lundi 5 janvier 2009

Faire une tragique impression à la jeunesse : la Médée de Sénèque (1512).


Aujourd’hui, nous allons à l’Université, au cours de littérature latine. N’oublions pas notre livre : nous sommes au début du 16e siècle, en Allemagne, la Saxe plus précisément, et Médée, la tragédie de Sénèque est au programme.

Dans les pays de langue germanique, Les Tragédies de Sénèque ont été imprimées assez tardivement et apparurent pour la première fois vers 1500 à Leipzig sous la presse de Martin Landsberg (ISTC is00438200). Cette première édition complète fut suivie de nombreuses éditions séparées, destinées à l’enseignement de la littérature latine. Il s’agissait de fournir aux étudiants un support de cours sur lequel ils pouvaient prendre en note les commentaires du professeur.

C’est justement le cas de cette Médée imprimée en février 1512 (1). Il s’agit d’un modeste opuscule de 22 feuillets sous parchemin, représentant la plus ancienne de ces éditions allemandes de Sénèque à usage scolaire qu’il n’est pas étonnant de trouver mise sous presse à Wittemberg pour les besoins de l’Université saxonne fondée dix ans plus tôt.

La tragédie est présentée par Philippe Engelbrecht (Engentinus) qui obtint le grade de Maître es Arts à Wittemberg en 1512, avant de devenir professeur de poésie à Fribourg en 1516 (2).

Effroyable dans ses ressorts, Médée tuant ses propres enfants par dépit amoureux, il s’agit probablement de la plus sombre et de la plus violente pièce qui nous ait été conservé de Sénèque. Engelbrecht voulut transformer cette exposition de sentiments exacerbés en source de réflexion sur les ravages de la passion amoureuse : « Médée, de Sénèque le Second, dans laquelle sont exposés très clairement les crimes effroyables de l’enchanteresse, à l’intention de la jeunesse appliquée à l’étude des Belles-Lettres » proclame le titre.

Titre avec mention manuscrite du prix d’achat et de la date.

Dans les quelques vers d’introduction qui suivent, il s’attacha à dégager l’exemplarité de la tragédie, utile selon lui à avertir les jeunes gens « à l’apprentissage de la vie », des dangers « d’un amour aux fondations incertaines » :

« Ce que vaut à une femme d’être privée d’amour conjugal Et ce que la douleur peut méditer elle-même dans ce sexe C’est ce que Médée te montrera dans cette tragédie, Elle qui autrefois fut alliée au chef de la maison d’Eson Lis ceci : fais-moi confiance, tu exploreras les bouleversements variés Que provoque un amour aux fondations incertaines. Les exemples servent à l’apprentissage de la vie, Pour cette raison, tourne-toi souvent vers le poète. »

Le texte en caractères gothiques est présenté sans commentaires avec d’amples marges et des espaces interlinéaires suffisants pour permettre la prise de notes pendant le cours magistral. Des lettres-guides marquent le début des actes ou de certaines interventions. La mise en page aux alignements parfois incertains et les caractères déjà empâtés par l’usure montrent qu’il s’agissait d’un ouvrage modeste, d’abord destiné à l’étude.

L’imprimeur en est Johann Rhau Grünenberg, qui avait installé sa presse en 1508 dans le couvent même des Augustins de Wittemberg (apud Augustinianos au colophon) et fournissait des livres à l’Université. C’est là aussi qu’il rencontra Martin Luther dont la voix s’apprêtait bientôt à tonner et dont il devint le premier imprimeur. Luther lui confia l’impression d’ouvrages théologiques destinés à son enseignement, comme une édition latine des Psaumes que Grünenberg mit en page en 1513, sous l’œil du moine lui-même, avec de larges interlignes adaptés au suivi de ses leçons. Malgré leur collaboration active au début de la Réforme, Luther en vint à soupirer sur la modeste qualité du travail de Grünenberg à propos de son livre De la Confession (1521) : « Il est imprimé si pauvrement, avec tellement peu de soin et d’attention, sans parler de la mauvaise qualité du papier et des caractères. Jean l’imprimeur est toujours le même vieux Jean et ne s’améliore pas. » (3) Luther lui exprima néanmoins en 1532, à l’occasion vraisemblable de sa disparition, son affection : « C’était un homme craignant Dieu. Aussi a–t-il été béni de notre seigneur» (3).

Revenant à la tragédie de Sénèque, ni l’étudiant qui a assisté au cours, ni son professeur ne peuvent être identifiés. L’année 1516 inscrite au titre pourrait dater cette prise de notes. Elle est associée à la mention du prix de l’opuscule : « Constat 10 D[enarios] » ([ce livre] coûte 10 D[eniers]) (4).

Réparties sur l’ensemble de la Médée et rédigées d’une même main contemporaine, les notes manuscrites denses se composent de paraphrases interlinéaires et de commentaires marginaux explicatifs. Un peu confuses et comportant des ratures dans les premières pages, les annotations s’organisent de façon plus claire par la suite, d’une plume fine et lisible, comme si l’étudiant avait pris le rythme de la prise de notes. Celles-ci sont représentatives du mode d’enseignement qui prolongeait la tradition de la glose des manuscrits : à l’intention d’en préciser le sens, le professeur indiquait pour chaque nom commun ou verbe, une expression équivalente que l’étudiant retranscrivait au-dessus du texte.

« Actus primus : le cours commence, premières notes. »

Pour préciser les nombreuses références géographiques (pays, fleuves, montagnes…), le professeur puisait lui-même dans le commentaire savant de l’édition des Tragédies de Sénèque de l’italien Bernardino Gellio Marmitta, imprimée pour la première fois à Lyon en 1491 (5) puis régulièrement reprise, à Venise notamment, jusqu’en 1510. Par exemple, au niveau du passage fameux dans lequel Sénèque prophétise la découverte du Nouveau Monde : « Dans un certain nombre d’années un temps viendra où l’Océan ouvrira les barrières du monde et où l’on découvrira une terre immense et Thulé ne sera plus alors la dernière des terres » (v.374-379), le professeur emprunte à Marmitta le commentaire du terme Oceanus : « extremum mare » et celui de Thulé : « Tile : Insula est oceani inter septentrionalem & occidentalem plagam : quae ultima erat ex cognitis a romanis » , abrégé dans la note en « insula inter septentrionalem and occidentalem plagam, qu(a)e ultima cognita est romanis » (Ile des régions du Nord et de l’Ouest qui est la dernière connue des Romains). On notera que la découverte du nouveau continent, reconnu depuis 1507 par A. Vespucci, n’a pas eu apparemment d’écho particulier lors de l’étude du texte (6).

Les commentaires explicatifs marginaux par contre n’empruntent rien à Marmitta ; ils résument la situation des protagonistes et rappellent brièvement l’histoire de quelques personnages mythologiques rencontrés au fil du texte.

Les annotations s’interrompent brutalement en plusieurs endroits sans relation avec la fin d’une scène ou d’un acte, pour reprendre plus loin, comme cela est courant dans ce type d’opuscule à usage scolaire ainsi que le note J. Letrouit dans son passionnant article sur les Collèges français au 16e siècle (7). Au total, l’étudiant a porté ses notes sur la moitié de la pièce seulement. Cette alternance de passages annotés et de passages restés vierges, peut-être en raison d’un manque d’assiduité (?) aux cours correspondants, permet de supposer que le professeur commentait entre 40 et 50 vers par leçon, ce qui supposerait, compte-tenu de la longueur de la tragédie (1027 vers), un temps consacrée à l’étude de Médée s’étendant sur 20 à 25 cours.

Fin du cours et colophon.

Quel était le niveau de notre étudiant inconnu ? Les annotations simples, essentiellement lexicales, suggèrerait (sous toute réserve) que ce cours était destiné à un auditoire commençant ses studia humanitatis (ou humaniora), au sein de la faculté des Arts libéraux (faculté des lettres), pour l’obtention du grade de bachelier es Arts (Baccalaureatus artium liberalis), qui précédait celui de maître (Magister artium liberalis).

Cet opuscule scolaire est une illustration des objectifs de la pédagogie humaniste qui, la plume à la main, souhaitait faire des exemples fournis par les auteurs de l’Antiquité des tuteurs de la morale. De façon plus proche et plus matérielle, ces notes préservées sur ce support imprimé fragile nous mettent directement et avec émotion « en contact avec la réalité des salles de classe de la Renaissance. » (7)

Ex-libris porté par l’exemplaire (8).

(1) L. Annei Senece Cordubensis || posterioris Medea in qua horrẽ=||da incãtatricis facinora || liquidissime ostenduntur.|| ... ||
(Impressum Wittenburgij per Joannẽ || Gronenberg. ANNO a natali || Christiano.M.D.|| Xij.|| MEN: FEB:|| Apud Augustinianos.||)
VD16, ZV 18567 ; Panzer, XI, 538.
22 ff. n. ch., a1-6, b1-6, c1-4, d1-6. Filigrane non observé.
(2) ca.1490-1528. Sa prise de position pro-luthérienne ne fut pas appréciée dans Fribourg la catholique. Il mourut pendant une opération de la pierre en septembre 1528 à Strasbourg..
(3) traduit de Richard G. Cole, Reformation Printers: Unsung Heroes, Sixteenth Century Journal, Vol. 15, No. 3 (Autumn, 1984), pp. 327-339.
(4) Dürer note lors de son voyage aux Pays-bas en 1520-1521 : « Le samedi, j’étais à Cologne où j’achetais pour cinq deniers d’argent (« weispfennig ») un traité du docteur Luther et je donnai un denier pour le livre intitulé : la condamnation du saint homme Luther». (A. Dürer, Journal de voyage aux Pays-Bas pendant les années 1520 & 1521, Paris, Maisonneuve et Larose, 1993, p.35.) Les deniers blancs de Cologne (« weispfennig » ou « albi denarii ») valaient environ 12 deniers ordinaires (« pfennig » ou « denarii ») utilisés en Saxe. Les livres achetés par Dürer valaient donc respectivement environ 60 et 12 deniers. Une livre de viande de bœuf coûtait 2 deniers et le salaire quotidien d’un artisan maçon ou charpentier s’établissait autour de 20 deniers en Allemagne du Sud. (E. Belfort Bax, German Society at the close of the Middles Ages, Chapitre V, http://wwwgutenberg.org/ebooks/20461).
(5) Tragoediae, Lyon, Antonius Lambillon et Marinus Saracenus, 1491, ISTC is004435000.
(6) La mention de l’Amérique n’apparaît par exemple que dans l’édition de 1515 de la Margarita Philosophica (Strasbourg, Grüninger) qui présente sous forme de dialogue maître/élève le savoir à acquérir au cours du trivium et du quadrivium.
(7) J. Letrouit. La prise de notes de cours sur support imprimé dans les collèges parisiens au 16e siècle. Revue de la Bibliothèque Nationale de France, Juin 1999. http://editions.bnf.fr/pdf/revue/extrait02.pdf).
(8) Ex-libris d’Antonio Llano Diaz de Quijano. 102 x 80 mm. Ce bibliophile argentin, sur lequel n’existe que peu d’informations, possédait une collection fournie d’éditions anciennes de Sénèque marquées de cet ex-libris.

Mes Remerciements aux fins latinistes auxquels j’ai fait appel dans les moments de doute.

Raphaël

3 commentaires:

Bertrand a dit…

Merci Raphaël pour ce très intéressant billet.

B.

Eric a dit…

Merci Raphaël, ce billet nous ramène au coeur des plaisirs de la bibliophilie (et fait me fait regretter de ne pas comprendre le latin).

Eric

Jean Mallart a dit…

Antonio Llano Díaz de Quijano était mon grand-oncle, il était le frère de ma grand-mère paternelle, Eulalia. Il était né à Santander, Espagne.

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