dimanche 12 février 2012

De l'Imitation de Jésus-Christ, Paris, Antoine Dezallier, 1692, ornée de jolies gravures de Mariette. Madame de Maintenon en question.


Tout d'abord, merci à Bertrand de me laisser les colonnes pour présenter ici quelques recherches autour d'un livre que j'ai pu voir passer et rejoindre une belle bibliothèque privée.

Il s'agit de l'édition originale de la traduction de l'abbé de Choisy De l'Imitation de Jésus-Christ, Paris, Antoine Dezallier, 1692, ornée de jolies gravures de Mariette. Cette traduction a beau être de toute rareté, l'adage "ce qui est rare est cher" ne lui convient pas, du moins pas pour tous les exemplaires.




Voici ce qu'en disait Charles Nodier, dans une note jointe à son exemplaire et repris au catalogue de sa bibliothèque:

« La célébrité de cette édition rarissime (c’est ainsi que la qualifie M. Barbier, Anon., t II, p 160 et suiv.), est fondée sur une anecdote répétée par vingt écrivains, depuis Amelot de la Houssaye à Voltaire que Barbier raconte fort bien, que M. Brunet lui a emprunté (Manuel t II, p. 247), et qu’on peut lire aux endroits cités. Cette historiette prouve au moins l’extrême rareté du volume, dont tant d’auteurs avant M. Barbier avaient parlé sans le voir, et dont M. Adry invoquait l’existence en doute.

« Ce qu’il y a de certain d’après mon exemplaire, c’est que madame de Maintenon n’avait pas pris garde à la maligne allusion du peintre, ou qu’elle s’en était dévotement accommodée, puisque cet exemplaire est le sien, comme on le voit à l’insigne ordinaire de sa bibliothèque de Saint-Cyr.

« Je n’en ai jamais rencontré qu’un autre, avec la gravure du livre II. Ceux où elle est remplacée par une croix fort grossière, sont eux-mêmes très rares, mais ils n’ont aucune valeur. »

Toute la valeur de cette édition repose donc sur cette fameuse gravure du livre II. Cette gravure, que le nouveau propriétaire ne désire pas voir diffusée dans son intégralité, représente une dame dans la chapelle de Versailles, que tout le monde à tout de suite identifiée comme étant Madame de Maintenon, entourée des demoiselles de Saint-Cyr.


En haut, la mention Audi, filia que tout le monde a complété en Et vide inclina aurem tuam [...] Et concupiscet rex decorem tuum, que nous pouvons traduire par Ecoutez, ma fille, voyez et prêtez l'oreille, et le roi désirera votre beauté.


Suite à cette malignité, l'abbé de Choisy a fait enlever cette gravure de tous les exemplaires et remplacé par une croix fort grossière (dixit Nodier). Dans les éditions suivantes, une plus belle gravure prit la place et effaça cette référence.


Gravure de remplacement, tirée de la 4e édition


Pour certains bibliographes, cette édition était dédiée à Madame de Maintenon, mais ce n'est pas l'opinion qui a dominé. Personnellement, je penche pour l'édition dédié à Madame de Maintenon, qui n'avait pas immédiatement vu, pas plus que l'abbé de Choisy, comment serait complété la mention Audi, filia. Quoiqu'il en soit, à la fin du XIXème siècle, on ne connait avec certitudes que 4 à 6 exemplaires avec cette gravure, et plus précisément, 2 à 3 avec la Croix de Saint-Cyr et 2 à 3 autres exemplaires.

Ces exemplaires avec la Croix de Saint-Cyr sont des exemplaires ayant appartenu à Madame de Maintenon, qui les destinait à la bibliothèque de ses demoiselles. On trouve ainsi un exemplaire avec la mention manuscrite "Madame de Blosset" et un autre avec "Madame de Saint-Pars" écrits de la main même de Madame de Maintenon (présentés parfois avec la mention "envoi de Madame de Maintenon à Madame de ..."). C'est aussi pour cela que je pense que Madame de Maintenon savait pertinemment ce que représentait la gravure du livre II et que donc l'exemplaire lui était dédié. La mention Audi, filia devant plutôt être interprétée comme les recommandations que fait Madame de Maintenon à ses demoiselles, d'écouter les paroles de Dieu pour s'y soumettre humblement, ce qu'elle essaye elle-même de faire.

Au travers de mes recherches, j'ai pu identifier précisément 6 exemplaires passés aux enchères

  1. Nodier (1844, n°20, vendu 100fr à du Roure), du Rouge (1848, n°120, 53fr), Borluut de Noordonkt (1858, 140fr), Léopold Double (1863, n°18, 285fr à Huillard), Huillard (1870, n°120), Librairie A. Fontaine (1872, n°4004, 525fr), Benzon (1875, n°39, 1000fr), amateur anglais [Richard Lion] (1882, n°46) - exemplaire à la Croix de Saint-Cyr

  2. Yemeniz (1867, n°260, 400fr), Bancel (1882, n°39 bis) - exemplaire à la Croix de Saint-Cyr

  3. Brunet (1868, n°58) - maroquin bleu de Bozerian jeune

  4. Librairie Morgand-Fatout (n°23429, 350fr) - maroquin bleu de Trautz Bauzonnet

  5. Librairie Morgand-Fatout (n°25569, 150fr) - maroquin rouge de Chambolle-Duru

  6. PBA Auctions (Pierre Bergé) (n°378, 7000€) - maroquin doublé, probablement de Luc-Antoine Boyet, faisant partie de la quinzaine de reliures à décor plein or connues.


Exemplaire vendu chez Pierre Bergé

L'exemplaire que j'ai vu passer est donc un septième, lui aussi provenant de Madame de Maintenon, et offert par celle-ci à Madame de Jas, qu'elle appréciait particulièrement, la surnommant affectueusement ma chère sournoise. Comme les autres exemplaires connus, c'est un veau marron, toutes tranches dorées.



Plat de la reliure



Ex-libris sur le contre-plat

Petit sondage pour terminer : d'après vous, édition dédiée à Madame de Maintenon ou pas ?

Wall

6 commentaires:

Bertrand a dit…

Comme quoi tous les livres religieux ne sont pas à jeter ! Enfin, presque pas tous... (sourire)

B.

Wall a dit…

Une précision: l'exemplaire Nodier est l'exemplaire de Madame de Blosset et l'exemplaire de Yemeniz est l'exemplaire de Madame de Saint-Pars

Textor a dit…

Passionnant article ! Merci Wall.
Ouvrage dédié à Madame de Maintenon, bien sur ! D'une part à cause de l'audi filia, d'autre part parce qu'on la reconnait de dos sur la gravure.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Ouvrage dédié à madame de Maintenon, bien sûr !

Olivier a dit…

C'est ça qui est bien avec la bibliophilie : on apprend toujours quelque chose. Je ne regarderai plus jamais les Imitation(s) de la même façon...
Merci pour ce billet!
Olivier

Oursoboros a dit…

Comme le disent plusieurs contributeurs, dédié !

Les ouvrages ne sont pas à jeter... Pensons à les numériser avant, voyons!

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