lundi 31 août 2009

Bibliophile et homme de lettres, Octave Uzanne n'est finalement qu'un homme comme les autres...




Je dois avoir des goûts bizarres. Je ne sais pas vous, mais moi, j'ai toujours rêvé de dénicher une Lettre de Louis XIV à son plombier relatant ses soucis de fontaines et de tuyauteries dans les jardins de Versailles. Pas vous ?

C'est un peu de ce genre de lettres dont je vais vous entretenir ce soir.

Vous savez mon admiration à peine voilée pour un certain littérateur bibliophile du XIXe siècle : Octave Uzanne.

Comme je vous l'ai dis ici plusieurs fois, j'essaye de trouver des lettres autographes de ce brave Octave. Évidemment, homme de lettres et bibliophile obligent, c'est avant tout de ce genre de lettres dont il est le plus souvent question.

Le Bibliomane moderne a donné déjà deux lettres d'Octave Uzanne. Une lettre (carte) à son relieur M. Prouté, et une autre à propos d'un article dans la revue bibliophilique Le Livre.

Le hasard m'a mis entre les mains dernièrement deux nouvelles lettres du maître... un peu différentes. En effet, il n'est point ici question de bibliophilie ni même de livres, mais tout simplement de choses bassement matérielles, consignées avec rigueur et fermeté. Des histoires de placards, de factures de gaz et d'électricité, de canalisations...

Ces deux lettres ont été écrites en 1904. La première, non datée, doit dater de quelques jours avant le 16 août 1904 (date de la deuxième lettre). Octave Uzanne avant cette date avait pour adresse le n°17 du quai Voltaire et ensuite le 5 de la place de l'alma. La première lettre, écrite sur une feuille pliée en quatre et sur un papier filigrané personnalisé (motifs art nouveau et avec la signature d'Octave Uzanne). La deuxième lettre est écrite sur une carte, format carte postale, également personnalisée à son nom (voir photo).

Voici ces deux documents en reproduction :


Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

Première lettre.



Deuxième lettre (carte). Recto.


Deuxième lettre (carte). Verso.


Voici la transcription du texte :

Première lettre :

Monsieur,

je m'étonne que vous ayez été désagréablement surpris de la feuille reçue de la Cie d'électricité. Je ne vous ai jamais parlé de colonne montante faite à mes frais, car les prix auraient atteint pour moi, une somme assez élevée pour que je vous réclame un minimum de mille francs d'indemnités. Il ne s'est jamais agi que de l'établissement de la canalisation et installation complète chez moi, ce qui me coûta déjà plus de mille francs.

Vous me rendrez cette justice que je n'ai rien fait pour vous pousser à prendre mon logis, dont je vous ai plus vanté les désagréments que les charmes. J'ai accepté vos 250 francs pour installation d'électricité et gaz, et ne voit aucunement pourquoi je consentirais à vous offrir aimablement la caisse briques et faïences et le grillage de côté, sous le prétexte que vous alléguez.

Si vous désirez conserver cette construction sur terrasse, vous voudrez bien vous conformer à l'estimation que j'y attache et qui est de 40 francs.

Je vous réserverai comme (vous) me le demandez le placard d'office et enlèverai tout le reste, sauf les appareils à gaz. Vous me devrez, de ce fait, comme convenu, à ma sortie de mon logis : 750 + 250 + 80 - soit 1.080 francs.

Vous ne me dites point si vous désirez les plafonds sous tenture ou tels qu'ils sont. Il m'importe de le savoir avant de convoquer M. Rivière en restitution du logis tel que je l'ai reçu.

Quant à ma remise du local, vous m'avez fixé fin août et je vous ai promis, fin août. Je tiendrai mon engagement.

Agréez, Monsieur, mes compliments empressés,
Octave Uzanne

Deuxième lettre :

Monsieur,

Toutes choses se trouvent donc définitivement entendues et nous règlerons toutes questions de détail lors de notre entrevue avec M. Rivière.

Vous m'obligerez d'écrire à ce dernier pour le prier de vous fixer le jour et l'heure du rendez-vous qu'il me doit accorder au quai, pour la vérification de l'état des lieux, en lui témoignant de votre désir d'être présent à l'entrevue.

Si M. Rivière ne me fixe pas, dans les délais voulus, pour une rencontre nécessaire dans l'appartement que j'occupais, je lui enverrai une nouvelle lettre recommandée, pour le mettre en demeure de me faire donner satisfaction. Cet honorable architecte, presqu'honoraire, ne répondant point toujours avec une ponctualité absolue.

Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

Octave Uzanne

(PS) : Je m'aperçois que vous avez omis dans votre calcul le placard avec glissières soit 20 francs, ce qui porte le total de votre versement à effectuer à 1.180 francs.



Vous l'aurez compris, Octave Uzanne change d'appartement, il cède son appartement à un autre locataire. Procédures d'état des lieux, quelques arrangements entre anciens et futurs bailleurs... chicaneries et procédures habituelles. Octave Uzanne a enfilé pour cette occasion son habit de chicaneur procédurier.

Un visage intéressant d'Octave ! non ? Loin des Lettres et des Bibliophiles contemporains... une vision que seule une correspondance miraculeusement conservée peut permettre de soupçonner.

Pour être bibliophile on n'en n'est pas moins homme pourrait-on dire !

C'est amusant comme parfois on peut en apprendre plus du caractère d'un homme en deux lettres de "tuyauteries" et de "placards", que dans les milliers de pages qu'il nous à laissé en "littérature".

Un conseil : Parlez plomberie avec votre charcutier ! Vous verrez, soit il s'avère un grand homme, soit à vos yeux il sera définitivement perdu !

Bonne soirée,
Bertrand

3 commentaires:

Pierre a dit…

Somme toute, Octave Uzanne était un homme comme les autres et c'est tant mieux. On enlève un peu du mythe et l'image devient moins belle...

Se pose néanmoins le problème du principe de la propriété des lettres privées. On peut l'aborder du point de vue du législateur mais on peut aussi évoquer un respect légitime de la vie d'une famille, en l'occurrence celle des descendants d'Octave Uzanne. En fouillant bien, on lui trouvera peut-être une liaison adultère...

Bertrand, comment allez-vous vous dépêtrer de ce problème ? Pierre

Bertrand a dit…

A ma connaissance l'ami Octave n'a pas contracté de mariage (il aimait trop les femmes pour cela...), mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'y a pas de petits rejetons uzanniens dans les parages... Qui sait ?

En tous les cas, si les descendants d'Uzanne nous lisent, qu'ils soient assurés du respect et de la vénération sans faille (lettres de tuyauteries mises à part...) que je lui porte.

B.

Anonyme a dit…

Ce qu'il faut aussi remarquer, c'est que des textes d'un registre assez bas sont écrits dans une langue superbe, qui tient à la pratique quotidienne d'un style littéraire, comme si le moindre billet sortant de la plume était destiné à être publié.
Yves

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...