mardi 29 décembre 2009

Lisons dans les étoiles. A propos du Poeticon Astronomicon d’Hyginus.


Puisque nous changeons d’année, c’est le bon moment de se demander de quoi demain sera fait.


Pour cela, il est préférable de consulter les Astres et de surveiller la progression des constellations. Quoi mieux qu’avec les bons vieux traités d’Aratus le grec et d’Hyginus, le romain (que tout bibliophile un peu inquiet de l’avenir devrait avoir dans sa bibliothèque, non loin du De Sphera de Sacrobosco dont nous avons déjà parlé) ?


Fig 1. Reliure XVIe siècle sur l’Hyginus



Fig 2. Le ciel zodiacal.


Nous savons peu de choses sur Caius Julius Hyginus. Suétone rapporte qu'il fut esclave de Jules César avant d'être affranchi par Auguste qui lui confia, en tant que grammairien, la charge de la Bibliothèque palatine – un bibliothécaire, donc . Compilateur aux gouts encyclopédiques, il laissa des commentaires archéologiques, des traités d’agriculture et deux ouvrages sur l’astronomie : les Fables et le Poeticon Astronomicon. (ou De Astronomica).

Le Poeticon est une compilation de diverses sources grecques (Eudoxe, Ératosthène, mais surtout Aratus, poète et astronome de Soles qui vécut au IIIe siècle av. JC.). Et c’est pourquoi nous retrouvons dans cette édition publiée à Bâle, en 1570, par Eusèbe Episcopius, l’Hyginus et l’Aratus rassemblés (1).


Fig 3. Le Phainomenon en grec au regard du texte latin.


Des œuvres d'Aratus, seuls le Phainomenon (les Phénomènes et les Pronostics), un poème de 1.154 vers particulièrement obscurs, est parvenu jusqu'à nous. La doctrine exposée suit pour l'essentiel les idées d'Eudoxe, qui le premier en Grèce, a institué une correspondance entre les douze signes zodiacaux et les douze mois attiques, depuis le Bélier, à l'équinoxe de printemps (élaphèbolion = mars), jusqu'aux Poissons (anthestèrion = février). Chaque mois se trouvait bénéficier d'une double tutelle : il était sous la présidence d'un signe zodiacal mais aussi sous la protection de l'un des grands dieux. Bélier = Athéna, Taureau = Aphrodite, Gémeaux = Apollon, Cancer = Hermès, Lion = Zeus, etc … (2)

Aratus y ajouta le catastérisme, c'est-à-dire la transformation des êtres en astres ou constellations.
Les noms d'étoiles que nous utilisons aujourd’hui viennent pour la plupart du poème d'Aratus : Ptolémée les conserva dans son Almageste et la tradition arabe les a transmis jusqu'à nous.

Les constellations d’Hyginus suivent l’ordre de l’Almageste qui n’a été diffusé que vers le 2ème siècle après JC, ce qui fait dire à certain que ce n’est peut-être pas Hyginus qui est l’auteur du Poeticon, mais … un autre Hyginus. A moins que les deux auteurs aient suivi des sources communes antérieures que nous ne connaissons pas.

La première édition connue du Poeticon date de 1475, publiée par Augustinus Carnerius à Ferrare. Mais la première édition illustrée est celle d’Erhard Ratdolt à Venise en 1482. Cette édition portait le titre Clarissimi uiri Hyginii Poeticon astronomicon, opus utilissimum... Pour accompagner le texte d’Hyginus, Ratdolt avait commandé une série de bois gravés décrivant les constellations. Le graveur n’a pas suivi la description de l’auteur du texte, laquelle ne correspond d’ailleurs pas à la position réelle des étoiles dans le ciel ! Qu’importe, la représentation de Ratdolt servira de modèles à beaucoup d’atlas du ciel pendant tout le 16ème siècle !

Quelques pages, pour le plaisir de lire le poème :


Fig 4. La Lune.


Fig 5. La voie lactée.


« Quand dans une nuit sereine, le ciel étale toutes ses étoiles, dont la nouvelle lune n'a pas diminué l'éclat, et lorsqu'elles paraissent dans toute leur beauté, vous ne pouvez vous empêcher d'être frappé d'admiration à la vue du ciel décoré de cette large bande circulaire que l'on vous montre parsemée d'étoiles, à laquelle on a donné le nom de lactée, parce qu'aucun autre cercle n'imite aussi bien la couleur du lait. »


Fig 6. Le char du Soleil.


« Le Soleil, en parcourant chaque année ses douze signes, produit les saisons qui fertilisent la terre pendant qu'il décrit ce cercle dodécadaire qui est d'une part autant élevé au-dessus de la terre qu'il est de l'autre part enfoncé sous le convexe Océan. Six de ces douze signes se couchent toutes les nuits pendant que les six autres se lèvent, et la longueur de chaque nuit est proportionnée à la quantité dont la moitié de ce cercle est élevée au-dessus de la terre, depuis le commencement de la nuit. »


Fig 7. Orion.


« ……Mais Orion qui leur est opposé, brillant de son baudrier et de ses épaules, et confiant dans son épée, se lève avec le Fleuve entier, et paraît de toute sa grandeur….Orion va obliquement au-dessus de la section du Taureau. On ne manquera pas de l'apercevoir bientôt, en contemplant le ciel dans une nuit sereine, lorsqu'il passe en haut du ciel. Tel paraît aussi le Chien qui le garde, placé derrière son dos plus élevé. Il est fort varié, n'étant pas également éclatant sur tout son corps, car son ventre est obscur, mais l'extrémité de sa mâchoire remarquable à une étoile ardente que les humains appellent Sirius »


Fig 8. Pégase.


« Au-dessus de sa tête tourne le Grand Cheval qui la touche (Andromède) presque de l'extrémité de son ventre, par une étoile qui leur est commune, et brille au sommet de la tête de l'une et au nombril de l'autre. Le sens est que trois autres grandes étoiles brillantes dans leurs égales distances à cet astre font un carré, ou ce qui est la même chose, un quadrilatère équilatéral, image du Cheval. »


Fig 9. Delphinus.


« Plus loin est une autre flèche qui n'a pas été lancée par un arc. Le Cygne vole près d'elle, mais il est plus boréal. On a nommé Aigle un autre oiseau proche de lui et moins grand. Il est orageux en sortant de la mer, à la fin de la nuit. Le Dauphin, de médiocre grandeur, est voisin du Capricorne; il est obscur en son milieu, mais il est entouré de quatre étoiles brillantes, de deux qu'on lui ajoute, et de deux autres qui courent tout près de lui. Ces étoiles sont répandues entre le pôle boréal et la route du Soleil; mais il en est plusieurs autres qui se lèvent entre elle et le pôle austral. »


Fig 10. Mars et Saturne.


Voilà, après quoi, il est relativement simple de risquer quelques pronostics et prédictions tirés des lectures du Poeticon pour l’année 2010 : Je vois… je vois de nombreuses transactions pour les libraires qui nous lisent ; des enchères qui ne montent pas, voire même des enchères inversées lorsque Mars entrera dans les Néréides ; un incunable caché dans une pile d’éditions de Reader Digest vendue en manette ; Venus à cheval sur les Gémeaux pour Xavier, …


Bonne Année à Tous
Textor

(1) Coll : [8], 251, [29] ff. : Ill. ; 30 cm, illustré de 48 vignettes. Titre : C. Julii Hygini, Augusti liberti, fabularum liber, ad omnium poetarum lectionem mire necessarius, & nunc denuò excusus ; Eiusdem poeticon astronomicon libri quatuor…. Basileae : ex officina Hervagiana, per Eusebium Episcopium, anno salutis humanae 1570. Je n’ai pas reproduit la page de titre car celle-ci avait déjà illustré le 8 Novembre dernier un article sur les ex-libris où, grâce à vous, j’ai su que cet exemplaire avait appartenu à la famille de Filleul de Guerrot, famille normande habitant au château des Guerrot, à Heugleville sur Scie.

(2) Le manuscrit de Phainomenon de Leyde et ses références : http://fr.wikipedia.org/wiki/Aratea_de_Leyde


12 commentaires:

Bertrand a dit…

Merci Textor de nous transporter dans les étoiles en ces veilles de révolution... calendaire !

Vous êtes le Pégase de ces lieux !

B.

Bernard a dit…

De l'astrologie chez Bertrand, de l'alchimie chez Hugues!!!!l'année se termine dans l'irrationnel. N'empêche que ces ouvrages sont superbes.
Bernard,trop rationnel.

Pierre a dit…

Un superbe article qui nous invite comme ces explications imagées et pleines de poésie à rester la tête dans les étoiles.

Merci Textor. Pierre

Textor a dit…

C’est vrai, c’est amusant cette coïncidence, la fin de la décennie du second millénaire doit rendre mystique !

Ces gens du 16ème siècle qui questionnaient les étoiles, grimpés sur leur tour d’observation à l’instar de Ruggieri (Dont la tour astronomique existe toujours à Paris) m’ont toujours fasciné. Sans parler de ceux qui s’embarquaient sur des rafiaux pour « regarder monter en un ciel ignoré, du fond de l’Océan des étoiles nouvelles »

T

Textor a dit…

Pour ceux qui s’intéresseraient à l’iconographie du Poeticon Astronomicon, il est intéressant de comparer l’édition présentée avec celle de Radholt, ici :

http://www.lindahall.org/services/digital/ebooks/hyginus/hyginus51.shtml

L’incunable présenté à l’exposition du Scriptorial d’Avranches, cet été, contenait, dans mon souvenir, une iconographie différente encore, plus rudimentaire, correspondant à une autre source. Malheureusement, je n’ai pas relevé les références de cette édition-là.
T

Olivier a dit…

Ah si le ciel n'était pas si voilé ce soir...
Merci à Textor.
Un double merci égoïste car (esprit de clocher...) il cite régulièrement ma ville natale et son Scriptorial.
A vrai dire la bibliothèque municipale (démesurée pour une ville de cette taille) qui précédait au musée doit avoir eu un rôle dans le virus incurable dont je suis atteint...
Ces rayonnages de livres sur deux étages, ces manuscrits présentés au ras du sol...

Olivier

Eric a dit…

Pour ma part, je trouve que cette période où les textes naviguent entre chimie et alchimie, astrologie et astronomie est l'une des plus fascinante de l'histoire des sciences (après celle que nous vivons aujourd'hui).
Certes les travaux des alchimistes se baseront sur la théorie des quatre éléments (eau, air, feu et terre) d'Empédocle pendant bien longtemps et les astrologues chercheront à prédire l'avenir à partir des étoiles, mais il se dégagera de leurs travaux une méthode scientifique basée sur l'observation et l'expérimentation qui fait aujourd'hui foi.

Eric

Textor a dit…

Olivier,
Merci de nous lire. il est vrai que je parle souvent du Scriptorial, parce que c'est un endroit unique pour qui aime les livres anciens. Le lieu est didactique, en même temps, il prépare le visiteur crescendo (grace à une progression sur un plan incliné ) à entrer dans la salle du trésor où sont exposés à tour de rôle des manuscrits médiévaux incroyables.
J'ai vu des photos de l'ancienne salle, très haute et un brin austère où tous les ouvrages de l'abbaye du Mont St Michel étaient réunis. Je ne sais pas s'ils étaient facilement consultables, mais je comprends que vous ayez été gagné par le virus des livres !
T

Textor a dit…

Eric, l'exemplaire de l'Hyginus que j'ai présenté a été annoté par des lecteurs de la Renaissance qui ont rempli de marginalia ce vieux grimoire. On les imagine scrutant le ciel d'été, observant les constellations et cherchant des réponses à leurs angoisses métaphysiques.
T

Anonyme a dit…

Un petit hors-sujet : quelqu'un pourrait-il m'apprendre des choses sur l'ouvrage "Epitome Historiae Graecae, Ad Usum Lyceorum Et Scolarum Secundi ordinis" de C.J.C. Siret? Je souhaiterais surtout savoir l'année de l'édition originale, ou du moins de la première édition, et si celle-ci est rare?

Merci d'avance,
Amitiés bibliophiliques.

martin a dit…

La BN possède une édition in-18, Paris : Richard, Caille et Ravier , an VIII (=1799/1800). D'après Quérard, l'editeur de la première édition (Paris, 1799, in-12) serait Cournand. Bien possible qu'il s'est trompé: La Grammaire française et portugaise de Pierre-Louis (!) Siret a été revue par l'abbé Antoine de Cournand en 1799. Quérard ne distingue pas entre Pierre-Louis et son frère(?) Charles Joseph Christophe Siret. Un bibliophile rémois aurait des informations plus précises?

Le Bibliophile Rhemus a dit…

CHarles-Joseph-Christophe Siret est né à Reims le 4 novembre 1760, y a épousé Anne-Pérette Orgelet (1754-1832) le 7 février 1784, y est mort, place Royale, le 28 mai 1838.
Il fut maître de pension de 1783 à 1805, bibliothécaire de la Ville de Reims de 1806 à sa mort, professeur(1807-1822)puis censeur (1823) au Lycée de Reims.
Protégé par Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims en 1777, il fit ses études à Paris. De retour dans sa ville natale, il fonda un pensionnat qui dut fermer à la création du lycée. Il succéda au bénédictin Henri Engrand qui démissionna de son poste de bibliothécaire, et cumula les charges de professeur au lycée et de bibliothécaire, heureusement aidé par deux bibliophiles : Claude-André-Jean-Baptiste Coquebert de Taizy et Adrien-Joseph Havé. De 1806 à 1808, la Bibliothèque municipale fut transférée de l'abbaye de Saint-Remi à l'Hôtel de Ville.En 1808, 23 970 livres dépareillés ou mutilés furent vendus : Clicquot de Toussicourt, demeurant rue du Marc, les acheta en bloc et les revendit aux bibliophiles. Reims dépendant alors de l'évêché de Meaux, 3 584 livres furent cédés au Séminaire de Meaux. Plusieurs milliers d'autres volumes furent vendus ou échangés. En 1815, Siret restitua à son bienfaiteur sa bibliothèque privée qu'il avait toujours tenue à part et qui comptait 1 614 volumes.A la mort de Siret, la Bibliothèque municipale comprenait 24 364 livres.Siret est l'auteur d'un "Epitome historiae graecae" (1799), qui lui rapportait annuellement 800 à 900 francs et que des besoins lui firent abandonner pour quelque mille, et d'un "Précis historique du Sacre de S.M. Charles X" (1825).

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