samedi 8 novembre 2008

Miroir du bibliophile rémois par un Rémophile (1865)



Page de titre


Chers amis,
Savez-vous le meilleur moyen de se fâcher avec un ami bibliophile ? Je m'en vais vous le dire en quelques mots.

Lui présenter sous le nez avec grande exubérance votre dernière conquête, votre dernier membre du sérail, votre nouvelle recrue, votre nouveau joyau.

Mais comme disait Michel Audiard dans un autre domaine que j'affectionne particulièrement : "Ne nous fâchons pas !"

Ah ! Que les bibliophiles rémois ont de la chance d'avoir dans leurs rangs d'aussi valeureux bibliophiles. Que leur sort est enviable de donner à la postérité ce petit morceau d'anthologie bibliophilique ! La Bourgogne les envierait presque s'il elle ne pouvait s'enorguillir d'avoir eu dans ses rangs un Gabriel Peignot tout en érudition et en verve bouquinière.

Venons-en à l'objet du délit.

"Miroir du bibliophile rémois présenté aux lecteurs bénévoles" par EIEMHJBN, Rémophile.

Encore une fois, petite plaquette de rien, de 17 pages seulement, in-8 (22 x 13,5 cm), imprimée avec soins sur beau papier de Hollande, belle typographie soignée. Se vend à Reims à l'enseigne des quatre Chats grignants l'an de l'imprimerie CCC XV (la dédicace "Aux Bouquinistes-Revendeurs, l'auteur reconnaissant" est datée du 15 juillet 1865). Imprimé à Laon chez H. de Coquet et G. Stenger, cette miniardise a été tirée à 100 exemplaires seulement. Je vous laisse admirer la verve du colophon ci-dessous.

Colophon


Cette plaquette porte le cachet de Brissart-Binet, libraire.

Petite historiette rafraichissante pour libraires, bouquinistes et bibliophiles, véridique d'après la courte préface de l'auteur.

C'est l'histoire qui est arrivée vers 1855 à trois jeunes amis "pauvres comme les mousquetaires". Henri, étudiant en médecine (ah ces bibliophiles rémois médecins...), Emile étudiant en droit chez un avoué et l'auteur qui ne se nomme pas, déssinateur en tissus.

C'est le récit vivant de leur aventure bouquinière d'un moment. Sans le sou, tous fiévreux du livre rare, ils proposent à M. Tiennet, bibliophile consommé, un ouvrage intitulé "Notes et documents pour servir à l'histoire de Reims pendant quinze années". Payé seize sous ils lui revendent 60 francs et passent une soirée mémorable à la taverne de Cormontreuil. A onze heures du soir ils durent emprunter Vingt-cinq francs pour rentrer à Reims...

Extrait de l'ouvrage

Le récit se poursuit dix années plus tard. Henri est médecin à Paris. Emile est notaire et l'auteur représente la maison Cokerill et Cie. L'auteur est bibliophile et suit les ventes. Les amis se retrouvent. Ils reparlent de M. Tiennet qui venait à Paris d'acquérir un Plan de Reims pour 519 fr. 55 c., ainsi que le Tocsin des Massacreurs, de Reims, 1578. Il rate un Cochon mitré à 200 fr. soufflé par le savant Binau. Perdue également la Lettre touchant les affaires des Pays-Bas de Reims, Dupré, 1578, à 107 fr. Binau remporta devant Tiennet la rare Epitre envoyée au Tygre de France pour 300 fr. Ce fut le coup de grâce pour Tiennet. Tiennet après s'être répandu en injures contre son adversaire, tomba de défaillance au mileu de la salle. "Il vendrait sa culotte pour posséder l'Epitre envoyée de Paris au tigre Binau."

Tiennet sort et se rend sur le marché des bouquinistes. Au bouquiniste Baral il marchande une petite plaquette.... "C'est quinze sous" lui dit le bouquiniste. "Quinze sous ! Les voici. C'est à dire non ! Voilà un franc..." il dansa, cria... "Ah ! Binau. Je possède l'Epitre envoyé au tygre de la France."

Tiennet disparut. A sa place, près du bouquiniste, les trois compères trouvèrent ce mot :

"C'est elle, Dieu que je suis aise,
Oui, c'est la bonne édition ;
Voilà bien, pages neuf et seize,
Les deux fautes d'impression
Qui ne sont pas dans la mauvaise."

Ainsi s'achève ce petit récit truqulent et biblio-rocambolesque, ce sont ces petites histoires comme il en arrive souvent aux bibliophiles curieux, aux toqués du bouquin, aux rémois, comme aux bourguignons, aux bibliophiles débutants comme aux vétérans, que de pareilles aventures vous arrivent, c'est là tout le plaisir d'un jour du bibliophile.

En espérant qu'un lecteur rémois de ce blog, que je ne sens pas bien loin, saura nous en dire plus sur ce père Tiennet qu'il me semble fort intéressant de connaître un peu mieux.

PS : l'auteur de cet opuscule, d'après le Bulletin des Travaux de l'Académie nationale de Reims, serait un certain Henri Menu. (Année 1893, 91e volume, p. 124).

Amitiés,
Bertrand

3 commentaires:

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Histoire de plagiat.

Yvan tenait boutique de libraire dans la capitale. En province, François faisait de même et Rhemus exerçait la médecine. Un jour qu'ils étaient réunis par le projet de serendre ensemble à Redu, François interrogea, inquiet :
- Où est-ce qu'on mange ?
- Au "Henri IV" bien sûr, lui répondit Yvan sans hésiter.
Rhemus aurait bien voulu les accompagner, mais les circonstances économiques ne lui étaient pas favorables. Toujours prêts à résoudre au mieux les problèmes matériels, ses deux amis lui demandèrent s'il connaissait Chalamon, le bibliomane :
- Tu possèdes un volume du XVIIe siècle qui l'intéresse, le "Journal des voyages de Monsieur de Monconys". Accepterais-tu de le lui vendre ?
Rhemus n'eut que le temps d'aquiescer d'un mouvement de la tête. François se leva, assurant qu'il se chargeait de réaliser la transaction au meilleur prix.
Ils arrivèrent rue du Fourreur bien avant midi. Par chance, Chalamon était chez lui.
- Nous possédons un ouvrage que vous cherchez depuis longtemps...
- "Les saines pensées du malade", imprimé à La Ferté-au-Col en 1647 ! Le seul exemplaire connu appartient à Monsieur Colligo ! s'exclama Chalamon.
- Non, mais vous êtes aussi amateur du "Journal des voyages de Monsieur de Monconys"...
- Imprimé à Lyon en 1665, poursuivit le bibliomane, visiblement intéressé.
Tandis qu'il examinait fébrilement le gros volume in-quarto, François reprit :
- Cet exemplaire contient bien les trente planches hors-texte ; nous vous le cèderions pour un prix raisonnable.
- Raisonnable ?...
A l'annonce du prix, le bibliomane recula, comme effrayé, mais sans lâcher le livre. Après un marchandage courtois, Chalamon déposa la somme convenue sur son bureau, en nous engageant à lui donner la préférence pour ce genre d'ouvrage.
- Voilà ton argent, dit FRançois à Rhemus, le Gamay de Touraine sera bon !
Les trois bibliophiles se retrouvèrent quelques mois plus tard, le premier dimanche d'octobre, aux puces. Un rassemblement les attira du côté du bouquiniste Ladent. Sous les regards amusés des premiers amateurs arrivés tôt le matin, Chalamon dansait de joie en s'écriant :
- Colligo ! Colligo ! J'ai trouvé "Les saines pensées du malade" !
Ladent, qui ne comprenait pas ce qui était arrivé, leur expliqua qu'il venait de lui vendre une mauvaise plaquette pour quelques dizaines de francs...
(J.-P. Fontaine in "Le Bibliophile Rémois" n° 23-juillet 1991)

Cette histoire, évidemment véridique, ressemble fort à celle racontée par Henri Menu en 1865 dans son "Miroir du bibliophile rémois". Il l'avait trouvée dans les "Contes excentriques" de Charles Newil (pseudonyme de Charles Basset), édités chez Hachette dix ans auparavant.

- Henri-Jean-Baptiste Menu : né à Reims le 30 octobre 1842, marié à Reims en 1896 avec Jeanne-Clémentine Edart (1839-1897), veuve de son cousin germain,décédé à Reims le 15 mars 1910. Né rue des Anglais, dans la maison qui fut habitée par le futur conventionnel Saint-Just, il fut apprenti relieur à Châlons et à Reims. Il devint secrétaire et bibliothécaire d'Eugène Deullin, banquier bibliophile sparnacien, qui fit un don important à la B.M. de Reims en 1875. Fondateur du libéral "Echo sparnacien", qui lui valut d'être incarcéré par les Allemands en 1870-1871. Libéré, il installa une librairie à Paris, 30 rue Jacob. Ses catalogues portent une vignette avec son chiffre entouré de la devise "Fais ce que tu peux" empruntée à la marque de Claude Guyot, imprimeur châlonnais de la fin du XVIe s. Rentré à Reims en 1892, il organisa, avec Henri Matot, l'exposition du centenaire de Valmy. L'année suivante, il succéda à Adrien Duchénoy, premier employé de la B.M. de Reims.Il légua à la B.M.environ 10 000 pièces relative à la Champagne, rassemblées en un demi-siècle. Il est l'auteur de nombreuses publications.
- Charles-Antoine Brissart (Reims, 1814-1866), époux de Thérèse-Elise Binet, fils de libraire et libraire lui-même, à Reims depuis 1842, publia anonymement pour la première fois en 1859 "Cazin marchand libraire rémois. Essai sur sa vie et ses éditions.Par un cazinophile", plaquette rarissime de 12 pages.

bertrand a dit…

Je ne doutais pas bibliophile Rhemus que le commentaire fut complet, intéressant et savoureux.

Merci de ce complément.

Amitiés bourguignonnes,
Bertrand

Anonyme a dit…

La collection de Brissart-Binet, (consacrée à Reims riche de livres, tableaux, médailles,gravures) fit l'objet d'une description dans "Cabinet d'un bibliophile rémois" petit in-12 de 31 pages, hors commerce, signé Ad. Bourée, publié à Reims en 1862.
Lauverjat

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