vendredi 26 septembre 2008

Le pauvre bouquiniste Debas (1812-1891)


Les pérégrinations d’Octave Uzanne le long des quais de Seine à la recherche du livre rare ou de la petite plaquette introuvable devaient faire plaisir à voir dans les années 1875-1890. Dans son livre sur les bouquinistes et les bouquineurs des quais de Paris, publié en 1893, à travers une anecdote il nous esquisse un portrait du bouquiniste Debas.


C’est Anatole France qui consacre à cette figure des quais un chapitre entier dans son Pierre Nozière. Anatole France, sensible au livre et à la bouquinerie, élevé au milieu des livres dans la librairie de son père, le Père Thibault-France, sise au quai Malaquais, nous en apprend plus sur le personnage.


Voici ces deux extraits qui donnent au final une physionomie bien sympathique d’un bouquiniste aujourd’hui oublié.


illustration gravée sur bois par Emile Mas pour la Physiologie des quais

de Paris d'Octave Uzanne, 1893.


Octave Uzanne (1893) :


M. Debas (1) – On ne s’en étonnera pas – faisait sont stock de livres à son image. Les romanciers modernes en étaient proscrits ; aussi bien ne tenait-il guère à un livre imprimé depuis moins de cent ans. Mais un acheteur si sympathique, un prêtre surtout, - la clientèle de « ces messieurs prêtres » était son honneur et sa joie, - le consultait sur un volume du grand siècle, le bonhomme sortait alors toute son érudition et finissait toujours par appliquer son véhément enthousiasme pour le passé au dénigrement féroce du temps présent. Un évènement avait profondément marqué dans la vie de l’excellent homme. Il avait été, à une session d’assises, porté sur la liste des jurés. Il ne laissait pas de raconter ce fait mémorable, se retrouvant, chaque fois qu’il répétait son récit, dans le même état d’âme où des circonstances si invraisemblables l’avaient plongé. Un de ses jeunes confrères l’a maintes fois entendu narrer cette histoire ; il a pu un jour nous la reproduire de mémoire, et je crois qu’en dépit de sa longueur, aucun sacrifice de rédaction ne vaudrait ce rabâchage sincère et naïf. Il suffisait de lui poser la question : « N’avez-vous pas été juré, monsieur Debas ? » pour qu’immédiatement, comme l’eau d’un bassin dont on a levé la bonde, s’écoulât sa verve intarissable sur ce sujet : « Oui, monsieur, c’était en 1872. J’habitais alors hôtel du Prince de Chimay, vis-à-vis mon étalage ; j’ai habité dix-huit ans l’hôtel du prince de Chimay, qui m’aimait bien, monsieur. – Je vivais là avec ma pauvre femme ; elle est morte, monsieur. Nous avons été ving-huit ans mariés ! Vous comprenez, je ne pouvais plus habiter cette chambre : le soir, quand je rentrais, je voyais ma pauvre défunte dans tous les coins. Vingt-huit ans mariés, monsieur ! – Ah ! c’est bien triste d’être seul, allez !... – Et le jury, monsieur Debas ? – Ah oui, le jury ; c’était en 1872, monsieur. Un jour, on sonne à ma porte ; j’ouvre et je vois un gendarme : - M. Debas, s’il vous plaît ? – C’est moi, monsieur. – Eh bien, monsieur Debas, voilà une invitation pour les assises ; vous êtes juré. – Oh ! monsieur, il doit y avoir une erreur. Je ne suis pas libraire, je ne suis que bouquiniste, et jamais un bouquiniste n’a fait partie du jury. – Enfin, vous êtes bien monsieur Louis-Jean Debas ? – Oui, monsieur. – Vous êtes bien né le 9 avril 1812 ? – Oui, monsieur. – Eh bien, cette invitation est pour vous. « J’étais bien contrarié, monsieur, car je ne suis pas riche, il faut que je gagne tous les jours mon pain quotidien, et je ne pouvais mettre ma pauvre femme souffrante à l’étalage. Je tâchai de connaître le nom du président des assises. C’était un M. de Lafaulotte, précisément un de mes clients. Alors je vais chez lui, je sonne, on m’ouvre et je demande : - M. de Lafaulotte, s’il vou plaît ? – C’est ici, monsieur. Pourrais-je lui parler ? – Oui, monsieur ; si vous voulez entrer. « On me fit entrer dans un cabinet, et là je vis M. de Lafaulotte, que je connaissais bien. J’ôte mon chapeau, je m’avance et je dis : « Bonjour, monsieur, vous ne me connaissez pas ; mais, moi, je vous connais bien ; je suis M. Debas ; je vends des livres vis-à-vis l’hôtel du prince de Chimay et j’ai eu l’honneur de vous en vendre quelquefois. – Ah ! Très bien ! Très bien ! je vous reconnais. Eh bien ! Qu’est-ce que vous désirez, mon brave ? – Monsieur, j’ai reçu une invitation pour les assises ; je suis du jury ; mais, monsieur, je ne suis qu’un simple bouquiniste, et jamais un bouquiniste n’a fait partie du jury ; et puis, je ne suis pas riche ; il me faut gagner tous les jours mon pain quotidien, et cela me portera un grand préjudice de m’absenter de mon étalage, parce que je ne puis y mettre ma pauvre femme qui est souffrante ; alors je viens voir s’il n’y aurait pas moyen de me faire rayer de la liste du jury. – Alors M. de Lafaulotte me dit : Ecoutez, mon bon ami, cela vous coûterait beaucoup de démarches pour vous faire rayer, plus de temps que pour siéger ; venez donc et, quand je pourrai, je vous ferai récuser. – Vous êtes bien honnête, monsieur. Bonjour, monsieur. – Bonjour, mon ami. « Et, en effet, je suis allé aux assises. Mais le premier jour, après qu’on eut appelé tous les noms, M. de Lafaulotte dit : « Je récuse M. Debas, je récuse M. Debas. – Alors je m’avançai vers le procureur royal !... – De la république, monsieur Debas. – Ah ! Oui, oui… Je m’avançai vers le procureur royal, et je lui dis : -Pardon, monsieur le procureur, M. le président a dit : je récuse M. Debas ; est-ce que je suis libre ? – Oui, mon bon ami, vous êtes libre ; mais il faudra revenir demain matin. « Je revins le lendemain, et pendant quinze jours. Mais je n’ai siégé que trois ou quatre fois, et puis j’ai eu la chance qu’il y avait deux dimanches dans cette quinzaine ! « Avez-vous vu plaider cause intéressante ? – Oui, monsieur ; j’ai entendu plaider Me Lachaud dans une affaire de viol. Oh ! il avait un bien grand talent, M. Lachaud ! il nous disait à propos de son client : « Mais, messieurs, on dit qu’il l’a violée ; elle n’avait qu’à serrer les cuisses, la malheureuse ! il ne l’aurait pas violée ! » Et le brave papa Debas continuait à bavarder ainsi sans trêve, avec minutie, n’omettant aucun détail, mais toujours drôle et pittoresque. Chassé de l’hôtel de Chimay par l’ombre de sa « défunte », le père Debas avait trouvé refuge dans un rez-de-chaussée de la rue de Furstemberg. Il y mourut pendant le rigoureux hiver 1890-1891. Il était étalagiste depuis 1832, tandis que son rival Malorey ne s’était établi qu’en 1833, en profitant de son expérience et de ses conseils.


illustration gravée sur bois par Emile Mas pour la Physiologie des quais

de Paris d'Octave Uzanne, 1893.



Anatole France (1899) :


« (…) M. Debas (2), qui ne fut point des plus prospères, et dont je ne puis me rappeler le souvenir sans attendrissement. Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du quai Malaquais, vis-à-vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie, travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi dans son jardin. L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où chaque nuit il allait dormir. Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux. Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses boîtes de l'air et du cœur dont une fille de la campagne paît ses oies, M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses œuvres étaient inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait l'unité de sa vie dispersée. Comme il avait une belle voix de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des Petites Sœurs des pauvres ; scribe et calligraphe, il écrivait des lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre. Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé, il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les arts pour l'amour des hommes. Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse, passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il s'était fait des mœurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec celui qu'il appelait le locataire des Tuileries. Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M. Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III, au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure. Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à son aide de camp de s'en informer. Celui-ci obéit et revint dire à César : « Ce sont les Victoires et conquêtes. » Ce jour-là, Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers avec M. Debas. J'en attesterais Amédée Hennequin, Louis de Ronchaud, Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un et l'autre, pour la doctrine et les mœurs, mais très dissemblables d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame, était petit et gros ; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits saints bretons et son âme était pleine d'un joie onctueuse. L'autre, M. l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger des propos avec M. Debas. C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du bouquiniste : « Monsieur, vous n'avez de bas que le nom. » Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires allaient bien, M. Debas répondait : « Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au régime. » Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries. Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et nous disait en soupirant : « II n'y a plus d'hommes d'État ; c'est le malheur de la France. » Peut-être que, chassés des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus et que leurs étalages seront la rançon du progrès. Comme au temps d'Etienne Baluze, ils seront regrettés par les humbles curieux et les savants ingénus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues heures que j'ai passées devant leurs boîtes, sous le ciel fin, égayé de mille teintes légères, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris, mais d'un gris si doux qu'on en est ému jusqu'au fond du cœur. »


Pour évocation conforme,

Amitiés bibliophiles, Bertrand


(1) Extrait de Bouquineurs et Bouquinistes – Physiologie des quais de Paris par Octave Uzanne, P. May et Motteroz, ancienne maison Quantin, 1893, p. 92-97


(2) Extrait de Pierre Nozière, par Anatole France, p.76-88, éd. Nelson. La première édition de Pierre Nozière est de 1899.


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