lundi 6 décembre 2010

Ondine – évocation de la vie théâtrale du XXe siècle.


En 1928,
Louis Jouvet monte la nouvelle pièce de Jean Giraudoux, « Siegfried ». c’est le début d’une collaboration fidèle : au total douze de ses pièces seront montées par la troupe de Louis Jouvet !

Dans cette troupe figure une jeune actrice, Madeleine Ozeray, née en 1908. Elle a fait ses débuts au théâtre l’année précédente dans une pièce mise en scène par Louis Jouvet, « Au grand Large », de Hunt Sutton Vane. Elle deviendra sa compagne en 1932, et sera de pratiquement toutes les distributions (cinéma ou théâtre).

« La fin du Jour », tourné en 1938, de Julien Duvivier, Madeleine Ozeray et Louis Jouvet.


En 1934 Jean Giraudoux adaptera « Tessa», d’après Basil Dean, pour Madeleine Ozeray dans le rôle titre, mis en scène par Louis Jouvet.

En 1938, il écrit une adaptation du conte allemand « Ondine », écrit en 1811 par Frédéric de la Motte-Fouqué. C’est une histoire assez classique : un Chevalier, Hans, rencontre une créature magique, Ondine. Leurs amours se terminent mal.

La pièce sera montée par Louis Jouvet, avec bien sûr Madeleine Ozeray dans le rôle-titre.

A l’occasion de Noël 1938, Jean Giraudoux offre à Madeleine un cartonnage ancien de la traduction française de ce conte.

Texte de l’envoi de Giraudoux à Madeleine Ozeray : « A Madeleine, à Ondine, à travers la Seine non gelée, affectueusement, Jean Giraudoux. Noël 1938 »


Ondine, conte traduit de l’allemand

Il a été publié aux environs de 1857 à Leipzig, si l’on en croit la dédicace à sa Majesté la princesse Victoria, fille de la Reine Victoria, fiancée à son altesse royal (sic) Frédéric Guillaume : les fiançailles sont de 1856, et le mariage le 25 janvier 1858. A noter que ce couple règnera, en 1888, seulement 99 jours…

Dédicace du livre à Victoria et Frédéric Guillaume de Prusse

Le livre lui-même est assez modeste : un cartonnage rouge, simplement doré. L’illustration comporte huit chromolithographies .

Une des huit chromolithographies illustrant Ondine.


Madeleine offre ce livre à Louis Jouvet. Mais la suite nous montre que celui-ci ne le conserve pas…

Envoi de Madeleine à Louis Jouvet : « A mon cher Louis que j’aime tant – De tout cœur – Madeleine »


Ondine est montée en 1939, et connaît un important succès. La pièce est très rentable (meilleure recette de l’année). Elle ne sera interrompue que par l’entrée en guerre, trop de personnel (acteurs et techniciens) étant mobilisés. Jean Anouilh est également mobilisé. Il se trouve à Auxerre, à la caserne Gouré.

Né en 1910, il a rencontré sa vocation en 1928, en assistant à une représentation de « Siegfried », de Giraudoux, montée par Jouvet. Il devient, en 1929-1930, son secrétaire, éphémère car Jouvet le méprise gentiment et méconnaît complètement son futur talent. Cette « collaboration » lui a donné l’occasion d’approcher le milieu du théâtre, qu’il ne quittera plus. Il s’essaie à l’écriture, avec peu de succès au départ. Il se met en ménage (ou se marie ?) avec une actrice, Monelle Valentin. Louis Jouvet prêtera au jeune couple le mobilier composant le décor de « Siegfried ». Mais les meubles sont factices…

En 1933, Jean Anouilh donne le premier rôle de sa seconde pièce, Mandarine, à Madeleine Ozeray. Ce sera un échec. Le succès viendra en 1937 avec « Le voyageur sans bagage », qu’il a essayé de faire monter par Louis Jouvet, en vain.

La lettre suivante, conservée dans le livre, n’est pas datée, on peut supposer d’après le texte qu’elle est de 1940.

Lettre de Jean Anouilh à Madeleine Ozeray, non datée (recto).


Lettre de Jean Anouilh à Madeleine Ozeray, non datée (verso).


43e compagnie
Caserne Gouré
83e Dépôt d’Inf. Auxerre

Ma chère Madeleine

De ces casernes ou je réapprend à saluer du bras gauche pour notre salut commun j’éprouve le besoin de vous écrire un mot. J’ai appris que vous vous étiez répandue en lamentations téléphoniques pour la malheureuse petite plaisanterie que je me sus permise sur le chevalier. Vous êtes une fille assez fine et assez sensible pour savoir que le chevalier venait, une fois de plus, d’être grossier avec moi – que je me retrouvais encore une fois par sa faute dans mes anciennes dispositions – renforcées – et que je n’ai vraiment pas été méchant. Je ferai peut-être un jour un vrai papier méchant sur lui – ou plutôt je ne le ferai jamais, ma chère madeleine, pour ne jamais vous faire de peine. A cause de cette soirée de Noël 1932 où nous avons été vraiment amis. Je veux vous dire aussi qu’il faut ??? – en souvenir de la même soirée – croire qu’il n’y a entre Jouvet et moi – comme il pourra le dire, comme ça pourrait se croire – aucun amour-propre d’auteur blessé. Je l’ai rencontré à un age ou je pouvais être blessé facilement – et c’est sur le plan humain qu’il m’a blessé. Je souhaiterais passionnément être joué par lui – car c’est un comédien que j’adore. Je ne tiendrais pas tellement à être monté et mis en scène par lui parce que – bien sincèrement – je ne sens pas les choses aussi nettes, aussi définitives – aussi élégamment mortes qui lui. Et puis il faut s’aimer pour travailler bien ensemble. Je sens que cette petite lettre de bonne foi est inutile mais je suis assez malheureux assez humilié en ce moment pour avoir un grand besoin de bonne foi. Je vous l’adresse ma chère madeleine à huit ans de distance. J’espère qui vous la recevrez.

Affectueusement à vous.
J
ean Anouilh

Et puis vous savez je trouve que c’est très bien que vous défendiez Jouvet. Qui le défendrait, si vous ne le défendiez pas ?

Le chevalier, c’est le rôle de Jouvet dans Ondine. A quelle « plaisanterie » Anouilh fait-il allusion ? un article de journal sans doute. Quelles ont été les « grossièretés » de Jouvet ? des recherches dans les quotidiens de l’époque permettraient sans doute de trouver les réponses.

Louis Jouvet et sa troupe quittent la France pendant l’Occupation « pour ne pas avoir à jouer devant les Allemands », et vont effectuer une grande tournée en Amérique du Sud. Ils ne rentreront qu’à la Libération. Entre-temps, le couple Jouvet-Ozeray s’est séparé, en 1943 : Madeleine, au fil du temps, a eu tendance à attribuer les succès rencontrés à son seul mérite…

Jean Anouilh et Jean Giraudoux restent en France. Anouilh donnera notamment Antigone. Jean Giraudoux mourra en 1944.

De retour en France, Madeleine Ozeray aura la surprise de voir que sans le soutien de Louis Jouvet elle n’est plus en tête de l’affiche. Sa carrière se poursuivra donc, moins brillante.

En 1949, Louis Jouvet remonte Ondine, sans Marguerite. Il souhaite se réconcilier avec Jean Anouilh, et l’invite à la première. Jean Anouilh ne vient pas, mais délègue sa fille.

En 1969, Jean Anouilh monte sa propre pièce « Cher Antoine », écrite quelques années auparavant. Il s’agit d’une pièce en partie autobiographique : Antoine est un auteur de théâtre qui cherche à monter une pièce qui s’appelle justement « cher Antoine » et rassemble les personnes qui ont compté dans sa vie… Il donne un des rôles à Marguerite Ozeray. La pièce sera jouée plus de 300 fois, du 2 octobre 1969 au 14 octobre 1970.

Affiche de « Cher Antoine », de Jean Anouilh, copyright A.R.T


La seconde lettre est envoyée après cette date :

Lettre de Jean Anouilh à Madeleine Ozeray, non datée.


Chère Madeleine
Je suis triste de vous infliger une déception – du moins matérielle Je ne peux pas arriver à vous imaginer ridicule – et personne ici non plus… Tessa et Ondine vous poursuivent… Et tant de souvenirs – et les miens ne concordent avec cette vieille sourde. Mais l’aventure de « Cher Antoine » se reproduira peut-être et sous peu si je finis ce que j’ai commencé… Et celle-là sera charmante et pas sourde

Bien affectueusement à vous
Jean Anouilh

Apparemment Madeleine comptait jouer un rôle dans une des pièces suivantes de Jean Anouilh. Il s’agit peut-être de « Colombe », créée en 1951, remontée par Jean Anouilh en 1974, qui comporte un rôle de grande actrice égoïste. Ou plutôt « La Culotte », créée en 1978, pour le rôle de la grand-mère sourde.

Jean Anouilh mourra en 1987, Madeleine Ozeray en 1989. Un de ses derniers rôles aura été de jouer la mère de Philippe Noiret dans « Le vieux Fusil » de Robert Enrico, en 1975.

L’histoire ne s’arrête pas là…

Le livre contient encore un document, assez peu littéraire il est vrai : c’est le certificat d’études primaires de Monique Mauclair…

Certificat d’études primaires de Monique Mauclair, 1961.


Monique Mauclair est une actrice et metteur en scène de théâtre, notamment d’Eugène Ionesco. Elle participe à des films et téléfilms, notamment la série « Nicolas Le Floch », et dernièrement dans « Adèle Blanc-Sec ».

Elle a beaucoup travaillé avec Jacques Mauclair (1919-2001), acteur, auteur et metteur en scène, lequel a commencé sa carrière en 1945 dans la troupe de Louis Jouvet... que le monde théâtral est petit ! quel lien unit Jacques et Monique ? père et fille, peut-être ? mais entre Madeleine Ozeray et Monique Mauclair ? mystère…

Calamar pour le Bibliomane moderne

14 commentaires:

Bertrand a dit…

Merci mille fois Calamar pour cette évocation du destin d'un volume. On s'aperçoit que le destin des livres, comme celui des hommes, est rarement rectiligne et qu'il laisse les ans passés, toute sa place aux mystères.

Le Bibliomane moderne devrait reprendre du service sous peu. Le nombre d'articles en novembre a été très réduit et presque le seule fait de vous même et notre ami Textor. Pourtant les statistiques montrent que le Bibliomane moderne est toujours aussi fréquenté, avec plus de 9.000 visites sur le mois de novembre.

Merci encore à toutes et à tous de nous lire et de nous encourager à continuer.

Bertrand Bibliomane moderne

calamar a dit…

revenez vite, Bertrand ! d'autant qu'on ne vous voit plus sur FB...

Pierre a dit…

Ce livre nous entraîne dans un véritable scénario de films, calamar ! Bravo pour cette présentation originale et très détaillée (vous étiez détective dans la vraie vie ?) qui associe le livre et l'autographe. Pierre

Raphael Riljk a dit…

Passionnante cette valse lente entre cou lisse, coup bas et coulisses.

On se croirait au théâtre !

Raphael

Le Bibliophile Rhemus a dit…

On commençait à s'inquiéter ..
Bertrand a disparu..il n'est nulle part ...il ne répond même plus aux mails..
a-t-il vendu son blog à Textor ?.. a-t-il mis les voiles pour des contrées lointaines ?...est-il tombé dans une tranchée piégée de César à Alésia ?..ne faudrait-il pas alerter les pompiers et les gendarmes ?...

ouf !!
non ! il est bien là, bien vivant !
hourra ! le printemps va revenir plus vite que prévu !

Bertrand a dit…

Oui je suis là Jean-Paul...

Quelques réglages à faire...
Quelques ajustements...

Et je serai bientôt de retour...
Enfin j'espère...

En attendant que chacun qui se sent une âme généreuse n'hésite pas à m'envoyer des billets à publier à bertrand.bibliomane@gmail.com

B.

Textor a dit…

Bravo Calamar pour cet article passionnant, cela change un peu des chroniques sur les livres du XVIème siècle !! :) il faut varier les plaisirs pour le public du BM.

Je démens la rumeur, le Textor n'est pas le repreneur du site, juste un bouche-trou en attendant que Bertrand reprenne du service !
On a déjà 2 miss France et 2 Présidents en cote d'Ivoire, il n'y aura pas 2 Bibliomane Moderne !


Textor

Textor a dit…

Qui s'intéresse aux oiseaux ? qui veut m'aider à acheter les livres d'Audubon à la vente de Londres aujourd'hui ?

T

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Textor,
Je veux bien essayer de rassembler quelques sous pour acheter ... une page !?

Textor a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Textor a dit…

Bi Rhemus , j'ai suivi vos instructions : 8,6 Millions d'euros, ce qui ramène la page à ... voyons voir, 400 000 euros? vous me faites un chèque ? ;)
Textor farceur

Gonzalo a dit…

Ondine? Zavez-dit ondine?

Ils en parlent ici :

http://www.youtube.com/watch?v=Lz3exSV_VyI

Gonzalo a dit…

(à regarder à partir de 3:20, pour les impatients)

Bertrand a dit…

Merci Gonzalo ! ça détend ! ;-))

B.

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