mercredi 25 mars 2009

Les dessous d'une vente de livres (1881).


Une vente qui fut faite le 14 février 1881, par le ministère de Me Delestre, assisté du grave Potier (1) et de l'honnête Labitte.


Annoncée dans une préface très courte, mais excitante, elle piqua vivement la curiosité et mit en rumeur le Tout-Paris bibliophile. Le collectionneur, qui se dissimulait derrière de simples initiales, n'était d'ailleurs qu'à demi masqué, et son nom fut bientôt dans toutes les bouches.

Des acquisitions retentissantes, un bonheur persistant dans la recherche du livre, une ardeur peut-être un peu trop communicative, avaient créé autour de lui, sans qu'il s'en doutât, un état d'esprit qui se révéla brusquement, quand on apprit qu'il s'adressait au public.

La boutique d'un libraire connu devint le centre d'une conspiration tramée dans le mystère et, la veille de la vente, le passant qui se serait attardé à regarder à travers les vitres, aurait cru assister au quatrième acte de Huguenots....sans les poignards...

Il est cinq heure du soir, et le cénacle est au grand complet :

Saint-Bris : Ne trouvez-vous pas que la vente de ce pauvre X*** est bien malade ? Pour ma part, je ne vois pas un livre qui me convienne, je n'achèterai rien.

Le chœur, avec ensemble : Nous non plus !...

Un conjuré : En définitive, qu'y a-t-il dans ce catalogue ? le Dorat est mal relié, le Boccace, mauvais d'épreuves...

De toute part : Ignoble !

Une voix, tarasconnant à la cantonade : C'est de la drouille (2)

Le conjuré, contribuant : Le Plutarque ressemble à un bréviaire, le Villon ne vaut rien, et le fameux Daphnis, dont P*** n'a pas voulu pour quinze cents francs, a été payé dix fois ce qu'il vaut...

Nevers, se levant et prenant un air indigné : Allons donc, il est superbe !...Seulement, il y a mille francs de graisse de trop... (3)

Tous se tordent....

Tavannes : Voyons, Messieurs, un peu plus de charité : X*** est mon ami ; je souhaite qu'il réussisse, mais s'il attrape la forte veste je m'en lave les mains, car je l'ai bien averti, et...

Le chœur, interrompant : ... et il ne l'aura pas volée !

Le lendemain, à deux heures, tout le monde était au rendez-vous.

On commença par la partie bibliographique, simple remplissage destiné à laisser au public le temps d'arriver. Le groupe de privilégiés qui entoure la chaire de Me Delestre est manifestement hostile, et le bon Labitte, qui flaire la cabale, est ému. Mais, tout à coup la salle s'échauffe, les enchères font des bonds énormes, éclatent et s'entrecroisent comme les fusées d'un feu d'artifice, et, quand le marteau du commissaire-priseur s'abat pour la dernière fois, les quarante-sept numéros du catalogue ont produit le chiffre de cent cinq mille trois cent six francs, soit, pour chacun d'eux une moyenne de 2 250 francs. Le Thrésor de la cité des Dames avait été payé 4 800 francs ; le Catulle, de de Thou 4 000 ; le Villon 7 000 ; un exemplaire des Contes de La Fontaine des fermiers généraux, relié par Derome, disputé jusqu'à la folie, montait à 6 050 francs ; les Baisers et les Fables de Dorat à 8 200 ; la Manon Lescaut, de Didot, à 4 450 ; le Boccace, si décrié, dépassait 5 000 ; le Plutarque, vendu mille francs chez Radziwill, sautait à 5 400 ; enfin le fameux Daphnis, à la reliure du Régent, était adjugé sans effort au prix de 17 500 francs, sans les frais !

Cette vacation, si vigoureusement menée, n'avait duré qu'une heure et demie.

"Splendide, la vente d'hier," s'écriait l'Indépendant :

"Dans une vacation de moins de deux heures, le total a monté rapidement à la faible somme de 105 306 francs !". "Il n'est peut-être pas une vente dans ce siècle, où des prix pareils aient été atteints !" écrivait le chroniqueur du journal la France."

Nous ne citerons pas les bouquins adjugés au-dessous de 4 000 francs, "disait dédaigneusement le Gil Blas, après avoir fait l'énumération des principales enchères...

Mais ces livres si chèrement acquis, où étaient-ils passés ? On n'avait vu adjuger qu'à certains libraires.

L'expert, à lui seul, avait un bordereau de plus de 50 000 francs !

"La vente est fictive, dirent les conjurés ahuris ; l'entente avec les libraires est manifeste ; tout est rentré dans le ventre de la baleine !" (4)

On sut bientôt à quoi s'en tenir. M. Eugène Dutuit, le grand collectionneur rouennais, le baron de Lacarelle, le comte de Mosbourg, M.Édouard Bocher, M.Arbaud d'Aix-en-Provence, M.Delbergue-Cormont, M.Rolle, un bibliophile dilettante, à qui il avait suffi de venir et de voir, pour vaincre comme César, avaient enlevé de haute lutte les gros morceaux ; Morgand et Fontaine (5) s'étaient emparés du reste, à leurs risques et périls, et n'eurent pas à s'en repentir.

"On appelle cela aimer les livres, dit Saint-Bris, ce n'est plus de l'amour, c'est de la luxure !"


in Ernest-Quentin Bauchart, A travers les livres. Souvenirs d'outre-tombe

Maintenant que vous avez lu cet article, de quelle vente s'agit-il ?

Je vous donne rendez-vous ici même dans quelques jours pour vous apporter la solution, si personne ne l'a trouvée.

Il y a des indices sérieux dans ce billet, ainsi que dans d'autres de mes interventions sur notre blog...

Et puis, c'est un bon moyen d'ouvrir vos bibliographies, ah, oui encore une chose, il n'y a rien à gagner si ce n'est notre estime.

Amitiés Bibliographiques
Xavier

(1) Potier, dont le nom figure au catalogue à côté de celui de Labitte, mourut quelques jours avant la vente.
http://le-bibliomane.blogspot.com/2008/10/le-grand-libraire-antoine-laurent.html

(2) Historique.

(3) La phrase est extraite de l'article suivant, publié par J.Clarétie dans le journal Le Temps, du 14 novembre 1884...."En revanche, que d'amateurs généreux, hardis et artistes par exemple M.Q.B (Quentin-Bauchart) qui osa payer le Daphnis et Chloé du Régent 13 000 francs !
"Lorsqu'il apporta le volume chez Rouquette, passage Choiseul, tous les bibliophiles assemblés s'exclamèrent. C'était merveilleux, adorable, admirable !
"Un seul, apercevant une petite tache sur cet admirable volume, dit doucement : "Il est superbe ! Seulement il y a 1 000 francs de graisse de trop !
"Le seulement de M.Bassecour se retrouve constamment sur les lèvres des collectionneurs. On ne collectionnerait rien si l'on n'était pas un peu jaloux des collections d'autrui"

(4) Expression de haut goût qui veut dire que le propriétaire des livres a fait racheter pour son propre compte.

(5) Histoire de la librairie Fontaine : http://www.librairiesfontaine.com/index.php?page=historique&pg=1

5 commentaires:

Martin a dit…

Avec google, pas la peine d'ouvrir les bibliographies. (Le catalogue est sur archive.org)

Bertrand a dit…

Et le plaisir de les ouvrir les bibliophies, qu'en fais-tu Martin ?

J'ai à ma disposition tout ce que je veux en termes de bibliograpgies numériques, soit via par Google books, soit via rarebooks.info (bibliographie en ligne payante par abonnement), et pourtant...

je n'ai pas résisté au plaisir de m'acheter dernièrement la dernière édition du Cohen de 1912 en demi-maroquin à coin signé PIERSON.

Plaisir de bibliophile,

B.

Martin a dit…

Et moi, j'ai la dernière édition du Cohen en photocopie, en deux classeurs, non signés. Malheur de pauvre libraire.

Bertrand a dit…

Tout est toujours question de choix dans la vie Martin.

B.

Martin a dit…

Je dois avouer qu'un seul coup d'oeil dans la sixième édition du Cohen suffit. Beaucoup plus rapide que google, même en photocopie. C'est l'occasion de corriger mon exemplaire (relié) de la cinquième édition (18.500 francs pour le Longus du régent).

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