mardi 23 février 2010

Une reliure angloise pour se réconcilier avec la Perfide Albion. Bound by R. STORR, Grantham.




Chers amis,

j'ai déjà dis quelque part, ici ou ailleurs, que je n'étais pas convaincu par la qualité des reliures anciennes en provenance d'Angleterre, et ce, à peu près quelque soit le siècle, à l'exception peut-être des reliures estampées à froid de la première moitié du XVIe siècle dont nous avons d'ailleurs déjà parlé ici il y a quelque temps. Les reliures anglaises du XVIIIe siècle, quand elle sont bien conservées, sont d'un style assez fruste ou douteux (question de goût, je le reconnais). D'autre part, et c'est sans doute là ce qui me gêne le plus, le cuir (et notamment le veau) utilisé à Londres ou dans les autres villes du Royaume d'Angleterre pour confectionner les reliures, ne s'est presque jamais bien conservé. Je m'explique. Le cuir, soit suite à des défauts de tannage ou de préparation, soit suite à des problèmes de stockage des livres reliés (serait lié au climat humide de l'Angleterre...), est la plupart du temps devenu au fil des siècles, friables cassant, sans souplesse, en deux mots, sans résistance. Cela s'observe notamment aux niveaux des mors qui sont presque toujours fendus sur toute la longueur. Le cuir s'effrite, est réduit en poussières. Cela ne donne guère envie d'acheter une belle EO de quelque auteur fétiche de cette île, reliée sur place. On préfèrera alors voir reliée une EO de Pope ou de Swift, en France. Désolé pour nos amis d'outre-Manche qui je l'espère pourront sans l'ombre d'un problème venir me contredire et apporter des contre-arguments à mes délires bibliomaniacodépressifs. Mais je reste sur mon idée.

Voilà pourtant que ce matin, j'ai bien été obligé de constater qu'un relieur anglais, au moins un, avait fait son travail correctement, plus que correctement même.




Il s'agit d'une série de 3 petits volumes de format in-18 reliés en plein maroquin vert amande à grain long. L'exemplaire est à l'état proche du neuf, il n'a jamais ou très peu été manipulé. C'est évident. Ce qui nous permet de découvrir le travail de ce relieur dans son état d'origine. Précisons tout d'abord que cette reliure a été exécutée sur un ouvrage peu commun intitulé "Lives of scottish poets" (6 parties en 3 vol. in-18, London, Printed for T. Boys, 1822. Avec 6 jolis titres-frontispices). Pour décrire cette reliure que je vous livre malgré tout en images, je dirais qu'elle est finement ornée dans le goût de l'époque. Les dos à trois faux-nerfs plats sont décorés de filets dorés fins, le dos des volumes est orné de fers dorés assez proches de nos fers romantiques de la même époque (notamment ceux utilisés par les frères Thouvenin à Paris). Le titre et la tomaison sont dorés sur des pièces de veau rouge (à mon goût ça gâche un peu l'harmonie des dos que j'aurais plutôt vus titrés directement sur le cuir vert amande), les plats sont encadrés d'une simple roulette dorée comme on pourrait en voir à Paris sur les reliures de la même époque. De même une roulette dorée sur les coupes vient affiner l'ensemble. Les doublures et les gardes volantes sont faites d'un papier marbré assez commun pour l'époque. On note une roulette à froid, assez discrète, en encadrement intérieur des plats (je l'aurais bien vue plutôt dorée... affaire de goût), les tranches sont marbrées, et l'ensemble est très bien exécuté. Les tranchefiles sont en coton blanc et rose alterné, très simples.



De qui sont ces reliures me direz-vous ?

Chaque volume porte, au second plat, l'étiquette du relieur "R. STORR", que je reproduis ci-dessous. "Bound by R. STORR, Grantham."



Que sait-on de ce relieur ?

De mon côté, rien. Je ne le connaissais pas. Jamais rencontré sur aucun livre qui m'étais passé entre les mains. Après quelques recherches dans les bibliographies de relieurs et Google Books, je m'aperçois que je ne parviens pas à en savoir plus. Il a exercé dans la première moitié du XIXe siècle, ça on le savait déjà compte tenu de l'édition que je vous présente. Rien d'autre.

Voilà un relieur anglais, qui fait très bien son travail, et dont je n'arrive pas à avoir une biographie détaillée. Je vous mets donc à contribution, amis de la Perfide Albion ou vénérables bibliophiles anglois, pour nous livrer sur l'heure, les états de service de ce terrible relieur anglais. Je continue à chercher de mon côté.

Votre avis sur cette reliure m'intéresse, ainsi que votre avis sur la reliure angloise au fil des siècles. Peut-être (certainement) suis-je dans l'erreur en pensant qu'il n'y a décidément qu'en France qu'on a sur relier avec art les livres des cinq derniers siècles (propos volontairement provocateurs qu'il serait inutile et suicidaire d'oser relever...)

Bonne journée,
Bertrand

12 commentaires:

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Beau travail (sans les avoir en main...)
Rien sur le net, vite fait (mal fait) pour Storr (rien à la BL !).
R.Storr et Samuel Ridge, libraires éditeurs et relieurs à Grantham (180 km nord de Londres ; a vu grandir Newton).

Pierre a dit…

Un relieur qui met une simple étiquette sur la dernière page de garde, est-ce fréquent en France à cette époque ? Pierre

Bertrand a dit…

Fréquent oui et non, j'ai eu en mains la semaine dernière un exemplaire relié par Simier relieur du Roi avec également une petite étiquette de ce relieur, mais collée au contreplat du premier plat et non du dernier (nous avons ici une facétie d'anglais... n'oublions pas qu'ils roulent à gauche...)

B.

Vincent P. a dit…

Un article où ce nom est cité:

"Bookbinders' Tickets", par William Smith Mitchell, in "The Durham University Journal", Vol.XLVI. No.1 New Series. Vol.XV. No.1) December 1953. Pp.1-4, plate.

L’auteur, en une seule ligne, indique que Storr utilisait les étiquettes octogonales à coins concaves avec bordures décorées de fougères.

http://sevenroads.org/Articles/Mitchell1953/BookbindersTickets.html

Des reliures datées de 1824-1825 en maroquin à grain long de Ridge et Storr sur de précieuses éditions d’Alde Manuce appartenant à Sir John Hayford Thorold (1773-1831) in "Alde Manuce (1450-1515). Vente d’une collection".

http://www.bibliorare.com/cat-vent_geneve19-11-04-cat.pdf

Apparemment un grand relieur anglais.

Les reliures anglaises sont presque toujours abîmées oui, car elles présentent des défauts techniques: peaux parées trop finement d'où des charnières fendues, les cartons trop épais d'où de fortes tensions là aussi sur les charnières...C'est pourquoi on trouve très souvent les ouvrages anglais "rebacked".

Les façons de tanner les peaux, et peut-être aussi les décors à la soude trop agressifs ont du fragiliser également les peaux.

Je ne pense pas que le climat anglais soit plus rude que celui de la France du Nord, de la Belgique, des Pays-Bas et qu'il a du beaucoup joué sur la conservation des reliures.

Bertrand a dit…

C'est vrai que mes histoires de climat anglais sont un peu tirées par les cheveux...

Merci pour ces quelques pistes,
à suivre donc...

B.

martin a dit…

"... that second-rate artist Richard Storr of Grantham"?

martin a dit…

ou "Ridge and Storr of Grantham, the worst provincial binders that England has ever known" ?

Bertrand a dit…

Le pire du pire en sorte alors ? Quelle est ta source Martin, intéressant !

Si celui-là est le pire ??!! que dire des autres !!!??

B.

martin a dit…

Seymour de Ricci.

Vincent P. a dit…

En tout cas on lui a confié de bien beaux ouvrages d'Alde à relier...

Il est aussi cité dans les collections aldines aux USA: une spécialité?

Je suis comme Bertrand: si lui est mauvais que dire des autres relieurs anglais dont les relires partent en lambeaux?

Anonyme a dit…

Cher Bartrand,
en bref, ces reliures anglaises frustes vous laissent frustré... Sur "Google livres", on trouve d'autres exemples d'incunables de grande valeur qui avaient été confiés à ce relieur, lequel avait donc une certaine réputation à son époque. Il semble avoir aussi exercé une activité d'édition.
Amitiés,
Yves

Bertrand a dit…

Merci Yves !

(1580) De l’italien frusto (« usé », proprement « mis en morceaux »), dérivé de frusto, « morceau », du latin frustum « morceaux ».

Sans "r" donc...

Rien ne vous échappe !

B.

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