mardi 3 février 2009

Dialogue de bouquinomanes...


Reliure signée Émile Carayon (1843-1909),
bradel pleine soie brochée de fils argent, beige, jaune et fils d'or.

Reliure exécutée vers 1885.



Turlupin : Elle l'est ?
Alceste : Je regarde. Attendez.
Turlupin : Alors ?
Alceste : Patience. Rien ici. Rien là.
Turlupin : Elle ne l'est donc pas ?
Alceste : Peut-être ici, attendez, c'est si petit.
Turlupin : Ah ! Je m'en doutais. Elle l'est.
Alceste : Ce peut-il que ce soit ici. Mais je n'arrive pas...
Turlupin : Mais que lisez-vous ici, que diable ! Dites ! Je ne tiens plus !
Alceste : Non, rien. Ce n'était pas cela.
Turlupin : Elle ne l'est donc pas ? Ah ! Quelle tristesse ! J'aurais rêvé qu'elle le fût.
Alceste : Je vois, là. Regardez.
(Alceste montre la déliquate reliure de maroquin finement décoré de dentelle d'or à Turlupin. Turlupin se penche vers la reliure, au point que ses yeux la touche presque...)
Turlupin : Ah ! Je le savais. C'était évident. Elle ne pouvait pas ne pas l'être. Elle est si belle, si fine. Regardez ces entrelacs d'or. Ce poli du maroquin. Ces nerfs si bien pincés. Ces gardes de papier si bien posées. Que lisez-vous mon ami ?
Alceste : Difficile à dire. Je lis CA... CA... La suite n'est pas aisée à voir.
Turlupin : Attendez. CA... Peut-être CARAYON ? Oui, certainement CARAYON, regardez mieux.
Alceste : (les yeux collés au verso de la garde blanche du volume, en haut, en bord de marge extérieure) : Oui ! C'est cela ! CA ... RA ... YON !! Vous pensez juste.
Turlupin : Ah CARAYON ! Un relieur qui savait relier ! Et joliment ! Mon ami, sachez que Carayon était le relieur presque attitré du bon Octave Uzanne. Il lui fit des plein maroquin aussi bien que des pleines toile fleurie, des pleines soie brochée polychrome, un artiste ce Carayon, mon ami ! Un artiste !
Alceste : Oui, Carayon. Un bien bon relieur. Je suis souvent passé devant son atelier de la rue de Nesles. Cela fait déjà quelques années qu'il nous a quitté. Il était pourtant jeune encore. Ce relieur savait tirer parti des matériaux les plus simples et les plus économiques.
Turlupin : Ah que je suis heureux que cette reliure soit signée ! Me voilà rassuré ! Il y a tant de ces petits chef d'oeuvres de la reliure que les artistes n'ont osé revendiqué. Humilité ? Esprit désintéressé ? C'est le bibliophile d'aujourd'hui qui en souffre. Il doit s'abandonner à des suppositions hasardeuses sur tel ou tel relieur. Quel drame !
Alceste : Vous dites vrai. Cependant, un oeil averti sait bien ce qui est beau et mérite l'intérêt et ce qui ne le mérite pas. Une reliure, fut-elle non signée, n'en mérite pas moins l'intérêt si elle vous touche droit au coeur. Si vous la trouvez parfaitement exécutée, si elle est harmonieuse et fine, ne vous laissez pas tromper par une signature qui quelquefois donne moins qu'elle ne devrait.
Turlupin : Tout à fait. N'achèterez-vous donc que des toiles de maîtres signées ? Vous passerez donc à côté de ces petits maîtres, ces petites écoles, qui bien souvent les valent bien ? Il suffit. Je suis tout de même bien heureux qu'elle le soit. C'est ma joie de la journée. Laissez-moi vivre là-dessus tout le jour, demain je m'en remettrai. Adieu Alceste.
Alceste : Adieu Turlupin. Portez-vous bien.

Détail de la signature du relieur E. CARAYON, au contreplat.


Dialogue improvisé par le Bibliomane moderne in situ (au clavier live à 00h30).

Bonne nuit,
Bertrand

1 commentaire:

Bergamote a dit…

J'y ai cru ! Jusqu'au bout. Bravo !

(mais ça ne me dit toujours pas avec quoi on colle la soie... ;-)

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