vendredi 13 mars 2009

Des livres entièrement réalisés au pochoir au XVIIIe siècle. Un procédé long pour des exemplaires uniques.


Cliquez sur les photos pour les agrandir et voir tout le détail de cette technique.


Page de titre d'un livre entièrement réalisé au pochoir en 1725.
Exemplaire unique.



Je ne vais pas faire très long ce soir.

En bibliophilie c'est souvent l'occasion qui fait le larron. Et c'est bien l'effet pur et simple du hasard qui a mis sur ma route un exemplaire d'un livre liturgique de la première moitié du XVIIIe siècle, entièrement réalisé au pochoir.

A vrai dire, je ne connaissais pas cette technique pour la fabrication d'un livre dans son entier à cette époque. Ceux qui lisent le blog de nos amis de l'AFCEL (Association Française pour la Connaissance de l'Ex-Libris : http://exlibris-afcel.blogspot.com/) savent qu'il existe au, XVIIIe siècle notamment, des ex libris réalisés au pochoir (selon la technique du pochoir moderne, éclaboussement à la brosse frottée au travers un cache apposé sur une feuille). La technique est ancestrale (voir les traces de mains dans la grotte de Lascaux, faites sur le même principe).

Mais c'était la première fois que je voyais un ouvrage entière conçu grace à cette technique "artisanale" peu couteuse mais longue à mettre en oeuvre et pour obtenir au final... un exemplaire unique.

Je me permets de reprendre un extrait d'un texte publié sur le site de l'ENSSIB (Institut d'Histoire du Livre) :

"Tout au long de cette journée, les participants pouvaient étudier les collections relatives à l’impression au pochoir spécialement mises à leur disposition. L’usage du pochoir pour les lettres et l’impression des textes est attesté dès le XVIIe siècle. Eric Kindel, spécialiste de ce domaine, présenta tout d’abord l’histoire de cette pratique, fortement liée aux textes liturgiques et en particulier aux livres de chœur, dont le très grand format n’était guère compatible avec les caractères mobiles en usage depuis Gutenberg. Le texte s’inscrivait donc sur le papier lettre après lettre, au moyen d’une « impression » manuelle et directe : la couleur, appliquée à la brosse, passait ainsi à travers l’outil qui en assurait le transfert. Eric Kindel présenta ensuite un projet en cours, qui vise à reconstituer le matériel utilisé vers 1700 pour imprimer des textes au pochoir, à partir notamment d’un texte de la fin du XVIIe siècle écrit par le Français Gilles Filleau des Billettes pour l’Académie royale des sciences. Ce projet a rallié divers experts parmi lesquels James Mosley et Fred Smeijers, chercheur et dessinateur de caractères néerlandais. Ce dernier s’attacha particulièrement à la fabrication des pochoirs, généralement réalisés dans un alliage de laiton et de zinc. (...)"

James Mosley (présente l’usage) « vernaculaire » du pochoir en France, du menu affiché à la porte de modestes cafés aux panneaux de signalisation, des enseignes de boutiques de nouveautés plus vraiment nouvelles aux noms des rues comme des bateaux. Ce voyage insolite au cœur des provinces françaises démontrait l’usage quotidien – au point de paraître inaperçu – du pochoir pour former des lettres.

L'intégralité du document se trouve ici : http://ihl.enssib.fr/siteihl.php?page=122

Cet article est signé Odile Blanc pour l'ENSSIB. Quelques pistes bibliographiques sont données sur le sujet.

Nous avons trouvé un autre article sur le sujet, de Claude-Laurent François : http://www.rencontresdelure.org/ete/somete2006.html

"Une écriture qui imite l'imprimé...
Claude-Laurent François enseigne le graphisme et le tracé de la lettre à l'école des beaux-arts de Besançon depuis 1966. Même si sa formation de peintre l'a prédisposé à aborder la lettre avec une certaine liberté, il donne à ses é lèves de sérieuses bases typographiques. Depuis 1994, il observe en "amateur" une production importante de manuscrits français (livres de choeur), réalisés avec le procédé du pochoir (texte, notation musicale, décors).
Outil du peintre, du décorateur, du cartier... le pochoir devient au cours du XVIIe siècle, un vrai outil d'écriture en permettant à de patients copistes, plus ou moins habiles, de réaliser de nombreux manuscrits. Si la plume des maîtres d'écriture, le burin des graveurs et le tracé du romain du roi ont préparé, dans la mentalité du XVIIe siècle, l'avènement du Didot; la découpe des caractères-pochoirs, dans une certaine mesure, y a peut-être aussi apporté sa contribution..."

Dans le livre que j'ai en mains, tout est réalisé au pochoir, depuis la page de titre décorée, au bandeau, en passant par les culs de lampe et évidemment l'intégralité du texte. C'est un véritable travail de bénédictin que de réaliser un tel ouvrage de plus de 200 pages ! Le tout réalisé en plusieurs couleurs.

Je vous laisse admirer quelques unes de ces pages. L'ouvrage date de 1725 comme l'indique la page de titre, le copiste au pochoir n'a cependant maheureusement pas laissé son identité...


Je rêve d'un Emile au pochoir ou des Lettres persanes au pochoir... mais je crois qu'il est sage de se résoudre à ces livres liturgiques beaux, certes ... mais assez soporifiques... malgré tout.

Je crois ces livres au pochoir réalisés au XVII ou au XVIIIe siècle assez peu communs pour ne pas en avoir croisé ces dix dernières années... mais il est vrai que l'on ne trouve que ce que l'on cherche... et je ne les ai jamais cherché... celui-ci m'est arrivé par hasard et les suivants s'il doit y en avoir, arriveront sans aucun doute plus rapidement. L'oeil est désormais en éveil. C'est une des règles de la chasse bibliophilique.

J'oubliais de préciser que le volume présenté est un in-8 d'environ 20 x 14 cm.

Si vous possédez un ou plusieurs de ce type de livre réalisé au pochoir, quelque soit le siècle, n'hésitez pas à m'envoyer des photos que je publierai sur le Bibliomane moderne pour illustré le propos.


Bonne nuit,
Bertrand

6 commentaires:

Gonzalo a dit…

Livre d'autant moins courant qu'il est de petit format. La technique du pochoir était généralement utilisée pour les livres liturgiques (antiphonaires, bréviaires d'autel, etc.). Parfois réalisé dans des monastères par les moines eux-mêmes, ou par des institution de bienfaisance comme les invalides (Louis XIV commande ainsi aux invalide un antiphonaire fait au pochoir), à la fin du XVIIIe siècle on voit même de véritables ateliers (laïcs) s'installer.
Les ouvrages monumentaux semblent avoir été très soigné. Celui que tu possèdes est très beau, en couleur, avec des ornements. On en croise de temps en temps des plus rustiques, "imprimés" simplement en rouge et noir, sans fioriture ni luxe... Travail non de bénédictin, mais de chartreux (pour un manuscrit auquel je pense)!

La technique du pochoir est intéressante. On sait bien que l'imprimé s'est inspiré du manuscrit, mais ici, l'influence va en sens inverse: le pochoir est un manuscrit qui reproduit les modèles imprimés.

Le pochoir semble avoir été une spécialité française. Il apparait dans la seconde moitié du XVIIe siècle et disparait au début du XIXe. Ces livres, souvent catalogués parmi les manuscrits, ou comme des imprimés, sont très mal référencés dans les collections publiques.

Bergamote a dit…

Et pour avoir eu ce livre entre les mains, je peux vous dire qu'il est encore plus beau en vrai qu'en photo :)

Léo Mabmacien a dit…

Merci Bertrand, c'est un beau livre que celui-ci... mais unique pas forcément : les pochoirs peuvent servir plusieurs fois...? Enfin c'est une interrogation !

Léo

Bertrand a dit…

C'est vrai ça Léo !

Maintenant que vous le dites... pas forcément unique. Mais très probablement exécuté à très petit nombre d'exemplaires 2, 3, 5, 10 ? Je ne vois pas l'intérêt d'en faire plus... ensuite la typographie serait bien moins fastidieuse et plus souple. Non ?

Qu'en pense notre expert alias Gonzalo ?

Unica or not unica ?

Bonne soirée,

B.

Gonzalo a dit…

Les pochoirs étaient copiés lettre par lettre, et non page par page.

Ils étaient généralement métalliques (laitons ou cuivre), et pouvait servir plusieurs fois.
LA copie, lettre par lettre, était très longue, mais beaucoup moins que la découpe d'un pochoir de page complète.

PAr ailleurs, le pochoir n'a été fait que pour des ouvrages pour lesquelles la typographie n'était pas "rentable", donc livre dont on n'avait besoin que d'un seul exemplaire (antiphonaire à l'usage d'un monastère par exemple).

Les livres au pochoir, comme tous les manuscrits, sont tous uniques!

Bertrand a dit…

Merci de ces précisions Gonzalo.

Bon dimanche,

B.

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