mercredi 12 octobre 2011

Une histoire de possession ... ou l'ex libris en questions.


ex libris d'Octave Uzanne dessiné et gravé par Aglaus Bouvenne en 1882.
Imprimé en sépia.
Il existe plusieurs ex libris pour la bibliothèque d'Octave Uzanne.


Chaque bibliophile ou bibliomane a ses travers et ses petites manies. Notre caractère, notre moi profond, inconscient, bref, ce qui fait ce que nous sommes, souvent sans le savoir, interfère en permanence avec ce que nous aimerions être, à ce que nous aimons montrer de nous même, en bibliophilie comme ailleurs. Il en va ainsi de la notion de possession du livre qui varie d'alpha en oméga d'un collectionneur à l'autre. Il y a ceux qui s'acharnent toute une vie sur le même thème, à amasser, petit à petit la moindre des choses imprimées. Il y a ceux qui papillonnent au gré du vent bibliophile, d'un livre à l'autre, en curieux, volage, inconstant voire infidèle. Je suis de ces derniers, et je tente de l'assumer dans les meilleures conditions possibles. Ce qui n'est pas toujours évident.

Ainsi pour moi la question de posséder ou non un livre, fut-il très rare, ne se pose pas vraiment. Pour être plus précis je devrais dire "posséder un assez long moment". Car finalement nous savons bien que tôt ou tard la faucheuse viendra nous ravir le plus petit de nos trésors amassés depuis si longtemps. Alors que faire ? Imprimer sa marque ? Au sens propre comme au sens figuré d'ailleurs. Laisser un souvenir de notre passage en Bibliopolis pour les générations futures ? Nous oublier devant le livre sans jamais nous faire remarquer ? On peut toujours hésiter. C'est humain.

En bibliophilie, "imprimer sa marque" revient à laisser en souvenir aux bibliophiles du lendemain "une marque d'appartenance" qu'on appelle ex libris (ce livre est de la bibliothèque de...). Notez bien que je devrais dire "ce livre était de la bibliothèque de..." puisque le plus souvent on découvre l'ex libris d'un bibliophile lorsque ce dernier est mort ou qu'il décide de vendre tout ou partie de sa bibliothèque, c'est à dire que les livres ne sont déjà plus à lui.

L'ex libris est donc comme une marque posthume, flatterie de l'ego sans aucun doute, ou trace de mémoire du parcours d'un livre à travers le temps. Beau programme ! Comme je l'ai dit plus haut, je suis un bibliophile volage. Je ne me sens ni le droit ni l'envie d'apposer le moindre ex libris que ce soit dans le plus petit ou le plus insignifiant des volumes qui composent (pour le moment) ma bibliothèque personnelle (consacrée aux arts du livre et à la bibliophilie d'une part, à Béranger et Octave Uzanne d'autre part, et à quelques autres lubies passagères...)

Cela fait-il de moi un paria bibliophilique ? sans doute ou peut-être pas. Je n'en ressens ni l'envie, ni le besoin, et surtout je ne m'en reconnais pas le droit. Je me sens comme locataire de mes livres. Étrange sensation me direz-vous ! Pour autant, dois-je me priver du plaisir d'admirer les ex libris des autres ? de cette passion du petit bout de papier collé le plus souvent au premier contre-plat des volumes ? Dois-je abandonner l'idée d'en imaginer pour moi ? A mon sens je dirais que non.

Voici comme je vois la chose. Je suis de ceux qui s'ils le pouvaient (financièrement) auraient mille et un ex libris différents. Un ex libris par jour ne serait pas assez ! Je ferais dessiner ces petites vignettes par des amis, des artistes que j'apprécie, qui sais-je ! Je les ferais dessiner dans tous les thèmes, selon mon humeur du moment, allant du curiosa le plus outré (si si Jean-Paul je peux le faire...) au mysticisme le plus bridé (aussi je peux...), en noir et blanc comme en couleur, je ne me donnerais aucune limite. Alors je conserverais précieusement ces petites marques d'appartenance, mais jamais, O grand jamais ! je n'en collerai aucune dans aucun de mes livres. Allez savoir ou va se nicher la bizarrerie humaine ! Quand on voit des ex libris d'une taille démesurée, représentant à n'en pas douter un ego au delà du raisonnable pour le "propriétaire" desdits livres, on peut voir cela comme une infirmité. Quand on voit des ex libris si mystérieux, deux lettres, un chiffre, deux lettres, un mot, un symbole, dont on arrive pas à percer le secret, où se situe le centre de gravité de l'ego possesseur temporaire ? Pas simple.

Les techniques modernes de reproduction graphique mises à notre disposition aujourd'hui permettent de faire beaucoup de choses, le plus souvent encore inimaginable il y a seulement quelques années. Alors voici ce qui m'amuse beaucoup dans ce domaine et que je vais partager avec vous. Peut-être même certains d'entre vous ont-ils déjà fait la même chose. Je veux dire concevoir son ex libris à partir d'estampes ou de dessins déjà existants. Ce ne sont pas les jolies gravures anciennes qui manquent et qui peuvent tout à fait servir la cause de l'ex libris. Du XVIe au XIXe siècle on peut se servir de moult gravures sur bois, sur acier ou sur cuivre pour en faire, aménagé à son goût, des ex libris tout à fait esthétiques et variés. Voici ce à quoi je me suis amusé dernièrement à partir de mes envies du moment et des estampes sur lesquelles je suis tombé. Certaines ont été comme des évidences, elles étaient à mon sens tout à fait propre à la réalisation d'un de mes mille et un ex libris qui ne seront jamais collés dans aucun de mes livres.


En voici ci-dessus un exemple dernièrement conçu à l'aide d'une gravure sur cuivre du XVIIe siècle. J'avoue ne pas savoir moi-même toute la symbolique qu'on pourra y affecter. L'image m'a plu tout simplement et m'a parlé à ce moment là. C'est ainsi.

Avant d'achever ce billet qui pourra peut-être vous surprendre (n'est-on pas là pour surprendre avant tout ?), je tenais à remercier un ami bibliophile, très-habile artiste, qui a proposé gentiment de réaliser "librement" (je veux dire que je n'ai donné aucune indication à l'artiste si ce n'est le thème de ma collection) un ex libris, qui donc, ne sera jamais collé dans aucun de mes livres. Qu'il en soit mille fois remercié !

Vous pouvez voir ci-dessous une reproduction du dessin original de cet ex libris qui n'a pour le moment été imprimé que sur mon imprimante. L'idée de faire graver un cuivre me trotte dans la tête ...


ex libris dessiné par un ami, ici en noir et en sépia



Votre avis sur la question m'intéresse.

Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne

13 commentaires:

Pierre a dit…

La symbolique des ex libris est à manipuler avec précaution. On met des têtes de mort, des croix, des nus et j'en passe... pour réaliser, qu'avec le temps, ils nous pèsent.

Mes ex libris avortés, [c'est à dire les nombreux que j'ai imprimé sans jamais oser les coller] s'épurent avec le temps.

Mais le vôtre est très bien en sépia ! Pierre

Bertrand a dit…

Le prochain ex libris sera moins lourd de symbole promis Pierre ! Je ferai dans le plus léger (sourire).

B.

Léo Mabmacien a dit…

A mon avis l'ex-libris gravé et affiché au contreplat est dépassé et fait très snob aujourd'hui. Si l'on veut mettre une "marque de propriété" le plus simple est d'inscrire son nom et prénom en page de garde avec un crayon.Si c'est pour la postérité un petit cachet tout simple en garde aussi...

Léo
PS : Je m'étonne de l'austérité de votre ex-libris. Pas une seule femme en petite tenue et aucun cadavre de bouteille ;-))

Olivier a dit…

Vos ex-libris m'ont fait penser aux collages de Max Ernst (qui en a détruit des livres illustrés pour cela).
Quant au fait d'être locataires de nos livres c'est ce que je me dis à chaque fois que j'assiste à une vente (surtout quand les libraires rachètent les livres de leur défunt client ce qui leur "économisera une fiche").
Bonne soirée

Bertrand a dit…

J'aime bien être là où on ne m'attend pas Léo ! (sourire)

Olivier je suis inculte en Max Ernst...

B.

Olivier a dit…

Léo,
De mémoire je crois qu'il dépeçait les ouvrages de sa maîtresse et protectrice... Pour voir à quoi ça ressemble :
http://www.google.com/search?client=ubuntu&channel=fs&q=collages+max+ernst&oe=utf-8&um=1&ie=UTF-8&hl=fr&tbm=isch&source=og&sa=N&tab=wi&biw=1280&bih=712

Wall a dit…

Faire son ex-libris, à l'ancienne certes (mais pas dépassé pour moi cher Léo) n'est pas chose aisée. Cela m'a pris 3 ans, après des dizaines de tentatives. Donc ca ne m'étonne pas que vous ne soyiez toujours pas fixé Bertrand, si tant est que vous y arriviez un jour.

Coller son ex-libris sur un livre est encore plus difficile, cela fait 6 mois que je l'ai fait imprimer, et je n'ose toujours pas en coller un! Et je ne sais pas si j'oserai un jour!!

Wall

Textor a dit…

L’ex-libris est la vanité du bibliophile. Fait-il démodé ? Sans doute, dans son principe mais en tant que petite gravure, s’il est dessiné par un artiste de talent, il possède un style qui s’inscrit aussi dans son époque.

En même temps, je n’apprécierais guère que mes locataires gravent leur nom sur les murs du salon !! :)

Textor

Olivier a dit…

Prenons un domaine cher à Textor : les incunables. Au bas mot, voilà un livre de 510 ans. Mettons que la bibliophilie dure 50 ans cela fait 10 propriétaires (au bas mot).
Soit 10 étiquettes, et voilà un livre qui ressemble à une vieille valise.

S'il y a si peu d'ex-libris c'est peut-être parce que (passés les premiers propriétaires qui en avaient le droit légitime et la nécessité) ceux qui laissent leur trace sur un livre :1) sont surs de leur fait;2) ont un ego sinon démesuré, du moins conséquent (voir la condition n°1).

Bonne soirée,
Olivier

PS : ceci étant dit trouver un ex-libris est toujours sympa et il y a même parfois un côté bravache (surtout pour les curiosas : "ah ah vous croyiez connaître pépé...!!!").

Bertrand a dit…

Je crois que vous ne m'avez pas bien compris Wall, ce n'est pas que je ne suis pas fixé et que je dois prendre mon temps, c'est tout autre chose, c'est tout simplement que je ne souhaite pas me fixer sur un ex libris en particulier mais plutôt en avoir mille et un différents... au gré de mes envies.

Je poste un petit dernier sorti tout droit d'une vignette gravée sur bois et imprimée dans un livre que certains ici connaissent sans doute bien, en 1886.

Bonne soirée,
B.

Textor a dit…

Comme l’a fait justement remarquer Bertrand, la mention « ce livre est de la bibliothèque de... » n’a d’intérêt qu’en cas de prêt du livre, pratique assez peu courante chez les bibliophiles !
Comme disait Diderot : « Qu'importe quel nom on imprimera à la tête de ton livre ou l'on gravera sur ta tombe ? Est-ce que tu liras ton épitaphe ? ».

Du temps des incunables, les livres circulaient davantage entre les abbayes, et la mention « ex bibliotheca… » est assez courante. Inscrit à la plume par le bibliothécaire, elle est plus discrète et moins prétentieuse que la vignette collée.

Les livres nous survivant, plutôt qu’un ex-libris, on ferait mieux d’y inscrire une épitaphe. Par exemple : « Textor fait le mort pour qu’on dise du bien de lui. »

Anonyme a dit…

Collons-les, ces bons sangs d'ex-libris, si ce n'est pas pour nous, qu'ils le soient pour les suivants !

Sinon qu'auront à raconter les blogueurs du XXIIe siècle ? De quel droit les priverions-nous de ce plaisir de la recherche qui nous amuse tant ?

Que dire de la valeur décuplée d'un vélin fatigué estampillé "ex Bibliotheca Textoris" ou d'une érotomanie corsetée de maroquin et tatouée de l'ex-libris changeant d'un libraire fameux réputé pour les mouches qu'il enfilait.

C'est important de préparer l'avenir.

Alles, collez !


Montag

Textor a dit…

Très juste, Montag, vu sous l'angle de l'action humanitaire, le collage de l'ex-libris devient un devoir !
T

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