dimanche 6 mars 2011

Histoire d'un merle blanc : Dieu et l'Etat par Michel Bakounine (1882).


Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine
(en russe : Михаил Александрович Бакунин),
appelé Michel Bakounine (1814-1876),
théoricien et philosophe de l'anarchisme.
Photographié ici par Nadar.


Retour de vacances. Je vous propose d'en savoir un peu plus sur l'histoire d'un merle blanc bibliophilique aujourd'hui. Celle de l'ouvrage clé de l'anarchiste révolutionnaire russe Michel Bakounine : Dieu et l'État, publié en 1882.


Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (en russe : Михаил Александрович Бакунин), appelé Michel Bakounine, né le 30 mai 1814 à Priamoukhino en Russie et mort le 1er juillet 1876 à Berne en Suisse, est un révolutionnaire, un théoricien et un philosophe de l'anarchisme. Il pose dans ses écrits les fondements du socialisme libertaire. L'idée centrale chez Bakounine est la liberté, le bien suprême que le révolutionnaire doit rechercher à tout prix. Pour lui, à la différence des penseurs des Lumières et de la Révolution française, la liberté n'est pas une affaire individuelle mais une question sociale.

Bakounine a toujours donné la première place à la lutte et n'a jamais pris le temps d'écrire une œuvre. Ses textes ont toujours été conçus dans l'urgence, pour répondre aux nécessités politiques du moment. Ils sont écrits au fil de la pensée et partent dans des digressions qui prennent au final plus de place que le propos initial. Bakounine n'a pratiquement jamais terminé un texte. Ceux qui ont été publiés ont souvent été remaniés (par James Guillaume notamment) et beaucoup d'inédits ont été perdus après son décès. La pensée politique et philosophique de Bakounine n'en garde pas moins une forte cohérence.

Page de titre de Dieu et l'État par Michel Bakounine,
Genève, imprimerie jurassienne, 1882.
Édition originale.



Dans Dieu et l'État (*) (publié par ses amis, Elisée Reclus et Carlo Cafiéro), il réfute Jean-Jacques Rousseau : le bon sauvage, qui aliène sa liberté à partir du moment où il vit en société, n'a jamais existé. Au contraire, c'est le fait social qui crée la liberté : « La liberté d'autrui, loin d'être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d'autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m'entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. » La véritable liberté n'est pas possible sans l'égalité de fait (économique, politique et sociale). La liberté et l'égalité ne peuvent se trouver qu'en dehors de l'existence d'un Dieu extérieur au monde ou d'un État extérieur au peuple. L'état, le Capital et Dieu sont les obstacles à abattre.

L'hostilité de Bakounine (et bien sûr de l'ensemble des anarchistes) envers l'État est définitive. Il ne croit pas qu'il soit possible de se servir de l'État pour mener à bien la révolution et abolir les classes sociales. L'État, y compris s'il s'agit d'un État ouvrier, y compris s'il s'agit du gouvernement des savants ou des « hommes de génie couronnés de vertu », comme il l'écrit au cours de sa polémique contre Mazzini, est un système de domination qui crée en permanence ses élites et ses privilèges. Le pouvoir étatique est forcément utilisé contre le prolétariat dans la mesure où celui-ci ne peut pas administrer toute entière l'infrastructure étatique et doit déléguer cette gestion à une bureaucratie. La formation d'une « bureaucratie rouge » lui semble donc inévitable.

L'athéisme de Bakounine trouve lui aussi sa base dans la recherche de la liberté pour l'humanité : « Dieu est, donc l'homme est esclave. L'homme est libre, donc il n'y a point de Dieu. Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle, et maintenant, choisissons. »

Un autre aspect important de la pensée de Bakounine concerne l'action révolutionnaire. A la différence des marxistes qui préconisent l'intervention d'une avant-garde (le Parti, par exemple) devant guider la masse populaire sur le chemin de la révolution, l'organisation bakouninienne, même si elle est secrète, se donne uniquement le droit de soutenir la révolte, de l'encourager, en favorisant l'auto-organisation à la base. Cette conception n'est pas très différente de celle défendue plus tard par les anarcho-syndicalistes au sein d'organisations de masse. Si les marxistes attribuent au prolétariat industriel le rôle de seule classe révolutionnaire, lui opposant une paysannerie par essence réactionnaire, Bakounine estime au contraire que seule l'union entre les mondes rural et industriel est riche de potentialités révolutionnaires, la révolte anti-étatique de la paysannerie trouvant sa complémentarité dans l'esprit de discipline des ouvriers.

Cet ouvrage, un des plus importants laissé par Bakounine, n'est qu'un fragment d'un ouvrage plus vaste. L'histoire de la publication de ce morceau est racontée par James Guillaume dans L'internationale :

"Le contenu des feuillets 139-210 du manuscrit de L'Empire knouto-germanique avait été composé à Genève à l'Imprimerie coopérative ; cette composition (dont il existe une épreuve parmi les papiers laissés par Bakounine) formait un chapitre intitulé Sophismes historiques de l'Ecole doctrinaire des communistes allemands ; elle est restée inutilisée. Les feuillets 149-247 du manuscrit (moins les feuillets 211-213, perdus) ont été publiés en 1882 à Genève, par les soins de nos amis Carlo Cafiero et Elisée Reclus, sous ce titre qui est de leur invention : Dieu et l'État. L'avertissement que les deux éditeurs ont placé en tête de ce petit volume montre qu'ils ne connurent pas le véritable caractère des feuillets qu'ils avaient entre les mains : ils ne soupçonnèrent point qu'ils se trouvaient en présence d'une partie de ce qui aurait formé, si l'argent n'eût pas manqué pour en faire l'impression en 1871, la seconde livraison de L'Empire knouto-germanique ; ils disent, en effet : « Le mémoire que nous publions aujourd'hui n'est en réalité qu'un fragment de lettre ou de rapport. Composé de la même manière que les autres écrits de Bakounine, il a le même défaut littéraire, le manque de proportions ; en outre, il est brusquement interrompu : toutes les recherches faites par nous pour retrouver la fin du manuscrit ont été vaines. » Cette dernière assertion est incompréhensible pour moi : car cette fin du manuscrit — qui existe encore aujourd'hui — devait être, aussi bien que la partie publiée par Reclus et Cafiero, dans la caisse contenant les papiers inédits de Bakounine, caisse qui m'avait été envoyée en 1877, et que j'ai remise à Elisée Reclus en 1878. Les feuillets 248-285, que Reclus et Cafiero n'avaient pu «retrouver», sont encore inédits." (L'Internationale, Documents et Souvenirs (1864-1878) par James Guillaume, tome II, Paris, Société Nouvelle de Librairie et d'Edition, Edouard Cornély, 1907, p. 228).

Localisation : Cette brochure devenue littéralement introuvable ne se trouve, sauf erreur de ma part (je fais confiance à Martin pour me détromper) que dans une biblothèque de l'Italianischer Verbunkatalog, un autre exemplaire à la Staatbibliothek zu Berlin et un dernier au SWB Katalog (Südwest deutscher Bibliothekverbund), qui est d'ailleurs peut-être le même que le précédent. Un seul exemplaire dans les bibliothèques françaises à la bibliothèque de l'Arsenal est répertorié au CCfr (8-NF-74267 Arsenal - Magasin).

Merle blanc ou pas ? Je vous laisse trancher la question. Je compte donc quatre exemplaires y compris le mien. Il serait intéressant de connaitre le chiffre du tirage initial de cet ouvrage ? Et les raisons qui ont fait que cet ouvrage semble aujourd'hui si rare ? Je vous laisse également émettre vos hypothèses.

(*) DIEU ET L'ÉTAT par Michel Bakounine. Genève, Imprimerie Jurassienne, 1882. [Genève. - Imprimerie jurassienne, rue des Grottes, 24]. 1 volume in-8 (172 x 116 mm) de VII-99 pages. L'exemplaire qui a servi à cette description, et le seul que je n'ai jamais vu est broché sous couverture de papier décoré de la fin du XIXe siècle, dos muet toilé noir (modeste couverture de l'époque ou très légèrement postérieure). Cachet d'une imprimerie commerciale, papeterie, reliure, dorure, Kastner à St-Etienne au verso du premier plat de couverture. Trois feuillets blancs en tête et en fin de l'ouvrage imprimé. Quelques rousseurs et quelques traces de plis à quelques feuillets. Papier ordinaire. Quelques traces à la couverture cependant bien conservée.

15 commentaires:

Textor a dit…

Ce Bakounine avait une gueule, comme on dit au cinéma, il aurait pu jouer dans un film de Pagnol.... Non ?
Bonne rentrée Bertrand. Je vous laisse les clés du Bibliomane. C'est moi qui vais partir une petite quinzaine...
Textor

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Navré de te contredire :
8-NF-74267 Arsenal-Mag

Bertrand a dit…

Ne soit pas navré Bibliophile Rhemus ! Je n'attendais que ça ! Enfin pas trop quand même... j'aime bien l'idée que ce livre soit rare.

Alors, à ton avis ? Merle blanc ou pas merle blanc ?

(sourire)

B.

Bertrand a dit…

En tapant "Bakounine" dans le champ "auteur" du formulaire de recherche du CCfr on obtient 334 résultats.

On ne trouve effectivement, merci Jean-Paul, qu'un seul exemplaire de l'édition de 1882 (Genève, imprimerie jurassienne) sous la cote 8-NF-74267 Arsenal - Magasin.

De l'édition de 1893, on dénombre 3 exemplaires seulement.

Je corrige mon billet... (sourire)

B.

martin a dit…

Une douzaine environ. Y en a t'il deux versions (87 ou 99 p.)?

Anonyme a dit…

Quoiqu'il en soit cet anarchiste qui prône la liberté est dans l'air du temps...
j'en connais plus, d'un et d'autre, qui devraient relire ses textes avant cette période electorale qui se pointe...
Sans faire de politique, le contrôle sous toutes ses formes religieuses, financiéres, technologiques et scientifiques, etc... déraille et plombe les uns et les autres. Et gare à la révolution: On ne peut plus couper la tête du roi... C'est déjà fait! et puis 221 ans aprés, on voit bien que ça n'a pas marché... mais on peut toujours râler.
Bien à vous
sandrine, plongée dans ses notes du printemps des peuples et dans Marx,(ça date, hein...)

Bertrand a dit…

Martin vient de ruiner mes espoirs en une rareté qui ferait de ce livre une relique !! (sourire) ... Tel Jésus de Nazareth et la multiplication des petits pains briochés, il me sort une douzaine d'exemplaires de derrière les fagots des bibliothèques du monde... sans compter tous ceux qui prennent la poussière dans les réserves poussiéreuses les plus reculées de la planète.

Bon, bah, tant pis ! Cet ouvrage n'est pas si rare ! ... Il l'est pour moi, au moins autant par ce qu'il contient que par l'objet qu'il représenté.

Je vais donc continuer à le choyer en attendant de lire la notice d'un éminent confrère qui un jour prochain, à n'en pas douter, cataloguera un exemplaire de ce livre... je la lirai avec une attention toute particulière.

Et si je me mettais à chercher tous les exemplaires disponibles de Dieu et l'état (1882) sur la planète ? Je deviens fou... non ?

B.

Pierre a dit…

Comme vous Bertrand, et évidemment à cause de vous, je me suis intéressé à Bakounine puisque son antithéisme semblait suffire à vos convictions et vos certitudes. Je n'ai pas votre exemplaire sur ma table de nuit mais, bahhh ! On ne peut être bibliophile tous les jours ;-))

Tout d'abord, il faudrait préciser aux laudateurs que Bakounine n'a pas été, loin de là, athée excessif toute sa vie. Sa conversion surgit subitement pendant la dernière période de sa carrière révolutionnaire. Elle apparaît en totale contradiction avec le mysticisme latent qui l'animait jusqu'à là et qui s'adossait aux préceptes de la communion des pauvres, prôné par l'évangile. Certes, il nie Dieu avec ferveur (sic) mais son athéisme se situe tellement dans le prolongement des idées matérialistes de l'époque qu'on a l'impression qu'il s'y accroche plus qu'il ne les devance ! D'ailleurs, s'il met Dieu en question comme un concept évident, il élude totalement la question de la genèse.

Bakounine me fait penser à ces mystiques agnostiques qui crient leurs certitudes de peur d'avouer leurs doutes. Merci, Bertrand, de nous avoir fait découvrir le bonhomme ! Cela faisait tellement de temps que vous en parliez sans nous le présenter ;-))

J'avais un peu devancé votre billet. Je conseille un excellent ouvrage de Henri Arvon, au Cerf, pour cerner le personnage. Pierre

Bertrand a dit…

Pierre, vous avez raison d'éclairer le personnage sous un jour qui n'est pas toujours mis en avant.

Concernant les mystiques devenus révolutionnaires... ou l'inverse... je pense personnellement le cheminement fort intéressant à défaut d'être efficace (sourire)

B.

Léo Mabmacien a dit…

A 10 000 € c'est un peu cher non pour ce petit broché Bertrand ;-))

Attention au CCFr : les fonds sont souvent pas à jour,incomplets... c'est fou le nombre de brochures et de livres non signalés. Dernier exemple la bm de Limoges qui a 20 000 livres anciens qui attendent un catalogage... Prudence donc pour le merle blanc...

Bertrand a dit…

Ce prix n'en n'était pas un Léo ! Il y a des livres qu'on veut montrer et qu'on ne veut pas vendre... (sourire)

Si le bibliophile a tous les droits j'en réserve aussi un peu au libraire-bibliophile... (sourire).

En même temps Léo, si vous considérez que le prix d'un livre rare dépend essentiellement du nombre de pages et de son état broché modeste... je connais beaucoup de "grands libraires" qui ont du souci à se faire pour leurs petites plaquettes à 30.000 ou 50.000 euros... (sourire).

B.

Léo Mabmacien a dit…

Ah les plaquettes à 30 000 euros ! Je vois parfois de ces prix sur les sites de ventes pour une modeste plaquette sans intérêt...

Gardez le bien au chaud ce Bakounine, ça n'a pas de prix ;-))

Bonne journée à vous !

Bertrand a dit…

J'adore les livres qui n'ont pas de prix... comme ça je suis obligé de ne pas être tenté de les vendre... (sourire) ...

Ne vous inquiétez pas Léo, ce livre est bien au chaud, calé tout contre une EO de Kropotkine avec envoi autographe...

B.

J.-C. Curtet a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
J.-C. Curtet a dit…

Pour l'anecdote, l'Imprimerie Jurassienne a été fondée au printemps de 1879, à Genève, par l'administration du journal Le Révolté dont le précédent imprimeur, dès le quatrième numéro, ne voulait plus - ni aucun de ses confrères genevois.
Son matériel a été en partie liquidé et en partie transporté à Paris, en 1889 semble-t-il, mais quelques publications - surtout des tracts ou affiches - ont continué à paraître jusqu'en 1892 sous la même et désormais fausse adresse genevoise

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