jeudi 25 septembre 2008

La bibliothèque Félix Solar (1860-1861) vue par le Bibliophile Jacob


Plutôt que de réécrire ce qui a déjà été fort bien écrit il est préférable et beaucoup plus agréable de lire l’avis d’un amateur de livres plus qu’éclairé, dans le texte.

Page de titre de la première partie du catalogue F. Solar (livres imprimés)

C’est à Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob (1), que nous devons les pages suivantes. Elles servent d’introduction au catalogue de la vente des livres de la bibliothèque de M. Félix Solar.

C’est un plaisir pour le bibliophile que de déguster ces précieuses lignes. Je vous laisse gouter…

Page de titre de la deuxième partie du catalogue F. Solar (manuscrits et autographes, supplément)

La bibliothèque de M. Solar (2) est assez connue des amateurs, non-seulement en France, mais encore dans tous les pays où il y a des bibliothèques et des bibliophiles, pour qu'on puisse se dispenser de recommander ce catalogue à la curiosité, à l'intérêt, à l'admiration de toutes les personnes qui aiment les beaux livres, qui savent les apprécier, et qui ont le bonheur de pouvoir les disputer aux enchères d'une vente publique.

M. Solar aimait aussi les livres, même avant d'en avoir; il s'était familiarisé avec eux avant de les posséder : il se préparait de longue main, par la culture des lettres, à devenir bibliophile. Quand l'heure est venue pour lui de former une collection, il n'a fait qu'exécuter un ancien projet, en appliquant ses connaissances et ses goûts littéraires à la recherche des livres qu'il désirait. Il a noblement, généreusement conquis, par toute l'Europe, livres et manuscrits, que lui enviaient les plus riches cabinets d'amateurs ; il a plus d'une fois acheté des bibliothèques entières pour en extraire quelques volumes qu'il regardait comme indispensables à la sienne ; il n'a jamais hésité ni reculé devant les sacrifices énormes que lui imposait sa passion (3).

Voilà comment il a pu faire, en moins de dix ans, ce que les plus célèbres bibliophiles n'avaient pas fait en un demi-siècle : il a créé ainsi une bibliothèque qui n'a pas eu d'égale depuis celle de Mac-Carthy. L'œuvre semblait presque achevée, peut-être eût-il été difficile d'aller au delà : on pouvait réunir un plus grand nombre de livres, mais on ne pouvait espérer d'en trouver de plus beaux, de plus rares, de plus précieux.

M. Solar s'est arrêté alors dans son entreprise ; il s'est lassé, il s'est découragé. La mauvaise santé du fougueux et insatiable amateur a changé ses idées, ses goûts, ses projets, et dans un quart d'heure de désillusion, de dépit, peut-être de dégoût, il s'est déterminé à se séparer de ses chers livres, qu'il regrette déjà, qu'il regrettera toujours. Telle est souvent l'histoire de ces ventes de bibliothèques, qui se font sous les yeux mêmes des bibliophiles, aussi ardents à détruire leur ouvrage, qu'ils l'étaient naguère à y travailler. Le caprice est pour beaucoup dans les choses de ce monde, comme en affaire de livres. On se fatigue de la possession, et l'on arrive plus ou moins rapidement à la satiété.

M. Solar nous laissera du moins, dans le catalogue de sa bibliothèque, la description fidèle, le souvenir durable d'une superbe collection qui représente bien, dans son ensemble et dans ses détails, la physionomie et le caractère de la bibliomanie à notre époque de progrès et de décadence.

Couverture imprimée du catalogue de la bibliothèque de M. Félix Solar

Jamais on n'a pu mieux appliquer à la destinée des bibliothèques d'amateurs ces mots terribles de la ballade allemande : Les morts vont vite. Ces bibliothèques naissent et meurent en un jour; elles ont hâte, pour ainsi dire, d'arriver à leur état normal et définitif, pour tomber aussitôt en dissolution et disparaître comme un feu follet. Elles ne vieillissent pas dans les mains de leurs possesseurs, et leurs somptueux débris s'en vont sans cesse flottant et s'égarant en de nouvelles mains. On peut dire de nos jours qu'une bibliothèque ne parvient plus à l'âge d'homme, et qu'elle ne passe pas, comme chez les Anglais, à une seconde génération de propriétaires. C'est la loi de notre temps où l'on vit si vite, où l'on se presse de jouir, où chacun cherche à multiplier son existence en l'abrégeant. Il ne faut pourtant pas induire, de cette dispersion continuelle des bibliothèques, que le nombre des livres rares et précieux aille toujours s'augmentant, et que, par conséquent, ces livres deviennent de jour en jour moins précieux et moins rares. C'est le contraire qui a lieu, car ce sont sans cesse les mêmes exemplaires qui reparaissent dans les ventes de livres et qui ne font que changer de mains, leur valeur s'accroît de plus en plus, à mesure que leur nombre diminue, à mesure que ces livres sortent de France pour passer à l'étranger, ou se détachent de la masse mobile des collections particulières pour entrer dans les bibliothèques publiques qui ne vendent pas leurs doubles. Ainsi, depuis soixante ans, les amateurs de livres rares et précieux se partagent incessamment les dépouilles opimes des bibliothèques célèbres des deux derniers siècles, et l'on comprendra que ce fonds commun, si riche qu'il fût, commence à s'épuiser, malgré les efforts de quelques libraires intelligents pour l'alimenter et le renouveler aux dépens de l'Angleterre, où ils étaient allés chercher tant de beaux livres enlevés à la France. On doit dire cependant que les plus beaux livres et les plus rares ne sont pas sortis du domaine de la circulation, puisque les bibliothèques publiques (excepté celles de Londres, de Munich et de Saint-Pétersbourg) n'achètent guère ce genre de livres , qui tiennent peu de place sur des rayons, et qui seraient comme perdus et fourvoyés au milieu d'un effroyable amas de bouquins et de volumineux ouvrages, plus ou moins délabrés, plus ou moins ordinaires, qui composent ordinairement l'arsenal d'une bibliothèque publique.

Les amateurs d'aujourd'hui sont bien plus difficiles à contenter que ne l'étaient les amateurs d'autrefois : ils ont moins de livres, moins de gros livres surtout, mais ils ne veulent que des exemplaires parfaits, irréprochables, qui sont autant de bijoux enchâssés dans des reliures de prix.

On se tromperait étrangement sur la condition des anciennes bibliothèques si l'on croyait qu'elles ne possédassent que des livres de cette espèce : un amateur distingué n'admettait sans doute dans sa bibliothèque que de riches exemplaires, proprement, honorablement reliés ; mais les exemplaires de luxe reliés en maroquin, tels que ceux qui ont droit d'entrée chez un amateur de premier ordre, étaient, relativement, en petit nombre dans les grandes bibliothèques des trois derniers siècles.

La plupart des livres de la fameuse bibliothèque des De Thou étaient reliés en basane de couleur ; la moitié de la bibliothèque de Colbert était reliée en veau brun et même sans armoiries ; celle du comte d'Hoym ne comptait pas plus de 1200 volumes en maroquin ; celle du duc de La Vallière, la plus belle, la plus intéressante, la plus nombreuse qu'un particulier ait jamais formé en France, n'accordait des reliures de choix qu'aux livres exceptionnellement rares et curieux ; or la famille aristocratique de ces livres-là n'est pas aussi étendue qu'on le suppose, et beaucoup d'entre eux ne sont plus représentés que par une mention bibliographique, qui ressemble à une épitaphe dans l'immense cimetière des anciens livres.

Il faut ajouter que nos amateurs sont devenus d'une délicatesse, d'une exigence infinie, pour la beauté des livres. On ne veut que des exemplaires à toutes marges, entièrement purs et intacts ; des reliures d'art exécutées par les artistes les plus renommés ; car, depuis quinze ou vingt ans, l'art de la reliure est arrivé en France à une perfection qu'il ne saurait plus dépasser, et, malgré le mérite incontestable des chefs-d'œuvre qui ont élevé si haut la réputation des Gascon, des Duseuil , des Padeloup et des Derome, on est obligé de constater que les grands relieurs de notre temps, Thouvenin, Trautz-Bauzonnet, Duru, Capé, Thompson, Gruel, Niedrée et Hardy, ont égalé, comme main-d'œuvre, sinon comme goût et comme invention, les plus merveilleux ouvrages des relieurs français du dix-septième et du dix-huitième siècle.

Les livres qui portent des reliures valant trois ou quatre cents francs, sont plus que des livres : ce sont des œuvres d'art, ce sont des joyaux qui seraient dignes d'être enfermés dans des écrins, et qui ne doivent être touchés qu'avec précaution, avec respect.

Voilà ce qu'on trouve chez les amateurs actuels ; voilà ce qui manque presque totalement dans la plupart des bibliothèques publiques, où les lecteurs, il est vrai, traitent les livres comme des chevaux de louage qu'on éreinte, sans se soucier d'en faire des rosses qui finissent bientôt à l'abattoir. Sachons donc gré aux amateurs de conserver les beaux livres et de les ménager avec un soin vigilant, qui les fera passer, dans toute leur fraîcheur, jusqu'à nos arrière-neveux. Ces beaux livres, ce sont souvent les amateurs qui les ont faits tels, en leur consacrant à grands frais les merveilleux secrets de la restauration, que Boissonade a nommée la bibliatrique, et les admirables prodiges de la reliure. Au surplus , ne fait-on pas maintenant pour les livres imprimés ce qu'on faisait pour les manuscrits il y a six ou huit siècles, lorsqu'on couvrait ces manuscrits d'or et d'argent , d'ivoire et de pierreries, en les déposant dans les trésors des églises, des abbayes et des palais? On semblait proclamer ainsi que le livre, comme expression de la pensée humaine, était une relique du passé, qu'on ne pouvait pas trop orner des splendeurs de la richesse matérielle. Ces manuscrits, aux magnifiques couvertures ciselées et niellées, on les admirait sans cesse, on ne tes touchait pas souvent. Il en est de même des bijoux de reliure que nos amateurs gardent si précieusement dans leurs armoires fastueuses ; grâce à eux, ces livres, qui ont traversé déjà plusieurs siècles, et qui, par un miracle dû à l'art du relieur et de ses assesseurs, aussi habiles qu'ingénieux, n'ont rien perdu de leur beauté primitive, se perpétueront avec le même éclat en passant par cent bibliothèques, qui ne feront qu'ajouter à la célébrité de ces exemplaires entourés du souvenir de leurs anciens possesseurs.

Répétons-le hautement, on ne saurait avoir trop d'amour ni trop de vénération pour les beaux livres : ce sont de tous les bijoux ceux qui passent le moins de mode, ceux qui conservent le plus de prix, ceux qui éveillent les passions les plus nobles, les plus éclairées, les plus intelligentes. M. Solar, en composant sa bibliothèque, avait à cœur de la distinguer de celles qui se faisaient ou se défaisaient autour de lui ; dans cette bibliothèque, il a mis ses sympathies, ses goûts, ses idées. Il s'était proposé un plan à suivre avant de construire l'édifice, et ce plan, il l'a suivi avec une consciencieuse exactitude jusqu'au moment où l'édifice, presque achevé, a été abandonné an marteau du commissaire-priseur, qui va l'abattre, peut-être parce que l'architecte ne trouvait plus de matériaux assez riches pour le compléter suivant son désir.

M. Solar avait voulu que sa bibliothèque, essentiellement française, c'est-à-dire n'admettant, parmi les meilleurs livres, parmi les plus rares et les plus curieux, écrits dans notre langue, qu'un petit nombre de brillants spécimens des langues anciennes et étrangères, représentât non-seulement l'histoire de notre littérature, mais encore l'histoire de l'imprimerie, l'histoire de la gravure, et l'histoire de la reliure. La reliure, il l'a demandée à chaque époque, à chaque pays où l'art du relieur a été en progrès ; il l'a demandée surtout à la France, qui depuis le seizième siècle a produit les relieurs les plus remarquables, les plus artistes. La gravure, il l'a cherchée dans une foule de beaux livres ornés d'estampes gravées sur cuivre ou sur bois, qui prouvent, depuis trois siècles et demi, que l'imprimerie a été inventée pour le plaisir des yeux comme pour la satisfaction de l'esprit.

L'imprimerie, il l'a poursuivie, il l'a étudiée dans ses débuts les plus éclatants; en Hollande, où elle est née avec la xylographie de Coster ; à Mayence, où elle a transporté son berceau ; en Italie, où elle s'est si tôt acclimatée, où elle a fait tant de progrès ; en Flandre, où elle a créé Colard Mansion; en Angleterre, où elle a fondé l'atelier de Caxton ; en France, où elle a manifesté son apparition par des œuvres dignes de rivaliser avec les produits des presses naissantes de Gutenberg, de Schœffer, de Jenson et de Pannartz.

On trouvera donc dans ce catalogue quelques magnifiques spécimens des premières impressions de Mayence et de Cologne, de Strasbourg et de Venise, de Rome et de Florence, de Bruges et de Londres, de Chambéry et de Turin, de Paris et de Lyon.

Quant aux littératures, et principalement la littérature française, M. Solar, qui les connaît bien, a voulu avoir en éditions originales, en beaux exemplaires, tous les ouvrages qui ont fait l'admiration et l'enchantement de nos pères depuis l'origine de l'imprimerie en France. En choisissant de préférence les éditions originales, il essayait de se rapprocher, en quelque sorte, du temps où avaient vécu les auteurs illustres dont il rassemblait les œuvres, et s’imaginait sans doute s'entretenir avec eux. Mais sa prédilection s'est portée naturellement vers les livres les plus rares, par conséquent vers ceux qui appartiennent à l'époque la plus éloignée de nous, et qui, par diverses causes inappréciables, ont presque totalement disparu. Il faut être initié à la science des livres pour savoir ce que c'est qu'un livre rare.

Les gens du monde ne soupçonnent pas qu'un livre rare est souvent le seul exemplaire qui ait surnagé dans le grand et éternel naufrage des livres et de toutes choses. Combien de volumes vraiment uniques dans la bibliothèque de M. Solar ! Combien qui ne sont connus que de nom ; combien qui n'ont pas été vus jusqu'à ce jour par les bibliographes qui les citent ; combien qui, une fois enfouis dans quelque bibliothèque publique ou particulière, ne reparaîtront jamais aux yeux étonnés des amateurs ! M. Solar avait donc pour but de recueillir tout ce qui était beau, tout ce qui était rare, tout ce qui était cher en fait de livres, et l'on doit dire que, pendant dix ans, il n'a pas manqué une occasion d'enrichir et de compléter sa collection. Mais les occasions étaient aussi rares que les livres eux-mêmes, et, s'il y a des lacunes dans cette bibliothèque, c'est qu'il eût été impossible de les remplir avant l'heure, même au prix de toute la fortune de M. Solar.

Ce généreux amateur s'est attaché particulièrement à rassembler des livres français imprimés en gothique, qui sont les livres les plus rares et les plus recherchés, surtout depuis que la bibliographie savante s'est occupée d'eux d'une manière toute spéciale. Dans les catalogues de Gaignat et de Mac-Carthy, on ne rencontre pas une plus riche, une plus nombreuse série d'éditions d'Antoine Vérard, de Simon Vostre, de Guillaume Eustace, de Durand Gerlier, de Pierre Le Caron, de Jean Trepperel, de Michel Lenoir, de Simon de Colines, de Galiot du Pré, d'Etienne Dolet, de Jean de Tournes, de Michel Fezendat, des Estienne, des Angelier, etc., qui ont imprimé ou publié tant de beaux livres au seizième siècle.

M. Solar avait déjà réuni, dans les différentes classes de la bibliographie, et toujours en exemplaires de choix, les livres qui sont la base nécessaire de chacune de ces catégories, et qui doivent, en se groupant, en se rattachant l'un à l'autre, former cette collection restreinte, mais excellente, qu'un amateur de goût aspire à compléter. Il y a sans doute, dans ce catalogue, des divisions plus riches, plus complètes les unes que les autres ; mais aucune n'est tout à fait pauvre et déshéritée. On remarque d'ailleurs entre toutes les parties de la bibliothèque une harmonie, une corrélation intime, qui n'échappera pas au coup d'œil du bibliophile.

Cependant M. Solar a donné carrière à ses sympathies, à ses préférences, dans le choix de telle ou telle catégorie de livres ; il semble avoir été préoccupé de l'idée de former une suite imposante, sinon complète, pour la poésie française, le théâtre, les romans de chevalerie, les conteurs et les facéties ; ces diverses branches de littérature, en effet, sont plus abondantes que les autres en livres rares et précieux. De là cette collection de vieux poètes, plus nombreuse et plus extraordinaire que celle qui faisait la gloire de la bibliothèque d'Armand Bertin ; de là ces merveilles introuvables, ces mystères, ces romans de chevalerie, ces plaquettes rarissimes, qui
ne se trouvaient pas en plus grand nombre chez M. le prince d'Essling, chez M. de Soleinne ; de là ces belles séries d'éditions originales de nos grands poètes et de nos grands écrivains, ces séries qui embrassent dans un magnifique ensemble la plupart des richesses que possédaient en ce genre les bibliothèques d'Aimé Martin, de Walckenaer, de M. Giraud, etc. Trouverait-on ailleurs dans une seule bibliothèque une autre série des premières éditions de Racine, de Boileau, de La Fontaine, de Bossuet, de La Bruyère, de La Rochefoucauld, de Fénelon, de Corneille, de Molière ? A-t-on vu, dans un seul catalogue, une collection à peu près complète des ouvrages de Gringore, toutes ou presque toutes les éditions partielles du Gargantua et du Pantagruel, dix éditions anciennes des Essais de Montaigne, depuis la première de 1580 jusqu'à celle de 1595 ; quatre éditions rarissimes des poésies de Villon, six éditions des Joyeux Devis de Bonaventure des Periers, quinze éditions différentes des œuvres de Clément Marot?



Quelques exemples de livres du catalogue de la bibliothèque de M. Félix Solar

La formation d'une pareille bibliothèque ne pouvait se faire qu'en y consacrant des sommes considérables, et encore, pour la créer en si peu de temps, il a fallu plus que de l'or, il a fallu des occasions exceptionnelles ; il a fallu une persévérance et une activité infatigables ; il a fallu aussi le zèle et l'ardeur de M. P. Deschamps, que M. Solar s'était adjoint à titre de bibliothécaire, et dont les soins assidus ont puissamment contribué à augmenter et à enrichir cette splendide collection. Nous avons là sous les yeux, dans ce catalogue, la fleur de vingt bibliothèques excellentes, qui toutes ont laissé un nom plus ou moins célèbre dans l'histoire des livres et des amateurs.

Il nous faut encore revenir aux reliures pour les admirer et pour en faire comprendre la valeur : les anciennes sont des reliures d'exception que les maîtres de l'art exécutaient de temps à autre pour satisfaire des amateurs délicats, et comme pour témoigner de leur supériorité ; les nouvelles sont ce que peuvent les faire nos incomparables relieurs, qui n'ont de rivaux ni à Londres, ni à Vienne, ni à Berlin : ces reliures, nous ne craignons pas de le dire, vaudront un jour trois ou quatre fois plus qu'elles n'ont coûté, et l'on sait ce qu'elles coûtent ! Quant aux reliures historiques, qui nous rappellent, par un souvenir matériel, par des armoiries ou des devises, les personnages illustres à qui elles ont appartenu, elles personnifient, pour ainsi dire, dans une bibliothèque, la glorieuse phalange des grands amateurs de livres depuis Grolier et Maioli jusqu'à Charles Nodier, Debure, Renouard et Armand Bertin. Ce sont là par malheur les livres les plus prompts à sortir de France et à émigrer à l'étranger ; car il y a encore, Dieu merci, des amateurs de livres, de vrais amateurs, passionnés et généreux, jusque dans les steppes de l'Ukraine, jusque dans les glaces de la Finlande et les montagnes de l'Ecosse. En voyant se disperser une si splendide, une si merveilleuse collection, nous ne cacherons pas que nous éprouvons quelque regret ; car, si tous les livres qui en font partie doivent se classer avec honneur dans d'autres bibliothèques, et sont destinés à être l'ornement des cabinets d'amateurs français et étrangers, il y a des groupes d'éditions différentes d'un même livre qu'on avait rassemblées avec des peines infinies, avec un bonheur qui tient du sortilège, et la réunion de ces éditions rares et introuvables représentait, en quelque sorte, le travail sérieux et intelligent du propriétaire, qui était bien capable d'en tirer parti dans l'intérêt de l'érudition.

C'en est fait, il ne sera plus possible de reformer ce précieux ensemble bibliographique, et l'œuvre est anéantie avant qu'elle ait donné à la critique littéraire les résultats qu'on pouvait attendre d'une pareille bibliothèque au profit des éditions futures et définitives de nos classiques français.

Ce serait ici le lieu de rappeler ce qui s'est passé en France, il y a soixante-seize ans, lorsque la plus belle partie de la bibliothèque du duc de La Vallière fut mise en vente avec un catalogue rédigé par Guillaume Debure et par Van Praet. L'administrateur de la Bibliothèque du Roi obtint du gouvernement de Louis XVI, quoique les finances de l'État fussent déjà bien malades, un crédit illimité pour acheter dans cette vente mémorable tout ce qui manquait à notre grande bibliothèque nationale.

P. L. JACOB,
Bibliophile.

Pour évocation conforme,

Bertrand

(1) Paul Lacroix, plus connu sous les pseudonymes de P. L. Jacob ou du Bibliophile Jacob, né le 27 février 1806 à Paris et mort à Paris le 19 octobre 1884, est un polygraphe érudit français. Menant de front la littérature facile et la littérature difficile, comme on disait alors, il composa d’un côté des romans et de l’autre des livres d’histoire, puis il mêla les deux genres dans plusieurs publications. Les romans historiques du Bibliophile Jacob, souvent réimprimés et traduits en plusieurs langues, contribuèrent pour une grande part à propager le gout du Moyen Âge, qui se répandit alors en France et en Europe jusque dans les arts. Ses publications bibliographiques eurent la même influence sur le gout des livres : il continua à cet égard la mission de Charles Nodier. P. L. Jacob parcourut l’Italie pour rechercher dans les bibliothèques publiques les manuscrits inédits relatifs à l’histoire de France. La réunion de ses ouvrages semble représenter la vie de plusieurs hommes. Il a tant produit, traduit, édité, annoté, que la notice qui le concerne dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle occupe deux pleines colonnes. Nous consacrerons très prochainement à ce grand homme un article sur sa place dans le cénacle bibliophile au XIXe siècle.

(2) La bibliothèque de M. Félix Solar a été dispersée à Paris le 19 novembre 1860 et jours suivants pour la première et la plus importante partie, par le ministère de Me Pillet avec M. Téchener comme expert. La seconde partie, contenant les manuscrits, autographes, dessins, etc, a été vendue le mardi 26 février 1861 et jours suivants. Notre exemplaire, relié en demi-maroquin à la bradel (reliure moderne), avec les couvertures conservées, appartenait initialement à M. Benjamin Duprat, rue du cloitre St Benoit, 7 (à Paris). Seule la deuxième partie porte les prix et le nom des adjudicataires à la mine de plomb dans les marges (voir photos). On constate de nombreux achats aux noms prestigieux de Potier, Téchener, Labitte, Didot, Tross, tous libraires. Quelques noms d’amateurs également. Les tables et la liste des prix d’adjudication se vendaient séparément et ne se trouvent pas dans notre exemplaire. Un exemplaire complet de la table, mais sans la deuxième partie est disponible ici : Catalogue de la vente de la bibliothèque Félix Solar (première partie).

(3) Outre les ventes dont les noms sont connus, M. Solar a pu choisir dans les collections de M. de Camerata, L. Tripier, Longuemarre, L. Cailhava, Coppinger, de Lacarelle, et acquérir, tout dernièrement encore, le cabinet entier de M. de Clinchamp.

3 commentaires:

rui a dit…

Après lire un article comme celui-ci, nous sommes tentés à penser « comment est possible faire une collection pareille aujourd’hui »? À tous ceux-ci, où je me trouve, je laisse cette anecdote de M. Brunet sur Gaignat.
« Gaignat, atteint d’une maladie sérieuse causé par le chagrin qu’il ressentit de la perte de sa femme et de sa fille, à peine âgée de douze ans, fut soigné es remis en bonne santé par Hyacinthe-Théodore Baron médecin célèbre, professeur de la Faculté de Paris et bibliophile distingué, mais dont la fortune n’était bien assez grande pour satisfaire son goût. Baron donna le conseil à son client d’acheter des livres pour se distraire, Gaignat suivit ce conseil et devint un des bibliomanes plus ardents de XVIII siècle »
Le Roux de Linny – « Catalogue de la Vente Brunet » (1868) (1ère Partie pp. XXXIII-XXXIV)
zerss

bertrand a dit…

Merci Rui pour cette évocation très intéressante et votre fidélité.

Nous évoquerons également bientôt les plaisirs des chineurs de livres, dont un des meilleurs exemple au XIXe siècle est le Bibliophile Jacob alias Paul Lacroix, spécialiste des livres crasseux, des cartonnages salis, des vieux journaux achetés par paquets entiers, client acharné des bouquinistes des quais entre autres, à sa mort, de nombreux bouquinistes qui le fournissaient en vieilles paperasses n'ont plus eu qu'à se débarrasser de vieilles feuilles qu'il ne vendraient plus jamais. Et pourtant... bibliophile, ami des libraires (il a préfacé de nombreux catalogues de la librairie Auguste Fontaine), c'était un des plus grand érudit de son temps et un travailleur acharné. D'ailleurs on s'est toujours demandé comment un seul homme avait pu écrire autant... mis à part Voltaire peut-être... A sa mort, il laissa le grenier de la bibliothèque de l'Arsenal, rempli de milliers de tas de livres, vieux papiers, etc. Nous l'évoquerons très prochainement.

Amitiés, Bertrand

rui a dit…

Merci Bertrand
Je vais vous citer un autre morceau d’un poème (António Gedeão) de que vous connais déjà un petit peu :

Ils ne savent pas que le rêve
est une constante de la vie
aussi concrète et définie
qu'autre chose quiconque

Nous les bibliophiles-bibliomanes sommes toujours des rêveurs ! Il y a toujours un livre, une reliure, un manuscrit qui nous fait rêver ! Parfois même qu’introuvable !

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