jeudi 11 septembre 2008

Le baron James de Rothschild (1844-1881)



Chers amis bibliomanes, bibliophiles, etc.


Je vous propose aujourd’hui la lecture d’une intéressante petite plaquette donnée par les libraires Damascène Morgand et Charles Fatout à l’occasion du décès en octobre 1881 du baron James de Rothschild, célèbre bibliophile de son temps.


Voici :


Le Baron James de Rothschild(1).


Depuis la publication de notre dernier Bulletin mensuel(2), tous les amis des livres ont appris la mort prématurée du baron James de Rothschild. Nous avons cru qu’il nous serait permis de conserver son souvenir. Nous avons fait graver son portrait par l’un de nos plus habiles artistes et nous sommes heureux de l’offrir à tous ceux qui, de près ou de loin, ont connu l’homme éminent qui vient de s’éteindre.


Notre intention n’est pas de donner ici une notice biographique sur le baron James de Rothschild ; cette notice sera faite et placée en tête du Catalogue de sa bibliothèque par M. Emile Picot(3) qui s’occupe de l’achèvement de cet immense travail ; nous voulons seulement dire ce qu’était le baron bibliophile, quelle importance place il occupait dans la librairie ancienne et quelle influence il exerçait sur la plupart des amateurs.


Le baron James de Rothschild avait eu très jeune encore le goût des livres ; cette passion qui n’avait fait que s’augmenter le possédait tout entier à la fin de son existence.


Ses premiers achats furent faits aux ventes Solar(4), La Bedoyère(5), Brunet(6) et Pichon(7) ; sa collection était déjà considérable quand elle vint s’augmenter de beaucoup en 1869, à la mort de son grand-père, le célèbre baron James, qui lui légua une précieuse série de dessins originaux du dernier siècle, provenant en grande partie de la vente Ant. Aug. Renouard(8).


Pendant les dix dernières années, le baron James de Rothschild avait suivi toutes les ventes importantes. Il nous suffira de citer celles de MM. Potier, L. de Montgermont(9), Rob. Turner(10), A.-F. Didot(11), O. de Béhague(12) et du marquis de Ganay(13). Tenu par les libraires au courant de tous leurs achats, il put faire à l’amiable de très-nombreuses acquisitions et réussit ainsi, en moins de vingt ans, à former une des bibliothèques les plus riches qui existent.


Il avait cependant été souvent arrêté dans cette recherche du livre par un obstacle insurmontable, la condition ; c’est qu’il voulait qu’elle fût parfaite et il n’admettait un volume dans sa bibliothèque qu’après un minutieux examen. Nous avons rarement vu pousser à un si haut degré le désir de n’accepter que des exemplaires parfaits. Le baron de Rothschild avait particulièrement l’amour des reliures anciennes, mais il s’était souvent vu forcer de faire habiller à nouveau les livres qui entraient dans sa collection ; c’est ainsi qu’il fut conduit à s’occuper de la reliure moderne.


A cet égard son influence sur les bibliophiles se fit surtout sentir ; ce fut lui qui mit dans toute leur renommée, les productions de Trautz-Bauzonnet(14). Quoiqu’appréciées depuis longtemps, les reliures de ce célèbre artiste ne furent recherchées comme elles le sont aujourd’hui et ne prirent place à côté des Boyet(15), des Pasdeloup(16), des Derome(17), que lorsque le baron de Rothschild eut fait de Trautz son relieur exclusif. Le nombre des reliures que Trautz a exécutées pour lui est considérable ; il y a dans le nombre plus de trois cent volumes doublés et sept reliés en mosaïque. Visitant assidûment l’atelier du maître, s’instruisant de son art et comparant ensuite son œuvre avec celle des relieurs anciens dont les plus beaux spécimens étaient conservés dans sa bibliothèque, il devint le plus fin et le plus parfait connaisseur en matière de reliure. Chacun reconnaissait son goût et son savoir, chacun le consultait, soit pour faire exécuter une reliure, soit pour juger des qualités d’un volume ancien. Il écrivit à différentes reprises plusieurs articles sur les relieurs et la reliure ; deux relatifs à Trautz-Bauzonnet ont été publiés dans notre Bulletin mensuel, un troisième également relatif à cet artiste, se trouve dans la préface du Catalogue du comte Octave de Béhague. A propos d’un exemplaire de Daphnis et Chloé, édition du régent, exemplaire relié en mosaïque aux armes de Philippe d’Orléans, le baron de Rothschild écrivit une fine et spirituelle notice sur les reliures en mosaïque qui, publiée tout d’abord dans la Gazette des Beaux-Arts (n°1 Octobre 1879), a été réimprimée avec de nombreuses additions dans notre Bulletin.


Le baron James de Rothschild avait formé une bibliothèque dans la véritable acception du mot. Aujourd’hui que les amateurs tendent pour la plupart à ne réunir que quelques volumes plus ou moins précieux, pour en former un cabinet, il avait conservé l’ancienne tradition des célèbres bibliophiles du siècle passé, les La Vallière(18), les Hoym(19), et de quelques grands bibliophiles de ce siècle, Cigongne(20), Solar, Yemeniz(21), etc., qui aimaient les livres de tous les genres et de toutes les époques. Il avait néanmoins ses préférences pour tel ou tel livre ; c’est ainsi que les ouvrages si joliment illustrés du XVIIIe siècle l’attiraient peu, et, bien que sa collection, dans ce genre, soit une des plus importantes que l’on connaisse, il laissait entrevoir un certain dédain pour ces livres à gravures, les considérant seulement comme dignes de la passion des iconographes. Ce qu’il préférait, et ce qui domine dans sa collection, ce sont les poètes et les conteurs des XVe et XVIe siècles, les œuvres de nos grands classiques du XVIIe et les livres historiques.


Il affectionnait surtout les plaquettes gothiques du XVe siècle, poèmes et pièces historiques, et il était arrivé à en réunir une série étonnante. Ces plaquettes, qui pour la plupart sont uniques, lui arrivaient le plus souvent en recueils, et l’annonce de la découverte par un libraire d’un de ces recueils était pour lui une de ses plus grandes jouissances de collectionneur. Il connaissait à fond la littérature de cette époque, et il mit son érudition et ses précieuses plaquettes à la disposition de M. A. de Montaiglon(22), avec lequel il publia des tomes X à XIII du Recueil de Poésies françoises des XVe et XVIe siècles.


Pour conserver ces riches volumes, le baron de Rothschild avait fait installer dans son hôtel de l’avenue de Friedland deux salons exquis. Dans l’un, décoré d’anciennes boiseries, sont rangées les reliures modernes, avec leurs dorures éclatantes, dans l’autre, reproduction exacte de la bibliothèque de Versailles, ressortent, sur un fond blanc, les vieilles reliures avec leurs ors éteints et leur éclat particulier.


Tout en recherchant les livres rares et précieux, le baron de Rothschild avait rassemblé une bibliothèque de travail considérable. Les recueils historiques, les volumes d’histoire littéraire, les ouvrages de bibliographie, étaient plus nombreux chez lui que nulle part ailleurs ; il n’aspirait plus qu’à la possession de deux ou trois collections de mémoires et les livres d’étude de tous les genres se seraient trouvés réunis sous sa main.

Travailleur infatigable, il avait entrepris et projeté diverses publications qui seront vivement regrettées.


Lorsque la mort est venue si soudainement frapper le baron J. de Rothschild, deux ouvrages importants étaient en cours d’impression : les Continuateurs de Loret(23), ces lettres en vers de Robinet, Mayolas, Subligny(24) et autres, qui jettent un si grand jour sur la vie intime de la cour de Louis XIV et sur l’histoire littéraire, pendant une période de près de vingt-cinq années (1665-1689) ; le Mistère du vieil Testament, l’œuvre la plus importante de notre ancienne littérature dramatique, dont la réimpression, comprenant déjà trois volumes, est offerte aux membres de la Société des Anciens Textes(25), que le baron de Rothschild avait fondée. Ces deux ouvrages seront imprimés, grâce aux soins de sa famille, désireuse d’honorer sa mémoire, et qui ne veut pas laisser inachevée les œuvres en cours d’exécution.


Une publication qui sera également terminée, c’est le Catalogue de sa bibliothèque. C’était surtout à ce travail que le baron de Rothschild aimait à employer ses loisirs ; la bibliographie était son étude favorite. Il avait été, du reste, à une bonne école, à celle du savant M. L. Potier, dont il avait été l’ami pendant de longues années.


Il avait aussi projeté une bibliographie des livres des XVe siècle et XVIe siècle, dont le plan aurait été emprunté aux bibliothèques de La Croix du Maine et de Du Verdier. On verra par son Catalogue comment il entendait traiter cette matière.


Les lecteurs de nos Bulletins ont eu souvent un spécimen de son savoir bibliographique, le baron de Rothschild nous ayant souvent favorisés, en mettant entre nos mains le résultat de ses recherches sur les livres précieux que nous possédions.


Un second catalogue, complément de celui de ses livres rares et précieux, devait comprendre une série de plaquettes historiques relatives au règne de Louis XIII, réunies par M. Pécard. Le catalogue de ces milliers de plaquettes, classées avec soin et augmentées de beaucoup depuis leur acquisition, aurait, à lui seul, constitué une intéressante histoire du règne de Louis XIII.


Il devait également publier le Mystère de Saint Christophe, œuvre dramatique de plus de 20.000 vers, dont la copie, accompagnée de notes, était entièrement préparée par lui. Il avait aussi fait copier les papiers historiques du célèbre médecin Rasse des Nœux qui sont conservés à la Bibliothèque Nationale, et son intention était d’en donner une édition avec commentaires. Mentionnons encore un Chansonnier historique dans lequel aurait été refondu le recueil publié par M. Le Roux de Lincy.


Le baron de Rothschild pouvait espérer encore vivre pendant de longues années ; son savoir et son ardeur au travail, étaient garants de la réussite de ses œuvres, et bien d’autres publications eussent été entreprises et menées par lui à bonne fin.


Le baron de Rothschild dérobait chaque jour au travail quelques heures qu’il employait à rendre visite aux différents libraires. D’un commerce aussi sûr qu’agréable, sa société était recherchée par les amateurs qui ne réunissaient chaque jour, soit dans notre librairie, soit chez nos confrères. Il était l’âme, en quelque sorte, de ces réunions, qui rappelaient celles qui avaient lieu chez Techener(26) et chez Potier, et où se rencontraient Ch. Nodier, J. Janin, Sainte-Beuve, Taschereau et autres bibliophiles éminents, qui ont également si bien parlé des livres. C’est dans ces conversations sans fin sur les livres que bien des bibliophiles se sont formés.

A ce point de vue, la mort du baron de Rothschild a été un deuil pour ceux dont il avait si souvent fait les délices par sa conversation savante, fine et spirituelle. Aimant les livres jusque dans ceux qui les vendaient, il sera regretté par un nombre de fils de libraires et de relieurs auquel il s’intéressait et dont il était le soutien, ayant toujours été au devant d’une demande de secours de leur part.


Sa mort a été surtout un deuil pour nous, dont le baron de Rothschild était le client le meilleur et le plus bienveillant ; aussi est-ce avec empressement que nous lui présentons ici l’hommage de notre reconnaissance et de nos regrets.


Morgand et Fatout(27).




(1) Rothschild, Nathan-James-Édouard de, Baron (1844-1881) bibliophile, critique littéraire. Il meurt à peine âgé de 36 ans le mardi 25 octobre 1881 d’une attaque d’apoplexie en son hôtel de l’avenur de Friedland à Paris. Il était Président de la Société des Bibliophiles français.

(2) La librairie Morgand et Fatout (55, passage des Panoramas, à Paris) a édité de 1876 à 1904 un Bulletin mensuel reprenant des listes de livres rares et précieux à prix marqués ainsi que quelques articles de fond sur la reliure et la bibliophilie.

(3) Picot Emile Auguste (1844-1918) philologue. Cet érudit bibliophile et bibliographe a catalogué l’intégralité de la riche bibliothèque du baron de Rothschild : « Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le baron James de Rothschild », Paris, Damascène Morgand puis Edouard Rahir successeur, 1884 – 1920, 5 tomes in-8.

(4) Célèbre bibliophile. Vente de sa bibliothèque en 1860, Téchener.

(5) Henri de la Bédoyère (1782-1861), bibliophile et collectionneur. Vente de sa bibliothèque en 1862, Potier.

(6) Jacques-Charles Brunet. Auteur du célèbre manuel dit « le Brunet ». Vente de sa bibliothèque à Paris en 1868, Labitte (première partie).

(7) Baron Pichon, célèbre bibliophile dont la première vente de sa bibliothèque eu lieu en 1869. D’autres ventes eurent lieu jusqu’à la fin du siècle.

(8) Antoine-Auguste Renouard, célèbre bibliographe, bibliophile et éditeur. Collectionneur notamment des Alde. La vente de sa bibliothèque eut lieu en 1819.

(9) Louis Lebeuf de Montgermont, célèbre bibliophile dont l’immense bibliothèque sans cesse reconstituée fut dispersée en de nombreuses ventes, dont la première en date en 1876.

(10) Robert Turner, bibliophile anglais. Sa bibliothèque fut dispersée à Paris en 1878 par Labitte.

(11) Ambroise Firmin-Didot, célèbre libraire et imprimeur, bibliophile, dont l’immense bibliothèque fut dispersée en 1878-1884, Paris.

(12) Octave de Béhague (1827-1879), célèbre bibliophile. Sa bibliothèque fut dispersée de son vivant en 1877.

(13) Marquis de Ganay. La vente de sa bibliothèque eut lieu en 1881.

(14) Trautz-Bauzonnet. Célèbre atelier de reliure d’art parisien qui eut les faveurs des plus grands bibliophiles entre 1850 et 1880 environ. Georges Trautz était un doreur d’exception. Antoine Bauzonnet était un excellent relieur, il était originaire de Dôle dans le jura.

(15) Luc-Antoine Boyet, célèbre relieur de la fin du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle. Le maroquin qu’il employait était d’une beauté et d’une finesse que s’en est souvent aujourd’hui la marque de reconnaissance. On a écrit qu’il mêlait un fil d’argent aux fils de soie pour confectionner les tranchefiles. Nous en avons rencontré quelques exemplaires qui en effet présentaient cette particularité.

(16) Antoine-Michel Padeloup (1685-1758), relieur de l’entourage du Régent et spécialiste des très belles reliures mosaïquées à compartiments.

(17) Derome. Famille de relieurs du XVIIIe siècle réputée pour l’exécution de très belles reliures de maroquin décorées.

(18) M. le Duc de La Vallière (petit-neveu de la duchesse de La Vallière), célèbre bibliophile du XVIIIe siècle. Avec l'aide de son bibliothécaire, l'abbé Rive, il achetait des bibliothèques entières et revendait les ouvrages qu'il avait en double. Sa bibliothèque a été vendue en trois vacations en 1767, 1783 et 1788. Une partie en a été acquise par le comte d’Artois et a été incorporée à la bibliothèque de l’Arsenal.

(19) le comte d’Hoym, célèbre bibliophile du XVIIIe siècle. Les reliures portant ses armes ont été très recherchées depuis cette époque.

(20) Armand Cigongne, bibliophile du XIXe siècle. Cet agent de change avait réuni des volumes reliés ayant appartenu à de grands personnages de l'histoire de France.

(21) M. N. Yemeniz, bibliophile du XIXe siècle, dont la bibliothèque fut dispersée en 1867 (Paris, Bachelin-Deflorenne)

(22) Anatole de Montaiglon, savant bibliographe du XIXe siecle.

(23) Jean Loret, poète français du XVIIe siècle, auteur d’une célèbre gazette en vers publiée de 1650 à 1665. Cet ouvrage, connu aussi sous le nom de Gazette burlesque, est plus trivial que comique et d’une forme on ne peut plus négligée, mais il est naïf, et, par l’impartialité, est restée une bonne source de renseignements

(24) Ces trois auteurs collaborèrent pour donner une Gazette en vers faisant suite à la Muse historique de Loret.

(25) La Société des Anciens Textes français a été fondée en 1875 et existe toujours. Elle a pour mission de publier des textes inédits du moyen âge, écrits en langues d'oïl ou en langues d'oc, en suivant des critères philologiques rigoureux.

(26) Jacques-Joseph Techener (1802-1873), libraire-éditeur, bibliophile et fondateur du Bulletin du Biliophile en 1834. Son fils Léon Techener (1832-1888) lui succéda.

(27) Damascène Morgand (1840-1898) et Charles Fatout (mort en 1882) sont une des plus importantes maison de librairie ancienne, spécialisée dans les livres rares et précieux. Fondée en 1875 elle perdurera jusque dans les années 1930 avec pour successeur Edouard Rahir. Voir sur cette excellente librairie parisienne l’intéressante présentation qu’en fait notre confrère de la libraire Les Colporteurs : http://100antiquebooks.com/index.php?2008/04/17/29-damascene-morgand-1840-1898


Notre plaquette, imprimée sur beau papier vergé, non datée (imprimée sans doute fin 1881 ou début 1882), est signée « A Monsieur Léonard Danel – Morgand et Fatout (Hommage des éditeurs – imprimé). Le portrait du baron de Rothschild est dessiné et gravé à l’eau-forte par T. de Mare. Cette plaquette a été tirée vraisemblablement à très petit nombre. Nous n’avons pu localiser qu’un seul exemplaire de cette plaquette à la bibliothèque de Paris-INHA (Réf. 8 pièce 277).


1 commentaire:

Jean-Paul Fontaine, dit Le Bibliophile Rhemus a dit…

Le baron Nathan-James-Édouard de Rothschild se suicida lors du krach en 1881, à la suite de grosses pertes d’argent ; les journaux déclarèrent une attaque d’apoplexie.

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