mercredi 5 août 2009

Par ici la monnaie ! (1544)


Aujourd’hui j’aimerais vous présenter une petite rareté, imprimée par un célèbre imprimeur flamand, Josse Lambrecht. Il s’agit d’un ouvrage pratique pour les négociants du XVIeme siècle, le Tarif des Monnaies, qui décrit avec précision différentes monnaies européennes ayant eu cours à l’époque, avec leur valeur relative.

Josse Lambrecht se qualifiait lui-même de « tailleur de lettres » (lettersteker). Exerçant à Gand, il est considéré comme le meilleur imprimeur de son temps, promoteur de la lettre romane. (Pour autant cet ensemble de recueils destiné aux marchands et changeurs est en lettre gothique, plus facile à lire que l’humane pour les gens de l’époque). « De tous les imprimeurs qui ont exercé leur profession à Gand, il n'en est pas de plus remarquable ni de plus digne d'attention. » (Bibliographie Gantoise). Sa devise était : « Cessent solita dum meliora, Satis quercus. » autrement dit « Abandonnons la routine, lorsqu'une route nouvelle nous est ouverte. » (Fig 1 et 2)

Fig. 1


Fig. 2


Il s’agit d’un recueil factice de 5 opuscules avec pages de titre séparées, tous imprimés à Gand en 1544 (1) dont l’intérêt réside (pour ceux qui lisent mal le flamand du 16eme siècle !) dans ses quelques 1200 empreintes de pièces, qui constituent un témoignage précieux sur les monnaies depuis la deuxième moitié du XVeme siècle jusqu’à 1544. (Fig 3, 4, 5, 6)

Fig. 3


Fig. 4


Fig. 5


Fig. 6


La circulation monétaire jusqu’à la Renaissance est rendue complexe par la circulation conjointe d’une multitude de monnaies réelles et par la coexistence de plusieurs monnaies de compte. Les monnaies réelles sont celles données en paiement. Les plus courantes sont les espèces locales en argent, type denier et oboles, et la monnaie noire des petites transactions. Ces monnaies sont frappées par chaque souverain disposant d’un atelier. Leur sphère de circulation ne dépasse pas le fief et ses environs. A l’étage supérieur nous trouvons les monnaies du roi. Depuis Saint-Louis elles circulent de droit chez les vassaux du souverain français. Ces monnaies royales furent d’abord des espèces en argent, notamment le gros d’argent, multiple du denier, ou l’esterlin anglais. Des pièces d’or sont également frappées régulièrement à partir de la fin du XIIIeme siècle, comme l’écu d’or.

Nous trouvons enfin des monnaies internationales, type florin. Leur qualité et leur stabilité sont telles qu’elles circulent bien au-delà de leur lieu d’émission. Ces monnaies sont moins des monnaies de prince que des monnaies de marchands. Peu de seigneurs acceptent d’ailleurs la circulation de ces lointaines espèces sur leur territoire. De nombreuses ordonnances rappellent régulièrement qu’elles ne peuvent être prises en paiement et qu’elles doivent être échangées contre des espèces locales, à un cours décidé par le souverain.

A côté de ces monnaies réelles, déjà fort nombreuses, coexistent plusieurs monnaies de compte exprimées en livres, sous et deniers. Ces monnaies de compte servent à fixer les prix des marchandises, à tenir des comptes. Elles ne sont pas les mêmes d’une région à l’autre, quatre livres parisis valant par exemple cinq livre tournois ! (Fig 7, 8, 9, 10)

Fig. 7


Fig. 8


Fig. 9


Fig. 10


J’aime bien le cochon couronné de la figure 9. Je ne sais pas où est Gustrov, mais ce qui est sur, c’est que son souverain ne se prenait pas trop au sérieux !

Ces recueils se rencontrent rarement (J’en ai répertorié un sur Livre Rare Book) et la réunion des 5 est exceptionnelle. L’érudit du 19ème siècle, auteur d’un long article sur Josse Lambrecht dans la Bibliographie Gantoise disait :

"Les diverses parties de cette publication, à l'usage des négociants se trouvent si rarement réunies que je n'en ai pas rencontré un seul exemplaire complet, c-à-d. qui renfermât les cinq recueils que nous venons de décrire. Du reste, primitivement on les vendait à part" (Bibl. Gant.) (Fig 11)

Fig. 11

Bonne Soirée,
Textor


(1) Collation des 5 opuscules : In-8 de 170 ff. se décomposant comme suit :
a) Opuscule en 46 ff. intitulé De valuwacge vanden gauden, avec nombreuses empreintes de monnaies. Au titre la marque n°3 Les 6 premiers feuillets, après le titre, contiennent le calendrier, les nombres d'or, les fêtes mobiles, etc., et le suivant une curieuse figure anatomique.
b) D'onghevaluweirde gauden ende zelverê munte… Sign. Aiiij.-Hiiij., (64 ff.). Au titre la marque n°3 el le privil. pour quatre ans. Sans adresse.
c) De droghe/ natte/ ende langhe maten….Ghedruckt te Ghend leghenover tstadhuus by Joos Lambrecht Lettersteker. Jnt iaer / M. D. XLIIII. Sign. Aij.-Dv., 34 ff., goth. Au titre la marque n° 3.
d) Een guldê Register …. by Joos Lambrecht Lettersteker, int Jaer ons Heeren M. D. Xliiij. , Sign. E-H4., 32 ff., goth.à 2 col.
e) Hier volghen de Jaermaertten, Sign. j-ij, 4 ff., goth., à 2 col.; sans date.

9 commentaires:

Bertrand a dit…

Excellent billet, qui va bien au delà de la bibliophilie !

Vos présentations, Textor, sont claires et encyclopédiques, je me régale (à défaut de dorades...).

Si jamais vous décidez de créer un blog de bibliophilie tendance XVIe prochainement, prévenez-moi, je ne manquerais pour rien au monde de vous lire... (sourire), en attendant, votre collaboration nous est, à toutes et à tous ici, fort précieuse et délicieuse.

B.
Fisherman's friend

Martin a dit…

Le cochon est un taureau.
Gustrov=Güstrow
Heinrich V., Herzog zu Mecklenburg, der Friedfertige, (* 3. Mai 1479; † 6. Februar 1552

Textor a dit…

Bon, admettons que ce soit un taureau, pourtant avec des dents sortant de la gueule, on aurait dit un sanglier ou un phacochère ! Ce qui est sur c’est que Heinrich V avait une corpulence de taureau !! http://de.wikipedia.org/w/index.php?title=Datei:Heinrich_V._(Mecklenburg-Schwerin).jpg&filetimestamp=20080310073558

Bertrand, j’aurais bien aimé avoir un site dédié aux ouvrages du XVIème siècle mais le créneau est déjà occupé par le Bibliomane Moderne !! :)

Textor a dit…

Tiens je n'avais pas remarqué que le bois en bas à droite de la fig 7 représentait aussi un cochon-taureau pour la ville de Meghlenburg (en Allemagne?). Auquel cas, le souverain étant ici Albert et non Henri, cette figure doit correspondre à une province ou à autre chose. T

Anonyme a dit…

Bonjour.
Merci pour cet admirable petit bouquin et ses bois gravés avec une finesse extraordinaire.
Vous n'expliquez pas la marque (un moissonneur montrant un chêne), ni la devise "Satis quercus". On comprend: "C'est assez du chêne", mais qu'est-ce que cela veut dire?
Yves

Martin a dit…

assez des glands

Martin a dit…

Mecklenburg=Mecklembourg

Textor a dit…

Merci Yves pour votre commentaire.
La devise de Lambrecht était «Cessent solita dum meliora, Satis quercus». La bibliothèque Gantoise en donne la traduction libre que j’ai citée dans mon article (§ 2 ) mais Martin a raison, la traduction littérale est « Cessons ( de manger) des glands ». En fait il s’agit d’un adage d’Erasme (n°302) qui se traduirait par « Dès lors que Cerès leur montrèrent l’usage des grains, ils cessèrent de manger des glands » Voici un lien qui montre une autre marque de Lambrecht (d’une édition postérieure du Tarif des Monnaies) avec la devise entière : Cessent solita dum meliora, Satis quercus.
http://www.asherbooks.com/S2733_v.html

Pierre a dit…

Article envoyé à un ami ,numismate éclairé pour sa documentation. Merci Textor pour vos billets à la fois étayés et clairs. Pierre

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