jeudi 21 mai 2009

Du bibliomaniaque ou de la métaphysique de la roulette... (Partie IV et dernière)


Toutes les bonnes choses ont une fin. Nous voici arrivés au terme de cette petite aventure bibliomaniaque.

Comme je l'ai dis dans les messages précédents (parties I, II, et III) relatif à cette reliure dont je vous proposais de déterminer la date de fabrication, il est parfois difficile de dater avec précision une reliure, soit que sa facture ne vous est pas connue (style), soit qu'un ou plusieurs éléments viennent perturber votre raisonnement. Le bibliophile qui veut savoir ce qui repose sur ses rayons se doit de faire l'effort d'apprendre à appréhender les différents styles de reliures selon les siècles, les relieurs, les périodes précises (reliures style "Directoire", reliures style "régence", reliures "hollandaises", etc etc. C'est un travail passionnant pour celui qui, suffisamment curieux pour ne pas se contenter d'entasser des livres rares sur des étagères ou dans des caisses, veut "comprendre" sa bibliothèque.

Bref, revenons-en à cette reliure. Je résume ce que vous aviez pu voir les jours précédents.

Reliure ancienne, de maroquin rouge, on voyait une roulette dorée en encadrement intérieur des plats assez typique du XVIIe siècle. On la rencontre en effet dès la fin de la première moitié du XVIIe siècle mais elle s'utilise encore jusqu'à la fin du XVIIe siècle, peut-être même dans les premières années du XVIIIe siècle, mais sans doute pas après 1710-1720.

On a vu aussi un papier marbré que certains ont donné franchement milieu XVIIe, d'autres franchement XVIIIe. Il faut dire que ce papier marbré est assez commun, sans doute le modèle le plus commun que l'on puisse rencontrer.

Le maroquin vieux rouge écrasé est typique des reliures anciennes qui peuvent avoir été effectuée depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu'au début du XVIIIe siècle. Vous ne pouvez ni le toucher, ni le voir vraiment, mais ce maroquin ne fait pas du tout milieu XVIIIe (après 1750).

Vous avez, grâce au titre doré poussé au dos, pu déterminer qu'il s'agissait d'une édition ancienne des Caractères de La Bruyère. Il s'avère qu'il s'agit de la huitième édition originale (la plus complète) datant de 1694, comme vous pouvez le voir ci-dessous.


Mais où est le problème me direz-vous ? Voyez ce qui suit. Lorsque j'ai eu pour la première fois cette reliure en mains, je me suis tout de suite dit : "Il y a un truc qui cloche." Voyez plutôt l'aspect général de la reliure ci-dessous.


Vous voyez maintenant ce que je vous avais caché. Le décor doré au dos et sur les plats. On trouve un décor franchement milieu XVIIIe siècle sur le dos. Les caissons entre les nerfs sont ornés d'une fleurette centrale (qu'on retrouve sur différents modèles de reliures entre 1740 et 1760 environ). Cette fleurette s'inscrit dans un décor avec petits fers en écoinçons (dans les coins des caissons) et semis de points dorés autour de la fleurette centrale. Bref, un décor typiquement milieu XVIIIe. Idem sur les plats où l'on retrouve en écoinçons les mêmes dites fleurettes dans un encadrement de filet gras dorés. Typiquement milieu XVIIIe également.


Ce qui cloche ? C'est que la reliure (première reliure de l'ouvrage) est de l'époque de l'impression à quelques années près, je la date des années 1694 à 1700 (voir dentelle intérieure dorée et manière de pousser le titre au dos directement sur le maroquin du dos). Ce qui cloche ? Le décor au dos et sur les plats qui doit dater des années 1740-1750 pour le style.


Alors ?

Alors voici mon hypothèse. Je pense que la reliure, d'origine, non restaurée, date des années 1694-1700. Celle-ci était dans un décor "janséniste". C'est à dire que seul à ce moment là (1694-1700) le titre était poussé à l'or au dos, avec la roulette dorée en encadrement intérieur des plats.


De nombreuses années plus tard, aux environs de 1740-1760 (tout de même plus de 40 ans après... les styles changent, ce n'est plus la même "époque"), le décor de la reliure a été "repris", le dos a été orné comme on peut le voir maintenant, ainsi que les plats.

Ce qui donne au final une reliure "choquante" et "dérangeante" du point de vue du rendu final. Une sorte de mélange des styles dans le décor des reliures. Un peu comme si au milieu d'un plat XVIe décoré à la Grolier on trouvait un fer rocaille typique des années 1830 (mais là cela aurait été plus flagrant).

Ici, la distinction est subtile. Bien que seulement une quarantaine d'années sépare les deux travaux de décoration de cette reliure, on sent bien que le style dans la décoration a changé.

Votre avis ? Que pensez-vous de tout cela ? Ma théorie vous parait-elle valable ?
Je suis ouvert à toutes les autres hypothèses possibles bien que je n'en n'aie pas trouvé de plus satisfaisantes à cette heure.

A vos claviers,
Bonne nuit,
Bertrand

29 commentaires:

Textor a dit…

Oups, voilà un livre qui a du caractère !
L'ouvrage est superbe et il faut être très observateur pour s'apercevoir de la transformation, mais je crois que vos déductions sont tout à fait convaincantes. Il arrive que les reliure passées de mode était rajeunies aux siècle suivant ; ainsi, je possède un ouvrage de 1534, avec une reliure probablement 16ème (macaron au centre des plats, etc …) qui a été revue fin XVIIème ou début XVIIIème ( inscription au centre du macaron, filets sur les plats et fers aux angles) Le résultat est beaucoup moins heureux que sur votre exemplaire.
Ce qui est étonnant c’est le court intervalle qui sépare la date de la reliure (1694) et celle de la transformation, 40 ans c’est trop court pour qu’un livre en maroquin soit déterior , il n’a donc pas été retouché pour des questions de restauration, mais bien pour suivre la mode ! Etonning, not ?

Textor a dit…

PS : mon édition des Caractères se trouve être aussi la 8ème de Michallet (2ème tirage). Elle porte une reliure beaucoup plus sage; veau blond glacé, filets sans dorure sur les plats, roulette intérieure, dos à caissons ornés assez finement, armes en queue aux dauphins couronnés (dont je n'ai jamais bien compris si c'étaient des armes ou une simple déco)

Bertrand a dit…

Je suis d'accord avec votre analyse Textor. Que ne fait-on au nom de la mode ? Encore aujourd'hui.

Concernant l'édition. L'exemplaire présenté est de PREMIER ETAT tel que décrit par Tchémerzine et Rochebilière.

L'aventure des éditions des Caractères de La Bruyère est une étude passionnante, à laquelle, sans doute je consacrerai prochainement un long message récapitulatif.

B.

Martin a dit…

Pas convaincu.

Certes, la roulette intérieure n'est pas un chef d'oeuvre d'exactitude, mais sinon... Même si elle serait plus ancienne que les autres outils, pourquoi pas?

Quant au décor du dos, on le trouve tout au long du XVIIIème siècle, 1740, 1763, 1785, impossible de préciser.

Idem pour le titre doré. Je ne possède pas de reliures de ce siècle en veau ou basane sans pièce(s) de titre, mais en maroquin rouge, oui.

Le seul détail plutôt atypique, le filet simple (au lieu de triple, parfois double) en encadrement des plats, me semble même être un indice contre ta théorie: L'encadrement, assez maladroit, des plats est identique à celui des entre-nerfs, y compris le titre.

Bref, sur les photos je vois une reliure du XVIIIème siècle. Du milieu, pourquoi pas, mais sinon... Pas vraiment une reliure de luxe, plutôt une reliure en maroquin rouge ordinaire, comme dirait un de mes clients préférés.

Maintenant la contre-épreuve: Une reliure janséniste, vers 1700, avec, comme seul ornement intérieur, cette pauvre petite roulette?

Last, but not least, la provenance: Aucune trace d'autres reliures de la bibliothèque de ce chevalier Dauger?

Bertrand a dit…

Je pourrais être d'accord avec toi Martin si je n'avais le volume en mains, et que je n'arrive pas à me convaincre que le "faire", la "manière" du corps d'ouvrage (dos plat, type du maroquin, roulette intérieure qu'on retrouve dans des reliures jansénistes de 1680 à 1700, mais jamais après de ce que j'ai pu trouver), soit du XVIIIe siècle et à fortiori du milieu du XVIIIe siècle, au moins, comme l'indiquerait le fleuron employé.

La provenance n'est pas à négliger. Le Chevalier Dauger ou Danger dont on trouve la notice biographique dans la Gazette de France serait mort en 1761. Mais je n'ai pas tout compris car on dit qu'il serait mort dans sa 83e année le 14 février 1761.

Ce qui donnerait une naissance en 1678. Or on nous dit en tête de cette notice que le Chevalier D'auger ou Dauger est dépêché par le fieur de S. Laurent, gouverneur de l'île de S. Christophe, présente au Roi le 14 août cinq drapeaux gagnés fut les Anglais défaits le 10 Avril dans cette île. ( 4 Septembre 1666). !!!

Incohérence totale donc dans la Gazette de France au sujet de ce personnage...

Concernant le maroquin de luxe ou pas...

Ça me fait rire...

B.

Martin a dit…

Dauger, d'Auger, d'Augier, pas facile, effectivement

Eric a dit…

Je pense aussi à une reliure légèrement postérieure : mettons 1740. Ceci reste cohérent avec la nature du papier marbré, ce qui est pour moi important : j'imagine mal un relieur de la fin du 17° siècle demander à son fournisseur un papier que l'on ne verra apparaître que plus tard.

Eric

Bertrand a dit…

Bonjour Eric,
admettons que la reliure ait été exécutée vers 1730-1740, quid de la roulette intérieure qui est franchement antérieure de style ?
Cela voudrait dire que le relieur, franchement moderniste quant à l'utilisation du fleuron doré et du décor des plats pour les années 1730 (on rencontre ce décor plutôt après jusqu'aux années 1770 comme l'indiquait Martin), aurait été franchement rétrograde concernant la roulette d'encadrement intérieur des plats, utilisant une roulette qui n'était plus en vogue depuis plus de 30 ans...

J'avoue que tout cela me laisse perplexe et que si toutes hypothèses sont possibles, celle d'une reliure postérieure à l'ouvrage ne me parait guère envisageable au delà des années 1700-1710 (ce qui ne colle toujours pas avec le décor du dos et des plats).

Si quelqu'un a une autre idée.

PS : pour les papier des doublures et gardes je peux assurer que ce papier est totalement dans le style fin XVIIe siècle ou tout début XVIIIe siècle. J'en ai de multiples exemples sur des reliures plus banales en veau ou en basane.

Le mystère demeure donc...

B.

Martin a dit…

On peut voir quelques photos de ces roulettes et papiers?

Bertrand a dit…

Tu vas plus vite que la musique Martin... Ah le bibliophile, toujours curieux, toujours pressé !

Ce sera l'objet du message de demain, un petit panorama des roulettes dorées en encadrement intérieur des plats exclusivement de reliures des XVII et XVIIIe siècle.

B.

Textor a dit…

Oui, oui, faites nous un article sur les différents éditions des Caractères.

Je ne sais pas si nous parviendrons au bout de cette énigme, mais par comparaison avec mon exemplaire (qui est toute fin 17ème sans discussion)l'aspect général du vôtre le place incontestablement vers la même époque (dos plat, etc ...) Ce qui suggère bien 2 époques car tout le monde s'accorde pour dire que les ornements sont postérieurs. Reste la roulette intérieure. Mais un relieur de, disons, 1750 ne pouvait-il pas se servir d'instruments plus anciens, telles que les roulettes héritées de son grand-père ?
T

Bertrand a dit…

Aussi janséniste qu'elle puisse être, une reliure janséniste, disons de la fin du XVIIe siècle, a au minimum une roulette dorée en encadrement intérieur des plats, c'est d'ailleurs un des signes de la reliure janséniste de cette époque, style que reprendront au XIXe siècles les relieurs imitateurs renommés pour leur technique comme Trautz-Bauzonnet, Duru, Chambolle, Allo, etc.

Je pense que dans le cas présent, la roulette intérieure date bien de la première décoration de la reliure. Reste à savoir si tout le reste du décor a été fait à la même époque ou non. Personnellement j'en doute.

B.

Eric a dit…

Concernant le papier marbré je n'ai pas d'exemplaire identique. Le plus approchant est celui-ci, sur un exemplaire de 1721 :
http://www.z1k.com/Bibliomane/datereliure/Papier%20marbr%e9%20Histoire%201721.jpg

Par contre concernant le titre poussé directement au dos du maroquin j'ai 3 exemples sur des ouvrages de 1725, 1745 et 1749 (au passage nous remarquerons le décors floral similaire à l'exemplaire de Bertrand) :

http://www.z1k.com/Bibliomane/datereliure/Dos%20Heures%201745.jpg

http://www.z1k.com/Bibliomane/datereliure/CIMG2750.jpg

http://www.z1k.com/Bibliomane/datereliure/Dos%20Quinzaine%201725.jpg

A noter la tranchefile de l'exemplaire de 1749 :
http://www.z1k.com/Bibliomane/datereliure/tranchefile.jpg

Attardons nous sur ce dernier ouvrage (la page de titre manquante, Approbation de 1725 :
http://www.z1k.com/Bibliomane/datereliure/Approbation%20Quinzaine%201725.jpg
)

Nous trouverons une roulette intérieure dont très similaire à celle de l'exemplaire de Bertrand :

http://www.z1k.com/Bibliomane/datereliure/Roulette%20quinzaine%201725.jpg

Étonnant non ?

J'attends avec impatience le prochain article. Clairement ces discussions me donne envie d'approfondir les sujets papiers, style de dorures, décors des tranches, tranchefiles au travers des ages.

Eric

Anonyme a dit…

Comme promis j'ai révisé... Donc, une tranche marbrée sous or apparait en 1720 juqu'a 1780 (source : cours restauration O.Maupin), à ne pas confondre avec la jaspure grasse de 1690 à 1740, ni antiquée, ni peinte, etc... Il n'est pas rare à l'époque d'acheter le livre broché et de le faire relier bien plus tard. Bien sur, il faut vérifier cette source. Michel.

Bertrand a dit…

Merci Eric pour cette démonstration appuyée d'exemplaires précis à la clé et qui démontre bien que dès qu'on met le nez dans un livre pour y comprendre son histoire... on a bien du mal à recoller tous les morceaux du puzzle.

Je suis d'accord avec la datation des fleurons, disons entre 1730 et 1750.

La roulette que tu me montres ne me convainc pas d'être tout à fait de la même époque que celle de l'exemplaire que je montre.

Mais peut-être as-tu raison, et la sagesse voudrait qu'on coupe la poire en deux, à savoir que la reliure est "peut-être" des années 1720 avec un décor au dos et sur les plats "moderniste" (derniers fleurons à la mode) et "archaïque" quant à la roulette utilisez en doublure, un peu comme l'entendait Textor en disant que rien n'empêchait le relieur d'utiliser les roulettes de son grand-père...

Saura-t-on jamais un jour la vérité sur ces reliures qui nous échappent ???

B.

Anonyme a dit…

Les fers étaient cher et leur transmission courante. Les décors en province pour les dorures évolue plus lentement que dans une grande ville comme Lyon ou Paris, ou la nouveauté est de mise. Michel.

Bertrand a dit…

Bonjour Michel,
j'ai sous les yeux au moins 3 exemples de reliures exécutées entre 1680 et 1690 et qui ont la tranche marbrée sous or (reliure non suspectes d'être postérieures, décor typique à la Duseuil sur maroquin rouge).

Donc la tranche marbrée sous or date au moins des années 1680.

Si un expert dans ce domaine nous lit...

B.

Anonyme a dit…

Je cite Claude Adam "Restauration des manuscrits et des livres anciens" Pour le XVIIe tranche dorée pour les reliure de luxe ; pour le XVIIIe parfois marbrée, dorées pour les reliures de luxe. Michel.

Anonyme a dit…

Bertrand, vite un expert car je ne sait plus ... Compliqué ces reliures fin XVIIe et début XVIIIe siècle. Michel.

Bertrand a dit…

J'inviterais ce monsieur à devenir bibliophile...
il s'apercevrait que la bibliophilie ne répond pas aux impératifs du calendrier, en 1700, n'apparait pas tout à coup la marbrure sous dorure, sans doute a-t-elle mis plusieurs années voire dizaines d'années à s'imposer pour les exemplaires luxueusement reliés,
par contre j'ai sous les yeux un Charron, De la sagesse, également en maroquin des années 1657 et peut-être 1660, on voit doublure en papier peigne (uniquement doublure, la garde volante est blanche), dos orné à la grotesque aux petits fers dorés, tranches dorées (non marbrées). Décor à la Duseuil approchant.

Martin a dit…

Juste pour mieux comprendre: Le "style" de la roulette intérieure et de celle sur les coupes est différent?

Bergamote a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Eric a dit…

Tu as raison Martin, la roulette intérieure de mon ouvrage ressemble à la roulette des coupes de celui de Bertrand.

Eric

Bertrand a dit…

ça ressemble en effet.
La reliure pourrait donc dater des années 1720.

Mais quid du décor à la fleurette qui lui est franchement des années plutôt 1750-1770 comme je viens de le voir sur plusieurs reliures sur mes rayons.

Ça ne colle pas vraiment.

B.

Textor a dit…

24 commentaires !! pour une roulette qui n'est même pas russe; ce n'est plus la peine de présenter des curiosa pour faire de l'audimat ...

Bertrand a dit…

Je crois que je me fais doucement à l'idée que la reliure et le décor sont des années 1720-1730 ?

Mais sans aucune certitude...

B.

Textor a dit…

Il faut bien que les livres gardent quelques mystères...

Bertrand a dit…

Vous avez raison Textor,
et cet échec permanent face au livre qui garde une part non négligeable de son mystère, c'est tout le sel de la bibliophilie.

B.

Eric a dit…

Il restera un voile sur l'histoire exacte de ce livre.
Quoiqu'il en soit, un bien bel ouvrage, auquel je préfère le mystère de sa reliure ancienne qu'à la certitude d'une reliure signée (voire datée en queue) du 19°.

Merci Bertrand pour cette recherche instructive pour tous.

Eric

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