mardi 11 novembre 2008

Le Baron La Roche-Lacarelle, sa vie et sa bibliothèque





Chers amis bibliophiles,

Je me suis appuyé pour décrire cette personnalité, sur un article
écrit par Jules le Petit paru dans la revue Le Livre de 1888, 9ème année. J'ai fortement raccourci le texte original qui contient 10 pages.

Bonne lecture à tous.

C’est donc dans quelques semaines (en 1888) que le marteau du commissaire-priseur dispersera
à tous les coins de la bibliophilie, et peut-être à tous les coins du monde, la bibliothèque de feu M. le baron de La Roche-Lacarelle.

Cette réunion, si ravissante et si homogène au point de vue de la perfection, de livres plus précieux les uns que les autres, amassés à grands frais, à grand-peine et souvent à grande émotion par un des amateurs les plus éclairés et les plus délicats, à coup sûr, qui aient existé, mérite d'être signalée d'une façon particulière.

M. le baron Sosthène de La Roche-Lacarelle était né au château de Juliénas, le 28 juillet 1816. Dés son enfance, il avait vécu avec les livres ; son père, gentilhomme érudit, d'une ancienne famille du Beaujolais, avait réuni une bibliothèque importante, composée en majeure partie d'ouvrages relatifs à son pays, sur lequel il avait fait quelques études historiques.

Le jeune baron, suivant l'exemple paternel, avait d'abord commencé par acquérir des livres sur le Beaujolais, le Forez, la Bourgogne, le Lyonnais. Et, ce qui était caractéristique, il tenait déjà à posséder les meilleures éditions, les plus beaux exemplaires, et les reliures les plus soignées.

Il parlait correctement plusieurs langues vivantes, et il lisait et traduisait dans les textes originaux, non seulement les anciens, Homère, Virgile, Horace, Sophocle, Euripide, Cicéron, Tite-Live, dont il avait un exemplaire admirable, mais encore Dante, le Tasse, Shakespeare, Camoëns, Cervantès (ce fameux Don Quixote dont il appréciait tant la rarissime édition princeps de 1605-1615, qu'il n'a jamais pu trouver en assez bel état pour l'acquérir). Et il parlait de tous ces génies avec un sens critique remarquable, un jugement sûr, en homme qui les avait étudiés à fond et les comprenait jusque dans les finesses et les bizarreries de leurs langues.

Il connut ainsi les plus grands bibliophiles de notre époque (1888) et aussi les plus fameux libraires. Il apprit à l'école de Charles Nodier, de J.-Ch. Brunet, de J.-J. de Bure, de Renouard, de Potier, à aimer les livres pour ce qu'ils valent littérairement d'abord et ensuite pour le mérite de leur rareté, de leur reliure, de leur provenance.

Il assista ou fit acheter des livres à toutes les ventes célèbres, et il nous a raconté qu'il avait été sur le point d'acquérir d'un coup la bibliothèque si intéressante de Charles Nodier, pour un prix qui paraîtrait dérisoire actuellement, trente mille francs. (Nous sommes en 1888). A cette époque, le baron n'avait guère dépassé la vingtième année lorsque Nodier mourut, peu de temps après, sa vente produisit au moins le double de cette somme, et le jeune bibliophile y acheta un nombre respectable de beaux livres.

Pendant les années qui suivirent, il eut plusieurs fois l'occasion d'enrichir sa bibliothèque aux ventes d'Armand Bertin, du prince d'Essling, de J.-J. de Bure, de Renouard, de Double, etc., puis dans la librairie de J. Techener et ensuite dans celle de L. Potier, qu'il fréquentait assidûment.

En 1859, avait paru chez M. Potier, alors son libraire et déjà un peu son ami, un mignon catalogue de petit format, imprimé par Jouaust, avec les caractères de P. Janet, et contenant toute une collection de livres charmants et précieux.

Le libraire annonçait discrètement tout cela, à prix marqués et sans aucune désignation de provenance, sous le titre suivant : Catalogue d'une collection de livres rares et précieux ; Ouvrages sur la chasse ; Anciens poètes français ; Romans ; Contes et Facéties ; Voyages dans la Terre-Sainte et en Amérique ; Vieilles chroniques françaises, etc., à vendre à la Librairie de L. Potier.

La collection qui allait ainsi s'en aller à tous les vents était celle du baron de Lacarelle. Le motif pour lequel cette collection se dispersait ainsi : l'éminent bibliophile était devenu depuis quelque temps presque aveugle ; atteint de la cataracte, il avait dû subir trois fois de douloureuses opérations aux deux yeux. Et comme la guérison s'était fait longtemps attendre et avait en dernier ressort paru presque impossible aux spécialistes, le malheureux baron, profondément triste de posséder des livres qu'il n’espérait plus guère revoir, s'était décidé à se défaire de sa collection.

Nous avons entendu quelquefois prononcer, à propos du baron, le mot de spéculateur.
Et ceux qui lui appliquaient fort inconsidérément cette épithète invoquaient à l'appui de leur dire ce fait tout simple et vrai : qu'on rencontre assez fréquemment chez les amateurs, dans les ventes ou dans les librairies, des livres portant son ex-libris.

Nous voudrions pouvoir dégager la mémoire de M. de Lacarelle de cette légende, au moins fausse, si elle n'est encore désagréable, attachée au nom d'un collectionneur de ce mérite. Pour nous, qui avons été autant que personne peut-être, en situation de juger de sa façon de procéder pour embellir et épurer sa bibliothèque, nous sommes convaincus que M. de Lacarelle ne spéculait pas.

Lorsque M. de Lacarelle achetait un livre de haute valeur, il lui arrivait assez souvent, pour ne pas débourser entièrement le prix en deniers comptants, car il n'avait pas une très grande fortune et elle était subordonnée au rendement très variable de ses vignes et de ses fermages, de solder le libraire partie en argent et partie en livres moins importants de sa collection.

Le commerçant acceptait volontiers ces échanges partiels, qui lui permettaient, en faisant un premier bénéfice raisonnable sur le prix de son volume, d'espérer encore la multiplication de petits bénéfices sur les livres repris.

L'ex-libris du baron restait sur la plupart des volumes cédés par lui et s'en allait de par le monde des bibliophiles, aider à propager l'opinion que le baron « spéculait ».

Un autre motif pour lequel certains volumes sont sortis un jour ou l'autre de sa collection, c'est qu'il ne voulait y admettre définitivement que des exemplaires parfaits en tout point.

Nous avons dit que, vers le milieu de son existence de bibliophile, le baron était devenu à peu près aveugle. Cet état avait duré près de deux ans. Mais grâce à des soins assidus, aux excellents conseils d'oculistes habiles et aussi, disons-le, avec l'aide puissante de cette bonne dame Nature, envers laquelle on est toujours trop ingrat, ses yeux avaient repris peu à peu la force nécessaire, la vue lui était revenue, non pas aussi bonne qu'auparavant, mais suffisante.

De 1860 à 1870, plusieurs ventes superbes de livres furent faites par Techener et surtout par Potier. Le baron retrouva une partie des trésors qu'il a laissés après lui, en glanant dans les bibliothèques si belles et si curieuses de Solar, du prince Radziwill, de Brunet, de Yémeniz, de M. le baron J. Pichon, de Sainte-Beuve, de L. Potier, de Huillard, etc., et aussi dans le magasin de L. Potier, qu'un bon nombre d'amateurs d'élite venaient chaque jour visiter.

Il avait de grandes préférences pour deux ou trois libraires, quoiqu'il achetât quelquefois des livres chez plusieurs autres. Une véritable amitié, jointe à une haute estime, l'attachait à M. Potier depuis de longues années, et la mort de ce libraire si honorable lui causa une profonde douleur. Il aimait bien M. Fontaine ; "le père Fontaine, disait-il, est un peu hurluberlu, mais c'est un bon homme; on s'entend toujours très bien avec lui". Il appréciait beaucoup M. Claudin et trouvait que c'était le seul libraire assez érudit et assez connaisseur pour rappeler à notre époque le souvenir des de Bure, des Renouard, des Brunet, etc. Ses jugements sur plusieurs autres étaient parfois pittoresques.

Il n'en est guère qui puissent se vanter d'avoir échappé aux traits de sa verve spirituelle et humoristique. C'est pendant la dernière période de sa vie que M. de Lacarelle acquit la plupart de ses livres importants, surtout depuis 1874 environ jusque vers 1882. Il fit des acquisitions superbes aux ventes de L. de M. (Lebeuf de Montgermont), de M. Rob. S. Turner, de M. Ambroise Firmin-Didot, de M. Ern. Quentin-Bauchart, du comte de Béhague, de M. E. Bancel, du marquis de Ganay, etc.,

On trouvera toutes les merveilles qu'il a ainsi réunies dans la collection inappréciable qui va être offerte aux enchères (nous sommes en 1888) et dont le catalogue luxueux a été dressé fort habilement par les soins de M. Porquet, libraire, avec une charmante préface de M. Ernest Quentin-Bauchart, un des amis et disciples du regretté bibliophile. Ce vade mecum des amateurs de haute volée va devenir l'un des plus intéressants recueils du genre.

Depuis 1883, M. le baron de Lacarelle, dont la santé s'affaiblissait, s'était décidé, quoique avec tristesse, à abandonner entièrement Paris, où il avait sa bibliothèque depuis vingt-cinq ans.

M. le baron de La Roche-Lacarelle était mort au château de Sassangy, le 20 avril 1887.

Suivant une habitude fréquemment et sagement pratiquée par les collectionneurs, il avait depuis longtemps désigné dans son testament l'expert qui devait présider à la vente de ses livres. C'était naturellement M. Potier, son ami, à qui était échu cet honneur. Mais comme M. Potier était très âgé, qu'il y avait probabilité que le baron lui survivrait, il avait pris soin de placer en second le nom de M. Ad. Labitte, beaucoup plus jeune. M. Potier étant mort depuis sept ans et M. Ad. Labitte ayant été emporté dans la force de l'âge il y a quelques années, M. de Lacarelle n'avait plus songé à nommer celui à qui il voulait désormais accorder sa confiance. Les héritiers ont chargé M. Porquet du soin de présenter aux enchères cette superbe collection.

Il y aurait beaucoup à raconter sur cette bibliothèque admirable, dont le catalogue, composé de 540 articles, il importe de faire ressortir, c'est le caractère nettement tranché de cette collection.

M. le baron de Lacarelle recherchait plus particulièrement les livres de la fin du XVe, du XVIe et du XVIIe siècle. Mais il avait de la peine à se résoudre, sauf pour quelques brillantes exceptions, à y joindre les livres à figures du XVIII siècle, qui font, depuis plusieurs années, les délices d'un bon nombre de bibliophiles, et il poussait l'exclusivisme jusqu'à ne pas vouloir acquérir un seul volume du XIXe siècle.

Les romantiques, dont quelques-uns présentent pourtant un véritable intérêt, et les beaux livres illustrés de notre époque n'avaient pas d'attrait pour lui ; il n'eut jamais la moindre tentation, disait-il, de faire concurrence aux bibliophiles nouveaux, qui se passionnent pour ces spécimens d'une littérature ou d'un art si rapprochés de nous.

Il ne voulait faire entrer dans sa collection que les livres dont la postérité avait consacré le mérite, ou l'intérêt, ou la valeur, au point de vue littéraire, historique ou bibliophilique. On voit, dans cette bibliothèque superbe, des livres d'heures les plus précieux, beaux spécimens du premier siècle de l'imprimerie en France, exécutés par le fameux imprimeur Pigouchet pour Simon Vostre, par, exemple : les Heures à lusaige de Rome (1508) ; les Présentes heures à lusaige de Machon (Mâcon), rarissimes (1502) ; les Heures à lusaige de Tournay (1502), également rares, ornées de bordures, d'encadrements, contenant de nombreuses scènes gravées sur bois, d'arabesques, etc., exemplaires très beaux, imprimés sur vélin et parfaitement conservés ; Horae in laudem B.V. Mariae (1541), avec ornements de Geofroy Tory, publié par Olivier Mallard, le seul exemplaire connu sur vélin.

La série des manuscrits ornés de miniatures est représentée par quelques livres d'heures ou de prières, des poèmes, etc., tous livres d'un art supérieur et dans un état remarquable de conservation; entre autres : un merveilleux bijou de petit format, Horae beatae Mariae Virginis, écrit à la fin du XVIe siècle, sur parchemin, et orné des plus adorables miniatures et des plus fins encadrements qu'il soit possible de voir. Ce petit trésor fut acquis par nous, pour la maison Fontaine, à la vente Ambroise Firmin-Didot, en 1878, au prix de vingt mille francs. M. le baron de Lacarelle, qui se trouvait à la salle de vente à la fin de la vacation, nous demanda à revoir le volume, qu'il avait souvent caressé avec amour et convoitise pendant l'exposition de cette magnifique bibliothèque.

Il avait une émotion indescriptible, ses mains tremblaient; instinctivement, il mit le précieux manuscrit dans sa poche, nous demandant seulement « de le revoir à loisir », et ajoutant : « Oh! ce n'est pas pour l'acheter ; c'est trop cher pour moi ; je vous le rendrai demain.» Le lendemain matin, nous recevions ces deux lignes laconiques : « Je garde le livre d'heures de de Bure.»
Un superbe Livre de prières écrit dans les premières années du règne de Louis XIV par le fameux Jarry (signé, du reste, et daté de 1649, 1650 et 1651), et dont la reliure, d'une richesse inouïe, fut faite, croit-on, pour la grande Mademoiselle de Montpensier, par le fameux relieur artiste Le Gascon ; un magnifique recueil de pièces de Pétrarque, écrites et illustrées de dessins ravissants par le célèbre Attavante, pour Laurent de Médicis ; et quelques autres manuscrits, choisis avec autant de goût que de science, complètent cette série si intéressante.

Le fameux Cicéron elzévier, du comte d'Hoym, 10 volumes reliés en maroquin doublé par Padeloup, et le Montaigne de 1588, venant du même amateur célèbre ; le très beau et très intéressant livre de Christine de Pisan, le Trésor de la cité des darnes, relié d'une façon ravissante par Trautz-Bauzonnet, et l'un des plus beaux spécimens de dorure de cet artiste, notre contemporain.

Un très bel exemplaire de la seconde édition, fort rare, des Euvres de Louize Labé, lionnoize, datée de 1556, aussi rare et presque aussi chère que la première de 1555, dont M. de Rothschild paya un exemplaire relié en mosaïque par Trautz-Bauzonnet, quinze mille francs, à son ami M. Ernest Quentin-Bauchart, il y a une douzaine d'années ; des recueils de poésies et de chansons d'une grande rareté ; enfin de belles éditions anciennes de poètes étrangers, toutes admirablement reliées, par nos artistes relieurs français, Padeloup, Derome, Trautz-Bauzonnet.


Les Oeuvres de Tabarin, XVIIe siècle, reliure de Trautz-Bauzonnet,
Exemplaire de la bibliothèque du Baron La Roche-Lacarelle
.
(Collection privée)


Nous sommes forcés d'abréger cette nomenclature déjà bien longue. Il nous reste à citer quelques spécimens les plus beaux des reliures anciennes (pour lesquelles le baron de Lacarelle avait des tendresses particulières), et aussi des reliures modernes, presque toutes exécutées par Trautz-Bauzonnet, artiste de notre temps, pour lequel le baron avait une prédilection exclusive. Il faut aussi dire un mot des provenances illustres qui contribuent à rehausser l'intérêt et le prix de cette splendide collection, de ce musée, pourrait-on dire.

Ce grand bibliophile lettré attachait une importance capitale à la question des reliures, sûr de ne pas tomber sous le coup de la boutade que La Bruyère lance aux bibliomanes dans ses Caractères. M. de Lacarelle citait quelquefois plaisamment ce chapitre de la mode, où l'immortel moraliste traite si vivement de tanneries certaines bibliothèques composées pour satisfaire la vanité, par des gens qui ne lisent jamais, mais qui font relier tous leurs livres en maroquin.

Parmi les provenances célèbres, des volumes de Grolier, des reliures aux armes de Henri II, Henri III, de Thou, Louis XIII et Anne d'Autriche. Continuons en parcourant à la hâte le catalogue, et citons parmi les livres les plus recherchés et les plus chers ceux qui portent les armes du comte d'Hoym, les volumes ornés, aux coins et au milieu, de la Toison d'Or, insigne de Longepierre ; ceux qui ont appartenu à Mme de Chamillart, à du Fresnoy, à Mme de Maintenon, à Louis XIV, à Mme de Pompadour, etc.

Tous ces beaux livres, destinés à s'en aller demain par le monde, qu'ils soient armoriés ou non, que les reliures en soient chatoyantes ou sévères, qu'ils aient appartenu ou non à des personnages célèbres, emportent avec eux une réputation qui en rehausse le prix, et sont marqués d'un signe distinctif qui en perpétuera le souvenir. Ils sont accompagnés d'un modeste écusson de forme ovale, orné d'une simple guirlande de feuillages en dorure, sur papier de couleur approprié au maroquin de la reliure, écusson collé soigneusement à l'intérieur des plats de chaque volume et portant ces mots : EX LIBRIS DE LA ROCHE-LACARELLE.


C'est là, pour le présent comme pour l'avenir, un de leurs meilleurs titres de noblesse.

Jules Le Petit (in Le livre, 1888, 9ème année)

Amitiés,
Xavier

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