dimanche 9 novembre 2008

L'incendie de la bibliothèque Osborne inspire Albert Robida (1890)


Chers amis,
quelquefois la simple vision d'une image, d'une photographie, d'une estampe, vous marque pour longtemps, et ne sachant pourquoi, vous admirez, vous ressentez, vous vibrez.

C'est exactement ce qui m'est arrivé avant-hier soir en feuilletant le tome I de la revue d'Octave Uzanne, Le Livre moderne, 1890-1891, tome I.

Voici ce que j'y ai vu. Je vous laisse juge.


N'oubliez pas de cliquer sur l'image pour agrandir
et profiter pleinement de cette magnifique eau-forte d'Albert Robida


Albert Robida était déjà pour moi depuis longtemps un compagnon de route bibliophilique, je connaissais ses subtils dessins pour les Contes pour les bibliophiles du même Uzanne et de Robida, conjointement extraordinaires de néostylisme iconographique.

Mais voici, l'histoire qui l'inspira ici.

L'illustre bibliothèque du comte Osborne, secrétaire d'ambassade, périt dans les flammes ! Entièrement !

"Estimée à plus de 2.000.000, elle était conservée dans un appartement de la rue de Seine, dans l'Hôtel de Valois. Elle a été entièrement incinérée. Le feu n'a rien épargné, ni les manuscrits précieux, ni les incunables, ni les documents uniques sur l'histoire d'Angleterre, l'époque de Cromwell, la restauration des Stuarts et l'histoire d'Espagne et d'Italie.

Plusieurs de ces pièces avaient été payées par le comte Osborne, qui était un bibliophile très érudit, plus de quarante mille francs.

Aucun des manuscrits, des documents et des cartons renfermant des dessins et des planches des grands maîtres italiens et espagnols n'a pu être sauvé. Les quelques éditions de luxe qui n'ont pas été brulées, jetées et entassées dans la cour, ont été irrémédiablement détériorées par l'eau dont on les a inondées.

Comme il était question de ce véritable désastre, l'autre soir, dans une réunion de bouquiniers très renseignés, l'un des assistants nous fit le récit que le comte Osborne aurait eu, quelques nuits avant son désastre, un véritable cauchemar prémonitoire qui l'avait impressionné très fortement à la manière noire. Dans ce rêve fantastique, tout rempli de démons, de sombres diables à mines de pédants, de chats hirsutes et de figures goguenardes, le pauvre bibliophile aurait vu ses livres vendus par lots, dispersés le long des quais, livrés à l'épicier et dilapidés de mille façons terribles et poignantes.

Nous raisonnames, comme de juste, sur ce songe et sur les mystères qui relient le monde occulte à la vie réelle ; - le sujet se présentait à notre imagination avec des allures de conte très horrifique bien fait pour enténébrer l'entendement de nos chers contemporains. - Le Belzebuth le plus abracadabrant des illustrateurs, Albert Robida, mandé au chevet de notre conception, y prêta une attention enflammée : - J'en ferai une eau-forte, cria-t-il avec une gesticulation luciféréenne ! la première eau-forte que je mordrai !, et il partit sans plus attendre, fébrilement pour griffer félinement de la pointe et vitrioler son cuivre.

Quand nous parvint cette Eau-Robida-forte, elle nous stupéfia par son inattendu. C'était mordu comme un visage d'infidèle par une veuve Gras en délire ; mais point ordinaire : la planche, ni léchée, ni caressée assurément, un vrai cauchemar que l'oeil entrevoit sans le démêler, quelque chose comme un Bresden civilisé jusqu'à l'irrévérence. Ce cuivre méritait d'être confisqué pour le Livre moderne (...)"

Ainsi s'exprimait Octave Uzanne dans un court article qui précède l'insertion dans la revue de cette Robida-eau-forte. Magnifique !

Mon admiration pour le maître Robida s'en trouve, si cela était encore nécessaire, renforcée.

PS : J'allais presque oublier de préciser que cette eau-forte se trouve dans notre exemplaire du Livre moderne avec une légende ajoutée à la mine de plomb, en haut. Nous ne savons pas de qui est ce tracé manuscrit ? Le tirage de l'eau-forte est dans les tons de bleu-noir fort agréable. Il s'agirait du second état (sur deux) de cette eau-forte, le premier état étant réservé aux tirages de luxe de cette revue (papiers Japon, Chine et Whatman). Nous n'avons la chance de posséder qu'un des 1.000 exemplaires sur papier vergé des Vosges, déjà magnifique, dans une reliure de Petrus Ruban... mais la présentation de cet exemplaire fera bientôt l'objet d'un article complet.


Amitiés nocturnes,
Bertrand

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