lundi 22 septembre 2008

Introduction à la bibliomanie, par Bollioud-Mermet (1761)


Johannes Geiler von Kaysersberg: Navicula sive Speculum fatuorum. Straßburg, 1510
Illustration pour la célèbre Nef des fols de Sébastien Brandt.


« Rien n'est si difficile que d'observer les règles de la modération et de la sobriété dans l'usage des choses, même les plus légitimes. La philosophie a beau crier : Ne quid nimis, c'est de toutes ses maximes celle que l'homme met le moins en pratique. A peine a-t-il pourvu aux besoins de la nécessité, qu'il tend insensiblement à se procurer l'agréable abondance, et bientôt il pousse son ambition jusqu'au superflu. Tout excite sa cupidité, mais rien ne remplit ses vœux. Il rassemble tous les objets, il épuise tous les genres, il raffine sur tous les goûts sans se satisfaire. De cette insatiabilité que le moindre avantage enflamme, de cette instance qu'aucun bien ne fixe, naissent les abus divers qui règnent dans le monde.

C'est aux philosophes moralistes qu'il appartient de traiter sur cette matière les sujets graves et importants ; donnons donc à nos réflexions un point de vue moins vaste, et renfermons-les dans les bornes d'un exercice académique, pour considérer un excès qui, dérivant de la même source, s'est introduit jusque dans la république des lettres. Excès qui pourrait plutôt entrer dans l'ordre des ridicules que dans celui des vices ; mais il suffit qu'il mène à sa suite la vanité, le luxe et la frivolité, pour faire craindre qu'il ne conduise à des conséquences plus dangereuses.

Essayons de le peindre avec toutes ses couleurs, et l'on conviendra aisément qu'il mérite d'être réprimé par une censure équitable. II y a longtemps qu'il est dit qu'on abuse de tout, principalement des meilleures choses : Optimi pessima corruptio. La littérature n'est pas à l'abri de ce désordre.
L'étude qui éclaire, qui rectifie l'esprit humain, ne le garantit pas de tous les travers dont il est susceptible. Aurait-on cru que la lecture, moyen le plus propre à nourrir l'âme, à former les mœurs, produisît si rarement, si faiblement, ces heureux effets, et qu'en même temps le goût des bons livres, si noble, si utile, quand il est sagement ménagé, pût dégénérer en affection désordonnée et devenir l'objet d'une passion de fantaisie ?

Cet abus n'est cependant que trop réel et que trop commun. Jamais on ne vit tant de livres de toutes les espèces, de toutes les formes, et jamais on n'a vu si peu de lecteurs dont l'étude sérieuse et l'instruction solide soient le véritable but. On ne lit guère dans le monde que pour le simple amusement. La lecture, destinée à servir de préservatif contre l'ignorance et l'erreur, n'est tout au plus qu'un antidote contre l'ennui. On a tellement perverti l'usage des livres, que ces monuments de la savante antiquité, ces recueils précieux des productions du génie, autrefois consacrés à perpétuer les vrais principes des sciences, à inspirer le bon goût des lettres, à faciliter le travail, à diriger le jugement, à exercer la mémoire, à faire germer les talents et les vertus, sont maintenant des meubles de pure curiosité, qu'on achète à grands frais, qu'on montre avec ostentation, qu'on garde sans en tirer aucune utilité.

Nous voyons des hommes incapables de s'adonner à une lecture suivie et méditée, des hommes qu'un défaut d'éducation a privés des avantages de l'étude, à qui leurs emplois en ôtent même le loisir et le goût, qui affectent néanmoins de former des bibliothèques. D'autres, plus capables de faire usage des livres, amoncellent les volumes dans tous les genres, beaucoup au delà du nombre suffisant et des bornes de leurs connaissances.

Quelques-uns, non contents d'en augmenter inutilement le nombre, se piquent de rassembler ceux qui sont le plus précieusement conditionnés et les plus rares, sans se décourager ni par la difficulté des recherches, ni par la cherté des prix. D'autres enfin conçoivent le singulier projet de réunir tous les ouvrages composés dans un genre bizarre et quelquefois licencieux. Il est aisé d'apercevoir dans chacun de ces goûts une sorte de fantaisie immodérée, une maladie qui a ses symptômes particuliers, ses accès, ses complications, son délire et ses dangers. En effet, avoir des collections de livres avec l'incapacité ou le défaut de volonté de lire et d'étudier, c'est une étrange manie, une aveugle ostentation.

Entasser des amas de volumes sans nécessité, sans discernement, c'est une inutilité absurde, une vaine superfluité. Rassembler tous ceux qu'on estime par leur rareté, par la beauté singulière des éditions, par la magnificence des reliures, c'est un excès de luxe, un amour déréglé du merveilleux, une prodigalité ruineuse.

Préférer enfin ceux dont le seul mérite consiste dans la singularité grotesque des matières qu'ils renferment, ou qui n'ont d'autre qualité que d'être pernicieux aux bonnes mœurs et contraires aux maximes de la religion, c'est bizarrerie, caprice, travers d'esprit, libertinage. Les détails d'un examen suivi mettront ces différents excès dans tout leur jour. Ils nous feront voir clairement que l'erreur en cette matière consiste surtout à ne savoir faire un bon choix ni un bon usage des livres. (1) »

Pour évocation conforme,

B.

Caricature de Charles Nodier (1780-1844) en bibliomane par Benjami et publiée dans le Charivari.


(1) Il s’agit de l’introduction par Bollioud-Mermet (2) de son ouvrage intitulé « De la bibliomanie », publié pour la première fois à La Haye en 1761 (in-8) et réimprimé pour l’Académie des bibliophiles en 1866. Cette introduction occupe les pages 9 à 14. Nous ne donnons ici en copie que l’introduction de l’opuscule de Bollioud-Mermet, nous reviendrons ultérieurement aux autres chapitres qui présentent tous un intérêt pour les bibliomanes ou bibliophiles que nous sommes.

(2) Bollioud-Mermet naquit à Lyon, le 15 février 1709, d'une famille de magistrats, et mourut, en 1793, secrétaire perpétuel de l'Académie de Lyon, dont il avait été nommé membre le 12 avril 1736. Il a publié : De la Corruption du goût dans la musique français… Lyon, 1746, in-16. — De la Bibliomanie (anonyme). La Haye, 1761, in-8°. — Discours sur l'Émulation. Paris, 1763, in-8°. — Essai sur la Lecture (anonyme). Amsterdam et Lyon, 1765, in-8°. —Rénovation des vœux littéraires, discours de cinquantaine imprimé dans le Journal de Lyon du 10 mai 1786. Les Archives de l'Académie de Lyon contiennent en outre les manuscrits suivants : Discours sur le Neuf dans les productions de génie, 1 742 ; deux discours des Assemblées publiques de l'Académie, 1743; L'Athénée de Lyon rétabli, ou histoire de l'Académie de Lyon ; Éloge de M. Dugas de Quinsonnas, 1768; Éloge d'André Clapisson, 1770 ; De la Musique vocale, vers à Mme de Beauharnais. Toute la vie de Bollioud-Mermet se résume dans ses fonctions de secrétaire perpétuel de l'Académie de Lyon, fonctions auxquelles il dut l'honneur de recevoir deux lettres de Voltaire, l'une en 1746, l'autre en 1759.

On peut consulter sur lui la Biographie Michaud, la Biographie Lyonnaise de MM. Breghot du Lut et Péricaud, la France littéraire de Quérard, le tome 2 du Catalogue de la Bibliotheque de M. Coste, et surtout le tome Ier de L'Histoire de l'Académie de Lyon de M. Dumas. M. Bouillier, dans un Discours intitulé L'Académie de Lyon au XVIIIe siècle, n'a pas dit un mot de Bollioud-Mermet, quoiqu'il ait parlé des relations de Voltaire avec l'Académie. Les opuscules de Bollioud-Mermet ont la forme de discours académiques et les lieux communs y tiennent trop de place. Deux, cependant, méritent d'être distingués : De la Corruption du goût dans la musique française et De la Bibliomanie On réimprime ce dernier parce que les variétés de bibliomanes sur lesquelles l'auteur (il l'était lui-même, bien entendu) épanche son indignation semblent avoir été copiées sur tels de nos contemporains que nous pourrions tous nommer. Il en est une cependant que Bollioud a oubliée : le bibliomane qui ne veut que des livres imprimés à très-petit nombre, sur un papier exceptionnel. C'est pour satisfaire à cette manie qu'on a tiré de ce volume dix exemplaires sur papier de chine; pour l'exciter, il n'en sera pas vendu un seul. Et maintenant, « bibliomanes très-précieux », lisons le Traité de Bollioud-Mermet, avouons qu'il a raison... et continuons d'être les très-volontaires esclaves, de notre chère manie. P. CH. Paris, décembre 1866.

Un exemplaire de l’édition originale de 1761 a été adjugé pour 150 euros en 2005 (Etude Gros et Delettrez, vente du 14/10/2005, n°59). Nous n’avons pas trouvé d’exemplaires à vendre actuellement sur le marché internet des libraires en ligne (septembre 2008).

3 commentaires:

Bergamote a dit…

Aïe, aïe, aïe. Je viens de passer un temps infini à éplucher soigneusement les différents catalogues de libraires, de ventes aux enchères en salles et sur internet pour préparer mes futurs achat, que je tombe sur ce billet ! Tout ceci serait-il vain et futile ?
Evidement oui? ce n'est pas grave. Je cède volontier à la tentation en trouvant comme excuse, le fait que de nos jours, même si elles restent encombrantes, nos bibliothèques ne sont plus destinées à être montrées.

Eric

bertrand a dit…

C'est vrai Eric, plus d'aspect ostentatoire, plus non plus de vraie utilité "culturelle" pour le beau livre papier (un bon PDF suffit à apprendre, comprendre et savoir),
les données ont bien changé depuis 1761 et le XIXe siècle.

Amitiés, B.

mercure a dit…

j'ai entre les mains une édition datée de 1865 dans la préface de P. CH
L'exemplaire porte le numéro 47 (sans doute un des 100 exemplaires mis dans le commerce).
imprimeur :Jouaust
ce qui voudrait dire qu'il y a eu une première réimpression en 1865?

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