mardi 21 octobre 2008

Les deux livres, fable (1719), par Houdar de La Motte.



Vignette dessinée par Gillot et gravée par Tardieu, qui illustre cette fable.

Pour le plaisir de la découverte et de la lecture. Un poème du maroquin et parchemin ! Venu d'un autre siècle. Je vous laisse apprécier. Nous donnons en fin de billet le texte original en fac-similé.

Les deux Livres.

J'ai vu quelquefois un enfant,
Pleurer d'être petit, en être inconsolable.
L'élevait-on sur une table ?
Le Marmot pensait être grand.
Tout homme est cet enfant. Les dignités, les places,
La noblesse, les biens, le luxe et la splendeur,
C'est la table du Nain ; ce sont autant d'échasses,
Qu'il prend pour sa propre grandeur.

Je demande à ce grand qui me regarde à peine,
Et dont l'accueil même est un dédain,
Qui peut en lui fonder cette fierté hautaine ?
Est-ce sa race, ou son rang, ou son train ?
Mais quoi ? de tes aïeux la mémoire honorable,
L'autorité de ton emploi,
Ton Palais, tes meubles, ta table,
Tout cela, pauvre homme, est-ce toi ?
Rien moins, et puisqu'ici il faut que je t'apprécie,
Un cœur bas, un esprit mal-fait,
Une âme de vices noircie,
Te voilà nu, mais trait pour trait :
Du surplus ton orgueil te trompe & nous surfait.
Il est quelques puissants que de leurs dons célestes,
Les Dieux prennent plaisir d'orner :
L'orgueil à ceux-là seuls pourrait se pardonner ;
Mais ceux-là sont les seuls modestes.
C'est un double exemple à donner.

Côte à cote sur une planche,
Deux Livres ensemble habitaient.
L'un neuf, en maroquin, & bien doré sur tranche ;
L'autre en parchemin vieux, que les vers grignotaient,
Le Livre neuf, tout fier de sa parure,
S'écriait : Qu'on m'ôte d'ici ;
Mon Dieu, qu'il pue la moisissure !
Le moyen de durer auprès de ce gueux-ci ?
Voyez la belle contenance,
Qu'on me fait faire à côté du vilain !
Est-il œil qui ne s'en offense ?
Eh ! de grâce, compère, un peu moins de dédain,
Lui dit le Livre vieux ; chacun a son mérite,
Et peut-être qu'on vous vaut bien.
Si vous me connaissez à fonds... Je vous en quitte,
Dit le Livre Seigneur. Un moment d'entretien,
Reprend son camarade, Eh non ; je n'entends rien.
Souffrez du moins que je vous conte...
Taisez-vous ; vous me faites honte ;
Holà, Monsieur du Libraire, holà,
Pour votre honneur, retirez-moi de là.
Un Marchand vient sur l'entrefaite,
Demande à voir des livres ; il en voit :
A l'aspect du bouquin, il l'admire, & l'achète ;
C'était un auteur rare, un Oracle du droit.
Au seul titre de l'autre, ô la mauvaise emplette !
Dit le Marchand homme entendu.
Que faites-vous de ce poète,
Extravagant ensemble & morfondu ?
C'est bien du maroquin perdu.

Reconnaissez-les bien, faut-il qu'on vous les nomme,
Ceux dont en ces vers il s'agit ?
Du Sage mal vêtu le grand Seigneur rougit ;
Et cependant, un est un homme ;
L'autre n'est souvent qu'un habit.

Antoine Houdar de La Motte (1672-1731),
Fables Nouvelles, P., 1719, Livre IV, Fable IX.


Amitiés biblio-poétiques,
Bertrand

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