mardi 4 novembre 2008

Philippe-Louis de Bordes de Fortage (1846-1924), bibliophile bordelais



Philippe-Louis de Bordes de Fortage (1846-1924),
bibliophile bordelais


La dispersion des livres de la bibliothèque d'un bibliophile de renom sont toujours un évènement très attendu. Les vacations se succèdent souvent à un rythme régulier, amenant sur la table des enchères, bon nombre de trésors qui ne réapparaîtront pas de si tôt.

La vente des livres de M. Philippe-Louis de Bordes de Fortage n'échappa pas à cette règle de l'effervescence bibliophilique. Elle se déroula en trois vacations, du 14 au 22 novembre 1924 pour la première, du 5 au 14 mars 1925 pour la deuxième et enfin du 9 au 19 mars 1927 pour la troisième et dernière.

Avec un total de 5.848 numéros et tous les thèmes de la bibliophilie représentés, cette vente a marqué les esprits, à l'image des plus grandes ventes qui ont eu lieu à la même époque.

"Né à Bordeaux le 7 octobre 1846, Philippe-Louis de Bordes de Fortage était issu d'une vieille famille parlementaire de Bordeaux. Déjà son père, versé dans les affaires commerciales, avait rompu avec une tradition séculaire. Lui-même se sentit davantage attiré par le culte des lettres et des arts. De bonne heure en possession d'une fortune qui lui assurait l'indépendance la plus complète et les moyens de satisfaire aisément son goût des livres et des bibelots, il sut vite s'entourer de ses objets de prédilection. C'était l'heure où les Paillet, les Pichon, les Lignerolles et les Lacarelle, eux aussi passionnés des riches reliures et des belles impressions, accumulaient les trésors qui ont rendu leur nom célèbre dans le monde des bibliophiles. C'était l'heureux temps où la marchandise abondait, où le dix-huitième siècle était encore presque délaissé et où tous ces privilégiés du bibelot, à peu près seuls à fouiller la boutique des antiquaires, y faisaient journellement de fructueuses et peu coûteuses trouvailles. Aussi, cinquante ans plus tard, la bibliothèque de la rue Billaudel, immuable sanctuaire qui avait donné asile au premier livre et qui allait, par la suite, les recueillir tous, jusqu'au dernier, pour se refermer sur eux comme s'ils devaient n'en plus sortir, ne comptait-elle pas moins de quinze mille volumes ! Ce chiffre, considérable assurément, fut néanmoins demeuré presque négligeable si, à côté du nombre, ne s'était retrouvée l'exceptionnelle qualité d'ouvrages embrassant à la fois les Lettres, l'Histoire, les Sciences et les Arts, le Droit et la Théologie, manuscrits enluminés du moyen âge, incunables, éditions des Alde et des Elzevier, presque tous revêtus des plus riches parures, vélins dorés aux tons d'ivoire ou maroquins fanés encadrant de leurs larges dentelles les armes d'un grand personnage, oeuvres inimitables des Eve, des Le Gascon, des Derôme et des Padeloup.

Catalogue de la vente de la bibliothèque Ph.-L. Bordes de Fortage, 1924-1927,
3 parties reliés en 1 fort volume in-8, demi-toile à coins (collection personnelle).


Ces livres, M. de Fortage l'a dit lui-même, firent le charme et la consolation de sa vie. Il les aima en lettrés délicat, en artiste raffiné. Ils furent ses véritables compagnons dans cette maison familiale de la rue Billaudel, perdue dans les faubourgs de la ville, et où il vivait quelque peu en ermite, au milieu d'un véritable entassement de bouquins et de bibelots, souvent préoccupé de soigner une santé depuis longtemps chancelante, mais toujours accueillant et prêt à sourire au visiteur qui se donnerait la peine de venir troubler sa solitude... Solitude bien relative, d'ailleurs, pour un homme pareillement entouré de belles choses, si constamment en conversation avec Pascal, Montaigne et Saint-Augustin, sans que son commerce avec nos grands classiques l'eût détourné des poètes de Rome et d'Athènes, et à qui les auteurs parmi lesquels s'écoulait son existence étaient à ce point familiers, qu'il en citait sans effort les passages les plus propres à renforcer sa pensée.

Ce n'était point là le fait d'un collectionneur ordinaire, d'un bibliophile tout court. C'était la marque d'une nature supérieurement douée et cultivée, d'un lettré subtil, lui-même poète à ses heures et chez qui, ajoutons-le, à ces ornements séducteurs de l'esprit, s'alliaient une civilité, une disctinction de manières qui semblaient comme un reflet de tout ce que ces beaux livres, ces estampes et ces pastels qui emplissaient la maison du maître, respiraient de la grâce et de l'élégance des sicèles passés.

Or voilà - ironie singulière ! - que celui qui avait si patiemment et si longuement apporté chaque jour sa pierre à l'édifice, qui en avait été, durant plus d'un demi-siècle, le gardien vigilant et jaloux, s'en est fait lui-même destructeur et à voulu que la ruine en fut consommée d'un seul coup : demain, cet admirable et si rare ensemble qu'on ne pourrait, aujourd'hui, reconstituer à aucun prix, sera dispersé par le marteau du commissaire-priseur. Ainsi l'a ordonné son possesseur, imitant en cela le geste d'un grand devancier, Edmond de Goncourt, cet autre passionné des lettres et du bibelot. "Je désire, dit M. de Fortage dans ses dispositions de dernière volonté, que l'importante bibliothèque que j'ai patiemment formée soit vendue en vente publique, à Bordeaux même. Les livres qui composent cette bibliothèque ont fait le charme et la consolation de ma vie, je souhaite qu'ils fassent aussi la joie des nouveaux possesseurs dont ils enrichiront les tablettes."

Nous sommes bien rassurés, pour notre part. Il reste, malgré tout, assez de véritables connaisseurs pour que le vœu du grand bibliophile bordelais soit pleinement exaucé. Déjà, ses livres avaient fait la joie de privilégiés qui devaient se borner, alors, à les admirer. Nul doute que leur possession ne fasse, maintenant, beaucoup plus grande cette joie, que partageront certainement ceux qui n'ont encore rien vu. Des uns comme des autres, d'ailleurs, nous en connaissons qui sont prêts à offrir aux nouveaux exilés la plus chaleureuse hospitalité. Formulons un souhait, à notre tour, c'est que ces livres, les plus beaux surtout, ne passent qu'entre des mains dignes de les posséder."

Ainsi s'exprimait et signait M. de L. en introduction au catalogue de la vente de la première partie de cette somptueuse bibliothèque (novembre 1924).


On trouve en tête du premier catalogue de cette vente une belle photographie de M. de Fortage, la seule que je connaisse, elle date de 1917, M. de Fortage avait 71 ans. Nous la reproduisons en tête de cet article.

Amitiés,
Bertrand

2 commentaires:

David a dit…

Merci pour ce billet à propos d'un homme qui m'était inconnu.
Cordialement.

bertrand a dit…

Merci à vous David,

en espérant que les prochains billets seront à la hauteur de vos attentes,

amitiés,
Bertrand

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