jeudi 23 juillet 2009

Horreur et Putréfaction, les habitudes de lecture au Moyen-âge.


Attention ! Que les bibliophiles sensibles ne lisent pas les lignes qui suivent… certaines images peuvent choquer.

Je me suis toujours demandé comment les vieux ouvrages avaient pu franchir les siècles sans encombre car, à en croire Richard de Bury, les clercs du Moyen-âge ne les tenaient pas pour particulièrement précieux !

On trouve, au hasard des pages de nos incunables, telles ou telles marques, taches, brulures de chandelle, traces de doigt laissées par un ancien lecteur, le Philobiblion nous en explique la cause.

Le Philobiblion composé vers 1340, est le premier traité de l’amour des livres. Son auteur Richard de Bury évêque de Durhan était chancelier d’Angleterre. L’édition princeps date de 1473, la première traduction française de 1856.

Mais laissons la parole à Richard de Bury, qui n’aurait pas boudé le Bibliomane Moderne, s’il était né 600 ans plus tard.

« Il existe en effet une gente écolière fort mal élevée en général, et qui, si elle n'était pas retenue par les règlements des supérieurs, deviendrait bientôt fière de sa sotte ignorance. Ils agissent avec effronterie, sont gonflés d'orgueil et quoiqu'ils soient inexpérimentés en tout, ils jugent de tout avec aplomb.

Vous verrez peut-être un jeune écervelé, flânant nonchalamment à l'étude, et tandis qu'il est transi par le froid de l'hiver, et que comprimé par la gelée son nez humide dégoutte, ne pas daigner s'essuyer avec son mouchoir avant d'avoir humecté de sa morve honteuse le livre qui est au-dessous de lui.

Plût aux dieux qu'à la place de ce manuscrit on lui eût donné un tablier de savetier! Il a un ongle de géant, parfumé d'une odeur puante, avec lequel il marque l'endroit d'un plaisant passage. Il distribue, à différentes places, une quantité innombrable de fétus avec les bouts en vue, de manière à ce que la paille lui rappelle ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces fétus de paille, que le ventre du livre ne digère pas et que personne ne retire, font sortir d'abord le livre de ses joints habituels, et ensuite, laissés avec insouciance dans l'oubli, finissent par se pourrir. Il n'est pas honteux de manger du fruit ou du fromage sur son livre ouvert et de promener mollement son verre tantôt sur une page tantôt sur une autre, et, comme il n'a pas son aumônière à la main, il y laisse les restes de ses morceaux. Il ne cesse dans son bavardage continuel d'aboyer contre ses camarades, et tandis qu'il leur débite une foule de raisons vides de tout sens philosophique, il arrose de sa salive son livre ouvert sur ses genoux. Quoi de plus ! Aussitôt il appuie ses coudes sur le volume et, par une courte étude, attire un long sommeil ; enfin, pour réparer les plis qu’ il vient de faire, il roule les marges des feuillets, au grand préjudice du livre.




Mais la pluie cesse et déjà les fleurs apparaissent sur la terre ; alors notre écolier, qui néglige beaucoup plus les livres qu'il ne les regarde, remplit son volume de violettes, de primevères, de roses et de feuilles; alors il se servira de ses mains moites et humides de sueur pour tourner les feuillets : alors il touchera de ses gants sales le blanc parchemin, et parcourra les lignes de chaque page avec son index recouvert d'un vieux cuir; alors en sentant le dard d'une puce qui le mord, il jettera au loin le livre sacré, qui reste ouvert pendant un mois, et est ainsi tellement rempli de poussière qu'il n'obéit plus aux efforts de celui qui veut le fermer.

Il y a aussi des jeunes gens impudents auxquels on devrait défendre spécialement de toucher aux livres, et qui, lorsqu'ils ont appris à faire des lettres ornées, commencent vite à devenir les glossateurs des magnifiques volumes que l’on veut bien leur communiquer, et où se voyait autrefois une grande marge autour du texte, on aperçoit un monstrueux alphabet ou toute autre frivolité qui se présente à leur imagination et que leur pinceau cynique a la hardiesse de reproduire. Là un latiniste, là un sophiste, ici quelques scribes ignorants font montre de l'aptitude de leurs plumes, et c'est ainsi que nous voyons très-fréquemment les plus beaux manuscrits perdre de leur valeur et de leur utilité. »




Bonne Journée, quand même !
Textor

10 commentaires:

Bertrand a dit…

Merci Textor, ce billet me fait penser que c'est toujours un petit miracle quand un livre nous arrive après un périple mouvementé de près de 500 ans !!

Que dire alors devant tant de merveilles parvenues jusqu'à nous, intactes. Merci semble le terme le plus approprié.

Merci à ceux qui n'ont pas lu, pas touché, pas aimé, ...

Mais n'est-ce pas dommage en fait ?

Et un livre rempli de citatrices, de marques, lorsqu'elles ne sont pas trop importantes pour aller jusqu'à le défigurer complètement, n'a-t-il pas, lui aussi, un charme fou ? Celui du parfum du temps qui passe.

B.

claire_h a dit…

Deux pensées me viennent à l'esprit en lisant ce texte :
- et comment traitons-nous nos livres de poche, et nos livres d'étudiant ?
- c'est plutôt touchant, toutes ces marques d'usage. Je suis plus heureuse de voir qu'un livre a servi plutôt qu'il soit resté bien gentiment sur un rayonnage, signe qu'il n'a eu aux yeux de son possesseur que peu d'intérêt. Et combien ces annotations nous apprennent-elles sur les pratiques de lecture et les habitudes des savants des temps passés !

Bertrand a dit…

Je suis assez d'accord avec vous claire_h, concernant le premier point que vous soulignez, la différence de l'industrialisation du livre qui fait tout de même une différence entre un livre d'étudiant au XVIe siècle probablement imprimé à quelques centaines d'exemplaires et un livre d'étudiant d'aujourd'hui ou un livre de poche, imprimés à des dizaines de milliers d'exemplaires voir des centaines de milliers !

Quant à l'intérêt des annotations et autres marginalia d'étudiants ou d'érudits, leur intérêt historique et scientifique est évident.

B.

Textor a dit…

Bonsoir,

En recopiant ce texte, je me disais qu'il aurait pu être écrit hier car nous nous comportions à l'égard des livres solaires comme ces ignorants moyenageux.

Moi aussi, je préfère trouver des signes de lecture dans mes vieux livres, tant que cela n'affecte pas trop l'aspect esthétique d'une page et la typographie. On imagine bien le clerc chargé d'étudier cet ennuyeux décret du Duc Amédée VIII des statuta Sabaudia de 1505 rêver de chasse au faucon et dessiner l'oiseau en attendant mieux.

Quand aux margilia, outre leur intérêt scientifique, elles ne défigurent pas nécessairement la page. Je trouve même celles que je vous ai présentées assez bien composées.

Bonne soirée
Textor

Pierre a dit…

C'est fou le nombre de fleurs séchées (avant de sécher elles ont laissé de belles traces...) que l'on trouve dans les ouvrages anciens.

Le pire reste au 19eme et au 20eme siècle les articles de journaux découpés qui laissent leurs encres en filigrane. En général, on trouve l'article relatant la carrière de l'auteur avant son décès ! On ne peut quand même pas reprocher à un lecteur de s'être désintéressé des risques encourus par son livre puisqu'il n'en connaissait pas les conséquences.

Je n'avais jamais pensé à me moucher dans un incunable mais l'idée est séduisante... :-) Pierre

Bergamote a dit…

Voilà qui confirme que je fais bien d'enseigner le "respect du livre" à mes enfants depuis leur plus jeune âge :-) Pour ma part, je ne peux pas même jeter un livre, aussi mauvais soit-il (enfin, aussi mauvais le trouve-je).

Lire ce texte me fait penser à toutes ces personnes qui posent leur verre ou carrément leur assiette sur un piano... Argh ! Ceci dit, certains souvenirs, sur un livre, ont leur charme.

Ah, restaurer ou ne pas restaurer, là est la question *clin d'oeil*.

Textor a dit…

Pierre, l'Education Nationale ne faisait pas son travail, elle aurait du prévenir ces crétins des Alpes qu'elle leur distribuait des incunables !! :)
Pour la rubrique nécrologique découpée et conservée sur la page de titre qui a viré bistre foncé, c'est bien vu !
Enfin, Je me demande bien pourquoi les possesseurs de l'Histoire des Plantes de Leonard Fuchs s'ingéniaient à vouloir herboriser 200 ans avant Rousseau ! Je n'en ai pourtant que 2 éditions, l'in-folio de 1549 de la traduction d'Eloy Maignan (ici présentée avant restauration) et l'in-quarto de 1550, de la traduction de Guillaume Guéroult, et bien avec tout ce que j'ai retrouvé entre les pages, je pourrais reconstituer le jardin des simples de l'Abbaye de Cluny ... !

Textor a dit…

Bertrand, je reviens sur votre premier commentaire, il est exact que la conservation des incunables parvenus jusqu'à nous dans un état quasi neuf est proprement miraculeuse, il en existe tout de même un certain nombre; or il est difficile de croire qu'ils ont été simplement oubliés dans une bibliothèque de monastère car je pense qu'un livre qu'on délaisse sans l'ouvrir (et éventuellement le lire !) de temps à autre ne résiste pas très longtemps; vers, champignons et souris auront vite fait de lui règler son compte. Donc il faut imaginer que ces livres ont été amoureusement protègés pendant tout ce temps et aussi lus, comme nous le faisons aujourd'hui.

Textor

Textor a dit…

Un mot encore, Raphael il y a quelques semaines, m'avait aidé à déchiffrer les marginalia de la photo n°4, ce clerc a laissé ses initiales ou son nom (Franciscus Mangonis) sur différentes pages ( ici dans la lettrine C) avec parfois une date qui permet de savoir qu'il a suivi ce cours entre 1546 et 1548 (l'histoire ne dit pas s'il a été recalé 2 fois aux examens... )

Bertrand a dit…

>Donc il faut imaginer que ces livres ont été amoureusement protègés pendant tout ce temps et aussi lus, comme nous le faisons aujourd'hui.

C'est vrai Textor, j'avais volontairement oublié ce côté bibliophile des anciens, ils devaient cependant être très peu nombreux, mais si Richard de Bury met tant de volonté à nous montrer les travers des manieurs de livres, c'est sans aucun doute pour nous montrer combien, lui, les aimait et en prenait soin.

Ave Richard !

B.

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