vendredi 19 septembre 2008

Le bouquiniste Achaintre en 1811


Evocation du passé bibliophilique....
(cet article a été rédigé en 1882)

"Un bien singulier type que le père Achaintre(1), et surtout un bouquiniste comme il n'y en a guère, et même, sans vouloir médire aucunement des autres, comme il n'y en a plus.

On peut rendre hardiment cet hommage posthume à sa mémoire, du moins si nous en jugeons par l'anecdote suivante qu'un hasard de lecture a fait tomber récemment sous nos yeux et que nous exhumons, en l'abrégeant cependant de plus de la moitié, d'un fragment de livraison (novembre-décembre 1839), du Bibliologue du nord de la France et du midi de la Belgique.

Un bouquiniste du quai Voltaire et son client, en 1821.

estampe de Marlet d'après Adrien-Victor Auger,
extraite de Charles Simond, La vie parisienne à travers le XIXe siècle,
Paris, E. Plon, Nourrit et cie, 1900, p. 458.

Connaissez-vous ce modeste recueil qui a été l'un des rares précurseurs du Livre ? Non, sans doute.

Nous ne pensons pas qu'il ait fait beaucoup de bruit dans le monde, ni qu'il ait pu fournir une bien longue carrière ; car, pour notre compte, jamais jusqu'ici nous n'en avions ouï parler.

Mais venons à notre anecdote.

Le 5 février 1811, il faisait un froid de quinze degrés au-dessous de zéro ; la Seine était prise, et, vers dix heures, Paris s'éveillant tout scintillant de givre sous un pâle soleil, qui faisait d'incroyables efforts pour paraître radieux. Il gelait donc à pierre fendre, et pourtant un jeune étudiant en médecine, devenu plus tard, croyons-nous, un savant archiviste, et qui déjà était atteint de cette maladie chronique qui pourrait avoir sa place dans le cadre nosologique, sous le nom de "bibliomanie", s'était senti le courage d'affronter la bise glacée pour se mettre en quête de bouquins plus ou moins poudreux, plus ou moins roussis et moisis par l'âge.

A force de fureter d'échoppe en échoppe, le long de la rivière, notre homme était arrivé au pont des Arts.

Tout en face du palais de l'Institut, sur le parapet même du quai, s'étalaient nombre de volumes, les uns fermés, d'autres ouverts au hasard et maintenus contre les rafales du vent de bise par une ficelle protectrice.

Devant cette friperie littéraire, allait et venait un vieillard long et maigre, et dont le costume, composé surtout d'un feutre à la Macaire et d'un mince carrick d'une nuance sans nom, s'harmonisait à merveille avec le piteux accoutrement de la plupart de ses livres.

Mais que faisaient à notre bibliophile cet homme et carrick ? Il ne les avait aperçus ni l'un ni l'autre. Ce qu'il voyait, ce qu'il couvait d'un regard d'ardente et fébrile convoitise, c'était un assez gros volume in-8, sur lequel il venait de mettre la main dans la case aux fines épices, et portant pour titre :

Juvenalis et Persius. (2) "Cum Notis variorum accurante Schrevelio. 1671."

A la vue de ce livre, il échappa à notre fureteur une large aspiration d'aise qui signifiait : "Je le tiens enfin, et dans quelle superbe condition !"

En effet, le Juvenalis était ici dans sa splendide reliure originale en maroquin vert-olive, aux armes de Nicolas de Servières, celles-ci entourées de volutes, de rinceaux et d'entrelacs d'un goût irréprochable, et qui faisaient de cette reliure un vrai chef d'oeuvre d'ornementation et de dorure dite à "petits fers".

En 1811, c'est à dire à cette époque encore si rapprochée de la grande tourmente révolutionnaire, alors que tant de trésors en tous genres, et notamment de bibliothèques, avaient été dispersés à tous les vents, que d'épaves précieuses de toutes sortes ne trouvait-on pas chez les plus infimes marchands de bric-à-brac et même sur les quais !

Une autre édition de petit format de Juvenal. 1625.

Trop adroit cependant pour trahir la satisfaction que lui causait sa découverte, ce fut avec un ton de parfaite indifférence que notre étudiant appela le marchand :

"Hé ! brave homme, combien ce livre ?"

Le vieillard s'approcha humblement, tendit l'oreille et lui fit signe qu'il n'entendait pas.

"Il parait qu'il est sourd", se dit l'étudiant ; et, haussant le diapason de sa voix, il répéta en criant :

"Combien ce livre ?
- Six francs, monsieur.
- Six francs ! vous voulez rire. Je vous donne trois francs de ce bouquin, et n'en parlons plus.
- Un bouquin ! murmura le vieillard, un bouquin ! vous n'y pensez pas, monsieur. Je vous crois trop bon connaisseur pour mésestimer ce livre. Cette édition des Variorum, pour être moins recherchée que celle d'Amsterdam de 1684, ne mérite pas, selon moi, le mépris que vous affectez pour elle. Je ne la comparerai pas cependant aux éditions aldines données à Venise en 1501, et dont la première a cela de particulier qu'elle ne porte pas l'ancre aldine, marque si célèbre de ces fameux imprimeurs. Pourtant, quel que soit le mérite de ces éditions, vous devez vous rappeler qu'Alde lui-même, par son Monitum de 1503, y signale plusieurs fautes ; par exemple, tenet uxorem pour tener uxorem, et d'autres encore."

L'étudiant restait tout ébahi devant le pauvre vieux bouquiniste et ne savait comment concilier ces misérables haillons et ce langage.

Le vieillard, de son côté, se méprenant sur la cause du silence et de l'air stupéfait de son chaland, eut grand'peur de s'être montré trop susceptible, et ce fut avec timidité qu'il reprit :

"Vous savez mieux que moi, monsieur, que les éditions de Juvénal, les plus rares ne sont pas toujours pour cela les plus recherchées. J'oserai vous citer à propos les éditions de Juntes, à Florence, en 1513 et 1519. Elles sont introuvables, et pourtant on leur préfère celles de Robert Estienne, en 1544 et 1549. Du reste, puisque Juvénal est du nombre de vos auteurs favoris, vous les avez peut-être collationnées avec l'édition de Plantin, donnée à Anvers en 1566, et enrichie des annotations de Théodore Poulman."

Oh ! alors, confondu par une érudition si profonde, secondée par une mémoire si prodigieuse, il n'y eut plus là pour l'étudiant ni bouquins ni bouquiniste, et, curieux de prouver au vieillard qu'en interpellant à tout propos ses connaissances bibliographiques il ne s'était pas totalement trompé d'adresse, il lui fit observer que, dans sa longue énumération des éditions de Juvénal, il oubliait celle d'Henninius, à Leyde, dont il ne savait plus la date, et celle de Coustelier, Paris, 1746.

"J'en oublie bien d'autres, répondit le vieillard, qui mériteraient cependant d'être nommées" ; et là-dessus il se mit à citer encore plusieurs éditions du XVIe siècle et, finalement, le rarissime Juvénal de 1474, imprimé à Naples par Arnold, de Bruxelles.

"Je serais heureux, poursuivit l'étudiant, puisque nous sommes sur ce terrain, de savoir ce que vous pensez de cette nouvellle édition de Juvénal que vient de nous donner M. Achaintre, le premier latiniste de notre époque, édition que les journaux et les recueils les plus autorisés ont prônée à l'envi et signalée à l'attention de tout le monde savant ?"

A ces mots, le pauvre bouquiniste parut confus, embarrassé.

"Eh bien ! monsieur, vous refusez de me dire votre avis ?
- c'est que... voyez-vous, balbutia le vieillard, c'est que... je suis Achaintre. Et tenez, monsieur, après un moment de silence, je ne veux pas vous surfaire. Voici le Schrevelius cum Notis variorum pour cinq francs ; c'est mon tout dernier prix."

Page de titre de l'édition donnée par Achaintre avec notes, commentaires et variantes, 1810.

Il parait que M. de Fontanes, alors grand-maître de l'Université, avait Achaintre en grande estime et l'aurait très volontiers casé quelque part. Mais où ? Là était la difficulté. Car que pouvait-on faire dans un lycée, par exemple, d'un pauvre sourd comme lui ?
Il avait d'ailleurs un bon emploi dans la maison Didot, où il était correcteur d'épreuves latines ; puis, dans ses moments de loisir, on lui confiait quelques livres à vendre, et il faisait sont petit commerce sur les quais.

Achaintre est mort depuis longtemps, et mort aussi sans doute son acheteur de 1811.

Quant au Juvenalis, cédé alors pour cinq francs à notre étudiant en médecine, qu'est-il devenu ? Nous l'ignorons. Mais ce qui est présumable, en raison du profond discrédit dans lequel sont tombés de nos jours (1882), en librairie, les auteurs latins, c'est qu'un exemplaire de condition ordinaire, c'est-à-dire relié en veau brun ou en vélin, de cette même édition de 1671, moisirait sans doute longtemps en magasin avant de trouver acquéreur à ce prix si modique de cinq francs. Mais, en revanche (oyez ici, lecteur bénévole, les étranges caprices de la mode!), grâce à l'engouement actuel et toujours croissant des bibliophiles de la fashion pour les reliures en maroquin de provenance historique, à quel prix énorme l'exemplaire de de Thou, l'illustre amateur, avec sa belle reliure à petits fers, - style renaissance, - ne serait-il pas porté, s'il était, de hasard, exposé en vente publique ?

Ce livre précieux n'aurait-il tout simplement que centuplé de valeur ?
Demandez cela aux grands libraires de Paris.
Décidément, le vieil adage a toujours raison : Habent sua fata libelli !

Ch. Collet " (pour évocation conforme à l'original publié dans la revue Le Livre, 1882, p. 258-261.

(1) "Achaintre (N.-L.) est bien le type le plus complet du bouquiniste érudit, ou, pour être exact, de l'érudit devenu un peu par force bouquiniste. Un des meilleurs latinistes de Paris, il avait passé de la chaire de professeur à un étalage avoisinant l'Institut. Quelle cause l'avait fait ainsi descendre ? Quoique certains biographes n'en parlent pas, il paraît que le savant éditeur d'Horace, de Juvénal, de Phèdre, etc., traducteur lui-même des Traités de Cicéron, de Dialogues de Platon, etc., aimait à boire... ce qui ne l'empêchait pas d'être correcteur de latin chez Didot, annotateur de classiques chez Lemaire, qui parfois avait recours à la bouteilte pour retenir son travailleur. — Deleau, qui tenait sur l'ancienne place du Carrousel un étalage semblable à celui que représente la vignette de la page 123 de ce livre, prenait aussi, malgré son nom, souvent du vin... Quo me, Bacche, rapis tue plenum ?" extrait de l'ouvrage de François Fertiault, autre bibliophile et philologue de renom, p. 318 (notes).

(2) Juvenalis et Persius, 1671. 1 volume in-8. Brunet dans son manuel du libraire donne de 3 à 5 francs pour cet ouvrage en condition ordinaire. Il cite un exemplaire en maroquin doublé de maroquin (25 francs à la vente du duc de La Vallière). Un exemplaire en veau relié aux armes (état moyen) est coté actuellement (2008) pour 1.000 euros chez un libraire.

3 commentaires:

Raphael Riljk a dit…

Les deux tomes du Juvénal d'Achaintre dans leur reliure Empire sont un des ornements de ma bibliothèque.
Merci d'avoir rendu hommage au bonhomme.

Raphael

bertrand a dit…

Merci Raphaël ! Achaintre n'est pas mort pour rien alors...

Bonne nuit,
à bientôt,

Bertrand

Bertrand a dit…

Est-ce que les trois tomes du Horace commenté par Achaintre dans une belle reliure demi-maroquin rouge à coins de Capé seraient susceptibles de compléter l'ornementation de ta bibliothèque ?

Ils viennent d'atterrir entre mes mains.

B.

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...