mardi 26 janvier 2010

Denys le Périégète, description de la Terre habitée (1478).


Aujourd’hui, présentons un petit ouvrage qui n’est pas tape-à-l’œil pour deux sous. (Amateurs de la Chronique de Nuremberg, passez votre chemin !). C’est une édition vénitienne de 1478, sortie des presses de mon imprimeur préféré, Franciscum Renner de Heilbronn (ou encore Renner ou Rainer de Hailbrun).

Son titre est imprimé à l’encre rouge : Eloquentissimi uiri domini Antonij Becharie ueronensis Proemiu in Dionysij traductionem De situ orbis habitabilis ad clarissimu physicu magistru Hieronymu de leonardis. (1)


Fig 1 Page de titre.


Les infatigables voyageurs grecs ont sillonné les terres habitées et fourni les premières descriptions du Monde. Parmi eux on connait Hérodote, bien sur, et aussi Strabon ou Pausanias, mais probablement un peu moins Denys le Périégète, (littéralement Denys du Périple) qui fut l’auteur d’une Description de la Terre Habitée, en vers hexamètres, écrit dans un style dense et élégant, d’abord en grec, puis traduit en latin, ici par le véronais Antoine Beccharie. (ca 1400 - 1474).

Une tradition de poèmes didactiques s’est développée en Grèce. A l’origine de ce courant, les Travaux et les jours d’Hésiode (VIIIème siècle av.JC) renferme un manuel pratique de techniques agricoles auquel se mêlent des considérations religieuses et philosophiques sur la condition des hommes. A l’époque hellénistique et gréco-romaine, alors que la prose s’est depuis longtemps imposée pour les textes savants, certains auteurs choisissent encore la forme de la poésie didactique. Il s’agit parfois d’un jeu littéraire où le poète affronte avec virtuosité un sujet technique. Mais parfois, on trouve un contenu scientifique réel traversé par une méditation philosophique. Tel est le cas des Phénomènes d’Aratus, déjà présentés (vers 315- 240 av JC ) qui adaptent un traité d’astronomie, ou la Description de la Terre Habitée de Denys le Périégète qui condense en moins de mille deux cent vers les acquis de la géographie alexandrine.

Denys d’Alexandrie est un contemporain de Claude Ptolémée ou Marin de Tyr; il composa sa description du Monde habité vers 124 après JC, (Tout au moins c’est ce qu’on suppose car, en fait, nous ne connaissons que peu de choses de ses origines et même pas la date exacte de sa naissance qui pourrait se situer à l’époque d’Hadrien, (Ier siècle) mais que certains situent plutôt au IIIème siècle après J.C. !)

C’est un traité de vulgarisation de la géographie, mêlant descriptions topographiques, mythologies et minéralogie, avec des annotations historiques et ethnographiques. Il était sans doute accompagné de cartes, aujourd’hui perdues. Le passage sur l’Asie est plus détaillé que les autres régions. Ce sera une des sources importantes de la géographie au Moyen-âge, traduit en latin par Rufus Festus Avienus dès le IVe siècle; et il continuera à jouir d’une grande popularité pendant tout le Moyen-âge parmi les étudiants ; on le trouvait en tête de gondole dans les meilleurs librarii du quartier latin, au côté du « de Situ Orbis » de Pomponius Mela.

Mais voilà, les étudiants ont déserté la rue du Fouarre, les Mac Do ont remplacé les librarii et cet ouvrage est devenu rare … et même très rare puisqu’on ne recense en France que 5 exemplaires de cette édition, en comptant celui-ci.


Fig 2 Reliure. (Avec un air de déjà vu, normal, le plat inférieur figurait dans l’article De Sphera Mundi, les 2 ouvrages ayant été reliés ensemble, par l’étudiant, dian dian, dont on parlait plus haut)


La Bibliothèque curieuse, historique et critique ou Catalogue raisonné de livres difficiles à trouver de David Clément (1762) décrit cet ouvrage de la façon suivante : « Monsieur Bunneman conserve cette édition rarissime qui est peu connue. Elle n’a ni titre, ni chiffre, ni réclame, ni signature. (Ce qui n’est pas exact pour la signature). Elle commence par l’inscription que j’ai copiée en tête de cet article, & est fort bien imprimée en beaux caractères romains. Conrad Gesner n’est pas content de cette version, dans sa Bibliotheca, Tiguri, 1545…. Monsieur Gesner et ses continuateurs n’ont connu que l’édition de 1534, quoique cette version ait été imprimée diverses fois dans le cours du XVème siècle. Notre édition n’est pas la première, Mr Goetze en indique une édition plus ancienne dans ses Merckwüdigkeiten des Konigl. Bibliotheck zu Dresden, vol II p 106 »

Il est exact qu’une édition imprimée également à Venise par Bernhard Maler, Erhard Ratdoldt, et Peter Löslein, en 42 pages précède d’un an celle de Renner de Heilbronn. On trouve ensuite des réimpressions de la traduction de Beccarie en 1498 (Venise, de Pensis) et 1499 (Paris, Kerver) ainsi que des versions de la traduction de Priscianus en 1497 (Rome), 1499 (Cologne et Deventer).


Fig 3 Massilya.


Si cet ouvrage m’intéresse particulièrement ce n’est pas seulement pour sa belle typographie, mais parce qu’après avoir décrit les terres en partant de l’Est (Normal quand on habite Alexandrie !), notre Denys arrive aux confins du monde habité, c'est-à-dire le nôtre. Il représente le Monde connu comme une ile, entièrement située au dessus de l'équateur, s'étendant de Thulé (Islande?) à la Libye (Afrique) et limitée par l'Inde et les rives du Gange à l'Est, en citant les Chinois et Tibétains.

Il s’intéresse à l'existence des Celtes, au delà des Pyrénées. La mer d'Ibérie se présente tout d'abord... Puis lui succèdent les ondes Galatiques, où s'étend la terre de Massalie, avec son port contourné. À la suite se déploie, la mer Ligystique, et des terres habitées de peuplades aux rites étranges... Il décrit les coutumes des assemblées de femmes et d'enfants sous les peupliers et le ramassage de l'ambre couleur de l'or. A lire Denys, on ne dirait pas que les romains sont passés par là !

Tout au long de son ouvrage, il donne la localisation de nombreux minéraux et pierres fines, d'Europe et d'Asie mineure.

Mais, le mieux est encore de le lire :


Fig 4 Le territoire des Celtes.


« Après eux (les Ibères), ce sont les Pyrénées et les demeures des Celtes, près des sources de l'Éridan aux belles eaux. Sur ses bords jadis dans la nuit solitaire, les Héliades gémissantes pleuraient Phaéton, et là, les enfants des Celtes, assis sous les peupliers, recueillent les larmes de l'ambre qui a l'éclat de l'or. À la suite sont les demeures de la terre Tyrsénide (Tyrrhénienne), à l'orient de laquelle on voit commencer les Alpes, et du milieu d'elle les eaux du Rhin roulent au bout (du monde), vers les flots de la boréale Amphitrite. »

C’est aussi dans cet ouvrage que l’on apprend pourquoi, nous autres Gaulois, nous sommes portés sur la cervoise tiède :


Fig. 5 Les Celtes et les rites de Bacchus.


« Près (des îles Bretonnes), il est un autre groupe d'îlots, et sur la côte opposée, les femmes des braves Amnites célèbrent en des transports conformes au rite les fêtes de Bacchus, elles sont couronnées de corymbes de lierre, et c'est pendant la nuit, et de là, s'élève un bruit, des sons éclatants. Non, même dans la Thrace, sur les rives de l'Absinthe, les Bistonides n'invoquent pas ainsi le frémissant lraphiotès; non, le long du Gange aux noirs tourbillons, les Indiens avec leurs enfants ne mènent pas la danse sacrée du frémissant Dionysos, comme en cette contrée les femmes crient : Evan ! »

Bertrand, les rives de l’Absinthe, cela ne vous rappelle rien ?


Fig 6 Colophon.


Bonne Journée !
Textor

(1) Collation: In-8 de 36 ff (Sign. a-c 8, d-e 6) a1r Propos liminaires adressés à Hieronymus de Leonardis,a3r texte, e5r colophon, e5v table, e6v blanc. Titre-incipit de 4 lignes imprimées en rouge, 26 lignes par page, table sur 2 colonnes, notes imprimées en marge, initiales noires sur fond blanc. Type: 5:109bR. Trous de vers, touchant qq lettres mais ne gênant pas la lecture.

Références : H *6227; GW 8427; BMC V, 195 (IA. 19865); BSB-Ink. D-178; Hoffmann I, 594; Klebs 340.2; Goff D-254


14 commentaires:

Bertrand a dit…

Superbe ouvrage ! Délicieuse présentation !

Le Bibliomane moderne est comblé !

B.

Pierre a dit…

J'ai aimé votre conseil Textor : " Tout au long de son ouvrage, il donne la localisation de nombreux minéraux d'Europe et d'Asie mineure. Mais, le mieux est encore de le lire " . J'ai encore plus aimé que vous nous en ayez donné une traduction !

L'approximation des connaissances géographiques de l'auteur n'est rien à côté des approximations de mes traductions. Saviez vous qu'il existe des formations post-universitaires intensives pour libraires perfectibles ? J'en suis une pour quatre jours.

Je me demandais, et je pose cette question à des libraires qui lisent ce blogue, si l'on peut escompter un retour sur investissement ou bien si le "marché du livre ancien en latin" est à but non lucratif... Pierre

Textor a dit…

Merci Bertrand, pour cette mise en ligne.

L'article est dédié à tous les Celtes de France et de Navarre !

T

Textor a dit…

Pierre, je ne voudrais pas vous décevoir, vous qui m'adressez des commentaires toujours si sympathique, mais j'ai fait 6 ans de latin (certes, il y a longtemps !) et malgré cela certains auteurs sont quasi-intraduisibles pour moi. (comme Agathias par exemple, dont j'ai acheté une traduction ancienne)

Mais persévérez, les 4 jours vous donneront peut-être envie de faire une université d'été ... puis une thèse sur Cicéron !!

T

Textor a dit…

Les photos de l'article correspondants aux passages traduit, cela vous permet de mesurez facilement votre marge de progrès dans les études latines...

Léo Mabmacien a dit…

@ Textor : Excellente présentation, magnifique ouvrage (je suis jaloux ;-))

@Pierre : livres en latin = marché très limité... ce qui est bien pour les acheteurs c'est le prix ... après la lecture est plus compliquée ;-))

Léo

Textor a dit…

Merci Leo ! Il est exact que les versions latines sont décotées de 20 ou 30% par rapport à un ouvrage sur le même thème et la même période; la barrière de la langue doit y être pour beaucoup, bien qu'il ne soit pas toujours très facile de lire en français les textes de cette période. J'ai en tête une histoire romaine de Dion Cassius, dont la première traduction en français de Deroziers (que je vous présenterais peut-être un de ces 4 car elle est joliement illustrée) est si difficile à lire qu'il me faut revenir au texte latin pour y comprendre quelquechose !!

Toutes les fois que je peux, j'achète le texte en latin , puis une traduction française, ou les différentes traductions ( Exemeple, Pour l'Ane d'Or d'Apulée, celle de Montlyard et la suivante de ... ? j'ai oublié !)

Textor

Textor a dit…

Pour la petite histoire la bibliothèque de l’Université de Maynooth, en Irlande avait organisé son festival annuel en Janvier 2009 autour de ce livre ( Maynooth Library Social Sciences Festival) à la suite d’une acquisition récente (probablement chez Christies en 2008 ?). Mais je n’ai pas retrouvé la présentation de l’exposition sur Internet, il semble que la page n’existe plus.
L’article de présentation disait : “During the festival there was a unique opportunity to view a 530 year old book, Maynooth’s earliest printed book describing Ireland. Striking horses, turf fires and a warring witty and handsome people describe Ireland in the 1478 translation of De situ orbis, A survey of the inhabited world, by Dionysius Periegetes recently acquired by NUI Maynooth’s library.”

T

Denis a dit…

Bon je viens de rater le Froissard de la vente d'aujourd'hui a Lyon, il est parti a 1500 euros (plus 25% de frais, montant des frais qui me parait excessif d'ailleurs...) . Heureusement, le chouette billet de Textor sur ce Denys voyageur me reconforte :)

Bonne journee,

Denis.

Textor a dit…

denis, voilà qui est sympa !!
Désolé pour cette vente,mais il y en a d'autres à suivre.
Moi, j'ai raté un Pompolius Mela incunable la semaine dernière, mais il est vrai que j'avais juste oublié de me rendre à la vente !! :)

Le Bibliophile Rhemus a dit…

"livres en latin : ce qui est bien pour les acheteurs, c'est le prix"

Tout est relatif : les prix des textes en latin imprimés aux XVe et XVI e siècles sont particulièrement soutenus (moyenne de 1500 à 15000 € tout de même !).

Bertrand a dit…

oui, c'est un peu aller vite que de dire que le latin fait baisser la cote d'un livre...

J'aimerais trouver un "De Lateribus et angulis Triangulorum" Copernic, 1542 à moins de 10.000 euros... mais je vois qu'il me faudrait débourser près de 250.000 euros pour pouvoir le toucher (je ne parle même pas de le lire...)

La langue latine n'est qu'un élément parmi d'autres.

Un livre inintéressant ou plus exactement "pas recherché", d'un auteur obscur et sans intérêt (pour la majorité), qu'il soit du XVIe ou du XVIIIe siècle, en français ou en latin, restera le laissé pour compte des bibliophiles. A l'inverse, un livre qu'il soit du XVIe ou du XVIIIe, en latin, en français ou en grec, pour peu qu'il ait la faveur du public, que l'auteur soit adulé et alors la cote s'envolera. C'est ainsi. On peut essayer (vainement) de lutter contre, rien n'y fera.

Déjà au temps des visites des grottes de Lascaux par la tribu voisine, certains Cro Magnon devaient s'extasier devant certaines peintures murales plutôt que devant d'autres...

Mais (heureusement) il y a toujours les marginaux, les bizarres, les étranges bibliophiles non-orthodoxes. Ceux que l'inconnu ne rebute pas. Que le plaisir de découvreur émoustille. J'aime particulièrement cette catégorie de biblio-voyageurs.

B.

Textor a dit…

Bertrand, c'est sur qu'il y a des livres qui 'ont la cote" et pas d'autres pour des tas de raisons, liées aux modes, aux sujets, etc. qui n'ont rien à voir avec la rareté.
Les livres-phares de la pensée humaine valent des sous - normal - comme le Copernic - ou le livre qui mentionne pour la première fois l'Amérique (Dans la vente Alde de mercredi, vous allez voir. )
Mais pour des livres moins "emblématiques", il est certain, et je maintiens, que j'ai toujours payé plus cher l'exemplaire en français que celui en latin. Je pourrais donner des tas d'exemples.
Pour me limiter à deux ouvrages récemment présentés, le De Bello Gothorum , d’Agathias, de nature plutôt… disons, confidentielle, le latin de 1516 : 100 euros ( en 2001); la première traduction française : 1500 euros (en 2007). Ce n’est pas une preuve çà ?

Textor

Bertrand a dit…

Je vous crois sans difficulté Textor. Je n'ai sans doute pas assez de recul pour juger de ces choses.

B.

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