samedi 24 janvier 2009

Sur la publication clandestine de la satire douzième sur l'Equivoque de Nicolas Boileau-Despréaux (1711)



Première page de la Satire XII sur l'Equivoque publiée clandestinement par le libraire Billiot en 1711 ? Cette satire était alors frappée d'interdiction par Louis XIV. Ce serait la première impression de la Satire XII, au format in-4.


Chers amis,
voici un petit billet qu'il me tardait de vous présenter, pour aiguiser votre intérêt, une fois de plus, pour l'histoire des arcanes des publications anciennes. J'y pensais déjà depuis un moment, depuis en fait le moment où j'ai eu la chance de moi-même faire cette petite découverte, dont j'ignorais tout.

Nicolas Boileau-Despréaux meurt dans sa soixante-quinzième année à Paris le 13 mars 1711 au terme d'une vie consacrée à la littérature et plus particulièrement à la poésie. Libéré des contraintes matérielles par l'héritage qu'il fait de son père, il peut, dès 1657 (il a 20 ans), écrire. Lié très jeune aux plus grands littérateurs de son temps, par l'entremise de son frère Gilles Boileau, il investit les cercles mondains et distingués pour y faire ses premières armes de poète.

C'est d'abord dans le genre de la satire qu'il s'illustre dès 1657. Ses satires I à VII seront finalement publiées ensemble dès 1666. Ses attaques contre les auteurs sont virulentes surtout tellement bien tournées qu'il gagne rapidement la notoriété. Les satires VIII et IX seront publiées en 1668. Il y gagne succès et de très nombreuses inimitiés. Boileau admire Molière, il est à ses côtés dans la querelle de L’École des femmes. Ses rapports avec La Fontaine sont des plus éloignés. Il s'éloigne alors brusquement du genre de la satire (pour 25 ans) et se tourne vers le genre de l'épître ; les épîtres morales plus précisément. (il publiera XII épîtres jusqu'en 1695).

En 1694, Boileau revient à la satire, toujours misogyne, c’est aux femmes qu’il s’en prend. Il profite surtout des prétextes que lui offre son sujet pour se moquer des Modernes et des Casuistes. C’est contre la casuistique qu’il mène son dernier combat. Il écrit sa dernière épître et ses deux dernières satires. Elles valent par la chaleur de la conviction et par le courage dont elles témoignent. Seules purent paraître, l’épître XII et la satire XI.

Mais venons-en à l'objet du délit.

Pendant sept ans, Boileau s’épuise en démarches pour obtenir le droit de publier la satire XII, la plus importante, celle où il s’en prend à l’Équivoque. Le 3 janvier 1711, Louis XIV lui-même, sur le conseil de son confesseur le Père Le Tellier, interdit qu’elle soit imprimée.

Qu'est-il advenu de cette satire XII ?


Il faut lire Emile Magne et sa Bibliographie générale des Oeuvres de Nicolas Boileau-Despréaux, Paris, Librairie Giraud-Badin, 1929, au tome premier (sur deux) et à la page 113 :

"n°72 SATIRE DOUZIEME | sur | L'EQUIVOQUE. | S.L.N.D. [1711?] In-4° de 20 p. Titre de départ. L'unique exemplaire que nous connaissons de cette édition ne possède pas de page de titre. Il est composé de la façon suivante. P. 1. Titre de départ : DISCOURS | DE | L'AUTEUR, | pour | Servir d'Apologie à la Satire XII, sur l'Equivoque. (suivi du discours - reproduit dans Magne). P. 7-18. Titre sus-indiqué et texte de la Satire. P. 19. Epigramme aux Révérends Pères qui m'avoient attaqué dans leurs écrits. P. 20. Epigramme sur mon Epître de l'Amour de Dieu.

Voici le commentaire de M. Emile Magne :

"Cette plaquette ; nous paraît présenter toutes les caractéristiques d'une édition française et même parisienne. Elle contient le Discours véritable de Boileau et deux Epigrammes qui appartiennent aussi au satirique. Le texte de la Satire semble correct. On n'y rencontre pas les pièces tendancieuses que les éditeurs hollandais ajoutèrent à leurs impressions. Dans l'impossibilité où nous nous trouvons de préciser laquelle des nombreuses éditions de la Satire II précéda les autres, celle-ci, si l'on en rencontrait un exemplaire complet, attirerait justement la prédilection des bibliophiles. C'est pourquoi nous la plaçons en tête de ses contemporaines."

M. Magne cite l'exemplaire en question qui est conservé à la Bibliothèque du Mans, section Théologie (?), n° 3038.

Début de la Satire XII au format in-4 (Esprit Billiot, 1711 ?) 20 pages.


Que faut-il conclure de tout ceci ? Qu'il s'agit de la seule édition à pagination séparée de cette Satire XII au format in-4. Ce que n'a pas précisé M. Magne, c'est que cette pièce de 20 pages sans page de titre datée, est signée A4-B4-C2. Ce qui indiquerait une publication séparée imprimée sans titre dès l'origine. La page de titre de cette Satire XII in-4 n'existerait donc pas. E tous les cas aucun bibliographe ne l'a, à ce jour, relevée.

Si je peux me permettre de vous parler de cette impression qu'on ne rencontre guère, c'est parce que je l'ai sous les yeux au moment où j'écris ces lignes. Comment se présente-t-elle ? Elle est insérée à la fin d'un volume qui contient les Oeuvres de Nicolas Boileau-Despréaux dans l'édition de Paris donnée par Esprit Billiot en 1713, 2 parties en 1 fort volume in-4. L'exemplaire est relié en veau brun au chiffre du collège de Plessis-Sorbonne (chiffre répété au dos entre les nerfs et aux angles des plats). Cette jolie édition in-4 est par ailleurs fort appréciée pour les belles figures de Gillot pour le Lutrin qu'elle contient, ainsi que pour le joli portrait de l'auteur par Drevet.

Voici ce que disent conjointement Brunet (manuel du librairie) et Graesse (qui lui a copié dessus plus qu'à son tour...) sur cette édition :

"On ne trouve ni dans l'une ni dans l'autre (édition in-12 publiée la même année) sa satire XII sur l'équivoque."

Voici ce que Brunet ajoute :

"On croit que l'impression de celle édition avait été commencée du vivant de l'auteur, bien qu'elle n'ait été terminée que deux ans après sa mort, par les soins de Valincourt et de Renaudot. Ces deux éditeurs ont ajouté de nouvelles notes à celles de Boileau. Le libraire Esprit Billiot donna dans la même année une édition in-12 de xlviij, 558 et 508 pp. On ne trouve ni dans l'une ni dans l'autre la salire XII sur l'équivoque, pièce réunie pour la première fois aux œuvres de l'auteur dans l'édition que Brossette a fait imprimer à Genève, en 1716, en 2 vol. in-4. et en 4 vol. in-12. avec ses commentaires."

On trouve une notice dans le Bulletin de la librairie Morgand (n°948) qui indique un exemplaire de cette même édition de 1713, contenant, en manuscrit, à la fin, la Satire XII avec les autres pièces en vers qui l'accompagnent.

On lit enfin, dans l'édition plus récente des Oeuvres de Boileau par Charles-H Boudhors, 1960, p. 314 : "Ne vient-il pas à l'esprit que subrepticement, pour quelques privilégiés, Billiot a glissé dans son édition la Satire frappée d'interdiction ?" Et ce fut vraisemeblablement le cas.

Billiot n'a pas le droit de faire imprimer cette Satire XII en 1711 lors de l'achèvement de son écriture par Boileau. On peut supposer de l'éditeur a fait imprimer quelques exemplaires, sans page de titre (donc sans adresse) de la Satire XII, d'une part afin de la distribuer à quelques amis de l'auteur et lecteurs moins regardant sur l'interdiction pourtant en vigueur (Billiot risquait beaucoup en publiant sous interdiction du Roi une Satire de Boileau). L'édition in-4 publié en 1713 étant déjà commencée, il avait également sans doute en tête d'ajouter cette petite pièce de 20 pages à quelques exemplaires. Ce qu'il fit. Un libraire audacieux assurément !

Un auteur du XIXe siècle (M. Berriat Saint-Prix) est d'un autre avis quant à l'antériorité de l'une ou l'autre de ces éditions. Voici ce qu'il écrit à propos d'une mince plaquette in-12 également de 20 pages ayant pour titre : "Satire douzième de M. Boileau Despreaux sur les Equivoques"

"Voilà la seule édition du la satire XII où nous ayons vu l'indication du sujet au pluriel (les équivoques), ce qui nous fait présumer que c'est la première qu'on ait publiée de cet opuscule, les éditeurs postérieurs aux deux éditions de Paris, ayant se modeler sur leur intitulé." (Bibliothèque de Grenoble).

Voici la couverture (avec titre manuscrit à l'époque), la première page qui sert de titre et la première page d'avertissement de cette édition in-12 de 1711 (publiée sans date), que j'ai la chance de posséder également. Note : le texte imprimé s'arrête au bas de la page 18 et le dernier feuillet est blanc.






Voici encore quelques détails concernant cette édition de 1713 décidément sujet à caution et dont les bibliographes ne tarissent pas :

"Boileau venait de commencer une nouvelle édition vers la fin de 1710, mais ses ennemis ayant obtenu une défense d'y insérer la satire XII, « il aima mieux, dit Desmaiseau.x p. 282 à 285 (il y donne le récit de celle intrigue), supprimer entièrement cette édition que de la mutiler. » Quelques personnes disent aujourd'hui que l'édition de 1713 est cette même édition que Valincourt et Renaudot reprirent après la mort de Boileau (13 mars 1711). On serait autorisé à regarder ce récit comme apocryphe, si l'on réfléchit que l'avis du censeur, destiné à autoriser l'impression, n'est que du 7 nov. 1712, et quoique ce censeur soit Renaudot lui-même, il est douteux qu'il eût voulu s'exposcr sans utilité aux risques inséparables d'une imputation de faux... Admettons-en toulefois l'exactitude, cette édition ne mériterait quelque confiance que jusqu'au point où Boileau l'avait interrompue ; encore cela est-il susceptible de beaucoup de restrictions, si l'on se rappelle l'usage où il était de faire souvent ses corrections au moment du tirage, et l'on convient d'ailleurs que l'édition de 17 13 est moins correcte que celle de 1701. Mais dans la même hypothèse , quel est l'endroit de l'édition où Boileau s'arrêta ? Suivant Desmaiseaux, ce fut à la cinquième feuille, ce qui conduirait pour l'in-4, au 78e vers de la satire VI, et pour l'in-12, au 92e vers de la satire VIII .... Nous serions tentés d'assurer que Boileau ne revit les épreuves que de la première pièce (Discours au roi ), parce qu'on trouve dans la suivante une faute trop grossière pour quelle lui fût échappée, ou qu'il ne l'eût pas au moins corrigée dans un carton." (in Notes bibliographiques de M. Berriat Saint-Prix pour l'édition des Oeuvres de Boileau, tome I, 1830).

Comme on le voit, rien n'est simple en bibliographie ! Il faut rester prudent sur l'histoire des éditions, même des livres dont on a beaucoup parlé et sur lesquels a coulé beaucoup d'encre.

On pourrait sans doute encore beaucoup disserter sur Boileau et l'édition de ses Oeuvres et de ses Satires, mais arrêtons-nous ici pour aujourd'hui. J'ai acheté (incorrigible que je suis...) un autre exemplaire des Oeuvres de Boileau dans la même édition de 1713... mais point de Satire XII reliée à la fin...

Combien d'exemplaires sont encore en circulation aujourd'hui de cette mince plaquette témoin de l'histoire littéraire agitée du grand siècle sous la coupe d'un monarque absolu qui disait simplement à ses auteurs "oui"... ou "non"... ?? (il semblerait que la médiathèque d'Orléans possède un exemplaire (mal décris) de cette pièce rare en 20 pages in-4 ?? à vérifier...)

En un mot... découvrez Boileau ! J'adore ce flanqueur et ciseleur de vers, mordant, pointu, trouvant toujours le bon mot pour la bonne occasion. Si j'osais, je dirais que Boileau est un peu pour moi mon Michel Audiard du XVIIe siècle... (je sais la comparaison n'est pas universitairement acceptable... mais si vous saviez ce que je m'en...)

Terminons donc sur quatre vers du poète :

"De tous les animaux qui s'élèvent dans l'air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.”
Boileau, Satire VIII


En espérant que vous avez pris plaisir à cette promenade bouquinière,
Bertrand

3 commentaires:

Raphael Riljk a dit…

Enquête très intéressante. Que contient la satire XII pour avoir fait l'objet de cette interdiction ?

R.

Bertrand a dit…

Cette satire est en partie dirigée contre les Jésuites...

La voici en entier pour les curieux :

Du langage français bizarre hermaphrodite,
De quel genre te faire, équivoque maudite,
Ou maudit ? car sans peine aux rimeurs hasardeux,
L'usage encor, je crois, laisse le choix des deux.
Tu ne me réponds rien. Sors d'ici, fourbe insigne,
Mâle aussi dangereux que femelle maligne,
Qui crois rendre innocents les discours imposteurs ;
Tourment des écrivains, juste effroi des lecteurs ;
Par qui de mots confus sans cesse embarrassée
Ma plume, en écrivant, cherche en vain ma pensée.
Laisse-moi ; va charmer de tes vains agréments
Les yeux faux et gâtés de tes louches amants,
Et ne viens point ici de ton ombre grossière
Envelopper mon style, ami de la lumière.
Tu sais bien que jamais chez toi, dans mes discours,
Je n'ai d'un faux brillant emprunté le secours :
Fuis donc. Mais non, demeure ; un démon qui m'inspire
Veut qu'encore une utile et dernière satire,
De ce pas en mon livre exprimant tes noirceurs,
Se vienne, en nombre pair, joindre à ses onze sœurs ;
Et je sens que ta vue échauffe mon audace.
Viens, approche : voyons, malgré l'âge et sa glace,
Si ma muse aujourd'hui sortant de sa langueur,
Pourra trouver encore un reste de vigueur.
Mais où tend, dira-t-on, ce projet fantastique ?
Ne vaudrait-il pas mieux dans mes vers, moins caustique,
Répandre de tes jeux le sel réjouissant,
Que d'aller contre toi, sur ce ton menaçant,
Pousser jusqu'à l'excès ma critique boutade ?
Je ferais mieux, j'entends, d'imiter Bensserade.
C'est par lui qu'autrefois, mise en ton plus beau jour,
Tu sus, trompant les yeux du peuple et de la cour,
Leur faire, à la faveur de tes bluettes folles,
Goûter comme bons mots tes quolibets frivoles.
Mais ce n'est plus le temps : le public détrompé
D'un pareil enjouement ne se sent plus frappé.
Tes bons mots, autrefois délices des ruelles,
Approuvés chez les grands, applaudis chez les belles,
Hors de mode aujourd'hui chez nos plus froids badins,
Sont des collets montés et des vertugadins.
Le lecteur ne sait plus admirer dans Voiture
De ton froid jeu de mots l'insipide figure :
C'est à regret qu'on voit cet auteur si charmant,
Et pour mille beaux traits vanté si justement,
Chez toi toujours cherchant quelque finesse aiguë,
Présenter au lecteur sa pensée ambiguë,
Et souvent du faux sens d'un proverbe affecté
Faire de son discours la piquante beauté.
Mais laissons là le tort qu'à ces brillants ouvrages
Fit le plat agrément de tes vains badinages.
Parlons des maux sans fin que ton sens de travers,
Source de toute erreur, sema dans l'univers :
Et, pour les contempler, jusque dans leur naissance,
Dès le temps nouveau-né, quand la Toute-Puissance
D'un mot forma le ciel, l'air, la terre et les flots,
N'est-ce pas toi, voyant le monde à peine éclos,
Qui, par l'éclat trompeur d'une funeste pomme,
Et tes mots ambigus, fis croire au premier homme
Qu'il allait, en goûtant de ce morceau fatal,
Comblé de tout savoir, à Dieu se rendre égal ?
Il en fit sur-le-champ la folle expérience :
Mais tout ce qu'il acquit de nouvelle science
Fut que, triste et honteux de voir sa nudité,
Il sut qu'il n'était plus, grâce à sa vanité,
Qu'un chétif animal pétri d'un peu de terre,
A qui la faim, la soif partout faisaient la guerre,
Et qui, courant toujours de malheur en malheur,
A la mort arrivait enfin par la douleur.
Oui, de tes noirs complots et de ta triste rage,
Le genre humain perdu fut le premier ouvrage :
Et bien que l'homme alors parût si rabaissé,
Par toi contre le ciel un orgueil insensé
Armant de ses neveux la gigantesque engeance,
Dieu résolut enfin, terrible en sa vengeance,
D'abîmer sous les eaux tous ces audacieux.
Mais avant qu'il lâchât les écluses des cieux,
Par un fils de Noé fatalement sauvée,
Tu fus, comme serpent, dans l'arche conservée,
Et d'abord poursuivant tes projets suspendus,
Chez les mortels restants, encor tout éperdus,
De nouveau tu semas tes captieux mensonges,
Et remplis leurs esprits de fables et de songes,
Tes voiles offusquant leurs yeux de toutes parts,
Dieu disparut lui-même à leurs troubles regards.
Alors ce ne fut plus que stupide ignorance,
Qu'impiété sans borne en son extravagance,
Puis, de cent dogmes faux la superstition
Répandant l'idolâtre et folle illusion
Sur la terre en tous lieux disposée à les suivre,
L'art se tailla des dieux d'or, d'argent et de cuivre,
Et l'artisan lui-même, humblement prosterné
Aux pieds du vain métal par sa main façonné,
Lui demanda les biens, la santé, la sagesse.
Le monde fut rempli de dieux de toute espèce :
On vit le peuple fou qui du Nil boit les eaux
Adorer les serpents, les poissons, les oiseaux ;
Aux chiens, aux chats, aux boucs offrir des sacrifices ;
Conjurer l'ail, l'oignon, d'être à ses vœux propices ;
Et croire follement maîtres de ses destins
Ces dieux nés du fumier porté dans ses jardins.
Bientôt te signalant par mille faux miracles,
Ce fut toi qui partout fis parler les oracles :
C'est par ton double sens dans leurs discours jeté
Qu'ils surent, en mentant, dire la vérité ;
Et sans crainte, rendant leurs réponses normandes,
Des peuples et des rois engloutir les offrandes.
Ainsi, loin du vrai jour par toi toujours conduit,
L'homme ne sortit plus de son épaisse nuit.
Pour mieux tromper ses yeux, ton adroit artifice
Fit à chaque vertu prendre le nom d'un vice :
Et par toi, de splendeur faussement revêtu,
Chaque vice emprunta le nom d'une vertu.
Par toi l'humilité devint une bassesse ;
La candeur se nomma grossièreté, rudesse.
Au contraire, l'aveugle et folle ambition
S'appela des grands cœurs la belle passion ;
Du nom de fierté noble on orna l'impudence,
Et la fourbe passa pour exquise prudence :
L'audace brilla seule aux yeux de l'univers ;
Et, pour vraiment héros, chez les hommes pervers,
On ne reconnut plus qu'usurpateurs iniques,
Que tyranniques rois censés grands politiques,
Qu'infâmes scélérats à la gloire aspirants,
Et voleurs revêtus du nom de conquérants.
Mais à quoi s'attacha ta savante malice,
Ce fut surtout à faire ignorer la justice.
Dans les plus claires lois ton ambiguïté
Répandant son adroite et fine obscurité,
Aux yeux embarrassés des juges les plus sages
Tout sens devint douteux, tout mot eut deux visages ;
Plus on crut pénétrer, moins on fut éclairci ;
Le texte fut souvent par la glose obscurci :
Et, pour comble de maux, à tes raisons frivoles
L'éloquence prêtant l'ornement des paroles,
Tous les jours accablé sous leur commun effort,
Le vrai passa pour faux, et le bon droit eut tort.
Voilà comme, déchu de sa grandeur première,
Concluons, l'homme enfin perdit toute lumière,
Et, par tes yeux trompeurs se figurant tout voir,
Ne vit, ne sut plus rien, ne put plus rien savoir.
De la raison pourtant, par le vrai Dieu guidée,
Il resta quelque trace encor dans la Judée.
Chez les hommes ailleurs sous ton joug gémissants
Vainement on chercha la vertu, le droit sens :
Car, qu'est-ce, loin de Dieu, que l'humaine sagesse ?
Et Socrate, l'honneur de la profane Grèce,
Qu'était-il, en effet, de près examiné,
Qu'un mortel par lui-même au seul mal entraîné,
Et, malgré la vertu dont il faisait parade,
Très équivoque ami du jeune Alcibiade ?
Oui, j'ose hardiment l'affirmer contre toi,
Dans le monde idolâtre, asservi sous ta loi,
Par l'humaine raison de clarté dépourvue
L'humble et vraie équité fut à peine entrevue :
Et, par un sage altier, au seul faste attaché,
Le bien même accompli souvent fut un péché.
Pour tirer l'homme enfin de ce désordre extrême,
Il fallut qu'ici-bas Dieu, fait homme lui-même,
Vînt du sein lumineux de l'éternel séjour
De tes dogmes trompeurs dissiper le faux jour.
A l'aspect de ce Dieu les démons disparurent ;
Dans Delphes, dans Délos, tes oracles se turent,
Tout marqua, tout sentit sa venue en ces lieux ;
L'estropié marcha, l'aveugle ouvrit les yeux.
Mais bientôt contre lui ton audace rebelle,
Chez la nation même à son culte fidèle,
De tous côtés arma tes nombreux sectateurs,
Prêtres, pharisiens, rois, pontifes, docteurs.
C'est par eux que l'on vit la vérité suprême
De mensonge et d'erreur accusée elle-même,
Au tribunal humain le Dieu du ciel traîné,
Et l'auteur de la vie à mourir condamné.
Ta fureur toutefois à ce coup fut déçue,
Et pour toi ton audace eut une triste issue.
Dans la nuit du tombeau ce Dieu précipité
Se releva soudain tout brillant de clarté ;
Et partout sa doctrine en peu de temps portée
Fut du Gange et du Nil et du Tage écoutée.
Des superbes autels à leur gloire dressés
Tes ridicules dieux tombèrent renversés.
On vit en mille endroits leurs honteuses statues
Pour le plus bas usage utilement fondues ;
Et gémir vainement Mars, Jupiter, Vénus,
Urnes, vases, trépieds, vils meubles devenus.
Sans succomber pourtant tu soutins cet orage,
Et, sur l'idolâtrie enfin perdant courage,
Pour embarrasser l'homme en des nœuds plus subtils,
Tu courus chez Satan brouiller de nouveaux fils.
Alors, pour seconder ta triste frénésie,
Arriva de l'enfer ta fille l'hérésie,
Ce monstre, dès l'enfance à ton école instruit,
De tes leçons bientôt te fit goûter le fruit.
Par lui l'erreur, toujours finement apprêtée,
Sortant pleine d'attraits de sa bouche empestée,
De son mortel poison tout courut s'abreuver,
Et l'Eglise elle-même eut peine à s'en sauver.
Elle-même deux fois, presque toute arienne,
Sentit chez soi trembler la vérité chrétienne ;
Lorsque attaquant le Verbe et sa divinité,
D'une syllabe impie un saint mot augmenté
Remplit tous les esprits d'aigreurs si meurtrières,
Et fit de sang chrétien couler tant de rivières.
Le fidèle, au milieu de ces troubles confus,
Quelque temps égaré, ne se reconnut plus ;
Et dans plus d'un aveugle et ténébreux concile
Le mensonge parut vainqueur de l'Evangile.
Mais à quoi bon ici du profond des enfers,
Nouvel historien de tant de maux soufferts,
Rappeler Arius, Valentin et Pélage,
Et tous ces fiers démons que toujours d'âge en âge
Dieu, pour faire éclaircir à fond ses vérités,
A permis qu'aux chrétiens l'enfer ait suscités ?
Laissons hurler là-bas tous ces damnés antiques,
Et bornons nos regards aux troubles fanatiques
Que ton horrible fille ici sut émouvoir,
Quand Luther et Calvin, remplis de ton savoir,
Et soi-disant choisis pour réformer l'Eglise,
Vinrent du célibat affranchir la prêtrise,
Et, des vœux les plus saints blâmant l'austérité,
Aux moines las du joug rendre la liberté.
Alors n'admettant plus d'autorité visible,
Chacun fut de la foi censé juge infaillible ;
Et, sans être approuvé par le clergé romain,
Tout protestant fut pape, une bible à la main.
De cette erreur dans peu naquirent plus de sectes
Qu'en automne on ne voit de bourdonnants insectes
Fondre sur les raisins nouvellement mûris,
Ou qu'en toutes saisons sur les murs, à Paris,
On ne voit affichés de recueils d'amourettes,
De vers, de contes bleus, de frivoles sornettes.
Souvent peu recherchés du public nonchalant,
Mais vantés à coup sûr du Mercure Galant.
Ce ne fut plus partout que fous anabaptistes,
Qu'orgueilleux puritains, qu'exécrables déistes.
Le plus vil artisan eut ses dogmes à soi,
Et chaque chrétien fut de différente loi.
La discorde, au milieu de ces sectes altières,
En tous lieux cependant déploya ses bannières ;
Et ta fille, au secours des vains raisonnements
Appelant le ravage et les embrasements,
Fit, en plus d'un pays, aux villes désolées,
Sous l'herbe en vain chercher leurs églises brûlées.
L'Europe fut un champ de massacre et d'horreur,
Et l'orthodoxe même, aveugle en sa fureur,
De tes dogmes trompeurs nourrissant son idée,
Oublia la douceur aux chrétiens commandée,
Et crut, pour venger Dieu de ses fiers ennemis,
Tout ce que Dieu défend légitime et permis.
Au signal tout à coup donné pour le carnage,
Dans les villes, partout théâtres de leur rage,
Cent mille faux zélés, le fer en main courant,
Allèrent attaquer leurs amis, leurs parents ;
Et, sans distinction, dans tout sein hérétique
Pleins de joie enfoncer un poignard catholique.
Car quel lion, quel tigre égale en cruauté
Une injuste fureur qu'arme la piété ?
Ces fureurs, jusqu'ici du vain peuple admirées,
Etaient pourtant toujours de l'Eglise abhorrées,
Et, dans ton grand crédit pour te bien conserver,
Il fallait que le ciel parût les approuver :
Ce chef-d'œuvre devait couronner ton adresse.
Pour y parvenir donc, ton active souplesse,
Dans l'école abusant tes grossiers écrivains,
Fit croire à leurs esprits ridiculement vains
Qu'un sentiment impie, injuste, abominable,
Par deux ou trois d'entre eux réputé soutenable,
Prenait chez eux un sceau de probabilité
Qui même contre Dieu lui donnait sûreté ;
Et qu'un chrétien pouvait, rempli de confiance,
Même en le condamnant, le suivre en conscience.
C'est sur ce beau principe, admis si follement,
Qu'aussitôt tu posas l'énorme fondement
De la plus dangereuse et terrible morale
Que Lucifer, assis dans la chaire infernale,
Vomissant contre Dieu ses monstrueux sermons,
Ait jamais enseignée aux novices démons.
Soudain, au grand honneur de l'école païenne,
On entendit prêcher dans l'école chrétienne
Que sous le joug du vice un pécheur abattu
Pouvait, sans aimer Dieu ni même la vertu,
Par la seule frayeur au sacrement unie,
Admis au ciel, jouir de la gloire infinie ;
Et que, les clefs en main, sur ce seul passeport,
Saint Pierre à tous venants devait ouvrir d'abord.
Ainsi, pour éviter l'éternelle misère
Le vrai zèle au chrétien n'étant plus nécessaire,
Tu sus, dirigeant bien en eux l'intention,
De tout crime laver la coupable action.
Bientôt, se parjurer cessa d'être un parjure ;
L'argent à tout denier se prêta sans usure ;
Sans simonie, on put, contre un bien temporel,
Hardiment échanger un bien spirituel ;
Du soin d'aider le pauvre on dispensa l'avare,
Et même chez les rois le superflu fut rare.
C'est alors qu'on trouva, pour sortir d'embarras,
L'art de mentir tout haut en disant vrai tout bas.
C'est alors qu'on apprit qu'avec un peu d'adresse
Sans crime un prêtre peut vendre trois fois sa messe,
Pourvu que, laissant là son salut à l'écart,
Lui-même en la disant n'y prenne aucune part.
C'est alors que l'on sut qu'on peut, pour une pomme,
Sans blesser la justice assassiner un homme :
Assassiner ! ah ! non, je parle improprement,
Mais que, prêt à la perdre, on peut innocemment,
Surtout ne la pouvant sauver d'une autre sorte,
Massacrer le voleur qui fuit et qui l'emporte.
Enfin ce fut alors que, sans se corriger,
Tout pécheur... Mais où vais-je aujourd'hui m'engager ?
Veux-je d'un pape illustre, armé contre tes crimes,
A tes yeux mettre ici toute la bulle en rimes ;
Exprimer tes détours burlesquement pieux
Pour disculper l'impur, le gourmand, l'envieux,
Tes subtils faux-fuyants pour sauver la mollesse,
Le larcin, le duel, le luxe, la paresse,
En un mot, faire voir à fond développés
Tous ces dogmes affreux d'anathème frappés,
Que, sans peur débitant tes distinctions folles,
L'erreur encor pourtant maintient dans tes écoles ?
Mais sur ce seul projet soudain puis-je ignorer
A quels nombreux combats il faut me préparer ?
J'entends déjà d'ici tes docteurs frénétiques
Hautement me compter au rang des hérétiques ;
M'appeler scélérat, traître, fourbe, imposteur,
Froid plaisant, faux bouffon, vrai calomniateur,
De Pascal, de Wendrock, copiste misérable ;
Et, pour tout dire enfin, janséniste exécrable.
J'aurai beau condamner, en tous sens expliqués,
Les cinq dogmes fameux par ta main fabriqués ;
Blâmer de tes docteurs la morale risible,
C'est, selon eux, prêcher un calvinisme horrible ;
C'est nier qu'ici-bas par l'amour appelé
Dieu pour tous les humains voulut être immolé.
Prévenons tout ce bruit : trop tard, dans le naufrage,
Confus on se repent d'avoir bravé l'orage.
Halte-là donc, ma plume. Et toi, sors de ces lieux,
Monstre à qui, par un trait des plus capricieux,
Aujourd'hui terminant ma course satirique,
J'ai prêté dans mes vers une âme allégorique.
Fuis, va chercher ailleurs tes patrons bien-aimés.
Dans ces pays par toi rendus si renommés,
Où l'Orne épand ses eaux, et que la Sarthe arrose ;
Ou, si plus sûrement tu veux gagner ta cause,
Porte-la dans Trévoux, à ce beau tribunal
Où de nouveaux Midas un sénat monacal,
Tous les mois, appuyé de ta sœur l'ignorance,
Pour juger Apollon tient, dit-on, sa séance.

B.

Textor a dit…

Je découvre avec retard ce bel article sur Boileau.
De toute rareté, Inconnu à la BNF ?

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