mercredi 11 mars 2009

Histoire de Georges Trautz (1808-1879), puis de Trautz-Bauzonnet.




Dans l'esprit de quiconque n'est pas bibliophile, le nom de l'artiste qui fait l'objet de cette petite étude est bien probablement inconnu, et on le chercherait vainement, du reste, dans tous les recueils biographiques actuels. En revanche, ce nom est très familier à tous les amateurs de livres et de belles reliures, et c'est à eux que s'adressent les quelques lignes qui suivent.

Georges Trautz, dit Trautz-Bauzonnet, parce que, comme cela se fait dans le commerce ou dans l'industrie, avait accolé à son nom celui de son prédécesseur, est le relieur de notre époque, et peut-être de toutes les époques, dont les travaux ont été le plus recherchés de ses contemporains.
Dans les dernières années, la vogue de ses reliures était arrivée à la manie, à l'exagération, presque à la folie. Un volume relié par lui acquérait de suite aux enchères ou chez les libraires une plus-value égale à deux ou trois fois le prix de la reliure, et quelquefois même il était coté bien davantage.

Quoique Trautz-Bauzonnet fit payer très cher ses travaux, on se les disputait avec acharnement, et certains amateurs auraient fait des bassesses pour en obtenir.

Et, de même que les amateurs de peinture sont tout joyeux et tout fiers de posséder, même en l'achetant au poids de l'or, une toile d'un maître recherché, de même les bibliophiles s'estiment heureux d'avoir à montrer à leurs amis une reliure
signée de Trautz-Bauzonnet.

(source Médiathèque de Dole)
http://www.dole.org/Statique/Expos_virtuelles/2007-Reliure/Reliure_bauzonnet4.html)

RELIURE DE BAUZONNET-TRAUTZ, 1840-1851

Chagrin bleu, 271x185 mm.
Neufs filets dorés, étoiles en relief et grands motifs d’angle.
Incrustation de deux médailles en bronze représentant le sacre de Napoléon sur le plat supérieur et la campagne d’Egypte (1799-1801) sur le plat inférieur.

Joseph Mery (1797-1866)
Napoléon en Egypte. Waterloo et le fils de l’Homme
Paris : E. Bourdin [1842].

Bibliothèque Nationale de France
Rés. M-YE-649


C'est que cet artiste, véritablement épris de son art, avait conservé ou plutôt avait fait renaître les bonnes traditions des plus fameux relieurs des siècles précédents, tout en donnant à ses œuvres un cachet si personnel qu'un amateur un peu exercé les reconnaît au premier coup d'œil. C'est que Trautz avait su prendre à chacun des maîtres anciens ce qu'ils avaient de meilleur, en évitant les défauts de tous. On voyait qu'il avait étudié la manière dont les fameux artistes du XVIème siècle, surtout la famille des Nicolas Ève (1) et Clovis Ève (1), relieurs des rois de France Henri II (2), Henri III (3), Henri IV (4), de Marguerite de Valois (la reine Margot) (5), décoraient les splendides reliures qu'ils étaient chargés d'exécuter. Il avait appris avec Le Gascon (6), cet artiste charmant, ce doreur d'une si grande habileté, qui vivait à l'époque de Louis XIII (7), à appliquer sur de bonnes reliures ces charmants petits fers, si admirablement gravés que les artistes modernes ont grand-peine à les imiter. Il savait donner à son travail cette fermeté, cette solidité que nul n'a poussée à un plus haut degré de perfection que le fameux Du Seuil (8), le premier relieur du siècle de Louis XIV (9).


Il était arrivé presque à acquérir la perfection du corps de travail et de l'élégance dans l'ensemble dont Boyet (10), qui reliait à la fin du XVIIème siècle et dans les premières années du XVIIIème, nous a laissé des types pour ainsi dire inimitables. Enfin il avait su tirer parti, en les étudiant; des gracieux types de reliure créés en grand nombre par Padeloup (l1), le relieur du Régent (12) et de tous les grands bibliophiles de la première moitié du XVIIIème siècle.

Étant donc admis les progrès indéniables de la littérature en particulier, ce qui conduit naturellement aux progrès de la bibliographie et de la bibliophilie, l'art de la reliure devait nécessairement suivre aussi la même marche ascendante. Vers 1830 à 1840, les Purgold (13), les Thouvenin (14), les Bauzonnet, laissant de côté les traditions médiocres, sinon mauvaises, du Directoire, de l'Empire et de la Restauration, commencèrent à donner aux amateurs ces belles et solides reliures qui, en trois générations d'artistes, devaient acquérir l'élégance et la richesse de celles de Trautz-Bauzonnet.

Né en 1808, à Pforzheim, petite ville du duché de Bade, G. Trautz commença dès l'âge de quatorze ans à apprendre le métier de relieur, à Heidelberg, où il resta de 1822 à 1825. Devenu ouvrier à dix-sept ans, il travailla successivement dans différentes villes d'Allemagne, à Munich, à Nördlingen, à Stuttgart, à Wurtemberg. Enfin, en 1830, il vint à Paris, où il débuta dans l'atelier d'un petit relieur nommé Kleinhans (15), chez lequel il resta trois ans. Ce fut en 1833 qu'il entra, comme doreur, chez Bauzonnet, qui avait succédé à Purgold, en épousant sa veuve.

Dès les premières années, Trautz fit remarquer les reliures de son maître pour le goût et la richesse de leur ornementation, et il acquit en peu de temps une sûreté de main qui ne lui a presque jamais fait défaut, même dans les derniers temps de sa vie. Car, deux ou trois ans avant de mourir, il a encore exécuté, pour de grands amateurs, quelques reliures, ornées de riches mosaïques, qui peuvent compter parmi ses œuvres les plus remarquables.

En 1840, il épousa Mlle Purgold, belle-fille de Bauzonnet, dont il devint dès lors l'associé. Il resta avec son beau-père pendant plusieurs années, jusqu'à ce que celui-ci lui eût abandonné son atelier, en 1851.

Pendant cette période de onze ans, les reliures furent signées Bauzonnet-Trautz (16). Quoiqu’à cette époque les travaux des deux associés fussent déjà excellents, les amateurs ne commencèrent à les rechercher beaucoup et à leur attribuer un grand prix que lorsque Trautz eut définitivement pris la direction de l'atelier. Depuis lors, cette belle passion des bibliophiles pour les reliures signées Trautz-Bauzonnet n'a fait que s'accroître, et maintenant que le maître est mort, on peut se demander où s'arrêteront les folies qu'on n'a cessé de faire pour en obtenir.

M. G. Trautz était chevalier de la Légion d'honneur depuis 1869. I1 est le premier relieur qui ait obtenu cette distinction.

Cet artiste est mort à Paris, le 6 novembre 1879, âgé de soixante et onze ans (17). Il n'a laissé de fait aucun successeur, son fils ne s'étant jamais occupé de reliure ; et il ne voulait, paraît-il, enseigner son secret de doreur à personne.

Mais il avait chez lui, depuis très longtemps, un excellent ouvrier, M. Motte, chargé de ce qu'on appelle dans le métier le corps de travail, qui continuera d'exécuter les nombreuses reliures que les bibliophiles avaient confiées à Trautz-Bauzonnet et que celui-ci n'a pas eu le temps de terminer. - Mais qui sera chargé de la dorure, de l'ornementation ? M. Motte s'en est-il jamais occupé ? C'est ce que nous ignorons.

Grandement inspiré, mais pas repris en totalité, de la revue « Le livre », d’après un article de Jules Le Petit.

(1) Nicolas & Clovis Ève, Relieurs français. Nicolas Ève succède à Claude de Picques comme relieur du roi entre 1572 et 1578, Son fils, Clovis Ève, actif de 1584 à 1634, fut le relieur d’Henri III, d’Henri IV et de Louis XIII
(2) Henri II, 1519-1547-1559 (naissance, couronnement, décès)
(3) Henri III, 1551-1574-1589
(4) Henri IV, 1553-1589-1610, et de Navarre 1572-1610
(5) Marguerite de Valois (la reine Margot), 1553-1615
(6) Le Gascon, voir l’article sur Marius-Michel du 7 octobre 2008
(7) Louis XIII, 1601-1643, fils d’Henri IV et de Marie de Médicis
(8) Du Seuil, 1673-1746, à épousé la fille de Philippe 1er Padeloup en janvier 1700 ; voir la longue notice de cet artiste dans le bel ouvrage de Thoinan sur les relieurs de 1500 à 1800 (page 272 et suivantes) : http://gallica2.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1134116.r=thoinan.langFR
(9) Louis XIV, 1638-1643-1715
(10) Boyet ou Boyer, page 213 et suivantes, du même ouvrage de Thoinan : http://gallica2.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1134116.r=thoinan.langFR
(11) Padeloup, famille de relieurs de 1622 à 1769
(12) Le Régent, Philippe duc d’Orléans, 1768-1839, régent en 1784, roi du Danemark 1808-1839
(13) Jean-Georges Purgold, à travaillé chez Bozerian Aîné, à été relieur entre 1810 et 1829, date de son décès, il a eut Bauzonnet comme doreur, la veuve de Purgold s’est remarié à Bauzonnet.
(14) les Thouvenin, famille de relieur du XIXe siècle
(15) Kleinhans, relieur parisien qui a débuté comme ouvrier chez Jean-Edouard Niedrée, eut Trautz comme ouvrier en1830, il a exercé de 1815 à 1849.
(16) La signature Bauzonnet-Trautz indique un livre relié entre 1840 et 1851
(17) Une chose curieuse à constater, c'est que son beau-père, M. Bauzonnet, lui a survécu, quoiqu'il soit âgé aujourd'hui de près de quatre-vingt-dix ans (nous sommes en 1880)

Bonne journée,
Xavier

4 commentaires:

Bertrand a dit…

Qui ne rêverait pas d'avoir en main ne serait-ce que quelques minutes la belles reliure que Georges Trautz tient dans ses mains posée sur ses genoux...

Et l'imagination vagabonde...

C'est cela aussi la bibliophilie.

Merci Xavier.
B.

benoit a dit…

Voici deux opinions sur le prédécesseur de Trautz, Bauzonnet.

La première est signée Edmond de Goncourt, grand amateur de Lortic:

"Lortic, sans conteste, est le premier des relieurs.
...nul, comme lui, n' a le secret de ces petits nerfs aigus... auprès desquels les nerfs de Bauzonnet sont des nerfs de choumaque et de rapetasseur de chaussures.

Dans le catalogue de la vente du collectionneur belge Alexandre Daniel (12 mars 1960), figure, sous le numéro 15, un exemplaire de la seconde édition des Fleurs du Mal, relié par Amand. Il contient "la notice imprimée relative à cet exemplaire, extraite du catalogue de la vente d' Octave Uzanne et rédigée par lui. Elle témoigne d' une admiration démesurée pour le relieur Amand et d' un regrettable parti pris à l' égard du relieur Beauzonnet (sic), qui fut certes un des plus illustres relieurs de cette époque" (dixit Raoul Simonson).
Je ne possède pas le catalogue de la vente d' Uzanne, mais Bertrand peut sans dout nous citer la notice.

Bertrand a dit…

Bonsoir Benoit, et merci de votre intervention,
je suis assez d'accord pour dire que les reliures signées Trautz-Bauzonnet sont le plus souvent surfaites et n'ont pas à mon sens, toujours la justification de "Primus" qu'on leur donne.

J'ai manipulé depuis quelques années quelques dizaines de reliures signées TRAUTZ-BAUZONNET (je précise la signature qui a son importance, BAUZONNET-TRAUTZ ou simplement BAUZONNET n'appellerait pas le même commentaire.

J'ai remarqué que :

1. le plus souvent le maroquin de ces reliures est paré si fin que la plupart du temps les mors sont faibles voire fendillés.

2. les ors du dos sont parfois assez ternes mais pas toujours.

3. les "classiques" de TRAUTZ-BAUZONNET sont d'une monotonie parfois ennuyeuse... (avis de bibliophile). Evidemment cela ne concerne pas les créations exceptionnelles (mosaïque, décors nouveaux, etc).

Un exemplaire vécu. Au salon de St-Germain-en-Laye, dernièrement en octobre je crois, je suis tombé sur un Parnasse satyrique de 1666 en maroquin citron janséniste signé TRAUTZ-BAUZONNET. La reliure était classique, assez fade, très bien exécutée certes mais sans grand charme. Prix demandé par le libraire 1.000 euros. Ce qui n'était pas si énorme puisque une dizaine de stands plus tôt dans le même salon... j'avais flashé sur le même ouvrage paru la même année 1666 (mais édition différente), également en maroquin plein du XIXè siècle, non signé, mais dos très bien décorés et reliure beau plus "charmante". Prix demandé 1.500 euros. Je n'ai acheté ni l'un ni l'autre mais si j'avais dû choisir j'airais renoncé à la banale reliure signée TRAUTZ-BAUZONNET pour choisir la reliure non signée, bien plus belle.

Il faut suivre son goût plutôt que ce qui est enseigné dans les manuels...

Je regarde le catalogue Uzanne et publierai un article à ce sujet demain soir.

B.

Bergamote a dit…

Quelle belle reliure ! (je parle de la bleue avec les étoiles)

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...