes les forces de l'âme et du corps étaient nécessaires au père de Blanche, pour soutenir avec calme la révélation délatrice qui se préparait.

Saint-Servais déroula une échelle de soie aux yeux du comte et lui dit :

— Mon cher monsieur de Verrières, si celle-ci était assez longue, je me ferais fort de descendre des tours de Notre-Dame.

Le comte baissa la tête comme pour examiner de plus près l'échelle ; il craignait de se trahir par sa pâleur. Ainsi les natures les plus vigoureusement trempées ont toujours leurs heures de frisson. La bravoure du champ de bataille n'accompagne pas le héros dans tous les accidents de sa vie bourgeoise. Le cœur qui ne bat pas sur la brèche d'une citadelle, s'émeut devant une péripétie de salon. Il n'y a point de brave dans le sens absolu du mot.

Le comte avait la ressource d'examiner minutieusement l'échelle de soie, en attendant le retour du calme et de la parole libre. D'ailleurs, Saint-Servais le mettait à son aise en continuant ainsi :

— Si vous aviez eu cette échelle à Madrid, vous arriviez au balcon sans risque ; regardez-la bien, c'est un chef- d'œuvre ; chaque échelon, si fluet qu'il vous paraisse, est composé de douze torsades, chaque torsade de neuf tresses ; chaque tresse de trois tressines ; le tout passé à l'eau de goudron...

— Peste ! interrompit le comte, qui avait repris son sang-froid, il paraît, mon cher Saint-Servais, que vous avez étudié la question ! vous en parlez ex professa ! Eh bien! sans nier vos connaissances dans cette partie, je n'aurais pas plus de confiance dans votre échelle que la mienne de Madrid.

Saint-Servais éclata de rire, et prenant l'échelle des mains du comte, il l'accrocha au balcon de la fenêtre, et il se disposait à faire sa démonstration de descente, lorsque le comte, jouant l'effroi à merveille, poussa un cri, et, l'arrêtant par le bras :

— Je vous crois sur parole, dit-il ; n'allez pas plus loin ! je me rétracte ; j'ai pleine confiance en ses torsades, ses tresses, ses tressines ; c'est une échelle de bronze. Rien n'est solide comme la soie ; mais au nom du ciel, n'enjambez pas votre balcon. Je tiens le fait pour démontré.

En se rappelant, par approximation, les mesures prises sur le mur du jardin de Saint-Mandé, le comte Gaetan crut sans hésiter que l'échelle qu'il avait tenue dans ses mains était bien celle du crime. Ce pas immense fait dans l'instruction, le comte allait se retirer ; mais, avant son départ, il voulut faire naître un de ces incidents qu'un homme adroit emploie toujours pour préparer naturellement une autre rencontre et renouer l'entretien. C'était surtout une confidence que le comte Gaetan attendait et provoquait avec adresse ; mais Saint-Servais ne paraissait pas appartenir à ces natures expansives et loquaces qui racontent leurs bonnes fortunes vraies ou fausses au premier venu. Il avait, au contraire, tous les types extérieurs du jeune homme égoïste et déjà gangrené par l'avarice morale, celle qui vit pour elle seule, prend aux autres tout ce qu'elle peut leur prendre, et ne leur donne jamais rien, pas même une confidence; car elle leur donnerait un plaisir, et donner un plaisir, c'est diminuer le sien.

Avec ces caractères exceptionnels, on ne peut réussir que par surprise, et dans d'autres circonstances plus favorables que des entretiens du matin.

A la recherche de son nouvel incident, le comte renoua l'entretien avec la ressource inépuisable de la bibliothèque.

— Ah! dit-il, voici qui vaut mieux que votre échelle de bronze... La Pucelle, de Voltaire, avec des gravures de Lejay...

— Un livre estimé soixante louis, dit Saint-Servais.

— Banco ! cria le comte ; prenez des cartes.

— Je n'en ai jamais chez moi, reprit le jeune homme en riant.

— Quel magnifique ouvrage, poursuivit le comte ; on ne fait plus rien comme cela aujourd'hui!... Vous mène-t-il lestement cette coureuse de Jeanne d'Arc, ce diable de Voltaire! Quelle victoire contre les superstitions du moyen âge ! et quand on pense que Voltaire n'a mis que douze ans pour élever ce monument à la gloire de la France!

— J'ai entendu dire quinze, remarqua timidement Saint-Servais.

— Mettons quinze, si vous voulez, reprit le comte ; cela m'est bien égal.

— Tenez, monsieur de Verrières, vous venez de toucher un autre chef-d'œuvre... cette belle reliure de Thévenin... Là... près du Faublas...

— Oui, dit le comte ; j'y suis... les œuvres complètes du chevalier de Parny. Mon livre de prédilection!...

Quels vers... Et dire qu'ils faisaient tous des choses dans ce genre, au dix-huitième siècle !... Nous sommes des enfants, de vrais petits enfants aujourd'hui ! A peine un poète hardi ose-t-il s'élancer un peu dans le goût du dix-huitième siècle! on l'arrête... Tenez, lorsque nous avons vu jouer le vaudeville de la Chanoinesse, nous avons cru un instant que tout allait recommencer ; pas du tout. On a forcé l'auteur à reculer. Le public ne demande pas mieux. L'autre soir, dans la Dame Blanche, lorsqu'un officier, choisi pour parrain, dit à la mère de son filleul :

Mais en voyant tant d'àttraits, je regrette
De ne pouvoir être que son parrain

toute la salle a éclaté de rire, ce qui prouve que le public s'est pas encore perverti au point de siffler ces choses érotiques qui ont fait les délices de nos pères. L'auteur de Robert le Diable, de la Chanoinesse et de la Dame Blanche est un élève de Parny, mais il se contient : son drame de Dix ans de la me d'une femme ouvrait, après 1830, une ère nouvelle aux mœurs théâtrales ; malheureusement, la réaction a éclaté après l'affaire du Cloître-Saint-Merry! Sans cela, nous allions bien loin ; nous dépassions peut-être Sylvain Maréchal.

— C'est incontestable ! remarqua Saint-Servais.

— Mais, j'oublie qu'on m'attend rue Jean-Goujon, reprit le comte ; adieu, Saint-Servais, au revoir, et à très- bientôt... Laissez-moi vous remettre en ordre ces livres... J'ai tout bouleversé... Voilà encore un livre de ma connaissance...

— Lequel?

— Le petit in-18... Galerie des Dames... anonyme.

— Oui, dit Saint-Servais, mais on connaît l'auteur.

— On ne le connaît pas. Le catalogue des érotiques le classe dans les anonymes.

— Le catalogue se trompe : la Galerie des Dames a été publiée par M. de Jouy, à l'âge de vingt ans.

— Ne croyez pas cela, Saint-Servais.

— Mais j'en suis sûr, de Verrières, je vous fais le pari que vous voudrez.

— Je veux bien... je vous parie... voyons... quelque chose de léger, car vous me paraissez trop, sûr de votre fait... je vous parie une loge d'Opéra.

— Tenu. Je me fais fort de vous apporter demain... Allez-vous au thé de la rue de Provence?

— Oui.

— Eh bien ! je vous apporterai un certificat signé par deux bibliophiles connus de vous, sans doute, Silvestre et Blanchard.

— Si vous n'apportez rien, vous avez perdu, Saint-Servais?

— J'ai perdu!... pariez-vous dix louis en sus?

— Non, une loge d'Opéra quand on jouera Robert ; je veux le voir deux fois avant mon départ pour la campagne.

Saint-Servats et Gaétan échangèrent de vives poignées de mains, comme auraient fait deux hommes unis par vingt ans d'amitié.

Du côté de Saint-Servais, cette expansion amicale était sincère ; le caractère du faux de Verrières lui plaisait beaucoup, et quand il fut parti, il se promit bien de ne jamais laisser échapper une occasion de fumer quelques bons cigares avec lui, bien qu'il le soupçonnât d'être amoureux de la blonde Isaure. Saint-Servais vivait dans un monde étrange, où la jalousie attend l'amour, pour exister, et elle attendra éternellement."

Extrait de "Une histoire de famille par Méry, Nouvelle édition chez Michel Lévy, 1865. Il s'agit de la fin du chapitre V intitulé "La Bibliothèque du dix-huitième siècle."

Bonne soirée,
Bertrand

1 commentaire:

pierre a dit…

Excellent ce texte ! je cours chercher l'ouvrage.
Comment peut-on écrire pareille chose sans éprouver une profonde jubilation ?
"Je lui conseillai de se marier, avec tant de bonnes raisons à l'appui, qu'il se maria dans les quinze jours. Trois ans se sont écoulés depuis ; c'est un homme perdu. Je le plains même quelquefois ; son mariage m'a trop vengé".
Il est bien évident que je ne cautionne absolument pas ce genre d'assertion mensongère...

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