mardi 24 mars 2009

Les bibliophiles en temps de révolution (1848).



Barricade rue Soufflot, Horace Vernet.


Retrouvé par hasard dans les limbes de la littérature bibliophile post-1848, voici un texte très intéressant, que je laisse à votre entière appréciation. Il est extrait du Bulletin du bibliophile, p. 104-106. Année 1849. Il a été écrit par le baron Ernouf (1).


"La révolution de février n'a pas seulement ébranlé le monde politique. Les arts et la littérature ont eu leur bonne part de la secousse, les esprits d'élite ont été impitoyablement atteints dans leurs jouissances les plus pures et les plus exquises ; et sous ce rapport les bibliophiles se trouvent peut-être plus maltraités que d'autres. La nouvelle république Françoise a pu du moins essayer de faire vivre ou de consoler les artistes ; elle a même mis tout d'abord une louable ardeur à se faire chanter sur tous les tons, peindre, sculpter, ciseler, graver sous toutes les formes, même les moins séduisantes. L'avènement même de la république cramoisie offrirait encore aux arts d'agréables perspectives ; nous aurions en quelque groupe des socialistes, renouvelé des lutteurs de l'antiquité ; nous aurions en tableaux ou en bas-reliefs M. P. Leroux à un banquet, un sergent quelconque à la tribune, etc.

Mais les pauvres bibliophiles sont bien autrement à plaindre. Quelle compensation peuvent-ils attendre du nouvel ordre de choses, pour leurs existences bouleversées, pour le trouble profond porté dans la partie la plus intime et la meilleure de leur vie ? Sera-ce le plaisir d'enrichir leurs tablettes, de la collection des fameux bulletins et des publications socialistes ? Ils sont trop profondément dépravés ou abrutis par la civilisation et l'étude, pour ne pas rejeter avec dégoût ces belles choses, les malheureux !

Cette nouvelle situation politique, si prodigue de douceurs pour toutes les classes de la société, n'a valu jusqu'ici qu'amertume et dégoûts à nos bibliophiles. Dans les premiers mois surtout qui ont suivi la révolution de février, la crainte assez fondée d'une invasion complète de la barbarie, a contraint plusieurs de nos confrères aux plus douloureux sacrifices. Ils ont dû céder à la cruelle appréhension de voir démonétiser soudain, par la force brutale des événements, ces trésors réunis à grands frais et conservés longtemps avec tant d'amour. Qu'auraient valu ces perles jetées devant les commissaires extraordinaires, si nous avions dû jouir plus longtemps des douceurs du régime démocratique et social ?

C'est ainsi que plus d'une collection précieuse a été morcelée au profit surtout de nos voisins d'outre-mer. Pour suffire aux patriotiques exigences des quarante-cinq centimes, plus d'un amateur a dû se hâter en gémissant de dégarnir ses plus précieuses tablettes : se hâter, de peur que de nouvelles catastrophes ne vinssent enlever à ces livres chéris la valeur qui leur restait encore ; de peur qu'un peu plus tard ces richesses ne fussent plus une bonne fortune pour personne !

Grâce à Dieu, ces tristes prévisions ne se réalisent pas. L'amour des livres, pareil aux autres passions ; a des racines trop profondes dans le cœur de ses adeptes pour être emporté par le souffle révolutionnaire. Il se nourrit, des privations même et des sacrifices que lui impose le malheur des temps ; loin de se flétrir, il reverdit sous l'orage. Ces agitations fiévreuses et stériles de notre époque, loin d'arracher nos bibliophiles à leurs études, à leurs goûts littéraires et paisibles prêtent à ces goût, à ces études, un attrait tout nouveau. Rebutés des tristes réalités du présent ; les esprits d'élite en éprouvent une jouissance vive à s'égarer loin, bien loin dans ce passé, dont leurs yeux savent percer les mystérieuses profondeurs et retrouver les richesses inconnues, heureux d'échapper pour quelques instants à la faveur de cette obscurité tutélaire des âges écoulés, au spectacle des incendies qui éclairent de toutes parts notre horizon !

Qu'on n'aille pas toutefois, pour cette affection raisonnée du présent, nous taxer d'égoïsme et d'indifférenoe aux destinées de notre pays ! Croyez-le bien, nul ne suit d'un œil plus inquiet et plus clairvoyant que nous les progrès du vandalisme des niveleurs, nul ne craint plus que nous la décadence de notre belle patrie, et, ne fera de plus énergiques efforts pour la soustraire au sort dont la menacent les prétendus apôtres du progrès. Loin de désespérer du salut de la France et de la société, nous puisons même dans nos études de prédilection des motifs spéciaux de confiance et d'espoir. Ainsi ne voyons-nous pas, au XVIe et au XVIIe siècle, après les saturnales révolutionnaires de la Ligue et de la Fronde, les principes d'ordre prévaloir enfin dans ces luttes acharnées, et donner à la France de longues années de prospérité et de gloire. Ces temps malheureux n'ont-ils pas eu leurs démagogues, leurs pamphlets incendiaires ? Ne chantait-on pas du temps de la Ligue :

Reprenons nos danses,
Allons, c'est assez
Allons, Jean du Mayne,
Les rois sont passez.

Pareille au phénix, la France sortit plus vivace de ces grands embrasements ; les écrits des ligueurs et plus tard les mazarinades qui servaient d'aliment aux émotions d'une foule avide d'agitations et de scandales, tombèrent enfin dans l'oubli, et passant à l'état de curiosités bibliographiques, ont trouvé sur nos tablettes un dernier asile. Qui sait si la même destinée n'est pas réservée à MM. nos socialistes, s'ils ne travaillent pas, sans s'en douter, pour les bibliophiles futurs qui feront à leur tour collection des mazarinades du XIXe siècle contre la famille et la propriété ?

Gardons-nous donc de laisser éteindre le feu sacré, ô bibliophiles ! Que la triste contagion de l'indifférence et du découragement respecte du moins notre modeste phalange. Rappelons-nous que nous sommes les anneaux d'une chaîne qui ne finira sans doute qu'avec la civilisation elle-même ; qu'à vrai dire nous représentons presque seuls la postérité pour tant de nobles esprits ignorés du vulgaire, et que notre souvenir fidèle défend contre un injuste onbli. Enfin, soyons fiers de ces études, de ces recherches quelquefois futiles en apparence, mais qui souvent éclairent pour nous l'avenir par le passé, et nous apprennent à ne pas désespérer de la France !

A. Ernouf, Bibliophile."


(1) Alfred-Auguste Ernouf, né à Paris le 21 septembre 1817 et mort le 11 février 1889, est un historien et écrivain français. Je ne sais pas si ce baron Ernouf était parent avec ce Jean Ernouf de la fin du XVIIIe siècle, mais ce serait assez drôle. Jean Auguste Ernouf, né le 29 août 1753 à Alençon et mort en 1827 à Paris, est un militaire français. Ernouf reçut une éducation distinguée et embrassa avec ardeur la carrière des armes. Jean Ernouf s’engage comme simple soldat dans l’armée révolutionnaire au début de la Révolution française qui, ayant aboli les privilèges, lui permet de monter très rapidement en grade. Je laisse les généalogistes-bibliophiles faire le lien.

Bonne journée,
Bertrand

4 commentaires:

Martin a dit…

Voici la notice de Charles Monselet dans sa Lorgnette littéraire: "Ernouf (baron de) - Homme de lettres qui a cent mille francs de rente. Diable!"

BiblioPhiLe a dit…

Une excellente question,
Je cherche de mon coté et vous fait part de mes résultats.
Phil

Bertrand a dit…

Si les deux lascars sont parents...

c'est ce qu'on appelle du côté de chez moi "cracher dans la soupe" ou plus prosaïquement...

"prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages" (Michel Audiard)

... mais c'est une autre histoire.

B.

Anonyme a dit…

Jean Augustin Ernouf (ne a Alencon le 29 aout 1753 - mort a Paris le 27 octobre 1848)a fait une carriere militaire et a ete un parlementaire de 1815 a 1823 (voir le site de l'Assemblee Nationale pour sa biographie). Il a epouse Genevieve Miloent. Ils on eut un fils, Gaspard Augustin Ernouf (ne le 8 decembre 1777 - mort le 25 octobre 1848) qui a egalement fait une carriere militaire. Il a epouse Adelaide Guesdon. Ils ont eut un fils, Alfred Auguste Ernouf (ne le 21 septembre 1817 et mort le 11 fevrier 1889)qui fut historien et ecrivain.

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