mardi 1 février 2011

Album comique par Gavarni : Les étudiants de Paris. 30 lithographies coloriées et gommées à l'époque (1839-1840).


Je souhaitais partager avec vous ce que je considère comme ma plus belle acquisition du mois de janvier. La plus belle non pas parce que la plus rare, non pas parce que la plus chère, non pas parce que la plus extraordinaire, non, simplement la plus belle parce que la plus belle ! Et oui un livre peut tout simplement être beau ! Le bibliomane n'est pas loin vous me direz, et peut-être aurez-vous raison, d'autant qu'apparemment, belle nouvelle, les bibliomanes se font rares ces derniers temps si j'en juge par le peu d'enthousiasme qu'a suscité cet ouvrage, alors proposé aux enchères (je ne dévoile pas le prix d'achat de peur de déclencher une émeute parmi l'assistance). Tant mieux pour moi ! Je ne vais pas m'en plaindre. Ce livre intègre donc, avec d'autres, ma collection personnelle consacrée à l'œuvre dessinée, gravée, et manuscrite de Paul Gavarni, dessinateur et lithographie à qui j'ai déjà consacré de nombreux billets sur le blog du Bibliomane moderne (ICI, ICI, ICI, ICI, ICI, ICI, ICI, ICI et ICI)


Voici l'objet. C'est un album de lithographies, tirées sur blanc, brochées sous couverture imprimée de l'époque. La première de couverture énonce le titre : ALBUM COMIQUE PAR GAVARNI. En vente au bureau du JOURNAL AMUSANT, 20 rue Bergère, et au bureau du CHARIVARI, 16, rue du Croissant. Paris, Lithographie Destouches, Paris. Le volume ne contient pas d'autre titre que celui de la couverture, comme c'est le cas habituellement d'ailleurs pour tous les albums de ce type et de cette époque que je possède ou que j'ai rencontré. On trouve ensuite brochées (ou plutôt cousues), les 30 lithographies numérotées de 1 à 30. Elles portent toutes le titre : LES ÉTUDIANS DE PARIS. Elles sortent toutes de l'imprimerie Aubert et Cie et portent l'adresse de Bauger, rue du Croissant, 16, qui est l'adresse du journal satirique le Charivari. L'ensemble des 30 lithographies est tiré sur blanc, c'est à dire qu'il s'agit d'épreuves de choix destinées à la vente en album pour les amateurs d'estampes, elles ont toutes été ici coloriées à la main à l'aquarelle et rehaussées de gomme arabique pour donner la brillance à certaines parties des dessins. Ce coloris était exécuté par des "petites mains" (de jeunes femmes, voire de jeunes filles travaillant chez elle pour quelques sous la feuille, respectant scrupuleusement une lithographie étalon). Seuls quelques rares exemplaires de ces albums de lithographies étaient ainsi livrés coloriés et vendus dans le commerce, travail qui on l'imagine aisément, apportait un coût supplémentaire non négligeable que l'éditeur devait répercuter sur son prix de vente. L'ensemble est ici en parfait état. Les lithographies sont tirées sur un beau papier vélin, blanc la plupart du temps ou légèrement teinté (ne pas se fier à la couleur teintée du fond des estampes sur les photographies fournies ici, effet artéfact qui ne résulte que de prises de vues sans flash pour éviter les reflets intempestifs dû aux aplats de gomme arabique). D'ailleurs les photographies ci-dessous, si elles donnent une idée de la qualité du dessin de Gavarni, ainsi que de la qualité du coloris, elles sont bien loin de rendre toute la beauté qui émane de ces lithographies lorsqu'on les a sous les yeux... c'est tout bonnement une merveille ! Un travail admirable en tous points !

Que sait-on de cette série de lithographies consacrée aux étudiants de Paris ? Paul-André Lemoisne dans sa biographie de Gavarni(*), nous dit que cette suite est composée de 60 lithographies dont la première fut déposée le 20 août 1839. Nous n'avons donc que la première partie de cette grand suite, composée des trente premières lithographies numérotées de 1 à 30. Ces lithographies ayant été au préalable publiées dans la presse dans la Charivari et le Journal Amusant, on peut supposer que ce premier album a été confectionné et mis en vente pour les amateurs peu de temps après la parution de la trentième lithographie.

Lemoisne indique : "Et c'est avec la suite des Étudiants de Paris que commencent vraiment ses belles séries. Soutenu maintenant par une technique plus savante, l'artiste ne nous montre plus de petites scènes de mœurs ou des caricatures isolées, mais de véritables tranches de vie d'un esprit profond, où tous peuvent se reconnaitre, ou mieux : reconnaitre leur voisin."

Lemoisne poursuit : "Notons quelques-unes des qualités que révèle cette série des Étudiants : la justesse du cadre d'abord, des intérieurs de chambres, des couloirs d'hôtels meublés, des détails pris sur le vif. L'exactitude aussi du type de l'étudiant, de son costume ; la vérité des attitudes bon enfant dans les situations parfois bizarres. Le sentiment de la jeunesse avec son insouciance, son assurance, sa confiance dans la vie, son désir de plaisir. Cela sans jamais rien de forcé, tout l'effet est obtenu par la vérité, le naturel des scènes, par l'analyse morale du sujet. Comme Gavarni sait nous faire comprendre, par exemple, la mélancolie passagère du carabin à qui son amie reproche de s'être égoïstement payé un cadavre au lieu de lui offrir un mantelet ; le besoin d'épate qui fait dire à ce joueur de billard : "Vois-tu ? Fifine nous lanterne tous les deux et ça devient chose ! Faut en finir ! J'te joue ça en trente-six net ! et j't'en rends quatre..." Ou bien encore la suffisance de cet étudiant, devisant de l'avenir avec un camarade : Eh ! mon cher ne te plains pas ! tu seras médecin, je serai procureur du Roi ; quand tu seras obligé d'avoir du talent, je serai forcé d'avoir des mœurs, c'est ça qui sera dur !". En même temps que l'étudiant, il nous dépeint, avant Mimi Pinson, et bien avant Murger, la figure ronde et comme étonnée de la grisette, compagne fidèle, travailleuse. Il nous montre sa simplicité, sa confiance, sa crédulité même ... "Essaye un peu, dit mutinement celle-ci assise dans l'herbe auprès de son ami, de ne pas me mener à tous les jugements, quand tu seras procureur du Roi, et tu verras ! ..." Sa patience dévouée sait éviter les scènes de jalousie, les éclats de voix dont se serviront les lorettes, à peine fait-elle ce reproche ironique : "Est-ce aussi votre tuteur qui laisse des épingles noires sur votre oreiller ? ..." Où s'exclame-t-elle naïvement, sa jolie tête blonde penchée à côté d'un artiste regardant un dessin de squelette : "Quand on pense que voilà ce que c'est qu'un homme ... et que les femmes aiment ça ! ..." Remarquons au reste, la désinvolture plus masculine de cette suite, la femme effrontée, dupant l'homme sans vergogne, que nous reverrons souvent dans l'oeuvre de Gavarni, n'y apparait pas encore non plus que dans celle qui s'en rapproche beaucoup et qu'il consacra à Clichy, la prison pour dettes." (**)

C'était un long travail de photographie et de mise en ligne pour pouvoir vous proposer d'admirer l'intégralité des 30 lithographies de cet album rare dans son état broché et colorié de l'époque. Mais je souhaitais que ce billet soit comme un témoignage de mon admiration pour cet artiste de talent. Puissent ces images vous réjouir l'œil autant qu'à mon tour !

Les voici ! Cliquez sur les images pour les agrandir.































Certains diront que ça ne vaut pas un incunable ! Moi je n'en suis pas certain (sourire) ... Qu'on me prouve le contraire d'abord ! ...

Bonne nuit,
Bertrand Bibliomane moderne

(*) La vie et l'art romantique. Gavarni, peintre et lithographe, par Paul-André Lemoisne. Paris, H. Floury, 1924. 2 volumes in-4 avec de très nombreuses reproductions en noir et en couleurs.

(**) Lemoisne, Gavarni, peintre et lithographe, tome I, pp. 85-86

20 commentaires:

Raphael Riljk a dit…

C'est vraiment très plaisant. Merci de nous faire partager cet album.
...Le p'tit cousin-foetus dans son formol sur la cheminée, ça y va fort !


Raphael

sandrine a dit…

Bonjour Bertrand
C'est trés amusant, je n'ai pour le moment vu que 6 dessins et prends le temps de détailler... Justement j'aime particulièrement le compliment fait à cette femme pour obtenir d'elle une faveur.
Le regard de celleci en dit long.
Merci pour ce petit trésor qui va m'occuper un temps avec les photos de Textor que je continue d'idolatrer.
Bien à vous;
Sandrine

sandrine a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Benoît a dit…

Merci, c'est sublime, nous voilà un point commun, je collectionne un peu de Gavarni depuis longtemps, depuis avant d'être complètement tombé en bibliophilie. Un dessin original m'accompagne depuis ma naissance ou presque, et a toujours été dans mes chambres successives... Il n'a pas la coquetterie et l'humour mordant de ta série, c'est un homme qui contemple les Pyrénées, le cirque de Gavarny peut être, qui pour l'anecdote est à l'origine du choix du pseudo de l'artiste, si je ne me trompe pas... En tout cas merci d'avoir pris le temps de nous faire découvrir ces petites pièces si charmantes. Et bonne journée...

Textor a dit…

cool ! id est lol !

sandrine a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
sandrine a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Le Bibliophile Rhemus a dit…

Exact Benoît,
mais "Gavarnie" pour le cirque, sinon on va s'y perdre.

sandrine a dit…

Que veut dire: "un jour de chaumière"?
J'ai beau tourner cette expression dans tous les sens par rapport au dessin, charmant par ailleurs, j'ai un doute quant au sens.
Bien à vous
Sandrine

sandrine a dit…

Reference à l'autre dessin plus haut dont le commentaire est un peu éffacé, Bal à la Chaumière qui vaut bien votre bastringue...
Sandrine

sandrine a dit…

http://books.google.fr/books?id=TNnO8gdpDNwC&pg=PA46&lpg=PA46&dq=Gavarni++(1839-1840).&source=bl&ots=2sLUptBt9D&sig=_0UA-xbPGKeMLf1XHlRWMGDIYHg&hl=fr&ei=3jhJTdTQNIi28QPf0sjdDg&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=9&ved=0CFsQ6AEwCDgK#v=onepage&q=Gavarni%20%20(1839-1840).&f=false

J'ai trouvé dans les pages de ce livre un commentaire surun gravure de Gavarni qui fait reference à une légende d'un des dessins de cette serie... P47 Le jardin de la Chaumière.... Pour qui veut lire et rentrer dans l'esprit gavarni, je crois que je commence à comprendre...
Bien à vous
sandrine

Pierre a dit…

Dessins plein de réalisme. Très bel exemplaire en bel état. Où l'on voit que le cliché de l'étudiant insouciant n'a pas changé. Une pensée aux nombreux pères Goriot qui les ont entretenus. Pierre

Cartonnages Romantiques a dit…

Quel merveilleux cirque !!! et en couleurs gommés , de surcroit. Bravo Bertrand. Moi qui était heureux d'acquérir les 100 planches du grand album "Par-ci, par-là & Physionomies Parisiennes", pauvre de moi.
Ah ! mais je l'aurais, je l'aurais, un jour....

Textor a dit…

Mon court commentaire de ce matin, pour cause de YfautAllerTravailler, n'est pas à la mesure de cette belle présentation, ni des efforts que vous avez du faire pour prendre des photos présentables et les mettre en ligne.
Ces dessins sont extra. Remplis de détails précis et amusants qui font revivre le 19ème de façon vivante.
Merci Bertrand !
C'est un art aussi que d'être en embuscade dans une salle des ventes et de raffler le précieux volume que personne n'avait su aprécier à sa juste valeur !
Textor

sandrine a dit…

Bonjour,
je voudrais juste dire ceci: Laisser un commentaire est comme un acte de résistance à l'indifférence qui nous entoure. C'est aussi un acte de reconnaissance du travail fourni par toutes ces personnes qui contribuent avec leurs passions respectives, à nous élever.
Je me demande combien de personnes lisent ces blogs... ne laissant pas de traces, pourtant comme un encouragement et une exigence à la qualité. Un quart d'heure de lecture et de découverte, avec une contribution souvent bien venue, comme une resistance à cette époque qui engloutit.
Bonne journée
Bien à vous
Sandrine

Gonzalo a dit…

>> "je voudrais juste dire ceci: Laisser un commentaire est comme un acte de résistance à l'indifférence qui nous entoure. "

On est entouré de gens qui commentent, chroniquent, twittent à tout va, alors franchement... le commentaire comme acte de résistance.

livresetlignes a dit…

C'est Flaubert... L'Education sentimentale. Merci, c'est superbe.
Pour Sandrine: la Grande Chaumière était un bal-restaurant près de Montparnasse, sur le boulevard d'Enfer, aujourd'hui boulevard Raspail

sandrine a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
sandrine a dit…

fichu informatique..
à Gonzalo: c'était juste une remarque pour souligner la différence entre le nombre de membres et le nombres de contributeurs... je suis surement une privilégiée que de pouvoir travailler dasn mon atelier, chez moi, du matin au soir et de taper(sur le calvier) la discute, en faisant une pose toutes les 2 heures , d'un quart d'heure.
Twitter à tout va pour des riens... c'est un domaine qui m'est étranger mais bon... Au Moyen Orient, c'est un moyen de communication efficace.
Cela vient surement du fait que la communication en matière de livre est nouvelle pour moi... :)
@Livre et ligne. Merci pour cette information simple que j'ignorais.
Bien à vous.
Sandrine

sandrine a dit…

Quelqu'un a-t-il regardé la semaine derniére, sur France 2, "un fil à la patte" feydeau... Rien que pour les décors et les costumes... un régal qui m'a fait fortement pensé à ces dessins. Filmée en directe, théatre complet jusqu'en Juin...
S.

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