lundi 20 juillet 2009

Une belle bataille à coups d'in-folio dans le Lutrin de Boileau Despréaux... chez le libraire Claude Barbin.


N'allez pas me demander pourquoi mais je cherchais l'autre jour une belle image avec des livres anciens... des reliures... des hommes... Tout ça pour vous donner en pâture une des ces belles gravures que seul souvent le hasard permet de nous mettre sous les yeux.

Et puis j'ai trouvé ! Au hasard des in-12, des in-8 et autres in-4 posés sur mes rayons, j'ai finalement trouvé ! Une belle bataille à coups de livres ! Et pas n'importe lesquels, de bons gros lourds et imposants in-folio ! Pauvres livres ! Pauvres hommes ! Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font...

Je vous la livre avec à la suite un extrait du texte qui s'y rapporte et le descriptif de l'ouvrage dans lequel la gravure se trouve.

Cliquez sur l'image pour l'agrandir et profiter des détails.

Estampe extraite de l'édition des Oeuvres de Boileau Despréaux, Paris, Esprit Billiot, 1713. In-4.
Dessinée par Gillot(**) et gravée par Duflos(***).


(...)
Par les détours étroits d'une barrière oblique,
Ils gagnent les degrés, et le perron antique
Où sans cesse, étalant bons et méchants écrits,
Barbin vend aux passants les auteurs à tout prix. (...)

Chez le libraire absent tout entre, tout se mêle :
Les livres sur Evrard fondent comme la grêle
Qui, dans un grand jardin, à coups impétueux,
Abat l'honneur naissant des rameaux fructueux.
Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre :
L'un tient l'Edit d'amour, l'autre en saisit la Montre ;
L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relié ;
L'autre un Tasse français, en naissant oublié.
L'élève de Barbin, commis à la boutique,
veut en vain s'opposer à leur fureur gothique :
Les volumes, sans choix à la tête jetés,
Sur le perron poudreux volent de tous côtés :
Là, près d'un Guarini, Térence tombe à terre ;
Là, Xénophon dans l'air heurte contre un la Serre,
Oh ! que d'écrits obscurs, de livres ignorés,
Furent en ce grand jour de la poudre tirés !
Vous en fûtes tirés, Almerinde et Simandre :
Et toi, rebut du peuple, inconnu Caloandre,
Dans ton repos, dit-on, saisi par Gaillerbois,
Tu vis le jour alors pour la première fois.
Chaque coup sur la chair laisse une meurtrissure :
Déjà plus d'un guerrier se plaint d'une blessure.
D'un le Vayer épais Giraut est renversé :
Marineau, d'un Brébeuf à l'épaule blessé,
En sent par tout le bras une douleur amère,
Et maudit le Pharsale aux provinces si chère.
D'un Pinchêne in-quarto Dodillon étourdi
A longtemps le teint pâle et le coeur affadi.
Au plus fort du combat le chapelain Garagne,
Vers le sommet du front atteint d'un Charlemagne,
(Des vers de ce poème effet prodigieux)!
Tout prêt à s'endormir, bâille, et ferme les yeux.
A plus d'un combattant la Clélie est fatale :
Girou dix fois par elle éclate et se signale.
Mais tout cède aux efforts du chanoine Fabri.
Ce guerrier, dans l'église aux querelles nourri,
Est robuste de corps, terrible de visage,
Et de l'eau dans son vin n'a jamais su l'usage.
Il terrasse lui seul et Guilbert et Grasset,
Et Gorillon la basse, et Grandin le fausset,
Et Gerbais l'agréable, et Guerin l'insipide. (...)

Extrait du Chant V du Lutrin de Boileau (*)

Vous pourrez lire ou relire, avec plaisir j'espère, un vieux billet du Bibliomane moderne sur le libraire Claude Barbin, que je ne me lasse pas de retrouver sur mon chemin, comme un signe des dieux bibliophiles...

"Sur ces marches se trouvait la boutique de Barbin, où eut lieu la célèbre bataille du Lutrin de Boileau. Claude Brossette raconte qu’à cause de cette bataille on appela ensuite le perron « la plaine de Barbin". (voir l'article du Bibliomane moderne évoqué ci-dessus).

D'ailleurs, pendant l'été (vous n'avez que ça à faire...) je vous invite à replonger dans les entrailles du Bibliomane moderne et à explorer en détails les archives du blog qui compte déjà plus de 300 billets ! Bonne lecture estivale.

(*) Le Lutrin est une célèbre parodie épique de Nicolas Boileau, sous-titrée « poème héroï-comique ». Tandis que les quatre premiers chants en sont antérieurs à l'Art poétique, puisque publiés entre 1672 et 1674, les deux derniers chants en virent le jour en 1683. Tout d’abord intitulé « poème héroïque » (épopée), Boileau y substitua le sous-titre de « poème héroï-comique » en 1698, sur les conseils de ses amis. Son élaboration semble due à une gageure : Boileau aurait cherché à démontrer la possibilité de faire une épopée sur des sujets aussi minces soient-ils (en l’occurrence une dispute entre un trésorier et un chantre du chapitre). Le caractère parodique de l’œuvre est à entendre dans un tout autre sens que pour le Virgile travesti par exemple. Au contraire de Scarron, Boileau ne cherche en effet pas à détourner un sujet sérieux, mais au contraire à bâtir une œuvre sérieuse sur un sujet insignifiant. S’il n’en détourne pas moins quelques canons épiques, en donnant par exemple à son poème un titre évoquant un meuble, en parodiant le fameux cano de l'Énéide de Virgile, en mettant en scène des personnages sans noblesse et des allégories pour le moins originales, comme la Mollesse, il ne sombre jamais dans le grotesque baroque. Critique, le Lutrin l’est aussi : Boileau n’y cache pas sa volonté de moquer quelques œuvres ennuyeuses de son temps, comme le Cyrus et la Clélie de Madeleine de Scudéry et d’attaquer « l’abus de l’allégorie, de la mythologie », « le goût du siècle pour l’emphase et le ton ampoulé ». (source Wikipedia).

(**) Claude Gillot né le 28 avril 1673 à Langres et mort le 4 mai 1722 à Paris, est un peintre français. Il fut peintre, graveur, illustrateur, décorateur de théâtre. Agréé à l'Académie en 1710 pour son tableau Don Quichotte, il y fut reçu en 1715 avec un tableau d'un style complètement différent, Jésus devant sa croix. Créateur de tapisseries et de panneaux décoratifs en bois qu'il ornait d'arabesques, motifs végétaux et autres figures mythologiques, il fit aussi des toiles aux thèmes anecdotiques (Les deux carrosses), ainsi qu'une série de dessins (Arlequin empereur dans la lune, Embarquement pour Cythère, inspiré de la pièce de théâtre Les trois cousines de Dancourt). Il eut Watteau pour élève entre 1703 et 1708. (Source Wikipedia).

(***) Claude Duflos, graveur en taille-douce, renommé, était né en 1665 et mort en 1727. Il travailla beaucoup pour l'édition et composa notamment de très jolis fleurons et ornements que l'on retrouve dans diverses éditions de cette époque.

Bonne journée,
Bertrand

11 commentaires:

Textor a dit…

Belle bataille à coup de livres, comme on aimerait en voir plus souvent chez les libraires de la rue du Faubourg St Honoré !!

Mais qu'est-ce qui a pu déclencher ce combat de bibliophile ? est-ce une référence au conflit qui opposa 2 clients chez la veuve Barbin pour recueillir le dernier exemplaire de la seconde édition du Diable Boiteux ?

Quoiqu'il en soit, Merci Bertrand de nous amuser pendant les vacances. Je n'avais pas lu votre article du mois d'Octobre. Je vais aller vérifier si mon Diable Boiteux est de la bonne édition et le mettre sous clé !

Bonne soirée
Le Textor

Bertrand a dit…

C'est n'est pas la bagarre a propos du dernier exemplaire du Diable boiteux de Lesage (seconde édition) qui eut lieu en novembre ou décembre 1707, qui inspira Boileau, et pour cause, les deux derniers chants (V et VI) du Lutrin ont été composés dès 1683...

Donc Boileau avait anticipé ou plutôt reproduisait une scène qu'on peut imaginer alors fréquente chez les libraires d'alors...

Aujourd'hui plus personne ne se bat chez les libraires... puisqu'il n'y a plus personne...

Autre temps, autres moeurs,

B.

Textor a dit…

Oui évidemment, avant de faire un commentaire au débotté, j'aurais du vérifier la chronologie et relire les oeuvres complètes de Boileau !

Ceci dit, ce Boileau, que plus personne ne lit, était un visionnaire puisqu'il a écrit deux vers qui annonçaient déjà le Bibliomane Moderne, yes !

"Oh ! que d'écrits obscurs, de livres ignorés,
Furent en ce grand jour de la poudre tirés !"

Le Textor

Bertrand a dit…

Plus personne ne lit Boileau ???!!!

A la bonne heure ! Moi si.

Boileau c'est mon Michel Audiard du XVIIe siècle !

Relisez-le, notamment les satires et les épîtres, on y trouve tous ces travers humains qui font les grands hommes (et surtout les petits), des littérateurs assourdissants aux romanciers sans gloire, il les a tous laminé avec style et belle façon,

Que dirait Boileau aujourd'hui face à tout ce qu'on nous dit, ce qu'on écrit et ce qu'on fait ?

Boileau était indispensable à son siècle, et sans être un hisorien de la littérature du Grand siècle, je défendrai Boileau jusqu'à la mort s'il le faut ! Et toc !

B.

rui a dit…

Eh voilà, comme un auteur presque oublié se rendre tout de suite objet de deux articles dans des blogs bien différents.
Dans mon avis aussi c'est un auteur lequel il mérite d'être lu !
Mes félicitations pour cette évocation.
R.

Bertrand a dit…

Merci Rui,
j'ai lu votre article sur Boileau et les belles reliures que vous montrez.

Même si je n'ai pas tout compris, j'ai compris que Boileau valait la peine qu'on se préoccupe encore un peu de lui.

B.

Anonyme a dit…

Bonjour,

Une autre vignette de bataille de livres que je souhaiterais signaler. Il s'agit cette fois d'in-folio de l'encyclopédie et c'est en page 13 du second tome du "Fonds du sac ou restant de babioles", publié a Venise chez Pantalon Phebus en 1780. C'est une illustration d'un poeme intitulé "la main chaude" et dans lequel figurent ces vers charmants:

"Un lucifer femelle, armé d'une pincette, la chaufe et sans pitié me brule en maugréant.
Une autre succède à l'instant, tenant un in-quarto de la froide Gazette dont M**, vrai Lapon, nous glace constamment; elle frappe, et dans le moment je sens ma guérison parfaite.

Mais gare de nouveau, gare à mon épiderme!
De l'Encyclopédie un volume assassin,
Par deux femmes porté, vient écraser ma main:
Ebranler sous le faix, je ne pus tenir ferme;
Il fallut cette fois aller baiser son sein."

Le poeme continue et une tres longue une anecdote sur un acheteur de l'Encyclopédie vient completer le tout.

Bonnes vacances,

Denis.

Anonyme a dit…

Pour vous consoler qu'il n'y ait aucun portrait de lui, sachez que l'on conserve quelques lettres de Barbin. J'en ai deux lettres de 1679 adressées à Jacob Spon, conservées à la Bibliothèque municipale de Lyon et retranscrites par mes soins... On y parle bien évidemment de bouquins, d'éventuelles parutions qui n'auront jamais lieu.

Bertrand a dit…

Bonjour cher Anonyme, j'en déduis que vous travaillez au fond anciende la BM de la ville de Lyon ? C'est bien cela ?

Auriez-vous la possibilité de nous faire partager ces lettres de Barbin en images en nous les communiquant ou est-ce impossible ?

Dans le cas positif, vous pouvez me faire parvenir un billet explicatif et des photos à l'adresse suivante bertrand.bibliomane@gmail.com

Merci d'avance,

B.

Bertrand a dit…

Denis, pourriez-vous partager avec nous cette vignette que j'ai vu mais dont je n'ai plus d'exemplaire sous la main.

Vous pouvez me l'envoyer sur mon mail à bertrand.bibliomane@gmail.com

Merci d'avance,

B.

Textor a dit…

Bertrand,
Je vois que vous avez pu fédérer le fan club entier de Boileau, Bravo !
Pour suivre vos conseils et relire l'auteur de l'Art poetique, il faudrait que je trouve qqpart un exemplaire en maroquin rouge.... Pour l'heure mes souvenirs de Boileau se limite au Lagarde et Michard, je ne me rappelle pas avoir pu finir le long poème sur les embarras de Paris....

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