dimanche 26 avril 2009

Portrait de bibliophile-libraire : Adolphe Labitte (1832-1882)



Un portrait de l'éminent bibliophile-libraire dont on peut lire encore aujourd'hui les catalogues érudits.

Fils et petit-lils de libraire, Adolphe Labitte naquit à Paris, le 1er janvier 1832. Son grand-père, Jérôme, avait été forcé, en 1792, d'abandonner ses fonctions de professeur d'humanités au collège Louis-le-Grand, fermé par ordre de l'autorité, et avait fondé une librairie classique, qu'il laissa en mourant, en 1844, à son fils Henri, qui la céda à son tour, en 1864, à son fils Adolphe.

Ce dernier avait suivi les cours du collège Saint-Louis, où il eut pour condisciples le bibliophile bordelais Reinhold Dezeimeris, Georges Duplessis, qui devint directeur du Cabinet des estampes, Léon Techener et Eugène Potier, ces derniers, comme lui, fils de libraires. En 1853, il fut envoyé à Londres et entra comme employé chez Barthes et Lowell. Puis il revint auprès de son père et s'appliqua à rédiger des catalogues de ventes aux enchères. Sa première grande vente fut celle de J.-Ch. Brunet, l'illustre bibliographe, qu'il dirigea, en 1868, avec L. Potier, le grand libraire du second Empire. Ce dernier, en se retirant des affaires, recommanda à sa nombreuse clientèle celui qui avait été l'ami intime de son fils, celui qu'il avait guidé de ses conseils et de son expérience, et qui, en échange, lui portait un attachement et un respect presque filial. Adolphe Labitte remplaça donc Potier au point de vue de l'importance des ventes publiques, de même qu'il lui succéda en qualité de Libraire de la Bibliothèque Nationale. En moins de vingt ans il dirigea environ 400 ventes aux enchères. Parmi les plus marquantes nous citerons celles de L. Potier, Sainte-Beuve, marquis de Laborde, Ruggieri, Guizot, Taschereau, A. de Musset, Th. Gautier, Marescot, Tross, Lebeuf de Monlgermont, Jules Janin, A.-S. Turner, Desbarreaux-Bernard, de Sacy, Reiset, Viollet-le-Duc, Quenlin-Bauchart, J. Renard, Bancel, etc. Il eut surtout la gloire d'attacher son nom à la vente la plus célèbre du dix-neuvième siècle, celle de la bibliothèque d'Ambroise Firmin-Didot.

Adolphe Labitte, avec ses favoris et ses lunettes d'or, avait l'aspect d'un notaire, mais loin d'avoir la gravité d'un officier ministériel il était toujours trépidant. Il ne reculait devant aucune fatigue, bravant les intempéries des saisons et déployant une ardeur et une activité fébriles. C'est ainsi qu'il montait sur les voitures de l'Hôtel Drouot lorsqu'elles venaient enlever les livres destinés aux enchères, aidait les commissionnaires à déballer les paniers, procédait au rangement des volumes, harcelant et gourmandant de sa voix de fausset l'employé qu'il avait emmené pour l'aider. L'après-midi à l'Hôtel, le soir aux Salles Silvestre, il était partout sur la brèche, ne ménageant ni son temps, ni sa peine. Mais c'est ainsi, qu'oubliant la limite des forces humaines, il usa rapidement son corps.

Un soir d'hiver, en 1880, sortant de la rue des Bons-Enfants, il prit froid en traversant la Seine, et depuis cette date les maladies ne cessèrent de l'assaillir. Il leur tint tête avec un courage poussé jusqu'à la témérité, et lui, si bienveillant pour tout le monde, fut d'une rare dureté pour lui-même, afin de ne point alarmer les siens. Quoique brisé par la souffrance, il voulut néanmoins assister à la quatrième vente de la bibliothèque Didot, mais il dut y renoncer après les deux premières séances et se faire remplacer par son fidèle collaborateur Em. Paul. Il succomba le lendemain de la dernière vacation, le 19 juin 1882, à l'âge de cinquante ans. On peut dire qu'il mourut avec honneur sur le champ de bataille même, laissant un grand vide dans sa profession et, comme le dit devant sa tombe Gustave Pavlowski, « léguant à sa veuve et à ses enfants le plus précieux des biens, un nom sans tache, entouré de l'estime universelle ».

in Le Bulletin du bibliophile, 1939

Bonne journée,
Xavier

3 commentaires:

Bergamote a dit…

Si j'avais épousé cet homme, j'aurais sans aucun doute gardé mon nom de jeune fille...

pierre a dit…

Je dois reconnaitre que la postérité a d'autant plus de mérite à survivre à un tel patronyme.
Chacun porte sa croix... Brillard pour un vétérinaire ? Vous n'imaginez pas toutes les remarques niaises que cela a pu entrainer. Un truc à devenir libraire !
Il n'empêche. Si j'avais la possibilité de remonter le temps, c'est dans mes bras que j'aurais aimé serrer Labitte... (ma seule excuse pour cette blague à 2€ est que je viens de courir le marathon de Marseille et que le sang n'est pas encore retourné au cerveau !)
Désolé. Pierre

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Pierre,
je ne l'avais pas lue, celle-là...elle a déclenché chez moi un fou rire...

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