vendredi 15 janvier 2010

Charles de Lasteyrie ou les débuts de la Lithographie.


Une fois n’est pas coutume, je vous présente aujourd’hui un ouvrage du XIXe siècle ; une rareté textoresque, si j’ose dire, puisque ma bibliothèque compte très peu d’ouvrages de cette période !!

Un libraire de Bécherel me l’avait cédé, il y a quelques années pour quelques euros, sans pouvoir me dire qui était l’auteur, le graveur ou quoi ou qu’est-ce. C’est une méchante petite chemise, contenant quelques pages ni reliées ni brochées. Son titre : « Vues de différentes habitations de J.J.Rousseau avec son portrait et le fac-similé d’un air de musique de sa composition, pour faire suite à ses œuvres, Paris, de l’imprimerie lithographique de C.de L…., rue du Bac n°58, 1819 » (1)

Cet ouvrage m’avait plu car il contient 2 gravures des Charmettes, qui fut une des villégiatures de Rousseau, au dessus de Chambéry, endroit agreste et bucolique (romantique devrai-je dire) où l’on imagine bien l’auteur des Rêveries d’un Promeneur Solitaire herboriser ici et là dans la montagne savoyarde.

Le livre est resté longtemps dans mon catalogue avec pour seule mention, gravures de C. de Last. (Et d’ailleurs c’est sous ce nom qu’on le trouve parfois en vente sur internet ! Ce qui n’est pas vraiment faux, mais juste incomplet....). Il aurait certainement continué à vivre là dans sa condition misérable de brochure anonyme, sans espérer jamais connaître les joies médiatiques du Bibliomane Moderne, si, par le plus grand des hasards, je n’étais tombé sur un exemplaire similaire (mais moins bien conservé !). Et devinez où ? Dans la vitrine d’un libraire du carré VIP, au salon du Grand Palais !!

Alors là ! Que faisait ma brochure entre 2 manuscrits à 250 000 euros … ? Mystère ! Je sors illico mon ouvrage. (En prenant mille précautions, cette fois-ci) et j’entame de sérieuses recherches.


Fig 1 Chemise de papier recouvrant l’ouvrage, non relié ni broché, tel qu’envoyé en livraison aux souscripteurs. L’adresse mentionne rue Taranne n°12



Fig 2 Page de titre, à l’adresse de la rue du Bac ? n° 58.


En fait, c’est une des premières productions d’une technique d’impression nouvelle, dernière étape avant les productions industrielles offset : la lithographie, dont l’un des pionniers est l’auteur de ce livre : le comte Charles-Philibert de Lasteyrie.

La lithographie est une technique d'impression et de reproduction des textes et des images mise au point fortuitement, entre 1796 et 1799, par Aloys Senefelder, un auteur dramatique allemand qui cherchait à diffuser ses œuvres à moindres coûts.

Le procédé est connu ; il repose sur deux éléments : l'emploi d'une encre ou d'un crayon gras pour dessiner sur une pierre enduite préalablement d'une solution composée de gomme arabique et d'acide nitrique. Les parties non dessinées restent humides grâce aux qualités hydrophiles de la gomme, si bien qu'au moment de l'encrage, ces parties « rejettent » l'encre. A l'inverse, les parties grasses (les parties dessinées) retiennent l'encre.

Par rapport à l'estampe traditionnelle, la lithographie est un procédé assez facile à mettre en œuvre et qui ne demande pas l'intermédiaire d'un graveur professionnel. Aloys Senefelder lui voyait un grand avenir pour un certain nombre de travaux commerciaux: tableaux, lettres, circulaires, lettres de change, factures, cartes de visite, etc. Lui-même produit des partitions musicales, suscitant bientôt l'intérêt d'un marchand de musique de la ville d'Offenbach, Johann André.

En 1800, les 2 compères s'associent. Les premiers essais de lithographie artistique remontent à cette date : Philippe André, parent du précédant, s'installe à Londres et envoie des pierres à tous les artistes importants avec des instructions. Une lithographie de Benjamin West est datée de 1801; en 1803, André publie les Specimens of Polyautography ; des Lithographische Kunstprodukte paraissent à Munich en 1805. La France ne s'ouvrit que plus tardivement à la nouvelle technique : les premiers essais furent limités à la production de partitions musicales, puis progressivement des illustrations lithographiques apparurent, notamment pour le Voyage dans les départements du Midi de la France d'Aubin-Louis Millin.

Ce n'est qu'en 1816, quand Engelmann et Lasteyrie ouvrirent leurs ateliers, que la lithographie se développa.

Godefroy Engelmann, fils d'un négociant mulhousien, est un esprit pragmatique, qui a l'expérience de la fabrication des tissus imprimés. Parti se former à la lithographie auprès de Senefelder en 1814, il crée, à son retour en Alsace l'année suivante, la « Société lithotypique du Haut-Rhin».

Charles de Lasteyrie ouvre son atelier à Paris en avril 1816. La lithographie est alors à la mode, des membres de la famille d'Orléans s'y étaient essayés, et d’ailleurs, en 1819, il se qualifie de Lithographe du Roi et de S.A.R. le duc d’Angoulême.


Fig 3 Rousseau herborisant.


« Je me levais tous les matins avant le soleil ; je montais par un verger voisin dans un très joli chemin qui était au dessus de la vigne, et suivait la côte de Chambéry. Là, tout en me promenant, je faisais ma prière, qui ne consistait pas en un vain balbutiement des lèvres, mais en une sincère élévation de cœur à l’auteur de cette aimable nature … » (Confessions, part I, liv. VI p 93)

A partir de là, tout va très vite. Dès 1820, les chefs-d'œuvre se multiplient. Le baron Taylor l'adopte pour l'illustration de ses fameux Voyages pittoresques (en collaboration avec Nodier), qui commencent à paraître en 1820. Les imprimeurs lithographes deviennent nombreux.

Beaucoup d'artistes s'essaient à la pierre, et certains en font leur profession, comme Charlet, qui jouit d'une grande popularité. Goya explore audacieusement les possibilités de cette technique dans les Taureaux de Bordeaux (1825), la génération de 1830, Delacroix en tête, est tout acquise à la lithographie, dont la floraison est stupéfiante.



Fig 4 et 5 Les Charmettes.


« Après avoir un peu cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, terre de Mr de Conzié, à la porte de Chambéry, mais retiré et solitaire, comme si l’on était à cent lieues. …. J’étais transporté le premier soir que nous y couchâmes. O Maman ! dis-je à cette chère amie en l’embrassant et l’inondant de larmes d’attendrissement et de joie, ce séjour est celui du bonheur et de l’innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l’un et l’autre, il ne les faut chercher nulle part. » (Confessions, part I, liv V, page 75)

Les vues des maisons de J.-J. Rousseau ne sont pas des chef-d’œuvres, loin s’en faut, mais elles ont du pittoresque et sont bien dans le style de cette période. Enfin, je vous laisserai me donner votre avis d’expert, sur ces figures mais aussi sur les productions de Charles de Lasteyrie que vous auriez pu rencontrer dans vos quêtes inlassables de vieux livres.



Fig 6 et 7


Bonne journée
Textor

(1) 27 pp., fac-similé, portrait et 11 planches lithographiées hors-texte. Manque à Johnson, French Lithography et à Twyman, Early lithographed books. Manque à la Bn. Édition originale. Vignette de titre, 8 culs-de-lampe gravés sur bois, partition de Rousseau en fac-similé, portrait de Rousseau en pieds herborisant par Mayer et 11 belles vues d'architecture par Lameau (sauf une signée A. R.) montrant ses différents logis, lithographiés hors texte par le comte de Lasteyrie.

14 commentaires:

Bertrand a dit…

Belle évocation !

Comme quoi la valeur affichée d'un ouvrage peut modifier notre comportement.

Il y a certainement du darwinisme là-dessous ! (sourire)

B.

martin a dit…

Quelques détails sur le lithographe dans l'Inventaire du fonds français après 1800, tome XII, p. 468:

"Né à Brive-la-Gaillarde en 1759, f 1849 à Paris, Charles-Philibert,
comte de Lasteyrie de Saillant a joué un rôle important dans le déve-
loppement de la lithographie en France. Séduit par cette technique que
diverses personnes avaient tenté sans grand succès d'introduire en
France à partir de 1801, il essaye en 1804, après la liquidation de l'éta-
blissement créé par Frédéric André, de sauver de l'oubli les premiers
résultats obtenus. Puis il se rend à Munich en 1812 où il s'initie auprès
de Senefelder avec qui il conclut un traité rendu caduc par les circons-
tances politiques. Un nouveau voyage en 1814 ne donne pas de meilleurs
résultats pour des raisons identiques. Les relations de Lasteyrie avec le
comte De Cazes, ministre de la police, lui permettent pourtant d'ins-
taller des presses et de faire des essais.

Le 15 avril 1816, il peut ouvrir enfin une imprimerie lithographique,
34 rue du Four Saint-Germain, qui déploie une grande activité jusqu'en
1818 : c'est de ses presses que sortent en particulier les premiers Charlet,
les Carie Vernet, etc.. En 1818 Lasteyrie cède son entreprise à son succes-
seur J. Delteil. On le retrouve établi 58, rue du Bac de 1819, à 1821,
42, rue de Cléry, à une date sans doute légèrement postérieure, et en
1824, 8, rue Saint-Marc-Feydeau. Il a lui-même dessiné quelques pièces
qui ont une place importante parmi les incunables de la lithographie
en France."

On trouve une description très détaillée de cet album (avec une couverture différente) dans l'Iconographie de Jean-Jacques Rousseau du marquis de Girardin, Paris 1909, pp. (191)-194 (google books).

Textor a dit…

Merci Martin pour ce complément sur la vie et l’œuvre de Charles de Lasteyrie. Vous en avez appris plus que moi.

L’exemplaire que j’avais vu au Grand Palais était relié. Donc la couverture de l’envoi aux souscripteurs avait disparue à la reliure. Ceci étant, et bien que C de Lasteyrie ait changé plusieurs fois d’adresse, je ne m’explique pas cette différence entre la rue Taranne et la rue du Bac ….
L’histoire de cette publication dédiée à Rousseau resterait à compléter …
T

Textor a dit…

Bertrand, vous avez sans doute (un peu) raison, la valeur attribuée par d'autres aux choses influence certainement notre façon de les considérer. C'est vrai aussi pour les tableaux, les trouverait-on aussi beaux si nous n'étions influencé par personne ? le prix du marché, mais aussi la critique d'art et même l'accrochage sur la cimaise ... Tout ceci est très très subjectif mais joue nécessairement sur notre goût qu'on imagine très sur !!

Ceci étant, ce n'est pas le prix affiché qui m'a fait reconsidèrer l'ouvrage mais le fait qu(il était le témoignage d'un jalon de l'histoire de l'imprimerie.

Et de toute façon, les litho m'avaient bien plu car j'adore les Charmettes où j'allais avec ma Grand-mère autrefois, et pi c'est tout !!

T

Le Bibliophile Rhemus a dit…

C'est en 1796, dans le courant du mois de juillet, que Aloys Senefelder découvrit par hasard le principe de "l'imprimerie chimique".Le procédé fut breveté à Londres en 1800. Importée à Paris en 1802 par Frédéric André (1776-1842), frère de l'éditeur de musique d'Offenbach, la lithographie fut popularisée en 1814 à Mulhouse par Godefroy Engelmann (1788-1839), puis à Paris en 1816 par le comte Charles de Lasterye (1759-1849).
Senefelder installa un atelier à Paris en 1818.L'année suivante, il publia "L'Art de la lithographie" à Londres, chez Ackermann. C'est son neveu et associé, Edouard Knecht, qui reprit à Paris en 1827 le brevet d'imprimeur-lithographe de Senefelder, et qui publia en 1867, chez Roret, un "Manuel de l'imprimeur-lithographe".

Textor a dit…

Merci Bi Rhemus, les évènements qui ont conduit à ce que, petit à petit, l’invention émerge , varient selon les sources que l’on consulte. Ce qui est sur, c’est que l’ami Aloys a mis un certain temps (probablement de 1795 à 1797 ou 98) pour mettre au point un procédé exploitable. Et encore au début le résultat ne devait pas être très satisfaisant, comparé à d’autres techniques de gravures. Il a continué à l’améliorer et à former des élèves.

Je n’ai jamais vu de litho de la période 1800-1810, je ne sais pas si on en trouve.

Textor

Pierre a dit…

C'est absolument fou le nombre de choses que l'on peu apprendre sur un blogue ! J'aimerais sincèrement être capable de tout mémoriser.

Les lithographies du début du 19eme siècle auront désormais, pour moi, un intérêt supplémentaire. Quelques années après, apparaitront les chromolithographies qui dans les ouvrages de Paul Lacroix ou dans le " Racinet " sont un régal pour les yeux. Pierre

Textor a dit…

Quand la technique fut mure, les artistes s’en sont donnés à cœur joie, c’était tellement facile !
A la récente vente Coupel de Lude, il était proposé des lithographies de Goya, la série des taureaux, avec ses clairs-obscurs incroyables …

Textor a dit…

Kleine precizion : Offenbach am Main, en français « Offenbach-sur-Main », est une ville allemande, située dans le Land de Hesse. Quand on y fait de la musique, c’est nécessairement de la musique d’Offenbach , mais rien à voir avec Jacques Offenbach (1819-1880), compositeur et violoncelliste allemand naturalisé français, né à Cologne, qui a fait lever la jambe à des générations de demoiselles. Senefelder n'a donc pas pu imprimer de french cancan.

Textor

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Evidemment, Textor.
La seule référence fiable sur Senefelder et son invention, en juillet 1796, admise par tous les historiens de l'Art, est "L'Art de la lithographie" (Paris, Treuttel et Würtz, 1819).

Jean-Marc a dit…

Le lote 37 de la vente Sotheby's du 17 juin 2009 présentait 10 lithographies des années 1805-1806, qualifiées d'incunables dans le catalogue. Il est encore consultable sur le site de Sotheby"s.

Jean-Marc

L'adresse au cas où cela marcherait : http://www.sothebys.com/app/live/lot/LotDetail.jsp?g=Text+%26+Images&count=20+Lots+per+page&sort=http%3A%2F%2Fbrowse.sothebys.com%2F%3Fcat%3D1%26dp%3DBooks%2Band%2BManuscripts%26event_id%3D29400%26g%3D1%26hp%3D%26hpc%3D%26i%3D1%26is_past%3D1%26nb%3D1%26sale_id%3DPF9005%26slabrowsesort%3Dlot_sort_number%26u1%3Ddp&sale_number=PF9005&live_lot_id=37

Textor a dit…

Jean-Marc a répondu à ma question. On en trouve ! (un peu cher toutefois ...) Finalement le pionnier n'était pas Lasteyrie, mais la famille d'Orléans !!
Le commentaire de Sotheby's est bien fait et complet.

T

Jean-Marc a dit…

Il existe aussi une bonne synthèse récente, qui est la catalogue d'une exposition de 2006 :
De Géricault à Delacroix. Knechtet l'invention de la lithographie. 1800-1830.

En revanche, j'ai cherché dans la bibliographie qui semble assez complète de l'ouvrage de Jean Adhémar : La France romantique. Les lithographies de paysage au XIXe siècle.
Je n'ai pas trouvé de référence sur ce recueil de planches.

Jean-Marc

Textor a dit…

Jean Marc, bien que les Charmettes ne soient pas en Dauphiné, je constate que le sujet vous passionne ! (sourire)
Ce recueil de planches semble avoir échappé à beaucoup de monde, comme je l'ai mentionné en footnotes, "Manque à Johnson, et à Twyman. Manque à la Bn."

Désormais, grace au Bibliomane Moderne, il faut espèrer que la prochaine histoire de la lithographie le mentionnera.

Un jour viendra où les catalogues de libraire, pour exprimer la rareté, porteront : "Manque au Bibliomane Moderne...'

Bon Dimanche
Textor

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